Cours familier de Littérature - Volume 24

Part 26

Chapter 263,674 wordsPublic domain

On voit d'abord en entrant dans cette admirable allée un pavillon[32] carré, haut et grand, qui fait face à cette maison de mille arpents, que j'ai dit qui est à l'autre bout. Il est à trois étages, sans ouverture sur le derrière, ni au côté gauche, parce que ce sont les côtés qui donnent sur le sérail du roi, et aux deux autres faces, il n'y a que des jalousies au lieu de vitres. Elles sont faites de plâtre, peintes et dorées d'une manière fort agréable. Ce pavillon a été construit de cette sorte par Abas le Grand, afin que les dames du sérail y pussent voir les spectacles, comme les entrées d'ambassadeurs, et les promenades de la cour; mais depuis ce temps-là, l'humeur jalouse s'est accrue de plus de moitié, car non-seulement on ne s'est pas contenté, comme auparavant, que les femmes ne fussent plus vues des hommes, mais on a voulu qu'elles n'en pussent voir aucun. Ce fut Abas le Grand lui-même qui retrancha jusqu'à cette liberté aux femmes de son palais, par l'aventure étrange qui lui arriva comme il était en Hyrcanie. Les femmes du sérail ne vont guère que la nuit. On les mène d'ordinaire dans des espèces de cunes ou de berceaux qu'on appelle _cajavé_ (_kadjâbah_, ou _Kadjâvah_), qui est une machine large de deux pieds et profonde de trois, avec une haute impériale en arc, couverte de drap. Un chameau porte deux de ces grands berceaux, un de chaque côté. Les eunuques aident aux dames à monter dedans, et puis ils abattent les rideaux tout autour, et donnent les chameaux aux conducteurs, qui les attachent fi la queue l'un de l'autre par files de sept, et tirent le premier par le licou. Il arriva, durant une nuit obscure qu'Abas, qui allait avec le sérail, voulut prendre les devants. Il trouva une file de chameaux arrêtés un peu hors du chemin, et un berceau qui penchait tout d'un côté. Il s'en approcha pour le redresser, et il trouva le chamelier dedans avec la dame: de quoi étant également surpris et outré, il les fit enterrer tous deux tout vifs sur-le-champ.

[Note 32: Kaempfer nomme ce pavillon _khiloùét_, chambre particulière, solitaire, et en donne la description, p. 185-187 de ses _Amoenit. exoticæ_. (L-s.)]

Au devant de ce pavillon de jalousies, il y a un bassin d'eau carré, de quinze pieds de face, et au coin est la porte Impériale, qui est une des portes de la ville, et une des entrées principales de cette merveilleuse allée. À l'autre coin, il y a une autre entrée, mais qui ne sert qu'aux femmes et aux eunuques du palais et au roi, parce qu'elle donne dans le sérail. Les bassins d'eau qui embellissent la partie de l'allée, entre la rivière et la ville, sont sept en nombre, dont quatre sont grands et à fond de cuve, et les trois autres sont plus petits. Le premier de ces bassins est carré, de quinze pieds de face. Le second, qui est carré aussi, est de cent vingt pas de tour, ayant au milieu un échafaud octogone, élevé d'un pied sur l'eau, avec un beau balustre autour où dix personnes peuvent être assises à l'aise pour prendre le frais. Les jardins qui sont à côté s'appellent le _jardin Octogone_ et le _Jardin de l'Âne_; et en ce dernier, il y a une grande place pour les tournois. Le troisième bassin est à huit faces, et de cent vingt-huit pas de tour, ayant à ses côtés le jardin du Trône et le jardin du Rossignol, dans lequel il y a un salon charmant. Le quatrième bassin, qui est à la chute de l'eau, n'a que vingt pas de tour. À sa gauche, on voit un grand portail, fort peint et fort doré, qui mène au faubourg; et l'on en voit un de même à droite, qui mène vers le palais royal. Le cinquième bassin, qui est sur le bord d'une semblable chute d'eau, est aussi petit que l'autre. Les jardins, qui sont aux côtés, s'appellent le _jardin des Vignes_ et le _jardin des Mûriers_.

On dit que le mari étant parvenu à l'âge de soixante-dix ans, on le faisait entrer dans le sérail, à l'occasion de quelques maladies difficiles et dangereuses, comme n'y ayant plus rien à craindre d'un vieillard de cet âge; mais sa femme, remarquant qu'on ne voulait plus recevoir que les ordonnances qu'il faisait, et qu'elle allait perdre son crédit, dit un jour au roi que son mari venait d'engrosser une jeune esclave de dix-huit ans, sur quoi il ne lui fut plus permis de voir les femmes du sérail. Le pont est au delà de ce septième bassin, et les jardins, qui terminent là l'allée, sont la volière du roi, dont le fil est doré, et la maison des lions, à l'autre coin; et là il y a des chaussées pour descendre à la rivière quand l'eau est basse. On trouve à droite et à gauche un long quai, qui s'étend jusqu'au bout des faubourgs. Le quai à droite est le plus beau. Il est bordé de palais de grands seigneurs, avec de spacieux jardins, de grandes entrées et de grands pavillons le long du quai. Il y a, entre autres, le palais du général des mousquetaires, et la vénerie[33], où sont les oiseaux de proie. L'été, que la rivière est basse, la jeune noblesse se rend là tous les soirs, pour faire les exercices, et tout le monde y vient monter des chevaux et des mules pour leur apprendre l'amble. L'autre partie de l'allée est presque semblable à celle-ci. Je ne m'arrêterai pas à nommer les maisons et les jardins des côtés, qui sont au nombre de quatorze, sept de chaque côté; chacun porte le nom du seigneur qui l'a fait construire. Il fait admirablement beau s'y promener le soir, durant neuf mois de l'année, parce que, durant ce temps, on arrose les parterres et les chaussées, et l'on couvre de fleurs les bassins d'eau. On y voit aussi alors, sur des échafaudages bas et tapissés, au devant de l'entrée des jardins, beaucoup de gens qui prennent du tabac, et beaucoup de beau monde qui va et qui vient à cheval. Cette allée s'appelle _Tchar-bag_ (ou _Tchéhâr bâgh_), c'est-à-dire _Quatre jardins_, parce qu'autrefois c'étaient quatre vignobles. Elle a été faite par Abas le Grand; et, comme le fonds est un bien d'Église, le prince en prit un bail perpétuel à deux cents tomans de rente annuelle, qui font neuf mille francs. Ce prince prenait tant de plaisir à faire faire cette belle allée, qu'il ne voulait pas qu'on y plantât un arbre qu'en sa présence. On assure qu'il mit sous chacun une pièce d'or de huit francs de valeur et une pièce d'argent de dix-huit sols marquées à son coin. Les principaux seigneurs de sa cour firent bâtir à leurs dépens la plupart des jardins qui sont sur les côtés, avec les édifices dont j'ai fait mention.

[Note 33: Que Kaempfer nomme _baghi goùch khauneh toùqdjy_, jardin et volière des faucons (hors de la porte) de Toqdjy, mentionnée tome VII, p. 9 et suiv. _Amoenitates exoticæ_, p. 192. (L-s.)]

Allaverdy-Kan[34], qui était le généralissime des armées de ce grand conquérant, son grand ami et favori, prit pour sa tâche le bâtiment du pont, qui est une très-belle pièce d'architecture. Ce beau pont se joint à l'allée par une chaussée de quatre-vingts pas à l'un et à l'autre bout, faite en pente insensible. Il a trois cent soixante pas de long, sur treize de large, étant bâti de pierres de taille, hormis les murs, qui servent de parapets ou rebords, lesquels sont de briques et étant flanqué de quatre tours rondes de pierre de taille de la hauteur des murs. Ces murs sont épais de six pieds, et hauts de quatorze à quinze, percés d'un bout à l'autre dans toute leur longueur, et munis au-dessus d'un rebord ou garde-fou à jour, haut de trois pieds, fait de briques disposées comme les mottes des tanneurs: ce qui fait comme des galeries ou plates-formes, où l'on monte par les tours qui sont aux coins. Ces murs, de plus, sont ouverts de neuf en neuf pas en fenêtres ou saillies, de toute la hauteur du mur, ressemblant à des arcades, par lesquelles on a vue sur la rivière, et où l'on prend le frais. Il y a quarante de ces ouvertures à chaque côté, vingt grandes et vingt petites. Tout au milieu du pont, il y a deux petits cabinets bâtis en dehors du côté de l'eau, où l'on descend par quatre marches, et d'où l'on peut puiser l'eau avec la main, quand elle est bien haute. On leur a donné un nom sale, qui marque l'effet que produisent communément sur ceux qui y entrent les peintures impudiques dont ils sont remplis. Abas II fut si honteux d'y avoir mis le pied, qu'il en fit condamner l'entrée.

[Note 34: Allah-Veyrdy Kân: Kaempfer le nomme _Alay Verdy Khan_, et dit qu'il est célèbre par la conquête du pays de Lâr; mais j'ai, en faveur de ma rectification, la grande histoire intitulée: _Tarykh à'âlem arâi A'bbacy_, que j'ai déjà eu occasion de citer, et dans laquelle, fº 99, _verso_, du manuscrit de M. de Sacy. Allah-Veyrdy Khân, est mentionné comme généralissime (_Emyr at-Omra_) de la province de Fârs. Le pont qu'il fit bâtir se nomme aussi _pont de Djulfah_, parce qu'il conduit à ce faubourg. (L-s.)]

Ce que je viens de représenter n'est proprement que le dessus de cet admirable pont, lequel est porté par trente-quatre arches[35] de belle pierre grisâtre, plus dure que le marbre, mais pas si polie, bâties sur un fondement de même pierre, lequel est plus large que le pont, et l'excède de dix pieds d'un et d'autre côté, avec des soupiraux aux bouts et au milieu, en sorte que, quand l'eau est basse, on peut se promener à sec sur ce fondement-là, l'eau passant toute par ces soupiraux ou ouvertures. Les arches sont percées dans l'épaisseur d'un bout à l'autre, et il y a, de deux en deux pas, de grosses pierres carrées, hautes de demi-toise, sur lesquelles on peut traverser la rivière en sautant de l'une à l'autre. Il y a par-dessus tout cela une petite galerie, pratiquée dans le sommet des arches sur le bord, de manière que huit personnes peuvent à la fois passer ce merveilleux pont par différentes routes. On l'appelle communément _le pont de Julfa_[36], parce qu'il joint la ville au bourg de Julfa, qui est la demeure de tous les chrétiens; et aussi _le pont d'Allaverdy-Kan_, lequel en est le fondateur. J'oubliais de dire qu'on descend du dessus du pont au-dessous, à fleur d'eau, par des degrés pratiqués dans les arches.

[Note 35: Bembo et Kaempfer n'en comptent que trente-trois; le premier a trouvé vingt pas de large sur deux cent cinquante de long, et l'autre, douze de ses pas de large sur quatre cent quatre-vingt-dix de long. (L-s.)]

[Note 36: Notre voyageur a donné déjà quelques détails sur Djulfah.]

Le jardin, qui est au bout, est appelé _Mille-Arpents_, non pas qu'il contienne en effet mille arpents, mais pour faire entendre que sa grandeur est extraordinaire. Il est long d'un mille et large presque autant[37], fait en terrasses soutenues de murs de pierres: on y compte douze terrasses, élevées de six à sept pieds l'une sur l'autre, et qui vont de l'une à l'autre par des talus fort aisés à monter, et aussi par des degrés de pierre, qui joignent le canal. Il y a quinze allées dans ce jardin, autant que de terrasses, dont douze sont des allées de traverse; et de quatre en quatre de ces allées, on trouve un large canal d'eau à fond de cuve, qui traverse le jardin parallèlement, passant sous des voûtes de briques à l'endroit des trois allées longues, afin de ne les pas interrompre. Ces allées longues, qui sont tirées au niveau, mènent d'un bout à l'autre du jardin; celle du milieu est ornée d'un canal de pierre, profond de huit pouces et large de trois pieds, avec des tuyaux de dix en dix pieds, qui jettent l'eau fort haut. Au bas de chaque terrasse, à l'endroit de la chute du canal, laquelle est en talus et fait une nappe d'eau, il y a un bassin de dix pieds de diamètre, et au haut, il y en a un autre sans comparaison plus grand, profond de plus d'une toise, avec des jets d'eau au milieu et autour. Ces bassins sont tous de différentes figures, ronds, carrés et à plusieurs angles; celui de la troisième terrasse est dodécagone, de trois cents pas de tour. On voit proche de chaque bassin, sur les ailes, deux grands pavillons fort hauts, peints, dorés et azurés. Au milieu de la sixième terrasse, il y a un pavillon qui coupe l'allée, lequel est à trois étages, et si grand et si spacieux, qu'il peut contenir deux cents personnes assises en rond. Il y a un autre pavillon à l'entrée du jardin, et un autre au bout, qui sont semblables, à la figure et à l'ordonnance près. Quand les eaux jouent dans ce beau jardin, ce qui arrive fort souvent, on ne saurait rien voir de plus grand et de plus merveilleux, surtout au printemps, dans la saison des premières fleurs, parce que ce jardin en est couvert, particulièrement le long du canal et autour des bassins. On est surpris de tant de jets d'eau qu'on voit de toutes parts à perte de vue; et l'on est charmé, tant de la beauté des objets que de la senteur des fleurs et du ramage des oiseaux, qui sont dans les volières et parmi les arbres.

[Note 37: Kaempfer donne à l'_Hezar Djéryb_ (Mille-Arpents), plus de mille trois cents pas en carré. Le sol, dit-il, en est sablonneux et stérile, mais a acquis une certaine fertilité, grâce au ruisseau Tchouhouchah qu'on a fait dériver du Zendéh-roùd à la distance de trois farsangs, et qu'on subdivise en un grand nombre de petits courants qui répandent la fraîcheur et favorisent la végétation dans ce jardin. _Amoenitates exoticæ_, p. 193-195. (L-s.)]

VIII

Chardin vous promène ainsi dans toute la ville et dans les environs, jusqu'aux montagnes qui servaient de lieu de plaisance et de divertissement au roi et à ses favorites.

Il revient ensuite aux ruines de Persépolis, qu'il visite et décrit en philosophe et en historien, mais sans en découvrir le mystère.

Il quitte cinq fois Ispahan pour traverser, par Chiraz, jusqu'au golfe Persique (Ormus) la Perse du Midi. Partout son voyage a le même intérêt, sans phrases.

Pendant le dernier de ses voyages, le roi meurt à la campagne, et voici la manière curieuse dont il raconte l'élévation et le couronnement de Solyman, son successeur. La cour s'y dévoile avec un magique intérêt; lisez:

Les eunuques s'étant présentés au logis des ministres, comme venant de la part de Sa Majesté, les obligèrent de sortir de l'appartement de leurs femmes, et alors ils les informèrent également tous deux de la mort d'Abas II (_A'bbâs_), et leur en firent un rapport assez exact, qui était que le jour précédent, vers le soir, après que ces ministres se furent retirés, ce monarque avait mangé de bon appétit des confitures que ses femmes lui avaient apprêtées; ensuite de quoi il avait paru se porter mieux qu'à l'ordinaire, jusque sur les neuf heures du soir, qu'il était tout à coup tombé en pâmoison; qu'eux y étaient accourus, et l'avaient mis sur son lit; qu'il était revenu à soi sur les onze heures, mais avec quelque altération de sa raison; que sa douleur après cela s'était augmentée, et que deux remèdes réitérés qu'il avait pris par l'ordonnance des médecins ne l'avaient point soulagé; que, vers les deux heures après minuit, la violence de son mal sembla s'être un peu apaisée, mais qu'elle l'avait ressaisi sur les trois heures et lui avait causé une frénésie demi-heure durant; qu'une autre demi-heure il avait joui de quelque repos; mais que, enfin, vers les quatre heures, ses yeux, par de tristes roulements, avaient fait connaître les approches de sa mort; qu'en même temps, il avait rendu l'esprit sans autre agitation, et l'on peut dire sans s'être senti mourir. Aussi n'avait-il témoigné, pendant tout le cours de sa maladie, qu'il s'y attendît ni qu'il en eût la moindre pensée; et cette dernière nuit, il n'avait même rien ordonné touchant sa personne, sa maison ni son successeur: seulement, dans la force de son dernier accès, un peu avant d'expirer, se tournant du côté de l'appartement public, il avait prononcé avec quelque fureur ces paroles: «Je sais bien que vous m'avez empoisonné; mais vous boirez votre bonne part du poison, puisque je laisse un fils qui, après ma mort, vous mangera à tous le coeur!»

Les médecins allèrent donc rendre visite au premier ministre; et, sous prétexte de lui donner avis de la mort du roi et de lui déclarer la qualité des deux derniers médicaments qu'ils lui avaient fait prendre, ils entrèrent dans des matières plus importantes: ils parlèrent de l'élection, et lui remontrèrent que lui et tous les grands du conseil avaient bien sujet de prendre garde à eux; que le prince, quelques moments avant sa mort, s'était plaint à haute voix que ses ministres lui avaient fait donner du poison; mais qu'il laissait un fils qui leur mangerait le coeur; que ces paroles ni ces plaintes ne pouvaient demeurer cachées au successeur; que si l'on donnait la couronne à l'aîné, qui était déjà dans un âge assez avancé pour se rendre indépendant, et qui d'ailleurs avait l'esprit fort fier, il ne manquerait jamais de se servir de ce prétexte pour se défaire de tous les grands et de tous les ministres, dans la pensée de se rendre absolu par ce moyen et se mettre en état de faire de nouvelles créatures, vu principalement qu'il devait se ressentir du mauvais traitement que son père lui avait fait depuis deux ans, qu'il attribuerait toujours au conseil de ses ministres. Leur conclusion fut que, comme ils voyaient que le prince aîné ne pouvait pas vouloir du bien aux grands, que c'était à eux une imprudence de lai en faire, particulièrement un bien de cette nature, qui le mettait en pouvoir de leur faire tout le mal qu'il lui plairait; et dans cette conjoncture, le parti le plus assuré était de faire tomber leur élection sur le puîné, _Hamzeh-Mirza_; que ce jeune prince promettait beaucoup et donnait pour l'avenir de grandes espérances pour la grandeur de l'empire des Perses, et pour le présent il leur donnait sujet à tous de s'attendre à un doux repos, puisque, étant incapable des affaires, il leur en laisserait le maniement un fort long temps, qui ne pouvait être moindre que de douze ou quinze ans.

Ces paroles, portées par ces deux seigneurs au premier ministre, et ensuite au second, auquel, sous ce même prétexte, ils tinrent un semblable discours, firent tout l'effet qu'ils en osaient désirer.

L'un et l'autre s'y rendirent, et ils résolurent d'élever sur le trône le plus jeune des enfants du feu roi au préjudice de l'aîné. Ils se figurèrent que si cet aîné venait à régner, leur perte était infaillible; qu'il y avait tout à craindre d'un esprit hautain comme le sien, qui, à l'âge de vingt ans, se verrait, de captif, tout à coup devenu souverain; que, quand il ne se croirait pas avoir été offensé par eux, le plaisir qu'il prendrait à faire le maître le porterait à d'étranges résolutions, dont la moindre serait de changer la face de la cour. «Et qui sait, disaient-ils en eux-mêmes, s'il n'attentera point à nos vies?» Surtout le reproche d'empoisonnement les mettait à la gêne; car, bien que peut-être ils en fussent innocents, le soupçon en était si plausible, que cette accusation, toute fausse qu'elle était à leur égard, ne leur présentait pas une image de mort moins horrible que si elle eût été véritable, lorsque le prince qui succéderait à l'empire voudrait l'appuyer; qu'au contraire, si l'on élisait le puîné, ils se maintiendraient sans peine dans le poste glorieux que leurs charges leur donnaient; qu'ils auraient le loisir d'élever leurs familles et de faire des créatures; qu'ils gouverneraient avec un pouvoir presque absolu, sous un enfant, un des plus grands empires de l'univers.

Au reste, je n'ai point entendu dire que d'autres seigneurs que ceux-ci se soient trouvés en cette assemblée.

Le premier ministre y prit le premier la parole, et leur exposa ce que le grand chambellan lui avait rapporté de la mort du roi, qui lui avait été confirmée par les deux premiers médecins. Il leur dit «qu'il ne doutait pas qu'ils ne l'eussent tous appris d'eux de la même sorte, et qu'ainsi ils auraient connu comment leur défunt monarque avait rendu l'esprit, sans avoir déclaré par écrit ni de vive voix auquel de ses deux fils il laissait le sceptre, et que, par cela, il était de leur devoir de procéder à cette élection au plus tôt, tant pour ne laisser davantage dans une condition privée celui des princes à qui la Providence avait destiné la couronne, que pour mettre l'État en sûreté, qui courait toujours fortune tandis qu'il n'aurait point de maître, vu qu'il en était des monarchies comme des corps animés, qu'un corps cesse de vivre au moment qu'il demeure sans tête, un royaume tombait dans le désordre au moment qu'il n'avait plus de roi; que, pour éviter ce malheur, il fallait, avant de se séparer, élire de la sacrée race imamique un rejeton glorieux qui s'assît au trône qu'Abas II venait de quitter pour aller prendre place dans le ciel; que ce monarque, de triomphante mémoire, avait laissé deux fils, comme il s'assurait que personne de ceux devant qui il parlait ne le révoquait en doute, l'un, Sefie-Mirza, qui était venu au monde il y avait environ vingt ans, et avait été laissé dans le palais de la Grandeur en la garde d'Aga-Nazir; l'autre, Hamzeh-Mirza, âgé de quelque sept ans, qui se trouvait ici près d'eux à la cour, sous la garde d'Aga-Mubarik, présent en leur assemblée; que, de ces deux, après avoir invoqué le nom très-haut, ils choisissent celui que le vrai roi avait préparé pour le lieutenant du successeur à attendre.»

Par ce successeur à attendre, les Perses veulent dire _le dernier des imaans_ (_îmâm_), qui est dans leur opinion comme leur Messie, dont ils attendent à tout moment le retour. Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer ceci plus au long, non plus que quelques façons de parler persiennes, que nous avons exprimées en leur naturel, dans la croyance que nous avons eue que les savants y prendraient plaisir.