Cours familier de Littérature - Volume 24

Part 5

Chapter 53,507 wordsPublic domain

«Malheur! s'écria le roi, comment a été tué, par les mains d'une femme, le plus vaillant héros qui jamais s'élança dans la bataille ou qui porta un bouclier! Quelqu'inimitié que j'eusse contre lui, j'en suis vraiment affligé.»

Alors le vieux Hildebrant parla: «Elle ne jouira pas de la joie d'avoir osé le tuer. Quoi qu'il ait pu me faire, et bien qu'il m'ait mis en pressant danger, je veux pourtant venger la mort du vaillant chef de Troneje.»

Le vieux Hildebrant bondit vers Kriemhilt, et lui donna un terrible coup d'épée. La fureur d'Hildebrant porta malheur à la reine; à quoi pouvaient lui servir ses cris lamentables?

De toutes parts des cadavres couvraient la terre, et la noble femme gisait là presque coupée en deux. Dietrîch et Etzel se prirent à verser des larmes. Ils pleuraient amèrement leurs parents et leurs hommes.

Tant de gloire et d'honneur avait péri. Tous les peuples étaient dans l'affliction et le désespoir. La fête du roi se termina d'une façon sanglante, car souvent l'amour finit par produire le malheur.

Je ne puis vous raconter ce qui arriva depuis, si ce n'est qu'on voyait chevaliers, femmes et nobles varlets pleurer la mort de ceux qu'ils avaient aimés. Ici prend fin ce récit. C'est là la détresse des Niebelungen.

XXX

Tel est ce beau vestige de la littérature chevaleresque de l'Allemagne dans les premiers siècles du christianisme. À l'exception du Tasse en Italie, il n'en a pas paru de plus poétique et de plus chrétienne et barbare à la fois. L'Allemagne, l'Angleterre, la France, depuis Milton, Voltaire et Klopstock (_Paradis perdu_, _Henriade_, _Messiade_) ne l'égalent pas, si ce n'est en élégance de style moderne, mais comme force, grâce, naïveté, héroïsme et originalité des aventures, les _Nibelungen_ selon moi dépassent tout. Le _Faust_ de Goethe seul peut renouer victorieusement la chaîne des temps littéraires, car nous l'avons dit, _Faust_ est une épopée surnaturelle bien plus merveilleuse encore que les _Nibelungen_, car à l'exception du talisman qui rend Sîfrit invisible dans certaines rares circonstances, à l'exception du sang du dragon qui le rend invulnérable dans toutes les parties du corps où il en a été touché et qui n'a laissé que la place couverte par la feuille du tilleul où il peut être atteint par la mort, à l'exception encore de l'apparition des femmes blanches ou des ondines, vieilles superstitions allemandes au bord du Danube, au pays de Hagene, tout est naturel et historique dans ce poëme. Les merveilles du Tasse dans la _Jérusalem_, les aventures de Roland dans l'Arioste, de Milton, du Camoëns, de la Messiade dans Klopstock, sont mille fois plus romanesques. Antiquité et naïveté, voilà les deux caractères généraux des _Nibelungen_. L'intérêt y est soutenu, vif, croissant; la dernière scène, celle du massacre mutuel des deux armées dans la salle d'Etzel est comparable aux scènes les plus funèbres d'Homère dans le palais de Pénélope; la vengeance d'une seule femme, Kriemhilt, égale la pudeur vengeresse de l'épouse d'Ulysse. Elle donne tout à son premier époux Sîfrit, même son sang; elle périt pour lui, mais elle périt vengée. Le linceul de la mort s'étend sur tout excepté sur le chapelain qui est revenu de Worms sur ses pas.

XXXI

Quant aux moeurs des deux peuples combattant par leurs chevaliers, elles sont barbares dans le combat et chrétiennes dans les négociations, et après la victoire, l'honneur que nous croyons une fleur de vertu moderne, y dépasse presque les habitudes des armées de nos temps. D'où cela vient-il? Est-ce des traditions indiennes transportées des bords du Gange aux bords du Danube et passées dans les âmes du peuple germain, colonie évidente de l'Inde? est-ce des principes chrétiens commençant à civiliser ces peuples à peine encore baptisés? Je penche à croire que l'honneur vient de l'Inde, car il n'a été connu en Europe qu'à l'époque où les tribus asiatiques ont paru en Espagne, en Aquitaine, en Turquie, en Arabie, et enfin au Caucase, en Allemagne, et chez les Slaves. L'honneur est vieux, et il est évidemment un mélange de la bravoure et de la religion d'où sort la générosité après la victoire. Ce sentiment vient de l'Orient. L'élégance du costume, la richesse des étoffes, la magnificence des armes, or, argent, tissus, soie, à peine encore connue en Europe, la ponctualité des étiquettes du camp, de cour et d'ambassade, le droit des gens rigoureusement observé dans les négociations attestent aussi que cette prétendue barbarie des peuples germaniques était découlée de l'Inde et du Caucase depuis longtemps quand tout cela était à peine éclos dans nos contrées. _C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière_, était vrai alors, non pas que le Nord ait rien produit que l'ignorance et la misère, mais parce que le Nord était devenu, on ne sait comment, le grand chemin de l'Orient dont toute civilisation était découlée en Europe. Les _Nibelungen_ sont, sous le rapport historique, le plus grand témoignage de cette vérité. Les mots sanscrits dont le dialecte allemand est étymologiquement composé ne laissent pas de doute à cet égard; ainsi moeurs, langage, histoire tout concorde pour faire restituer à l'Allemagne féodale et primitive le caractère oriental qu'elle a conservé jusqu'à nos jours. Rendre à une race son origine, c'est lui rendre son histoire.

XXXII

Aussi ce poëme merveilleux, féodal, historique des premières migrations germaniques est-il une des plus utiles découvertes de ces derniers temps; il a réveillé l'Allemagne lettrée et la reporte par la science et par l'étude à sa véritable source nationale, le surnaturel, la religion, la philosophie, la chevalerie, les traditions, la féodalité, la philosophie primitive. Une explosion générale du génie teutonique s'est faite, grâce aux _Nibelungen_, dans tous les pays d'outre-Rhin. Kant, le plus penseur et le plus sublime des philosophes, a scruté le monde et y a retrouvé Dieu dans la raison pure; comme un Brahmane des derniers temps, Wieland, a rajeuni les traditions obscures et mêlé aux dogmes des Indes les légendes de la Grèce; Schiller a tenté au théâtre et dans l'histoire de renouveler à Weymar les triomphes d'Athènes; Goethe enfin, génie plus fort, plus haut, plus complet, a retrempé _Faust_ à la fois dans l'observation et dans le surnaturel, il a expliqué le monde des vivants par le monde des morts; il a été le Volkêr des temps modernes, le Ménestrel des grands combats de notre ère, il a laissé en mourant l'Allemagne éblouie et vide comme si rien d'aussi grand ne pouvait naître de longtemps pour le remplacer.

Maintenant tout se tait en Germanie, comme par tout l'univers. On semble attendre je ne sais quoi dans le silence. La poésie, la philosophie, n'ont plus ces grandes voix qui faisaient naguère tressaillir la terre. Dieu prépare-t-il quelque chose dans le secret de ses desseins? Les peuples qui viennent de passer brillamment par trois grandes phases de philosophie dans le dix-huitième siècle, d'action militaire dans le dix-neuvième et de pensée éloquente dans notre dernière période de la restauration en France, sont-ils donc comme les individus qui se lassent à moitié route et qui déposent leur fardeau pour que d'autres plus jeunes et moins découragés les reprennent et les portent plus loin sur le chemin de l'avenir? C'est possible, mais ce n'est pas vraisemblable, le progrès est un beau mot; mais il a ses déceptions comme toute autre chose mortelle. Croyez-y tant que vous voudrez, mais n'oubliez pas que trop espérer n'est pas plus permis à l'humanité que trop craindre, et quel que soit l'enthousiasme de l'esprit humain, il est constamment borné par trois terribles conditions de sa nature, la brièveté de la vie, la rotation éternelle des choses, et la courte étendue de l'espace et du temps que Dieu a accordé à l'homme. Voyez comme la sagesse presque divine des Indes est venue s'obscurcir dans les brouillards de l'Allemagne, et combien le temps où nous vivons, né en apparence pour les progrès sans limite, s'accuse lui-même de décadence intellectuelle? Est-ce faux, est-ce vrai? Nos enfants le sauront.

LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXIX.

Paris.-Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-Saint-Germain, 43.

CXLe ENTRETIEN

L'HOMME DE LETTRES

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

I

Il y a eu avant la Révolution, en France, une classe d'hommes à part, dont le principal métier était le _style_, dont la seule ambition était la gloire, regardant tout le reste comme indigne d'eux. Ces hommes, en effet, ont immédiatement grandi le nom de la France. La Grèce antique avait ses sages, la France moderne avait ses hommes de lettres. Bernardin de Saint-Pierre fut un des derniers et peut-être le plus illustre.

Il fut l'auteur de _Paul et Virginie_, la plus mémorable pastorale, sans exception, qu'un génie à la fois simple et pathétique ait jamais conçue et écrite pour l'âme des hommes de tous les pays.

Mais étudions d'abord l'auteur avant de nous attacher aux ouvrages. Peu d'écrivains furent plus malheureux dans leur vie privée et aventureuse, peu d'hommes de mémoire furent plus heureux devant la postérité. Le ciel qui l'aimait lui réserva une femme jeune, charmante et belle pour ses vieux jours, et un ami fidèle après sa mort. Le bonheur vint tard, mais il vint, aux doux sourires de sa femme, la gloire à l'appel de son disciple et de son ami. J'ai beaucoup connu cette seconde femme, si belle, si bonne, si aimante, qu'elle semblait une seconde jeunesse éclose sur le front encore vert d'un vieillard; j'ai beaucoup connu et beaucoup aimé aussi l'ami et le disciple auquel il sembla, comme le Sauveur à saint Jean, léguer en mourant son âme et son génie avec sa femme, pour que rien ne restât sans protecteur après lui.

Cette femme était mademoiselle de Pelleport, âgée alors de dix-huit ans; ce disciple était M. Aimé Martin, son soutien et son admirateur. Nous y reviendrons.

II

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre était né au Havre en 1737. Son enfance fut celle de tout le monde. Sa famille était illustre par sa parenté avec Eustache de Saint-Pierre, maire de Calais, victime dévouée et volontaire du roi d'Angleterre pour ses concitoyens. L'enfant avait deux frères et une soeur, Catherine de Saint-Pierre. Ses frères eurent une vie agitée, mais médiocre. Sa soeur, belle et fière, refusa de se marier. La brillante imagination de Bernardin de Saint-Pierre, mêlée d'un peu de vanité, se signala de bonne heure. Les capucins et les jésuites voulurent plusieurs fois l'attirer à eux. Il préférait à tout les miracles naturels et les études sur l'organisme des animaux.

Dès l'âge de huit ans, on lui faisait cultiver un petit jardin où chaque jour il allait épier le développement de ses plantations, cherchant à deviner comment une grosse tige, des bouquets de fleurs, des grappes de fruits savoureux pouvaient sortir d'une graine frêle et aride. Mais les animaux surtout attiraient son affection, étonnaient son intelligence. Ayant accompagné son père dans un petit voyage à Rouen, celui-ci s'arrêta devant les flèches de la cathédrale, dont il ne pouvait se lasser d'admirer la hauteur et la légèreté; le jeune Henri levait aussi les yeux vers la cime des tours, mais c'était pour admirer le vol des hirondelles qui y faisaient leurs nids. Son père qui le voyait dans une espèce d'extase, l'attribuant à la majesté du monument, lui dit: Eh bien, Henri, que penses-tu de cela? L'enfant, toujours préoccupé de la contemplation des hirondelles, lui répondit: Bon Dieu! qu'elles volent haut! Tout le monde se mit à rire, son père le traita d'imbécile; mais toute sa vie il fut cet imbécile, car il admirait plus le vol d'un moucheron que la colonnade du Louvre.

III

Ce goût des oeuvres de Dieu s'accrut en lui avec les années. Un curé de Caen acheva sa première éducation. Il manifesta de bonne heure la passion de la solitude. Sa marraine, Mlle de Bayard, descendante du héros de ce nom, obtint de ses parents sa rentrée dans la maison paternelle. Elle fut pour lui comme une seconde mère. Elle lui inspira sa générosité et sa mélancolie. La lecture du _Robinson_ lui donna l'amour des voyages et des aventures. Après avoir étudié à Paris, il apprit que son père s'était remarié; il aspira à se placer seul par le mérite transcendant que ses études heureuses avaient manifesté en lui; il avait vingt ans. Il alla à Versailles solliciter du ministre un emploi dans les ponts et chaussées. Il n'obtint que des éloges. D'autres, plus protégés, furent plus heureux. Il fut réduit à briguer une place dans le génie militaire. Il alla rejoindre à ce titre un corps d'armée de trente mille hommes, que M. de Saint-Germain commandait en Allemagne. Son corps d'armée fut battu. Il revint chez son père. Il y fut froidement reçu par sa belle-mère; il reprit la route de Paris en 1761, n'ayant pour toute fortune que 120 francs d'argent et une somme à peu près égale en un billet de la loterie de Saint-Sulpice. La ville de Marseille ayant reçu de la marine royale l'invitation d'envoyer quelques officiers ingénieurs à Malte pour élever des fortifications contre les Turcs, il fut choisi, et s'embarqua pour l'île avec le brevet d'ingénieur géographe. Le siége n'eut pas lieu, il rentra en France et revint à Paris dénué de tout. Enfin il rêva d'aller en Russie chercher gloire et fortune; quelques amis se cotisèrent pour lui offrir, louis par louis, la petite somme de trois cents francs; son père y joignit l'envoi de ses titres de noblesse, dont il espérait des miracles.

Il monta avec ce léger bagage dans la diligence de Bruxelles et arriva à la Haye. Ses lettres de recommandation ne lui ayant servi à rien, il alla à Amsterdam et à Lubeck, où quelques modiques présents qu'il reçut du chevalier de Chazat lui servirent à s'embarquer pour Cronstadt. La renommée de Catherine, impératrice de Russie, et la beauté de sa figure lui donnèrent les illusions de la vanité et de l'amour.

Obligé de vivre de peu, il passait les jours entiers dans sa chambre, cherchant à s'absorber par l'étude des mathématiques. Le temps s'écoulait, la cour ne revenait pas, et tout annonçait à M. de Saint-Pierre que son hôtesse se lassait de lui faire crédit. Il croyait ne jamais sortir de ce labyrinthe, lorsqu'un dimanche, après la messe, un seigneur vêtu d'une riche pelisse l'aborda poliment à la porte de l'église. Après une conversation assez longue, dans laquelle il lui témoigna beaucoup d'intérêt, il lui offrit de le présenter au maréchal de Munnich, gouverneur de Pétersbourg, dont il était secrétaire. Charmé de cette offre bienveillante, M. de Saint-Pierre accepta un rendez-vous pour le lendemain, trois heures du matin, seule heure à laquelle le maréchal donnât ses audiences.

Il trouva un vieillard de quatre-vingts ans, sec, vif, pétulant, qui l'accueillit de bonne amitié, et qui en moins d'un quart d'heure lui eut montré son cabinet, ses dessins, ses plans, une centaine de volumes sur le génie militaire, qui formaient toute sa bibliothèque. Ces livres avaient servi à sa gloire. Jeté dans les déserts de la Sibérie, il avait; comme les anciens philosophes, ouvert une école sur la terre de l'exil. Rassemblant autour de lui les soldats commis à sa garde, il s'était plu à leur dévoiler les secrets de la science d'Euclide et de Pascal. Sa patrie avait puni ses vertus, il ne se vengea qu'en lui en montrant de nouvelles; et l'on vit tout à coup une troupe d'ingénieurs habiles sortir de ces régions barbares, se répandre dans l'armée, et fonder le corps du génie militaire russe. Un homme de cette trempe devait apprécier le mérite de M. de Saint-Pierre. Il était déjà charmé de sa conversation; mais il voulut le juger sur ses oeuvres, et lui ayant remis des couleurs, du papier, des pinceaux, il l'invita à revenir bientôt avec un échantillon de son talent. Cette invitation eut l'heureux effet de prolonger le crédit de notre voyageur. Peu de jours après, il revint avec un plan dont le maréchal fut si satisfait, qu'il promit aussitôt d'en recommander l'auteur à M. de Villebois, grand maître de l'artillerie, et s'adressant en allemand à son premier aide de camp, il se fit apporter un sac de roubles, qu'il présenta à M. de Saint-Pierre en lui disant que cette somme servirait à payer ses frais de voyage jusqu'à Moscou. Celui-ci répondit en rougissant que les ingénieurs du roi de France ne pouvaient recevoir de l'argent que d'un souverain. Et comme il se retirait en prononçant ces mots, le maréchal se leva et lui dit d'un air touché qu'en Russie, l'usage permettait à un colonel, et même à un général, de recevoir des bienfaits de sa main; que cependant il ne s'offensait pas d'un refus inspiré par un excès de délicatesse; puis il ajouta, après un moment de réflexion: «Vous ne refuserez pas sans doute de faire le voyage avec un général de mes amis qui se rend à la cour?» Cette dernière proposition satisfaisait à tout; M. de Saint-Pierre l'accepta avec reconnaissance: c'était un premier pas vers la fortune, et il commençait à concevoir que la fortune ne lui serait point inutile pour accomplir ses grands projets.

Dans le temps même où il venait de trouver un protecteur, la Providence lui donnait un ami. Un Genevois, nommé Duval, joaillier de la couronne, qu'il avait eu occasion de rencontrer plusieurs fois chez son hôtesse, n'avait pu voir son malheur sans en être ému, ni son courage sans l'admirer. C'était un de ces hommes dont la physionomie laisse lire toutes les pensées, et dont toutes les pensées sont bienveillantes et vertueuses. Une douce mélancolie répandue sur ses traits exprimait la beauté de son âme; elle semblait plaindre tous les malheureux et leur annoncer un consolateur. Il voulut être la providence d'un jeune homme qu'il voyait sans crainte et sans trouble dans sa lutte avec la misère, et une grande intimité ne tarda pas à s'établir entre eux. Duval était loin d'approuver les projets de son jeune ami; mais il ne les blâmait pas ouvertement, car il sentait que les dégoûts de l'ambition ne peuvent naître que des mécomptes de l'ambition. Toujours prêt à donner un bon conseil, il laissait faire ensuite, et se trouvait là pour consoler ou pour secourir. C'était l'idéal de l'amitié, et celle qu'il inspira fut bien profonde, puisque non-seulement M. de Saint-Pierre lui adressa les lettres qui composent la relation de son voyage à l'Île de France, mais longtemps après, par une touchante fiction, il attribuait son système de la fonte des glaces polaires à un sage nommé M. Duval, cherchant à répandre sur l'ami qui avait inspiré son premier ouvrage les derniers rayons de sa gloire.

M. Duval, instruit du départ prochain de M. de Saint-Pierre, fit tous ses efforts pour changer sa résolution; mais, ne pouvant y réussir, il lui ouvrit généreusement sa bourse; et le même jeune homme qui venait de refuser les dons d'un maréchal d'empire, parce qu'il ne pouvait voir en lui qu'un protecteur étranger, consentit à emprunter dix roubles (50 fr.) d'un simple particulier dans lequel son coeur voyait un ami.

Cependant, le maréchal de Munnich le présenta au général sous les auspices duquel il devait paraître à la cour, et peu de temps après ils se mirent en route pour Moscou. On était alors au mois de janvier. Le général avait deux voitures bien chaudes, bien closes, l'une pour lui, l'autre pour ses adjudants. Un traîneau découvert était destiné à son domestique, et il donna ordre d'y faire placer le jeune Français. Dès la première nuit, le traîneau versa deux fois. Notre malheureux voyageur, exposé à toutes les injures de l'air, éprouvait un froid d'autant plus horrible qu'il n'avait pris aucune des précautions d'usage, et qu'avec son chapeau de feutre et son habit court, il lui semblait qu'il n'était pas vêtu. Le second jour, il eut une joue gelée, et sans un bonnet de laine que lui prêta son compagnon, il y eût sans doute laissé ses deux oreilles. Chaque fois qu'on arrivait dans une maison de poste, le général déballait lui-même les provisions, il distribuait à chacun un petit morceau de pain dur comme le marbre, puis la valeur d'un demi-verre de vin, qu'on coupait avec une hache. Après cette généreuse distribution, le général se mettait seul à table, pendant que ses aides de camp et son secrétaire se tenaient debout derrière lui. M. de Saint-Pierre ne crut pas devoir les imiter; à la grande confusion des autres officiers, il osa s'asseoir en présence du général, qui ne lui pardonna point ce qu'il appelait un excès de familiarité. L'espèce de mépris qu'on lui avait témoigné en le reléguant parmi les valets avait accru sa fierté et redoublé sa tristesse. Mais l'aspect de la nature aurait suffi pour le plonger dans la mélancolie. Il est impossible d'exprimer l'âpreté de l'air et du froid. Tout était couvert de neige: les bois, les champs, les plaines, les montagnes, les lacs et la mer même. Chaque matin le soleil, semblable à un globe de fer rouge, se levait au bord de l'horizon; sa lumière était pâle et sans chaleur, seulement elle agitait dans l'air une infinité de particules glacées qui étincelaient comme une poussière de diamants. La nuit ne présentait pas un spectacle moins étrange: les sapins, à travers lesquels murmurait un vent glacé, étaient comme autant de pyramides d'albâtre dont les avenues se prolongeaient à l'infini; tantôt la lune les éclairait de ses lueurs bleuâtres, tantôt les feux de l'aurore boréale semblaient les couvrir des reflets d'un vaste incendie. On eût dit alors les colonnades, les portiques d'une ville en ruine, au milieu desquels l'imagination frappée voyait se mouvoir des sphinx, des centaures, des harpies, le dieu Thor avec sa massue, et tous les fantômes de la mythologie du Nord.