Cours familier de Littérature - Volume 24
Part 4
Le fracas s'apaisa: le silence se fit. De toutes parts le sang des guerriers morts coulait par les ouvertures et par les trous destinés à dégager les eaux. Voilà ce qu'avaient faits les bras puissants des hommes du Rhin.
Ceux du pays burgonde s'assirent pour se reposer. Ils déposèrent leurs armes et leurs boucliers; mais le hardi ménestrel se tenait toujours debout devant le palais. Il attendait que quelqu'un osât encore venir l'attaquer.
Le Roi se lamentait désespéré et ainsi faisait la Reine. Vierges et femmes avaient l'âme déchirée. Je crois vraiment que la mort était liguée contre eux. Bientôt les étrangers tuèrent encore plus d'un guerrier.
* * * * *
«Maintenant déliez vos casques, dit Hagene le guerrier, moi et mon compagnon nous veillerons sur vous. Et si les hommes d'Etzel veulent encore tenter l'assaut, j'avertirai mes chefs le plus tôt que je pourrai.»
Maints bons chevaliers désarmèrent leur front. Ils s'assirent dans le sang, sur les corps meurtris de ceux que leurs mains avaient tués. Les nobles étrangers étaient surveillés par leurs ennemis.
Avant le soir, le Roi et la Reine firent en sorte que les guerriers Hiunen pussent tenter l'assaut avec plus de succès. On voyait réunis à leurs côtés plus de vingt mille hommes, qui devaient se rendre au combat.
Une épouvantable tempête se déchaîna contre les étrangers. Dancwart, le frère de Hagene, cet homme très-rapide, quitta ses maîtres et bondit devant la porte, en face des ennemis. On crut qu'il était tué; mais il reparut sain et sauf.
La terrible lutte dura jusqu'à ce que la nuit y mît fin. Les étrangers se défendirent, ainsi qu'il convient à de bons héros, pendant tout un long jour d'été contre les hommes d'Etzel. Ah! que de braves combattants tombèrent morts devant eux!
Ce fut au solstice d'été que ce grand massacre eut lieu, et que dame Kriemhilt vengea ses afflictions de coeur sur ses plus proches parents et sur maints guerriers. Depuis lors le roi Etzel ne connut plus la joie.
Elle n'avait point prévu un si grand carnage. Dans son coeur, elle avait espéré mener les choses à ce point que nul autre que le seul Hagene n'eût perdu la vie. Mais le mauvais démon étendit le désastre sur tous.
XXVII
On tente un accommodement; Kriemhilt s'y oppose; elle veut le sang d'Hagene à tout prix. Le jeune Gîselher son frère intercède auprès d'elle.
Gîselher, le jeune, de Burgondie, parla: «Vous, héros d'Etzel, qui êtes encore vivants, quel reproche avez-vous à m'adresser? Que vous avais-je fait? Je suis venu vers ce pays en ami.
«--Oui, répondirent-ils, c'est votre bonté qui a rempli ce burg et toutes nos terres de désolation! Ah! nous souhaiterions que vous ne fussiez jamais venu de Worms d'outre-Rhin. Hélas! que vous avez fait d'orphelins en ce pays, vous et vos frères!»
L'âme irritée, Gunther, la bonne épée, répliqua: «Voulez-vous, quittant cette violente haine, en venir à un accommodement avec nous, chefs étrangers? cela sera bon pour nous tous. Nous n'avons pas mérité tout ce qu'Etzel nous fait subir.»
Le roi parla à ses hôtes: «Mes maux et les vôtres ne sont pas égaux. La cruelle nécessité à laquelle j'ai été réduit, les dommages sans nombre que j'ai soufferts, voilà les motifs pour lesquels nul de vous ne doit revoir sa patrie!»
Le fort Gêrnôt parla au roi: «Que Dieu puisse nous inspirer de nous traiter amicalement. Voulez-vous nous tuer, nous étrangers, laissez-nous descendre avec vous dans la plaine. Ainsi il vous en reviendra de l'honneur!
«Là le sort qui nous attend se décidera vite. Vous avez encore tant d'hommes valides prêts à nous combattre, que nous ne pourrons leur échapper, nous qui sommes fatigués de la lutte. Combien de temps pourrions-nous résister dans cette mêlée?»
Le jeune Gîselher prit la parole: «O ma très-charmante soeur, je m'attendais bien peu à une semblable extrémité, quand tu m'invitas à traverser le Rhin pour venir en ce pays. Comment ai-je mérité la mort de la part des Hiunen?
«Je t'ai toujours été fidèle, jamais je ne te fis aucun mal. Je me suis rendu à ta cour dans la pensée que tu m'étais dévouée, ô ma soeur chérie. Pense à nous avec cette affection que tu ne peux nous refuser.
«--Je ne puis avoir de miséricorde pour vous; je n'ai que de la haine. Hagene de Troneje m'a causé tant de tourments! Aussi longtemps que je vivrai, il n'y aura ni oubli, ni composition, il faut que vous me le payiez tous, s'écria la femme d'Etzel.
«Voulez-vous me livrer le seul Hagene comme prisonnier? je ne refuserai point de vous laisser la vie; car vous êtes mes frères et les enfants de ma mère. Alors je parlerai de réconciliation ainsi que tous ces guerriers qui m'entourent.»
«--Le Dieu du ciel ne le veut point, dit Gêrnôt. Quand nous serions mille, nous succomberions tous, nous, tes parents et tes fidèles, avant que nous te livrions un seul homme prisonnier. Cela ne sera jamais.
«--Il nous faut plutôt mourir, s'écria Gîselher. On n'enlèvera personne de notre garde de chevaliers. Que ceux qui veulent nous attaquer sachent que nous sommes ici; car je ne trahirai ma foi envers aucun de nos amis.»
Le hardi Dancwart parla,--il ne lui convenait pas de se taire: «Mon frère Hagene ne sera pas seul. Il pourra en arriver malheur à ceux qui nous refusent ici la paix; nous vous le ferons bien sentir, je vous le dis en vérité.»
La Reine prit la parole: «Vous, guerriers adroits, approchez-vous des degrés et vengez mon offense. Je vous en serai toujours obligée, comme je devrai l'être en effet. Oui, par moi, l'outrecuidance de Hagene recevra son salaire.
«N'en laissez pas sortir un seul de la salle, je ferai mettre le feu aux quatre coins du palais. Ainsi je saurai venger toutes mes offenses.» Bientôt tous les guerriers d'Etzel furent prêts.
Ils repoussèrent dans la salle, à coups d'épée et à coups de javelots, ceux qui étaient dehors. Ce fut un grand fracas. Mais les princes et leurs hommes ne voulurent point se séparer. Ils ne pouvaient renoncer à la fidélité qu'ils se devaient les uns aux autres.
Alors la femme d'Etzel fit mettre le feu à la salle. On tortura par les flammes les corps de ces héros. Bientôt, par suite du vent, l'incendie embrasa tout le palais. Jamais guerriers, je crois, ne subirent pareil supplice.
Beaucoup criaient: «Hélas! cruelle extrémité! mieux nous eût valu trouver la mort dans le combat. Que Dieu ait pitié de nous! Nous sommes tous perdus. Maintenant la Reine fait tomber sur nous sa colère d'une façon effroyable!»
L'un d'eux prit la parole: «Nous devons succomber; à quoi nous servent maintenant les salutations que le Roi nous envoya? La grande chaleur me fait tellement souffrir de la soif, que je crois bien que ma vie s'éteindra bientôt en ces tourments.»
Hagene de Troneje, le bon guerrier, répondit: «Que ceux qui souffrent l'angoisse de la soif boivent du sang. Dans une pareille chaleur, cela vaut mieux que du vin. Il ne peut y avoir rien de meilleur en ce moment.»
Le guerrier se dirigea vers un mort, s'agenouilla devant lui, délia son casque, puis se mit à y boire le sang qui coulait des blessures. Quelque étrange que ce fût, cela parut lui faire grand bien.
«Que Dieu vous récompense, dit l'homme épuisé, pour l'avis que vous m'avez donné de boire ce sang. Rarement un meilleur vin m'a été versé. Si je survis, je vous en serai toujours reconnaissant.»
Quand les autres entendirent qu'il s'en trouvait bien, il y en eut beaucoup qui se mirent aussi à boire du sang. Cette boisson accrut la force de leurs bras. Bientôt maintes belles femmes en perdirent leurs amis bien-aimés.
Les brandons enflammés tombaient de toutes parts sur eux dans la salle; mais ils les faisaient glisser à terre, s'en préservant avec leurs boucliers. La fumée et la chaleur les faisaient beaucoup souffrir. Je pense que jamais héros ne furent exposés à d'aussi grands tourments.
Hagene de Troneje leur dit: «Tenez-vous près des murs de la salle. Ne laissez point tomber les brandons sur les visières de vos heaumes. Enfoncez-les avec les pieds plus profondément dans le sang. Ah! c'est une triste fête que la Reine nous offre.»
La voûte qui couvrait la salle préserva beaucoup les étrangers, et un grand nombre parvint à échapper à la mort. Mais ils souffrirent des flammes qui pénétraient par les fenêtres. Fidèles à ce que leur commandait leur courage, ainsi se défendirent ces guerriers.
La nuit s'écoula pour eux au milieu de ces tourments. Le hardi ménestrel et Hagene, son compagnon, se tenaient encore devant le palais, appuyés sur leurs boucliers et attendant de plus rudes assauts de la part des hommes d'Etzel.
Le joueur de viole dit: «Maintenant, rentrons dans la salle: ainsi les Hiunen croiront que nous sommes tous morts dans le supplice qu'ils nous ont fait subir. Mais ils nous verront encore dans la mêlée tenir tête à plus d'un.»
Le jeune Gîselher de Burgondie parla: «Je crois que le jour va venir; un vent frais se lève. Le Dieu du ciel nous laissera encore vivre heureux quelque temps. Ma soeur Kriemhilt nous a donné une fête épouvantable!»
L'un d'eux dit: «Je vois le jour, et puisque un sort plus favorable ne nous est pas réservé, armons-nous, et pensons à défendre notre vie. Bientôt nous verrons venir vers nous la femme du roi Etzel.»
Le souverain du pays croyait que ses hôtes étaient morts des suites du combat et par les tortures des flammes. Mais il y avait encore là vivants, six cents hommes hardis, les meilleures épées que jamais roi ait eues à son service.
Ceux qui surveillaient les étrangers avaient bien vu que parmi eux beaucoup étaient vivants, quoi qu'on eût fait pour les faire souffrir et pour tuer les chefs et leurs hommes. On les voyait sains et saufs marcher dans la salle.
On dit à Kriemhilt que beaucoup d'entre eux avaient échappé. La Reine répondit: «Il n'est pas possible qu'aucun d'eux ait survécu à l'assaut des flammes. Je croirais bien plutôt qu'ils sont tous morts.»
Les princes et leurs hommes auraient bien voulu échapper à cette extrémité, si on avait voulu leur faire miséricorde; mais ils ne purent rencontrer de pitié chez les hommes du Hiunen-lant. Ils vengèrent leur mort d'un bras indomptable.
Au matin de ce jour, on les salua par des attaques redoublées: les héros furent en péril. On leur lança maints forts javelots; mais ces chefs nobles et hardis se défendirent d'une façon chevaleresque.
Le courage des hommes d'Etzel était singulièrement excité, parce qu'ils voulaient mériter les présents de Kriemhilt; Ils désiraient également accomplir les ordres du Roi. Aussi maints d'entre eux furent bientôt atteints par la mort.
On peut raconter merveille des promesses et des dons de Kriemhilt. Elle fit apporter de l'or rouge à pleins boucliers. Elle le distribuait à qui le désirait et à qui le voulait accepter. Jamais plus grandes récompenses ne furent données pour attaquer des ennemis.
XXVIII
Le loyal Ruedigêr, qui avait si bien reçu les Burgondes à leur passage et donné sa fille en mariage au fils du roi de Worms, se croit engagé d'honneurs envers Etzel son souverain et combat ses anciens amis; il le leur déclare avec franchise, et meurt sur le corps du second fils du roi de Worms tombé sous ses coups: il fut pleuré par les deux partis. Le fidèle ménestrel Volkêr est tué par Hildebrant. De ces milliers de Nibelungen il ne restait plus debout que le vieux roi Gunther et le perfide mais courageux Hagene.
XXIX
Voici la fin du poëme historique des Nibelungen. Le feu est mis à la salle. Tous les héros y périssent. Les cendres de l'incendie recouvrent tout. Hagene et Kriemhilt vivent encore ainsi que Gunther, le roi de Worms, frère de Kriemhilt.
Le seigneur Dietrîch, chef de Vérone, prit lui-même son armure, et le vieux Hildebrant l'aida à s'en revêtir. Comme il gémissait, cet homme fort! Tout le palais retentissait de sa voix.
Mais bientôt il reprit son courage de héros. Animé par la colère, le bon guerrier s'arma; puis bientôt ils partirent, lui et maître Hildebrant.
Alors Hagene de Troneje dit: «Je vois venir le seigneur Dietrîch; il veut nous combattre à cause des grands malheurs qui lui sont arrivés. On pourra décider aujourd'hui lequel est le plus vaillant.
«Oui, quand même le chef de Vérone serait encore plus fort et plus terrible, s'il veut se venger sur nous de ses pertes, j'oserai rudement lui tenir tête.» Ainsi parla Hagene.
Dietrîch et Hildebrant entendirent ces paroles. Le chef alla trouver les deux guerriers, qui se tenaient hors de la salle, appuyés contre le mur du bâtiment. Le seigneur Dietrîch déposa à terre son bon bouclier.
Plein de douleur et de soucis, Dietrîch prit la parole: «Pourquoi avez-vous agi ainsi, Gunther, roi puissant, contre moi exilé? Que vous avais-je fait? Privé de toute consolation, maintenant je reste seul.
«Il ne vous a pas semblé suffisant en cette cruelle extrémité de frapper à mort Ruedigêr, le héros; vous m'avez maintenant enlevé tous mes hommes. Guerriers, je ne vous avais pas fait, moi, subir de pareilles infortunes.
«En pensant à vous-mêmes et à votre affliction, à la mort de vos amis et à vos rudes combats, ô héros superbes, votre âme n'est-elle pas accablée? Hélas! que la mort de Ruedigêr me fait de peine!
«Non, nul homme au monde n'éprouva plus de malheurs! Vous n'avez guère pensé à ma désolation et à la vôtre. Tous mes amis sont là gisant, tués par vous. Jamais je ne pourrai pleurer assez la mort de mes parents.
«--Nous ne sommes point si coupables, répondit Hagene. Vos guerriers sont venus vers ce palais en bande nombreuse et armés avec le plus grand soin. Il me semble qu'on ne vous a pas conté les faits avec exactitude.
«Que dois-je donc croire? Hildebrant m'a dit que mes hommes de l'Amelungen-lant vous ont demandé de leur remettre, en dehors de cette salle, le corps de Ruedigêr et que vous n'avez répondu à mes guerriers que par des moqueries.»
Le souverain du Rhin parla: «Ils prétendaient emporter d'ici le corps de Ruedigêr; je le fis refuser, par haine contre Etzel, non par inimitié contre les vôtres, jusqu'à ce que Wolfhart se mit à nous injurier.»
Le héros de Vérone répondit: «Il devait en être ainsi! Gunther, noble roi, au nom de tes vertus, répare les maux que tu m'as faits et compose avec moi sur le dommage, afin que je puisse te le pardonner.
«Rends-toi prisonnier avec ton homme-lige, et je te protégerai ici chez les Hiunen, en sorte que nul ne vous offensera, et vous ne trouverez en moi que fidélité et bienveillance
«--Le Dieu du ciel ne peut permettre, dit Hagene, que se rendent à toi deux guerriers, qui, bien armés, peuvent se défendre si vaillamment et qui marchent encore libres et fiers en face de leurs ennemis.
«--Hagene et Gunther, il ne faut pas repousser ma demande; à vous deux, vous avez tellement affligé mon âme, que vous agirez équitablement en accordant une compensation à mes maux.
«Je vous donne ma foi, et ma main répond de ma sincérité, que je chevaucherai avec vous jusqu'en votre pays. Je vous reconduirai avec honneur ou je souffrirai la mort, et pour vous j'oublierai ma profonde douleur.
«--Renoncez à votre demande reprit Hagene, il ne nous convient pas qu'on dise jamais de nous que deux si vaillants hommes se soient rendus, car auprès de vous, on ne voit personne que le seul Hildebrant.»
Maître Hildebrant prit la parole: «Dieu sait, seigneur Hagene, que cette paix que mon chef offre de conclure avec vous, le moment viendra ou vous la désirerez en vain. Vous devriez accepter avec empressement la composition dont il se contente.
«Oui, j'accepterais cette composition, dit Hagene, plutôt que de fuir honteusement le champ du combat, ainsi que vous l'avez fait, maître Hildebrant. Sur ma foi, je pensais que vous saviez mieux tenir tête à l'ennemi.»
Hildebrant répondit: «Pourquoi m'adresser ce reproche? Qui donc était assis sur son bouclier au Wasgenstein, tandis que Valther d'Espagne lui tuait un grand nombre de ses parents? Il y a assez à dire sur votre propre compte à vous.»
Le seigneur Dietrîch parla: «Il ne convient pas à des héros de s'adresser ainsi des injures, comme font les vieilles femmes. Je vous défends, maître Hildebrant, d'en dire davantage. Une assez grande douleur m'afflige, moi guerrier exilé.
«Maintenant, ajouta Dietrîch, répétez-moi, vaillant Hagene, ce que vous vous disiez entre vous, ô guerriers rapides, au moment où vous m'avez vu me diriger armé vers vous. Vous affirmiez que vous vouliez, seul, me tenir tête dans un combat.
«--Nul ne vous le niera, répondit le vaillant Hagene; oui, je veux tenter la lutte avec des coups terribles, à moins que ne se brise en mes mains la bonne épée des Nibelungen. Je suis indigné de ce que l'on ait osé nous réclamer comme prisonniers.»
Quand Dietrîch connut l'humeur farouche de Hagene, il brandit aussitôt son bouclier, ce bon et rapide guerrier. Avec quelle promptitude Hagene s'élança des degrés au devant de lui. La bonne épée de Nibelung retentit avec fracas sur Dietrîch.
Le seigneur Dietrîch savait bien que cet homme audacieux était d'humeur féroce; aussi le prince de Vérone se défendit-il avec adresse des coups terribles qui lui étaient destinés. Il connaissait bien Hagene, ce héros superbe.
Il craignait aussi Balmung, cette arme terrible! Cependant Dietrîch rendit des coups bien dirigés, jusqu'à ce qu'enfin il vainquit Hagene, en lui faisant une blessure longue et profonde.
Le seigneur Dietrîch se dit: «Te voilà donc en péril! Mais j'aurais peu d'honneur à te tuer maintenant. Je vais essayer si je puis m'emparer de toi et te faire prisonnier.» Et c'est ce qu'il fit avec précaution.
Il laissa tomber son bouclier; sa force était grande; il saisit dans ses bras Hagene de Troneje, et ainsi il parvint à dompter l'homme hardi. À cette vue, le roi Gunther se prit à gémir.
Dietrîch lia Hagene, le conduisit à Kriemhilt et remit entre ses mains le plus vaillant guerrier qui jamais porta l'épée. Après de si amères souffrances la joie de la Reine fut vive.
De plaisir elle s'inclina devant le noble prince: «Sois donc toujours heureux en ton corps et en ton âme. Tu me consoles grandement dans ma détresse. Je serai toujours prête à t'obliger.»
Le seigneur Dietrîch prit la parole: «Il faut le laisser vivre, noble reine, et il se peut qu'un jour il répare tout le mal qu'il vous a fait. Il ne faut point qu'il pâtisse de ce que je vous l'ai livré les mains liées.
Elle fit mener Hagene, pour son malheur, dans une prison, où nul ne put voir le prisonnier enfermé. Gunther, le noble roi, se prit à crier: «Où donc est allé le héros de Vérone? Il m'a rudement affligé.»
Le seigneur Dietrîch alla à sa rencontre. La force de Gunther était vraiment digne de louange. Il n'attendit pas plus longtemps; il se précipita hors de la salle. Un grand fracas se fit au choc de leurs deux épées.
Quoique la valeur du seigneur Dietrîch fût haut prisée depuis longtemps, Gunther était tellement animé par la colère et le ressentiment, et ses longues souffrances l'avaient tellement irrité contre son adversaire, que ce fut merveille que le seigneur Dietrîch en réchappât.
Le courage et la force de tous deux étaient grands. Le palais et les tours retentirent des coups qu'ils assénaient sur leurs bons casques avec leurs terribles épées. Vraiment le roi Gunther avait un noble courage.
Pourtant le prince de Vérone le vainquit, ainsi qu'il avait vaincu Hagene; on voyait couler le sang à travers la cotte de mailles, par suite d'un coup de la puissante épée que portait le seigneur Dietrîch. Pourtant, après tant de fatigues, l'illustre Gunther s'était glorieusement défendu.
Ce chef fut lié par la main de Dietrîch d'un noeud si fort, que jamais roi n'en subira plus de pareil. Il craignait que s'il eût laissé libres le Roi et son homme-lige, ils auraient tué tous ceux qu'ils auraient rencontrés.
Dietrîch de Vérone le prit par la main et le mena garrotté devant Kriemhilt. Elle s'écria: «Soyez le bienvenu, Gunther, vous le héros du pays burgonde.»--«Que Dieu vous récompense, Kriemhilt, si vous m'adressez ces paroles avec sincérité, dit Gunther.
«Je m'inclinerais devant vous, ô ma soeur très-chérie, si vos salutations étaient faites par affection, mais je sais, reine, que vous êtes de si sanguinaire humeur que vous ne ferez à Hagene et à moi que de très-funestes saluts.»
Le héros de Vérone prit la parole: «Femme du très-noble roi, jamais prisonniers ne furent si bons chevaliers que ceux que je vous ai remis aujourd'hui, ô illustre dame. Maintenant, par égard pour moi, vous ménagerez ces étrangers.»
Elle répondit qu'elle le ferait volontiers. Alors, les yeux en pleurs, le seigneur Dietrîch s'éloigna de ces glorieux héros. Elle se vengea épouvantablement, la femme d'Etzel. Elle enleva la vie à ces deux guerriers d'élite.
Pour les tourmenter elle les fit enfermer séparément et depuis lors ils ne se revirent plus, jusqu'au moment où elle porta à Hagene la tête de son frère. La vengeance que Kriemhilt exerça sur ces deux guerriers fut vraiment complète!
La reine alla trouver Hagene et parla avec haine au guerrier: «Si vous voulez me rendre ce que vous m'avez pris, vous pourrez encore retourner au pays burgonde.»
Le farouche Hagene répondit: «Ta prière est superflue, très-noble reine, car j'ai juré de ne jamais révéler l'endroit où se trouve caché le trésor, tant que vivrait l'un de mes maîtres. De cette façon il ne tombera au pouvoir de personne.»
Il savait bien qu'elle le ferait mourir. Quelle plus grande déloyauté fut jamais! Il craignait qu'après lui avoir pris la vie, elle ne laissât retourner son frère en son pays.
«Je pousserai les choses à bout,» dit la noble femme, et elle ordonna de tuer son frère. On lui coupa la tête; elle la porta par les cheveux devant le héros de Troneje. Ce fut pour lui une peine affreuse.
Quand le guerrier vit la tête de son maître, il dit à Kriemhilt: «Enfin tu es arrivée au but de tes désirs, et tout s'est passé ainsi que je l'avais prévu.
«Maintenant le noble roi est mort et aussi Gîselher le jeune et Gêrnôt. Nul ne sait, hors Dieu et moi, où se trouve le trésor. Femme de l'Enfer, il te sera caché à jamais!»
Elle dit: «Tu as mal réparé le mal que tu m'as fait. Mais je veux conserver l'épée de Sîfrit. Il la portait, mon doux bien-aimé, la dernière fois que je le vis, et de sa perte mon coeur a souffert plus que de tous mes autres maux.»
Elle tira l'épée du fourreau sans qu'il put l'empêcher,--elle voulait enlever la vie au guerrier,--et la soulevant des deux mains, lui abattit la tête. Le roi Etzel le vit et en fut profondément affligé.