Cours familier de Littérature - Volume 24

Part 25

Chapter 253,600 wordsPublic domain

Il y a encore deux autres grands appartements pareils dans le palais du roi, qui sont chacun dans un jardin séparé: l'un est presque fait comme les précédents; l'autre est à deux étages, dont le premier est divisé en salles, et le second en chambres, en galeries, en cabinets, en balcons, avec des bassins et des jets d'eau dans toutes les chambres. Ce sont les appartements du palais où le roi tient ses assemblées. Chacun est, comme je l'ai dit, ou au milieu d'un jardin, ou ouvert sur un jardin. Les murs dont les jardins sont enfermés sont faits de terre, la plupart de la hauteur accoutumée de dix à douze pieds, couverts de haut en bas de petites lampes incrustées pour les illuminations, et surmontés d'un corridor dont le roi seul a l'usage, et par lequel il va partout sans être aperçu.

Le reste du palais royal contient des magasins, des galeries d'ouvrage, et le quartier des femmes, que nous appelons _le sérail_, et que les Persans appellent _haram_ ou _lieu sacré_[29]. Ce sérail contient plus d'une lieue de tour. Je n'en saurais faire une description bien exacte, ne l'ayant pas tout vu; mais j'en ai vu assez pour faire comprendre ce que c'est. On n'entre dans ces sortes de lieux que par une très-grande faveur, et encore faut-il que ce soit en se déguisant en homme de métier, et par occasion, comme lorsqu'il y faut faire quelque réparation; car alors on fait passer tout le monde d'une partie du sérail dans l'autre, et les ouvriers entrent dans celle qui est vide et y travaillent, étant conduits et gardés par des eunuques, qui ne permettent pas qu'on regarde autre part que devant soi. Outre ce que j'ai vu du sérail d'Ispahan, j'en ai appris plusieurs fois des nouvelles par des eunuques du palais et par des femmes; car les femmes y entrent pour vendre des nippes et pour d'autres occasions.

[Note 29: _Hharam_, sanctuaire, lieu où il est défendu de pénétrer. Sérail est la corruption du mot turc et persan _Séraï_, grande maison, hôtel, palais. Le _hharam_ ou _hharem_ est dans le séraï. Il ne faut pas confondre ces deux mots. (L-s.)]

Tout le sérail est enfermé de murs si hauts qu'il n'y a aucun monastère en Europe qui en ait de semblables. Il a trois grandes avenues, une dans la place Royale, comme je l'ai dit, une autre vis-à-vis du petit arsenal; la troisième, qui est la principale, qu'on appelle la _porte des Cuisines_, et il y en a une autre, à demi-lieue de là, par laquelle il n'y a que le roi seul qui puisse passer. La première avenue est fermée d'un haut portail, contre lequel il y a trois grandes salles, chacune avec deux cabinets, qui sont des manières de corps de garde. Les officiers de l'État, et ceux qui ont affaire au roi, peuvent entrer dans les deux premières salles, mais les seuls eunuques entrent dans la troisième. Le portail est caché dans un détour, à côté d'une grande et haute tour; de manière qu'on ne le saurait voir qu'en mettant le pied dessus. Il est large et haut, fait en voûte, revêtu à dix pieds de terre de tables de marbre peint et doré, avec un perron tout autour, sur lequel les eunuques de garde se tiennent assis pour recevoir les messages des eunuques du dehors et les porter au dedans; car les eunuques ne vont pas tous indifféremment dans l'intérieur du sérail. Les jeunes y vont rarement; et s'ils sont blancs, ils n'y vont point du tout, à moins que d'être mandés expressément pour le roi. Ces eunuques, qui servent dans le sérail, ont leurs logements sur les dehors, et loin des femmes, et il n'y a que les eunuques vieux et noirs qui les fréquentent et qui les servent à faire leurs messages. Quand on a passé le portail, on découvre des jardins à perte de vue, couverts d'arbres de haute futaie, et quand on a fait environ six vingt pas de chemin, on trouve quatre grands corps de logis, qui ne sont point entourés de murs, parce qu'ils sont à cent cinquante pas de distance l'un de l'autre. L'un s'appelle _Méheemancané_ (_Méhmân-khâunéh_), c'est-à-dire _le palais des hôtes_, parce que c'est où on reçoit et où on loge les hôtesses, comme les femmes de qualité qui rendent visite, les princesses du sang royal qui sont mariées, et les femmes et les filles qu'on fait voir au roi pour leur beauté. Un autre s'appelle _Amarath ferdous_, comme qui dirait _le paradis_, le troisième _Divan hainé_[30], _la salle des miroirs_, parce que le salon de ce troisième corps de logis est tout revêtu de miroirs, et même la voûte. Le quatrième se nomme _Amarath deria cha_, _la mer royale_, parce qu'il est bâti au devant d'un étang de vingt pieds de diamètre. Les Persans appellent _mer royale_ les étangs et les bassins d'eau, qui sont d'une grandeur extraordinaire, comme est celui-ci, qu'on voit couvert de toutes sortes d'oiseaux de rivière, et au milieu duquel est un parterre vert d'environ trente pieds de diamètre, à six pouces seulement au-dessus de l'eau, entouré d'un balustre doré. Les bords de l'étang, à la largeur de quatre toises tout autour, sont couverts de grands carreaux de marbre. On y voit un petit bateau attaché, qui est garni d'écarlate en dedans, pour se promener sur l'étang et pour aller du parterre. Les quatre rois qui ont régné avant le dernier ont fait bâtir chacun de ces palais ou corps de logis. Ils sont à deux étages, le bas consistant en salons avec des chambres et des cabinets autour, et le haut en chambres, qui sont plus petites, en cabinets, en galeries, en niches de cent sortes de figures et de grandeurs, avec de petits degrés çà et là dans les murs. Ce sont de vrais labyrinthes que ces sortes d'édifices. J'en ai vu un tout garni; les meubles en paraissaient les plus voluptueux qu'on puisse imaginer. Les lits étaient à terre sur de riches tapis, étendus sur de gros feutres qu'on met par-dessus le plancher pour les conserver; et ces lits occupaient toute la largeur de l'endroit où ils étaient étendus. Les matelas étaient faits d'ouates et les couvertures aussi. Ces palais sont peints, dorés et azurés partout, excepté où les plafonds sont de rapport et où la boiserie est de senteur. Les vers et les sentences qu'on remarque de çà et de là, dans des cartouches d'or et d'azur, sont aussi sur différents sujets, les uns parlant d'amour, les autres traitant de morale. On voit dans l'un de ces palais un salon à trois étages, soutenu sur des colonnes de bois doré, qu'on pourrait appeler une grotte, car l'eau y est partout, coulant autour des étages dans un canal étroit qui la fait tomber en forme de nappe ou cascade, de manière qu'en quelque endroit du salon que l'on se trouve, on voit et on sent l'eau tout autour de soi. On fait aller l'eau là par une machine qui en est proche et y communique par un tuyau. Au delà de ces grands corps de logis, on trouve en face un long édifice qui contient un grand appartement, au milieu de trente autres plus petits, tous sur une ligne et à double étage, consistant chacun en deux chambres et un cabinet, avec un perron sur le devant, de dix pieds de profondeur et de quatre pieds de hauteur. Ces logis sont doubles, ouverts derrière et devant sur des jardins, l'un exposé au nord, l'autre au midi, pour les différentes saisons de l'année. C'est là que loge le roi, avec la femme favorite et vingt autres des plus considérées. Les logements du commun sont le long du mur de cet enclos. Ce sont de longues galeries comme les dortoirs des couvents. Le bas étage est pour les femmes, le haut pour les eunuques. Il y a bien cent cinquante à cent quatre-vingts appartements où habitent huit à neuf cents personnes. À cent pas de là sont les offices, les cuisines, les bains, divers magasins, et tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie. C'est en quoi consiste le premier enclos. Il y en a encore trois, l'un plus grand que l'autre, dont le plus proche est un lieu enchanté et fait pour la volupté seulement. Ce ne sont que jardins embellis de ruisseaux, de bassins d'eau et de volières, avec des pavillons çà et là, ornés et meublés le plus somptueusement du monde. Le second enclos est pour les enfants du roi, ou régnant, ou décédé, qui sont trop grands pour converser sans danger avec les femmes. Le troisième, qui est le plus vaste, est pour le séjour des vieilles femmes, des femmes disgraciées et des femmes des rois défunts.

[Note 30: Lisez _i'marat ferdoûs_, bâtiment, pavillon du paradis _Dyvan ayynéh_, et plus bas, _i'marat dêryaï chah_. Bâtiments, pavillons de la mer royale. Il y a, dans la description et la mesure des parterres et des étages, une incohérence que nous ne pouvons attribuer qu'à l'inexactitude de l'imprimeur ou à une distraction de l'auteur. La même faute se trouvant dans les deux formats de l'édition de 1711 et dans celle de 1735, nous ne pouvons la rectifier. (L-s.)]

Il ne me reste plus qu'à parler des entrées du palais royal. Il y en a cinq principales: la première et la plus éminente est celle qu'on appelle _la porte haute_ ou _glorieuse_, qui est ce grand portail au-dessus duquel est un pavillon qui est si haut élevé, qu'en regardant de là dans la place, on ne reconnaît pas les gens qui passent et ils ne paraissent pas grands de deux pieds. Ce beau pavillon est soutenu sur trois rangs de hautes colonnes, et est orné au milieu d'un bassin de jaspe à trois jets d'eau. Des boeufs y font monter l'eau par trois machines, qui sont élevées l'une sur l'autre par étages. On n'est pas peu surpris de voir des jets d'eau dans un lieu si élevé. Je ne dis rien du riche plafond, ni du beau balustre, ni de la carrelure de ce merveilleux salon, parce que le plan en donne l'idée; la seconde entrée du palais royal est celle qui mène à la porte du sérail; la troisième est au nord, appelée _la porte des Quatre-Bassins_; la quatrième est à l'occident, vers la porte de la ville, qu'on appelle _Impériale_; la cinquième est vis-à-vis du petit arsenal, qu'on appelle _la porte de la Cuisine_, parce que les cuisines du roi en sont proches; la boulangerie en est proche aussi, qui est divisée en quatre magasins différents pour les diverses sortes de pain; le pain en feuilles, qui est mince comme du parchemin; le pain cuit sur les cailloux, qui est grand comme un grand bassin d'argent, et est très-blanc et très-bon; le petit pain, qui est au lait et aux oeufs, et le pain ordinaire, qui, comme les autres, n'est pas si épais que le petit doigt. Il y a encore, du côté de cette porte de la Cuisine, divers magasins du roi: celui des nappes où l'on garde tout le service de table, celui des provisions de bouche, celui de la porcelaine, où l'on comprend toute la vaisselle qui n'est pas d'or, parce que la vaisselle d'or a son office particulier, et celui qu'on appelle le magasin des Valets de pied, parce qu'on y distribue la ration aux petits officiers du palais.

VI

Voici une bizarre anecdote que Chardin raconte ici sur une femme publique d'Ispahan, de laquelle il habitait alors la maison.

On y verra comment une femme pénitente mourut, par son repentir, avec le courage de la vertu.

Sur la main gauche de ce palais, il y a un autre grand chemin en ligne collatérale, par des rues assez belles, qui sont entrecoupées de bazars. On y passe le caravansérai surnommé: _du général des courtches_, qui est le plus ancien corps de milices de Perse; celui qui est nommé _Aberganiè_ (_Abergânyéh_), et le palais de Siahouch kan (_Tchâoùch khân_), autrefois Koullar agasi (_Qouller âghâcy_) ou général des esclaves, qui est un corps de troupes estimé en Perse, comme celui des janissaires en Turquie.

Ces deux chemins se rencontrent à la place Royale, et en continuant sa route, on entre dans une belle rue, qu'on appelle la rue de _Gueda Alybec_ (_Guèdah A'ly-beyg_), qui était prévôt de la chambre des comptes. Son palais est au milieu, et tout joignant est celui d'un gouverneur de province, nommé _Rustan-Kan_, avec un bain et une mosquée qui en dépendent.

Cette mosquée est près d'un carrefour, d'où, tournant à l'orient, on rencontre d'abord une maison fameuse, qu'on appelle _la maison de la Douze-Tomans_, comme qui dirait _la Cinquante louis d'or_, _toman_ étant une évaluation de monnaie de quinze écus. La Douze-Tomans était une courtisane, à qui on avait donné ce nom, parce qu'elle prenait cette somme la première fois qu'on venait chez elle. À mon premier voyage, l'an 1666, c'était une très-fameuse courtisane, tant par sa beauté que par ses richesses. Son logis, qui n'est pas grand, mais qui est un vrai bijou, consiste en une grande chambre, deux salles et trois petits pavillons, chacun avec deux degrés, en cabinets et en niches: tout cela de différentes figures, un endroit étant carré, l'autre triangulaire, un autre fait en croix, l'autre hexagone. Tous les plafonds sont aussi d'ouvrage différent. Il n'y a point d'endroit qui ne soit peint d'or et d'azur, et orné d'une manière à exciter aux plaisirs de l'amour. Je parle de ce logis comme bien instruit, l'ayant tenu l'an 1675 et 1676, par permission du roi; car les chrétiens ne sauraient loger dans la ville d'Ispahan sans cette permission. On les a relégués dans un faubourg au delà de la rivière, à cause du continuel désordre que causait leur mélange avec les mahométans. On les surprenait avec des mahométanes, ce qui attire la mort après soi, ou le changement de religion: les mahométans allaient boire et s'enivrer chez eux, ce qui est encore défendu et faisait répandre du sang. Tous les chrétiens furent donc mis hors de la ville, à la réserve des missionnaires et des gens des Compagnies d'Europe, qui étant, en quelque façon, personnes publiques, sont sous la protection immédiate du roi.

L'envie que j'avais d'étudier la langue et les sciences m'avait toujours porté à demeurer à la ville, parmi le monde persan. J'avais logé deux fois chez les Capucins, et deux fois chez les Carmes; mais, comme j'avais peur de les incommoder, à cause que je voyais trop de monde, je fus contraint de prendre une maison. J'en demandai permission à la cour, l'an 1675; il fut ordonné au gouverneur d'Ispahan de m'en faire donner une, en tel endroit que je voudrais, en qualité de marchand du roi. Le gouverneur et les magistrats d'Ispahan, avec qui j'étais tous les jours, le firent volontiers, et je choisis ce logis-là, n'en trouvant point de plus commode, à cause de sa situation qui est proche du palais royal et de la place Royale, proche des Anglais et des Hollandais, des Capucins et des Carmes. C'était la première fois qu'un Européen particulier avait logé en maison à lui dans Ispahan: celle-ci était, comme je l'ai fait observer, un fort agréable séjour. Des seigneurs qui me venaient voir me disaient souvent: «Ah! si vous aviez vu comme nous ce logis-ci dans le temps qu'il était meublé si voluptueusement, et qu'il y avait cinq ou six jeunes filles admirablement belles, et leur maîtresse encore plus belle, vous l'auriez trouvé bien plus charmant qu'il ne vous paraît.» La porte du logis était couverte de grosses lames de fer, parce qu'une nuit, de jeunes seigneurs y ayant voulu entrer malgré la dame, et n'en pouvant venir à bout, ils firent apporter un tas de bois devant la porte et y mirent le feu, ce qui obligea la maîtresse de faire faire une porte de fer. On disait que c'était aussi pour servir d'enseigne. Cette femme eut un sort digne de son métier. Après avoir gagné beaucoup d'argent, elle fit _taubé_ (_taùbèh_), comme on parle en Perse, c'est-à-dire elle fit pénitence et changement de vie, et ne s'abandonna plus: elle alla en pèlerinage à la Mecque, d'où étant de retour, elle prit des filles qu'elle prostituait chez elle; car la fornication n'est pas un péché dans la religion mahométane, quoiqu'elle ne laisse pas d'être tenue pour déshonnête, et même infâme, aussi bien que le sont les lieux publics; mais comme cette femme était toujours belle, quoique âgée, il arriva qu'on en voulut jouir à toute force. C'étaient des petits-maîtres passionnée que rien ne pouvait retenir. Elle prit un poignard et en porta un coup au premier qui la voulut toucher; eux tirèrent les leurs, et la tuèrent sur la place.

Tout joignant cette maison, il y en a une autre presque semblable qui avait été bâtie pour le même usage. Je me souviens que du temps que je demeurais là, la maîtresse du logis étant venue à mourir, les filles qu'elle tenait, qui étaient des esclaves géorgiennes, fort belles et fort bien faites, en menèrent le deuil le plus lamentable qui se puisse imaginer. C'étaient des cris et des gémissements, jour et nuit, qui fendaient l'air. Elles se battaient, se déchiraient et faisaient un bruit furieux, en criant: «Ana, ana, mère, mère, où es-tu allée? Pourquoi nous abandonner? Qu'avons-nous fait? Nous serons plus sages et plus obéissantes que ci-devant!» et cent sots discours semblables. Au bout de deux jours, le corps ayant été emporté, je crus que les cris cesseraient, ou qu'ils diminueraient du moins; mais point du tout, cela dura huit jours, et ne fit alors que se ralentir, car de temps en temps ce deuil épouvantable recommençait avec la même fureur. Je voulus voir qui étaient ces crieuses, et si c'était tout de bon qu'elles étaient affligées. Ma terrasse donnait sur le logis. Je me guindai un soir sur le mur de séparation, et je vis trois jeunes filles, qui me parurent très-belles, toutes découvertes par devant jusqu'à la ceinture, échevelées, assises à terre, qui versaient des larmes et se démenaient comme des possédées. Le deuil dura de cette force vingt et un jours, et puis chacune tira pays; car la défunte leur avait donné la liberté en mourant.

VII

Le beau faubourg arménien de Youlfa est décrit avec la même splendeur.

C'est là tout l'enclos d'Ispahan; il faut passer à la description des faubourgs, qui occupent encore plus de terrain que la ville. Je commencerai par la Grande Allée, qu'on peut appeler le _cours d'Ispahan_, et qui est la plus belle que j'ai vue et dont j'aie jamais ouï parler; sa longueur est de trois mille deux cents pas, et sa largeur de cent dix[31]. Les rebords du canal qui coule au milieu, d'un bout à l'autre, et qui sont faits de pierres de taille, sont élevés de neuf pouces, et sont si larges, que deux hommes à cheval peuvent se promener dessus de chaque côté. Les rebords des bassins sont de même largeur, et pour ceux des côtés de l'allée, entre les arbres et les murailles, ils ne sont pas plus hauts, mais ils sont plus larges. Les ailes de cette charmante allée sont de beaux et spacieux jardins, dont chacun a deux pavillons, l'un fort grand, situé au milieu du jardin, consistant en une salle ouverte de tous côtés, et en des chambres et des cabinets aux angles; l'autre élevé sur le portail du jardin, ouvert au devant et aux côtés, afin de voir plus aisément tous ceux qui vont et viennent dans l'allée. Ces pavillons sont de différente construction et figure; mais ils sont presque tous d'égale grandeur et tous peints et dorés fort matériellement, ce qui offre aux yeux l'aspect le plus éclatant et le plus agréable. Les murailles de ces jardins sont, pour la plupart, percées à jour, ressemblant à des rangées de mottes qu'on fait sécher; en sorte que, sans entrer dans les jardins, on voit de dehors toutes les personnes qui y sont, et ce qui s'y passe. Les bassins d'eau sont différents aussi, et en grandeur et en figure. Au contraire, on dirait qu'elle est en terrasses de quelque deux cents pas de longueur, plus basses l'une que l'autre d'environ trois pieds, en la partie de l'allée qui est en deçà de la rivière, et qui sont au contraire plus hautes l'une que l'autre par même proportion, en la partie qui est au delà; ce qui fait que, soit en allant, soit en venant, on a toujours devant les yeux une perspective, que ces jets d'eau, avec les bassins et les chutes d'eau qui sont aux bords des terrasses, embellissent merveilleusement. Ce n'est pas tout: à la moitié que la rivière traverse cette charmante allée, elle est plus longue au delà de l'eau qu'en deçà. Les rues, qui la traversent aussi en plusieurs endroits, sont de larges canaux d'eau, plantés de hauts platanes à double rang, l'un près des maisons, l'autre sur le bord du canal. L'allée finit à une maison de plaisance du roi, qui en occupe la largeur, et qui est si grande, qu'on la nomme Mille-Arpents.

[Note 31: Cette allée, nommée _Tchéhâr bâgh_, les quatre Jardins, comme notre voyageur le dit lui-même, a été mesurée par Kaempfer, qui compta soixante-trois grands pas de large, seize cent vingt pas en deçà du pont, et deux mille deux cents au delà, lesquels, joints aux quatre cent quatre-vingt-dix pas du pont même, font une longueur de quatre mille trois cent dix pas. On nommait encore cette immense allée _Thaq sebz_, la Voûte verte. _Amoen._, p. 173. Elle fut plantée à Ispahan, et embellie d'un grand nombre d'édifices somptueux, par les ordres et sous l'inspection immédiate de Châh A'bbâs Ier, dans la onzième année de son règne, l'an 1006 de l'hégire (1597-8 de l'ère vulgaire). Les grands s'empressèrent d'imiter son exemple et de seconder ses vues: en peu de temps, on vit s'élever une infinité de palais, de mosquées, etc. _Tarykh A'alem araì A'bbacy_, fº 58 du manuscrit de M. Silvestre de Sacy, et fº 110 et suiv. de celui de l'Arsenal. (L-s.)]