Cours familier de Littérature - Volume 24
Part 24
J'oubliais de dire que le tour de la place, entre le canal et les maisons, est garni de platanes: c'est un arbre qui jette ses branches fort haut; ce qui fait que les maisons en sont couvertes comme d'un parasol, sans en être cachées. Cela augmente considérablement la beauté de la place, laquelle, en été, et surtout quand il n'y a rien d'étalé, qu'elle est arrosée et que l'eau court dans le canal jusqu'aux bords, est, à ce que je crois, la plus belle place du monde, et où la promenade est le plus agréable, car il y a toujours quelque endroit où l'on se peut retirer à l'ombre. Cette grande place se vide dans les fêtes et dans les solennités, comme aux audiences des ambassadeurs; mais, en d'autres temps, elle est pleine de quincailliers, de fripiers, de revendeurs, de petits artisans; en un mot, d'une infinité de petites boutiques, où l'on trouve les denrées les plus communes et les plus nécessaires. Ces marchands étalent à terre, sur une natte ou sur un tapis, se couvrant d'un parasol de natte, ou de laine, qui pirouette à leur gré sur un haut pivot. Ils n'emportent jamais leurs marchandises de la place, mais ils l'enferment la nuit dans des coffres qu'ils attachent l'un à l'autre, ou bien ils en font des ballots légèrement attachés ensemble par une grosse corde, qui passe tout autour, et ils laissent tomber dessus leur petit pavillon, et s'en vont sans laisser personne à la garde. Cependant, il n'en arrive jamais d'accident, par la sévère justice qu'on fait des voleurs en ce pays-là. Les gardes du chevalier du guet y passent de temps en temps durant la nuit: c'est proprement à eux d'en répondre, parce que c'est à eux qu'il s'en prend. Le soir, on voit dans cette place des charlatans, des marionnettes, des joueurs de gobelets, des conteurs de romances, en vers et en prose, des prédicateurs même; et enfin des tentes pleines de femmes débauchées, où l'on va en choisir à son gré. Abas II avait défendu toutes ces boutiques quatre ans avant sa mort, sur ce que l'envie lui ayant pris un jour de passer au travers de la place, sans en avoir averti la veille, il y trouva une telle foule et un tel embarras, causé par tout cet étalage, que ses gardes et son train ne lui pouvaient faire faire place; mais, étant parti peu après pour l'Hyrcanie, il donna permission d'en faire un marché comme auparavant, à cause du profit qu'on en tire: car cette place rend par jour environ cent francs, qu'on lève sur tous ceux qui y étalent, quoiqu'il y ait des boutiques qui ne donnent qu'un sou par jour. Cette rente appartient à l'Église. On la lève journellement, ou tout au plus par semaine, parce qu'on ne se fie pas à tout ce menu peuple qui y fait son trafic. Chaque sorte d'art et chaque sorte de denrée y a son quartier à part, et les gens du pays savent y trouver chaque chose, comme dans les autres lieux de la ville. On dit que du temps d'Abas le Grand, et de son successeur, la place donnait de rente cinquante écus par jour.
Je crois qu'il ne sera pas mal à propos d'entrer un peu plus dans le détail de ce grand marché, qui est le plus universel que j'aie vu, et une vraie foire. Abas le Grand marqua l'endroit où se vendait chaque denrée. D'abord, on trouve près de la mosquée royale le marché aux ânes et au gros bétail, et à côté, celui aux chevaux, aux chameaux et aux mules. Ce marché ne se tient que le matin; l'après-midi, ce sont les menuisiers et les charpentiers qui étalent à la même place. Ils vendent, entre autres choses, tout ce qu'il faut de charpenterie et de menuiserie pour une maison, des portes, des fenêtres, des gouttières, des serrures de bois, avec des clefs de bois ou de fer. Après, on trouve une poulaillerie; ensuite, des vendeurs de fruits secs, dont il y a de beaucoup de sortes en Perse; puis, les vendeurs de coton filé; après, des quincailliers et des cordiers qui débitent des licous et des harnais de revente; après, se trouvent les vendeurs de bonnets fourrés, les vendeurs de gros feutres, pour couvrir les chevaux et les autres montures; les vendeurs de harnais neufs, les fourreurs, qui sont séparés en deux quartiers, celui des mahométans et celui des chrétiens: c'est parce que les Persans tiennent, dans leur religion, que la laine, entre toutes les autres choses, contracte de l'impureté en passant par la main des infidèles, parce qu'elle s'imbibe à la manière d'une éponge de ce qui transpire continuellement du corps; ainsi il ne faut pas que les mahométans puissent se méprendre, en achetant de ces marchandises-là de la main des chrétiens, sans le savoir. Ensuite, on trouve les marchés de gros cuir, et ceux de cuir fin; les fripiers de grosses hardes, les vendeurs de grosses toiles, les batteurs de coton, pour la doublure des habits; les chaudronniers, les changeurs, lesquels sont sur de petits établis de trois à quatre pieds en carré, ayant de petits coffres de fer à côté d'eux, et un cuir au devant pour compter; les médecins, qui ont leur étalage sur de petits échafauds semblables. Le bout de la place est occupé par des vendeurs de fruits et de légumes, par des bouchers et par des cuisiniers à juste prix. Il y en a qui portent vendre le manger, et des fruitiers aussi qui portent vendre le melon en pièces, et en donnent pour ce qu'on veut, jusqu'à un denier. Enfin, il y a parmi tout cela des revendeurs de toutes sortes de nippes, qu'ils offrent à tous les passants. Il faut observer encore qu'entre le canal et les galeries, il y a des artisans étalés, qui font et qui raccommodent les mêmes ouvrages qui se vendent dans la place, à l'opposite de leurs boutiques[22].
[Note 22: Châh A'bbâs consacra cinq cents toùmâns à l'embellissement de cette place, l'an du Pourceau, qui fait partie des années 1020 et 1021 de l'hégire (1611-12 de l'ère vulgaire). Voyez le _Târykh à'âlem Arây_ fº 168 _verso_, du manuscrit de M. de Sacy, et f. 337 du manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal. (L-s.)]
Voilà l'aspect du dedans de la place. Il faut présentement décrire les grands édifices qui sont bâtis dessus, comme je l'ai dit, et qui en font le plus bel ornement, savoir: la mosquée royale et la mosquée du grand pontife, le pavillon de l'horloge et le marché impérial; car pour le pavillon qui est sur le grand portail du palais royal, il entrera dans la description de ce palais.
La mosquée royale est située au midi, ayant au devant un parvis en polygone, avec un bassin au milieu, aussi en polygone. La face de l'édifice est pentagone, et l'on y voit des deux côtés un balustre de pierre polie, à hauteur d'appui, qui s'étend jusque vis-à-vis de l'entrée. Les deux premières faces sont ouvertes en arcades, qui donnent sous les bazars, et sont traversées d'une chaîne pour empêcher les chevaux d'y passer. Les deux autres, au-dessus, sont de grandes boutiques d'apothicaires et de médecins: car à présent, en Orient, comme autrefois en Grèce, la plupart des médecins sont aussi apothicaires et droguistes, et vendent les drogues, comme je l'ai dit. Les étages supérieurs, qui sont à quelque vingt pieds du bas, ont des galeries qui ressemblent à des balcons. La face intérieure, qui forme le portail, est en demi-lune, enfoncée de treize pieds environ, fort élevée et toute revêtue de jaspe du rez-de-chaussée à dix pieds en haut, avec des perrons du même ouvrage. L'ornement en est merveilleux et inconnu dans notre architecture européenne. Ce sont des niches de mille figures, où l'or et l'azur se trouvent en abondance, avec de la parqueterie faite de carreaux d'émail, et une frise plate autour, de même matière, qui porte des passages du Coran, en lettres proportionnées à la hauteur de l'édifice. Ce portail est orné d'une galerie comme celle des côtés. Les linteaux sont de jaspe. La porte est de quelque douze pieds de large, fermée de deux valves ou battants revêtus de lames d'argent massif couvertes de larges pièces de rapport à jour, ciselé et doré, fort massives. Joignant le portail, en dedans, il y a deux hautes aiguilles ou tourelles, avec des loges ou galeries couvertes au-dessus des chapiteaux, le tout de même ouvrage que le contour du portail.
En entrant par ce beau portail, on détourne tant soit peu vers l'occident, et ayant fait quinze pas, on trouve au milieu un beau bassin de jaspe, à godrons, de six pieds de diamètre, soutenu sur un piédestal de même matière, de huit pieds de haut, avec des marches. C'est pour donner à boire aux passants: car, dans les pays où l'on est souvent altéré et où l'on ne boit que de l'eau, c'est une des charités les plus ordinaires, et qu'on croit l'une des plus méritantes, que de donner à boire aux passants; et c'est pour cela que, dans toutes les bonnes villes, on trouve non-seulement de grandes urnes de terre pleines d'eau, à divers coins de rue, mais qu'aussi il y a des hommes gagés, qu'ils appellent _sacab_ (_sâqâb_) ou _porteurs d'eau_, qui vont dans les rues, surtout en été, une grosse outre pleine d'eau sur le dos et une tasse à la main, présentant à boire à tous les passants.
Je vais faire ici tout de suite la description du palais royal. C'est sans doute un des plus grands palais qui se voient dans une ville capitale, car il n'a guère moins d'une lieue et demie de tour. Le grand portail donne, comme je l'ai dit, sur la place Royale. On l'appelle _Aly capi_ (_A'âly qâpi_), c'est-à-dire _la porte Haute_, ou _la porte Sacrée_, et non pas la _porte d'Aly_, comme quelques-uns pensent, trompés par la conformité du mot. Elle est toute de porphyre, et fort exhaussée. Le seuil est aussi de porphyre de couleur verte, haut de cinq à six pouces, fait en demi-rond. Les Persans le révèrent comme sacré, et qui marcherait dessus serait puni. Toute la porte même est sacrée. Les gens qui ont reçu quelque grâce du roi vont la baiser en pompe et en cérémonie, en mettant pied à terre, et se tenant debout contre, ils prient Dieu à haute voix pour la prospérité du prince. Le roi, par respect, ne la passe jamais à cheval. Au devant, à cinq ou six pas du portail, sont deux grandes salles, en l'une desquelles le président du Divan administre la justice, et expédie les requêtes présentées au roi; et dans l'autre, le grand maître d'hôtel, qu'on appelle, en Perse, _chef des maîtres de la porte_, tient son bureau public. À côté, il y a deux autres salles plus petites, qu'on appelle _salles des gardes_, parce qu'elles ont été faites pour un corps de garde; mais la personne du souverain est si sacrée en Perse, qu'on néglige cette garde; de sorte qu'il n'y a jamais là personne durant le jour, et ceux qu'on y met en faction la nuit y dorment dans leurs lits comme dans leur propre maison, sans fermer non plus le grand portail, par où chacun entre et sort comme il veut, sans qu'on crie: _Qui va là?_ ni qu'âme vivante y soit au guet. Ce portail est un asile sacré et inviolable, et dont il n'y a que le souverain en personne qui puisse tirer un homme. Tous les banqueroutiers et les malfaiteurs s'y retirent pendant qu'on accommode leurs affaires, les hommes et les femmes à part, dans deux grands jardins séparés, qui ont chacun un pavillon contenant une salle et plusieurs petites chambres et cabinets autour. Les mosquées ne sont point des asiles en Perse, ni les autres lieux sacrés. On n'y connaît d'autre asile que les tombeaux des grands saints, cette porte impériale, les cuisines et les écuries du roi; et ces derniers lieux sont des asiles partout, soit à la ville, soit à la campagne. Le roi seul en peut tirer, comme je le viens de dire, ou son ordre spécial; or, quand le roi donne cet ordre, ce n'est pas directement, mais en défendant de porter à manger au fugitif dans le lieu où il est, ce qui le réduit enfin à en sortir. Les sofis, qui ont la garde de la porte impériale, ont l'intendance de l'asile, et ils savent bien en tirer du profit. Les sofis[23] sont les gardes du corps du roi, lorsqu'il sort du palais, à moins qu'il ne sorte avec ses femmes; car, alors, ce sont les eunuques seulement qui gardent sa personne, de même qu'ils font dans tout le palais, soit aux lieux où les homme entrent, soit dans ceux où ils n'entrent pas. C'est par une ancienne constitution que les sofis sont les gardes de la personne du roi et du dehors de son palais, sans qu'il puisse entrer aucun dans leur corps, que de leur sang ou de leur race. Ces sofis ont leurs logements dans la grande allée où conduit le portail. Ils y ont aussi une petite mosquée dans laquelle ils s'assemblent tous les vendredis, qu'on appelle _taous cané_[24], comme qui dirait, _maison de culte_, ou _d'obéissance_. Vis-à-vis de ces jardins, à main gauche, est le pavillon qu'on appelle _Talaar tavileh_[25], c'est-à-dire _le salon de l'écurie_, qui est bâti au milieu d'un jardin dont les allées sont couvertes de platanes des plus hauts et des plus gros qu'on puisse voir. Il y a dans celle du milieu, qui fait face au salon, il y a, dis-je, de chaque côté neuf mangeoires de chevaux, auxquelles les jours de solennités, comme à des audiences d'ambassadeur, on attache avec des chaînes d'or autant de chevaux des plus beaux de l'écurie du roi, couverts et harnachés de pierreries, et l'on met auprès tous les ustensiles d'écurie, qui sont aussi d'or fin, jusqu'aux clous et aux marteaux. C'est par cette allée qu'on fait passer les ambassadeurs pour aller à l'audience, et les autres étrangers de qualité aussi, afin qu'ils voient cette pompe merveilleuse. Ce salon de l'écurie a cent quatre pas de face, vingt-six de profondeur et vingt-cinq pieds de hauteur: il est couvert d'un plafond de mosaïque, assis sur des colonnes de bois peint et doré; et il est séparé en trois salles, dont celle du milieu est élevée de neuf pieds du rez-de-chaussée et celles des côtés de trois pieds seulement; les séparations sont faites de châssis de cristal de Venise, de toutes couleurs, et le salon entier est garni de courtines tout alentour, doublées des plus fines indiennes, qu'on étend du côté du soleil, jusqu'à huit pieds de terre seulement, sans que cela empêche la vue. Un grand bassin de marbre, avec des jets d'eau autour et au centre, occupe le milieu de la grande salle. C'est celle où le successeur d'Abas II a été couronné.
[Note 23: Les _ssòfy_ sont un corps d'élite parmi les _qourtchy_. Voyez, t. V, p. 309. (L-s.)]
[Note 24: _Thâoùs khâunéh_ signifie la _maison, la volière des paons_. Peut-être Chardin a-t-il voulu écrire _thà'at-kháunéh_, ou _thà'ât khauneh_, mots qui ont, en effets la signification indiquée par notre voyageur. (L-s.)]
[Note 25: Je doute fort de la justesse de la signification indiquée ici par Chardin, quoiqu'elle se retrouve encore dans sa _Relation du couronnement de Soliman_, cérémonie qui eut lieu dans cette même salle. Tàlâr désigne bien un grand salon à jour, soutenu sur des piliers, des poutres, ou des colonnes. _Thaoùyléh_, ou _thavyléh_, est un mot moghol adopté par les Persans, qui signifie, en effet, _écuries_.]
Celui qui est à droite renferme la bibliothèque et les relieurs de livres. Un nommé _Mirza Mughim_ était alors bibliothécaire, qui est celui qu'Abas II envoya en qualité d'ambassadeur au roi de Golconde l'an 1657. La salle de la bibliothèque est bien petite pour un tel usage, car elle n'a que vingt-deux pas de long sur douze de large. Les murs, de bas en haut, sont percés de niches de quinze à seize pouces de profondeur, qui servent d'ais. Les livres y sont couchés à plat, les uns sur les autres, en pile, selon leur grandeur ou leur volume, sans aucun distinction des matières qu'ils traitent, comme on l'observe si bien dans nos bibliothèques. Les noms des auteurs sont écrits pour la plupart sur la tranche du livre. Des grands rideaux doubles, attachés au plafond, couvrent toutes ces niches, en sorte qu'on ne voit pas un livre en entrant dans la salle, mais seulement ces rideaux, et un double rang de coffres, hauts de quatre pieds, le long des murs, qui sont aussi pleins de livres. Ceux de cette bibliothèque royale sont persans, arabes, turquesques et cophtes[26].
[Note 26: Je suis intimement persuadé que Chardin répète ici la même erreur que j'ai déjà relevée, et confond la langue et l'écriture qofthes ou égyptiennes modernes avec l'écriture kufyque, dont les Arabes se servaient autrefois. (L-s.)]
Je suppliai le bibliothécaire de me faire voir les livres en langue occidentale. Il me fit réponse qu'il y en avait deux coffres, contenant chacun cinquante à soixante volumes, et il m'en fit voir les plus grands. C'étaient des Rituels romains, et des livres d'histoire et de mathématiques; les premiers pris apparemment au sac d'Ormus, et les autres ramassés du pillage de la maison de l'ambassadeur de Holstein, il y a soixante et dix à quatre-vingts ans, où Olearius, qui en était le secrétaire, avait une bibliothèque d'excellents livres[27].
[Note 27: J'ai souvent occasion de citer dans mes notes la relation de ce voyageur exact et savant. (L-s.)]
À côté de ces magasins de livres et des relieurs, est le magasin qu'on appelle _la grande garde-robe_, parce qu'on y renferme ces habits, ou _calaat_ (_khil'at_), comme on les appelle, que le roi donne pour faire honneur. Elle consiste en plusieurs grandes salles, les unes où l'on fait les habits, les autres où on les garde; et en celles-ci, de chaque espèce de vêtement et celle de chaque prix a sa chambre à part. Le roi donne tous les ans plus de huit mille calates, et on assure que la dépense en va à plus d'un million d'écus. Tout proche est le magasin des coffres, et celui qu'on appelle la _petite garde-robe_, où l'on ne travaille que pour la personne du roi. Ensuite, on trouve le magasin du café, le magasin des pipes, celui des flambeaux, qu'on appelle _la maison du suif_, parce que la plus commune lumière dont les Persans se servent dans leurs maisons est faite avec des lampes nourries de suif raffiné, lequel est blanc et ferme comme la cire vierge; et puis suit le magasin du vin. Comme les magasins sont presque tous faits d'une même symétrie, je ferai la description de celui-ci, pour donner une idée de tous les autres. C'est une manière de salon, haut de six à sept toises, élevé de deux pieds sur le rez-de-chaussée, construit au milieu d'un jardin, dont l'entrée est étroite et cachée par un petit mur bâti au devant, à deux pas de distance, afin qu'on ne puisse pas voir ce qui se fait au dedans. Quand on y est entré, on trouve, à la gauche du salon, des offices ou magasins; et à droite, une grande salle. Le salon, qui est couvert en voûte, a la forme d'un carré long ou d'une croix grecque, au moyen de deux portiques, ou arcades, profondes de seize pieds, qui sont aux côtés. Le milieu de la salle est orné d'un grand bassin d'eau à bords de porphyre.
Près de ces magasins est le plus grand et le plus somptueux corps de logis de tout le palais royal. On l'appelle _Tchehel-seton_[28], c'est-à-dire le _Quarante Piliers_, quoiqu'il ne soit supporté que sur dix-huit; mais c'est la phrase persane de mettre le nombre de quarante pour un grand nombre: ainsi ils appellent nos lustres: _quarante lampes_, parce qu'ils ont beaucoup de branches; et le vieux temple de Persépolis: _quarante colonnes_, quoiqu'il n'y en ait à présent que la moitié. Ce corps de logis, qui est bâti au milieu d'un jardin, comme les autres, est un pavillon qui consiste en une salle élevée de cinq pieds sur le jardin, large de cinquante-deux pas de face et de huit de profondeur, à trois étages hauts de deux pieds l'un sur l'autre, dont le plafond, fait d'ouvrage mosaïque, est porté sur dix-huit piliers ou colonnes, comme je l'ai dit, de trente pieds de haut, tournées et dorées. Il consiste de plus en deux chambres qui sont à côté, et grandes à proportion, et en une autre salle, au dos de la grande, de trente pas de face et de quinze pas de profondeur, lambrissée de même que la grande, avec des petits cabinets aux coins. Les murs sont revêtus de marbre blanc, peint et doré, jusqu'à moitié de la hauteur, et le reste est fait de châssis de cristal de toutes couleurs. Au milieu du salon, il y a trois bassins de marbre blanc l'un sur l'autre, qui vont en apetissant, le premier étant fait en carré de dix pieds de diamètre et les autres étant de figure octogone. Le trône du roi est sur une quatrième estrade, longue de douze pas et large de huit. Il y a quatre cheminées dans le salon: deux à droite et deux à gauche, au-dessus desquelles il y a de grandes peintures qui tiennent tous les côtés, dont l'une représente une bataille d'Abas le Grand, contre les Yusbecs, et les trois autres des fêtes royales. Les autres endroits sont peints ou de figures dont la plupart sont lascives, ou de moresques d'or et d'azur appliquées fort épais. On n'y voit nul vide; tout est couvert de cette manière-là. Au haut du salon, tout alentour, sont attachés des rideaux de fin coutil, doublés de brocart d'or à fleurs, qu'on tire du côté du soleil en les étendant jusqu'à huit pieds de terre, comme une tente, ce qui rend le salon très-frais. On ne saurait voir de plus pompeuse audience que celle que le roi de Perse donne dans ce salon. Le trône du roi, qui est comme un petit lit de repos, est garni de quatre gros coussins brodés de perles et de pierreries. De petits eunuques blancs, merveilleusement beaux, font un demi-cercle autour de lui, et quatre ou cinq autres plus grands eunuques sont derrière, tenant ses armes, tout à fait riches et brillantes. Les plus grands seigneurs de l'État sont sur les côtés de l'estrade où est le trône. Les seigneurs inférieurs sont sur la seconde estrade. La jeune noblesse et tous ceux qui n'ont pas droit de séance sont debout au bas du placitre avec la musique; et les officiers servants sont debout dans le jardin, à quelques pas du placitre, sous les yeux du roi.
[Note 28: _Tchehel sutoùn_. On donne le même nom aux ruines de Persépolis. (L-s.)]
Dans le même enclos où est ce superbe salon, il y en a deux autres: l'un composé de cinq étages octogones, ouverts l'un sur l'autre en perspective ou en étrécissant, chacun soutenu sur quatre piliers tournés et dorés, et orné d'un bassin au milieu. L'autre salon est fait en carré avec plusieurs chambres et cabinets à côté.