Cours familier de Littérature - Volume 24

Part 27

Chapter 273,498 wordsPublic domain

Ce premier ministre ayant prononcé ces paroles avec une grande démonstration de douleur, et avec un air plein de majesté, qu'à l'âge de soixante ans il a merveilleuse et insinuante, se tut, comme attendant que quelqu'un parlât et donnât son avis. Mais, lorsqu'il vit que tous ceux de l'assemblée lui déféraient (car en effet cet honneur, à cause de sa dignité, lui appartenait), et qu'applaudissant à son discours, et levant les yeux au ciel, ils ne faisaient que répéter le _Bism allah'_ (_Bismîllah_), _Ainsi soit-il! Au nom de Dieu_! il reprit ainsi modestement la parole, en regardant tous les grands l'un après l'autre: «Que, dans le besoin où ils se trouvaient, et dans la résolution qu'ils avaient prise d'élire pour monarque un de ces deux princes, son sentiment était qu'ils devaient céder à une fâcheuse mais pressante nécessité, qui les obligeait de préférer Hamzeh-Mirza, quoique le plus jeune, et l'élever au trône au préjudice de son aîné; que la raison de cela était que tout le monde ne savait que trop la rigueur qu'Abas avait toujours tenue à celui-ci; qu'il y avait à craindre que ce jeune prince ne fût du moins privé de la vue; que le bruit en avait couru dès lors que le défunt monarque, au sortir d'Ispahan, fit paraître sur son visage une consternation qui ne marquait rien que de funeste; qu'on avait eu encore plus de sujet de le croire depuis que le roi, au commencement de sa maladie, avait envoyé en poste, sans aucune participation de pas un des grands, un eunuque en cette même ville avec quelques ordres secrets; que ces ordres ne pouvaient aller qu'à faire trancher la tête au prince son fils, ou lui arracher les yeux pour le rendre incapable de succéder à la couronne après lui, s'il venait à mourir; car, pour toute autre chose, ce monarque n'eût pas manqué d'en faire part à quelques-uns de son conseil, et particulièrement à lui, premier ministre, qui avait accoutumé, dans la conduite ordinaire, de sceller de son sceau tous les commandements et les ordres où Sa Majesté mettait le sien; que si cela était ainsi, ils ne pouvaient l'élire qu'ils n'en reçussent une grande confusion, non-seulement s'il était mort, mais encore s'il était privé de la vue. Car vous savez, dit-il, que les sacrées lois de l'élu de Dieu ne permettent pas qu'une personne à qui cette sorte de disgrâce est arrivée obtienne le souverain commandement sur nous; après cela, nous serons contraints de recourir à Hamzeh-Mirza; et de quelle grâce, je vous prie, recevra-t-il notre élection? N'aura-t-il pas sujet de se plaindre du peu d'affection que nous aurions témoigné à devenir ses esclaves, et que nous ne l'avons reconnu pour notre roi qu'après que son frère n'a pu le devenir? Prendra-t-il plaisir à recevoir de nos mains une couronne que nous aurions offerte à un autre? Il se persuadera de ne devoir rien à nos suffrages, qui ne lui auront pas été donnés pour une inclination pleine d'amour, mais qu'une invincible nécessité aura exigés de nous. Et Dieu veuille qu'il en demeure là et qu'il se contente de ne nous en pas savoir gré! Qui sait s'il ne se vengera pas, et si les froideurs que nous avons eues pour lui n'allumeront pas en son âme un feu de colère contre nous, qui ne s'éteindra que par notre ruine et la désolation de nos familles? Mais ce n'est pas ce que nous devons considérer. Quand il s'agit du salut de l'État, celui des particuliers est peu de chose. Songez, seigneurs, à ce que j'ai marqué au commencement de ce discours: il faut éviter un interrègne dangereux, qui durerait longtemps dans les allées et venues d'ici à la ville capitale. La Providence nous a mis entre les mains Hamzeh-Mirza; que nous reste-t-il plus, que suivre ses ordres, et d'aller dès ce moment élever ce favori du ciel au trône sacré du prince du monde.»

Après que le premier ministre eut prononcé ces paroles, il ne laissa pas peu à penser aux autres seigneurs d'où lui pouvait être venu ce sentiment; néanmoins, comme c'était une personne qui avait toujours vécu dans une haute estime de probité, et que son âge déjà avancé et sa longue expérience dans les affaires le rendaient très-considérable, on ne soupçonna point que l'avis qu'il donnait fût intéressé, ni qu'il y fût porté par d'autres motifs que ceux qui regardaient le bien de l'État, vu principalement qu'il n'avait rien avancé que toute la compagnie n'estimât très-véritable.

Cet enfant royal allait être de cette sorte élevé sur le trône, à l'exclusion de son aîné. Tous les grands donnaient les mains à cette élection, et pas un de ceux qui avaient droit de parler ne lui avait refusé son suffrage. Il ne restait plus que deux eunuques qui n'avaient rien dit; mais qui eût pensé qu'ils eussent jamais osé rien dire, et encore le moins considéré de ces deux? Vu que l'un ni l'autre n'ayant ni droit, ni titre, ni autorité pour ce faire, aurait-on pu s'imaginer qu'ils auraient été capables de concevoir des sentiments contraires à ceux que cette illustre assemblée faisait paraître? Et quand ils en auraient été capables, y avait-il apparence qu'ils eussent eu l'audace de le déclarer, et, en le déclarant, de l'emporter contre tant de voix?

Cela arriva néanmoins d'une façon que l'on peut appeler miraculeuse, tant pour les circonstances que nous avons déjà observées, que pour celles que nous allons marquer, et qui font dire qu'il y a une puissance supérieure qui se mêle souverainement dans les affaires humaines, qui se rend maîtresse des événements, et qui fait réussir les choses bien souvent contre notre attente, comme il arriva ici, où Sefie fut élu malgré le complot des personnes intéressées, et les dispositions favorables qu'ils avaient données à leur entreprise.

Cet eunuque, qui rompit toutes les mesures qu'avaient prises ces seigneurs, fut Aga-Mubarek, fort considéré en cette cour-là, comme nous l'avons marqué, auquel l'éducation du second fils du monarque avait été commise. Il était, dis-je, le gouverneur de Hamzeh-Mirza, celui que les grands voulaient élever sur le trône; et, par conséquent, il devait plus qu'aucun autre appuyer leurs suffrages, puisque, apparemment, la grandeur de son illustre nourrisson allait augmenter infiniment son crédit, et lui présentait une fortune la plus éclatante qu'un homme de sa condition pouvait espérer.

Cependant l'amour de la justice prévalut dans son âme, et ce fut avec horreur qu'il entendit la proposition qu'avait faite le premier ministre de préférer le cadet à l'aîné, qui s'augmenta à mesure que les autres du conseil y prêtaient leur consentement. Sur quoi il prit une résolution digne de cette ancienne et constante fidélité dont on a toujours vanté les eunuques. Il crut qu'il y allait de son devoir d'empêcher ce désordre autant qu'il pourrait; et qu'encore qu'il n'eût pas de droit de parler en cette assemblée, il lui était permis de violer ce droit, qui n'était que de pure cérémonie, pour remettre dans le bon chemin ceux qui violaient une loi que la nature semblait avoir établie et que la religion favorisait.

Il attendit néanmoins que tout le monde eût parlé, tant parce qu'il devait cette déférence aux seigneurs qui tenaient un rang au-dessus de lui, que parce qu'il espérait toujours que quelqu'un d'eux, plus éclairé ou mieux intentionné que les autres, proposerait des sentiments plus légitimes, et le délivrerait de l'embarras où une rencontre si fâcheuse l'allait engager; mais, lorsqu'il vit que, tout d'une voix, ils avaient conclu à l'élection du cadet, au préjudice de l'aîné, sur des prétextes qui, quelque spécieux qu'ils fussent, paraissaient affectés, et sur des conjectures trop faibles au fond pour être assez considérables dans une si grande affaire; d'un ton de voix qui, sans perdre le respect, avait beaucoup de vigueur, il leur parla en ces termes:

«Cette proposition que vous venez de faire, princes, seigneurs des seigneurs, d'exclure de la couronne Sefie, fils aîné d'Abas II, à qui elle appartient légitimement, et de mettre en sa place le cadet Hamzeh-Mirza, choque trop visiblement la justice et les lois de l'envoyé élu, pour croire que vous vous y soyez portés par quelque éblouissement qui vous ait surpris. J'oserais bien vous assurer que nul des motifs qui ont été allégués n'est estimé assez puissant de pas un de vous. Non: le prétexte que vous avez emprunté pour élire Hamzeh-Mirza n'est pas raisonnable. Le véritable sujet qui vous y porte, si vous voulez que je vous le dise, encore que vous le sachiez aussi bien que moi, c'est le désir que vous avez de gouverner la Perse, et longtemps et à votre gré; c'est pour cela que vous voulez élire un enfant, sous la minorité duquel tout vous sera permis, et vous pourrez exercer une puissance absolue: car ce que l'on allègue du prince aîné, que sans doute il est privé de la vie ou de la vue, ne peut passer pour autre chose que pour une pure illusion. Si cela était, n'en aurais-je rien appris, moi qui, depuis le départ du roi de la capitale, ai toujours su précisément tout ce qui s'est passé dans le palais des femmes, qui l'ai toujours suivi partout, et qui ai, outre cela, la conduite du jeune prince? Si cet eunuque qui fut envoyé en poste, il n'y a pas longtemps, à Ispahan, eût eu des ordres secrets contre Sefie-Mirza, dans le dessein de le rendre incapable de succéder à l'empire, n'en aurais-je rien découvert; et le feu roi n'eût-il pas changé quelque chose à la condition de son second fils, qu'il eût désigné en ce cas-là pour monter sur le trône après lui? N'eût-il pas augmenté son apanage et son éclat? Me l'eût-il celé à moi et à la lumière des femmes, à la duchesse, dis-je, mère du jeune prince? Et quand il me l'aurait voulu celer, ne m'aurait-il pas été plus aisé qu'à vous d'en découvrir quelque chose, puisque je demeure dans le palais intérieur, et que je sais tout ce qui s'y passe de plus secret; que vous n'y entrez jamais, et que vous ne le pouvez regarder que par dehors? Il n'est rien, en un mot, de tout ce que vous feignez de craindre. Sefie-Mirza est vivant et voyant, Dieu en est ma caution; et, s'il n'en est pas ainsi, voilà ma tête. Vous ne pouvez donc pas sans injustice ou, pour mieux dire, sans une noire trahison, oublier l'aîné et le sacrifier et à vos passions et aux intérêts de son cadet. Que plutôt le cadet soit sacrifié à lui et aux intérêts de l'État! Ne voyez-vous pas que vous allez jeter le royaume dans une confusion épouvantable et le remplir de divisions? Pensez-vous que les autres grands veuillent passer pour des gens sans loi et approuvent vos suffrages? Croyez-vous que les peuples veuillent se charger de votre crime, et souffrir sur le trône des fidèles le plus jeune frère, que vous ne pourrez y avoir mis qu'en foulant aux pieds les plus saints devoirs que la religion nous inspire? Au contraire, tout le monde s'élèvera contre vous pour soutenir le parti de l'héritier légitime; et quand il ne le ferait pas, vous serez chargés de malédictions et toujours regardés comme les auteurs d'un attentat exécrable; vous en rougirez de honte toute votre vie et en aurez un regret perpétuel dans l'âme. Hamzeh-Mirza lui-même, pour qui vous avez prostitué vos consciences, ne vous en saura pas de gré un jour; il vous regardera comme des chiens, qui ne lui auront procuré cet honneur que dans le désir de faire curée, et qui, dans l'espérance de s'engraisser pendant son bas âge, auront laissé Dieu et la loi, le Prophète et le livre, l'explication, la droite raison et la justice. Je m'assure qu'il vous punira, et que le moindre châtiment que vous en devez attendre est d'être envoyés nus en quelque désert, prier Dieu pour lui de ce qu'il vous aura laissé la vie.» Là-dessus, il s'arrêta tout court, le visage un peu ému; puis reprenant la parole au même instant avec une exclamation subite: «Hamzeh-Mirza, s'écria-t-il, Hamzeh-Mirza! à quelle extrémité vois-je que vous le réduisez? Voulez-vous, seigneurs, que je l'aille étrangler de mes mains et que je vous le vienne apporter mort en votre présence? J'en ai le pouvoir, il est sous ma charge. C'est par là que je saurai vous ôter le moyen de ne pouvoir plus faire de mauvais choix; vous serez bien alors contraints de porter la couronne à l'aîné, et je vous laisse à penser de quelle manière il la recevra de vous, quand il verra que vous ne vous serez rendus à votre devoir qu'après une extrémité si fâcheuse.»

Il finit son discours avec cette menace, et laissa les seigneurs de l'assemblée tellement surpris, que si une montagne fût tombée à leurs pieds, comme on parle en Perse, ils n'eussent pas témoigné tant d'étonnement. Ils ne devinaient point le motif qui avait porté cet eunuque à une résolution si déterminée: il n'y était poussé ni par la haine, ni par la crainte, ni par l'espérance. Il n'était point ému par la haine, puisqu'il chérissait tendrement son aimable nourrisson; moins encore par la crainte, puisqu'il ne pouvait attendre qu'une douce complaisance à son égard de celui qui avait été élevé entre ses bras. Il ne pouvait non plus rien espérer d'aussi avantageux du côté de l'aîné dont il ignorait l'inclination; car, quand il en aurait eu pour lui, elle aurait toujours été moindre que celle du plus jeune, qui l'avait sucée avec le lait. Ils voyaient tous qu'il parlait contre ses propres intérêts, et que ce ne pouvait être que le zèle pour la justice et pour le bien de l'État, le désir de contenter les peuples et la fidélité qu'il devait à son défunt maître qui le faisaient agir. C'est ce qui leur donna du respect pour lui, et qui les obligea d'admirer des sentiments si généreux, quoiqu'ils fussent contraires à leurs intentions et qu'ils accusassent leur conduite.

Un demi-quart d'heure se passa sans que pas un d'eux ouvrît la bouche: ils se regardaient l'un l'autre, sans dire mot, dans l'embarras que leur donnait ou la honte de se dédire, ou la crainte du péril qu'ils couraient s'ils osaient s'obstiner à maintenir le sentiment qu'ils avaient témoigné d'abord. Enfin, le premier ministre, soit qu'il fût plus ami de l'équité que les autres, comme cette manière d'agir noble et désintéressée qu'il avait toujours fait paraître auparavant le donnait à conjecturer, soit qu'il craignît qu'à son défaut quelque autre prît la parole, ce qui l'eût rendu criminel, puisqu'il lui appartenait de parler le premier, et qu'il le venait de faire lorsqu'il avait opiné si fort au désavantage de Sefie-Mirza; ce premier ministre, dis-je, rompit le silence et commença à dire: «que véritablement, sur l'assurance infaillible que l'on aurait que le fils aîné d'Abas II ne serait plus en état de recevoir la couronne, l'assemblée pourrait, sans injustice, passer à l'élection du second fils; mais, puisque maintenant Aga-Mubarik les assurait fortement que Sefie-Mirza n'avait perdu ni la vie, ni la vue, sans délibérer davantage, il le fallait élire: c'est pourquoi il lui donnait de tout son coeur sa voix et ses voeux, et protestait qu'il fallait tout de ce pas lui aller présenter le diadème et l'empire.»

Les autres seigneurs, à ces paroles, perdirent courage, et n'eurent plus la force de soutenir bien ce qu'ils avaient commencé mal. La condition de ces seigneurs les rend naturellement timides; tout illustres et tout princes qu'ils paraissent, ils ne sont en effet que des esclaves: leur vie, leur liberté, leur honneur et leurs biens dépendent absolument du souverain. Ainsi, bien loin qu'aucun d'eux voulût tenir ferme sur son premier sentiment, ils se hâtèrent à l'envi l'un de l'autre de se rétracter; et dissimulant leur mécontentement, ils arrêtèrent, tout d'une voix, «qu'attendu que l'aîné se trouvait en état de recevoir la couronne qui lui appartenait par la loi, il fallait sans délai l'aller tirer du palais de la Grandeur pour le porter sur le trône.» Voilà comme Sefie-Mirza (_Sséfy-Myrzâ_) fut élu monarque des Perses, contre la volonté de ceux mêmes qui lui donnaient leurs suffrages.

IX

Ainsi, celui qui avait été nommé pour assurer l'élection du cadet fit prévaloir l'aîné. La conscience de l'eunuque, ou sa profonde habileté, l'emporta contre le conseil tout entier.

Le fils aîné fut nommé, et l'ombre du harem couvrit le sort du second fils.

LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXLIII.

Paris.-Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

CXLIVe ENTRETIEN

MÉLANGES

M. DE GENOUDE ET SES FILS

I

C'est vers 1820 que je connus très-intimement un assez grand nombre d'hommes et de femmes, ou illustres, ou célèbres, qui eurent par la suite une certaine influence sur ma vie. J'aime à me les rappeler et à revivre avec eux, comme si toutes les années qui se sont écoulées entre ces moments et ceux où j'écris ressuscitaient tout à coup pour eux et pour moi, et nous replaçaient dans les mêmes rapports. C'est vivre deux fois; admirable effet des dons de la mémoire, qui nous permet de revivre les temps que nous avons déjà vécus!

Il faut dire d'abord, pour expliquer l'empressement que tant de personnages, si au-dessus de moi par l'âge, le rang, la naissance, l'illustration, mettaient à me connaître, que, grâce au comte de Virieu, mon camarade des gardes du corps, et à quelques pièces de vers rapportées de Milly et récitées par mes amis dans les sociétés de Paris, je jouissais déjà d'une sorte de renommée à demi-voix dans le monde. Mon extérieur distingué et ma figure agréable, quoique mélancolique, n'y gâtaient rien; on parlait de moi comme d'un jeune homme bien né et bien pensant, venu à Paris avec les jeunes gentilshommes de sa province pour servir le roi, mais que les dons de Dieu, dont il paraissait comblé, ne tarderaient pas, malgré sa modestie, à tirer de l'obscurité et à faire éclater au grand jour. Cette fleur de renommée dont on ne voit pas l'éclat, mais dont on devine le parfum comme un mystère, semble être la possession secrète de tous ceux qui la respirent; on se passionne pour elle comme pour un trésor secret qui mettra bientôt dans l'ombre tous les talents alors en lumière. Telle était au juste ma demi-célébrité dans un monde où elle m'avait pour ainsi dire devancée; cela me valait un accueil peu répandu, mais charmant.

M. de Genoude fut un des premiers à se faire présenter à moi par un beau et excellent jeune homme de son pays, qui faisait avant moi des vers très-agréables: c'était M. Rocher, de la Côte-Saint-André, que j'avais connu dans mes courses en Dauphiné; il débutait à Paris dans la magistrature et dans les lettres; il devint plus tard sous-secrétaire d'État du ministère de la justice, sous la République. Je le retrouvai à Bourges, président du jury national chargé de juger l'insurrection étourdie à laquelle on a donné le nom de M. Ledru-Rollin. J'y fus appelé comme témoin.

M. Rocher m'amena donc un matin son compatriote, qui traduisait alors les magnifiques Psaumes de David de l'hébreu en français; il savait par coeur quelques vers de moi, qu'il avait entendu réciter par hasard; il en était ou en paraissait enthousiaste. Il me témoigna une bienveillance et un dévouement extrêmes. Il était d'une figure prévenante et empressée, comme ces hommes heureux de rendre service. Né à Grenoble, d'une honorable famille qui tenait une petite auberge où l'on vendait de la bière aux jeunes gens du pays, sa mère, femme pieuse et intelligente, lui avait fait donner par les ecclésiastiques de Grenoble une éducation lettrée, dont elle espérait un jour tirer parti pour son avancement dans le monde. Elle ne s'était point trompée. Il ne rougissait point de sa médiocrité en entrant dans la vie. Un de mes anciens amis, M. de Mareste, homme d'esprit, très-au-dessus des préjugés vulgaires, le rencontrait quelquefois chez moi. Il lui témoignait estime et bienveillance. Il me racontait que, quelques années auparavant, cet enfant, faisant ses études à Grenoble, d'une figure agréable et spirituelle, en aidant sa mère dans les soins de sa petite hôtellerie, servait souvent la chopine de bière mousseuse et le petit verre de ratafia de Grenoble à lui et à ses amis, sans que cette modeste apparence de servilité banale nuisît en rien à l'estime que la jeunesse de Grenoble témoignait à ce jeune homme dévoué à sa famille. Après avoir terminé ses études en Dauphiné, il fut recueilli à Paris, je ne sais sous quelle dénomination, dans la maison de M. Lenoir-Laroche, sénateur de l'Empire, qui lui donna asile et protection. M. de Genoude y fit connaissance de M. de Chateaubriand, de M. de Lamennais et de la plupart des hommes de lettres de l'époque appartenant alors au parti religieux et royaliste, auquel sa mère lui avait recommandé d'être fidèle; il semblait se destiner à la prêtrise. La décence de sa conduite, ses traductions de la Bible, ses liaisons particulières avec les hommes pieux, la modestie de sa physionomie, les habitudes régulières de sa vie avaient quelque chose des jeunes lévites. Il ne se cachait pas du penchant qu'il avait pour cette profession, même parmi nous, jeunes gens très-profanes, et cela le faisait accepter par les hautes notabilités de Paris comme un futur ministre de l'Église. Mais, soit nature, soit habileté politique, il ne se prononçait pas nettement encore avec le parti des saints de ses amis. Il se bornait à leur donner _de l'espérance_. On vit bientôt pourquoi.

II