Cours familier de Littérature - Volume 24

Part 22

Chapter 223,622 wordsPublic domain

On paye dix pour cent de droits au trésor, de tout ce qu'on y reçoit, à moins que le roi n'en exempte expressément, chose qui n'arrive guère; mais quelquefois on fait grâce de la moitié, et c'est de cette manière que l'on me traita.

Le trésor est sous la garde d'un eunuque, et tous les officiers que l'on y fait entrer sont des eunuques aussi. La chambre des comptes ni le premier ministre ne prennent point connaissance de ce qui y est renfermé; c'est un bien hors de leur inspection. La chambre tait, à la vérité, ce qu'on y porte par an de la recette des provinces; mais elle n'est point informée de ce qui y entre provenant des présents. Le premier ministre le pourrait bien savoir; mais comme il n'a pas commission de le faire, il ne s'en donne pas le soin. Le nazir, ou grand intendant de la maison du roi, est contrôleur du trésor; il doit savoir tout ce qui y entre et tout ce qui en sort; mais il ne lui est pas permis de mettre le pied dans les diverses salles où il est réservé. J'y ai été une fois avec lui, par ordre du roi (car aucun ne se peut présenter à l'entrée s'il n'est mandé expressément): c'était pour faire des habits d'hommes à l'européenne, avec quoi je m'imaginai que quelques femmes du sérail voulaient faire une mascarade. Je fus bien une heure à la porte, avec le grand maître, à attendre le roi. L'eunuque, chef du trésor, allait et venait pendant tout ce temps-là dans les salles, me montrant des bijoux sans nombre et sans prix, ce qui me fit croire que c'était par ordre du roi; car, quand je fus sorti, le grand maître me dit: «On ne fait point une telle grâce à personne.» Je demandai à voir un rubis que j'avais déjà vu l'an 1666, la cour étant en Hyrcanie: ce que le chef du trésor m'accorda d'autant plus volontiers, qu'il me connaissait dès ce temps-là, et m'avait montré aussi alors les plus beaux bijoux de la couronne, par ordre du roi. Ce rubis est un cabochon, grand comme la moitié d'un oeuf, de la plus belle et de la plus haute couleur que j'aie jamais vue. On a gravé vers la pointe le nom de Cheik-Sephy, sans se soucier de gâter la pierre, et l'on ne me put dire si ce fut Cheik-Sephy lui-même ou ses successeurs qui le firent faire. On me montrait les choses si fort à la hâte, que je n'avais pas le loisir de les regarder. Les plus beaux bijoux du roi consistent en perles: il y en a des filets, au trésor, de demi-aune et de trois quartiers de long, pour porter en chaînes, et dont les perles sont de plus de dix à douze carats, parfaitement rondes et vives, mais dont l'eau est dorée comme sont toutes les perles d'Orient. On me fit voir, entre les autres, une quantité infinie de pierres de couleur, et beaucoup de diamants de cinquante à cent carats. Pour l'or et l'argent, je crois qu'on n'en saurait supputer la quantité, et je n'en saurais rien dire de positif; le grand Intendant et d'autres seigneurs me répondaient là-dessus comme sur les revenus du roi. Quand je le mettais adroitement sur ce sujet pour leur donner le moyen d'en parler, ils me répondaient: «Il y a beaucoup de richesses; Dieu seul en sait le compte; personne ne se voudrait donner la peine d'en lire le registre; cela est infini.»

Lorsque j'étais au trésor, on tira un rideau de devant un mur, que je vis tout couvert de sacs, rangés l'un sur l'autre, jusqu'à la voûte; il y pouvait avoir quelque trois mille sacs, que je jugeai à leur forme être des sacs d'argent. Ces sacs d'argent contiennent cinquante tomans chacun, qui font sept cent cinquante écus de notre monnaie. On me disait que les murs partout étaient couverts de cette manière; et il faut observer que de temps en temps on change l'argent en ducats, le seul or qui vienne en Perse.

Le lieu du trésor est tout joignant le sérail, grand d'environ quarante pas en carré, divisé en plusieurs chambres. Celles du dedans étant sans fenêtres, le roi y vient souvent avec les dames du sérail, surtout quand il y a quelque chose de nouveau à voir; mais il en coûte toujours au roi par les présents qu'il leur faut faire. Le garde du trésor s'appelle _Aga-Cafour_; c'est le plus brutal, le plus rude et le plus laid personnage qu'on puisse voir, toujours grondant, toujours en fureur, excepté en présence du roi. Il y a plusieurs coffres dans le trésor dont il n'a point le maniement, et qui sont scellés du sceau que le roi porte pendu à son cou.

X

Après avoir émerveillé et ébloui l'imagination de ses lecteurs par ce panorama de puissance et de richesse du royaume dont on lui découvre les entrailles, Chardin passe à la religion, à la politique, aux moeurs, et nous introduit dans la vie publique et dans la vie privée de ce peuple. Ni Montesquieu qui ricane, ni Chateaubriand qui déclame n'ont compris l'Orient, parce qu'ils ont voyagé d'imagination seulement, et qu'au lieu de voir et de raconter, ils ont imaginé d'éloquentes caricatures. Ces grands écrivains ont été de mauvais voyageurs; ils ont pensé à faire admirer leur esprit et leur style. Leur glace ne réfléchissait rien, parce qu'elle était pleine d'eux-mêmes. Chacun écrivait en l'honneur de son système, rien par amour de la vérité; cela ressemblait à certains voyageurs modernes, pleins de mérite d'ailleurs, mais plus pleins encore d'illusions, qui, pour honorer la démocratie, nous peignaient les États-Unis de l'Amérique comme des lieux saints, et les bazars cosmopolites de New-York comme des sanctuaires de patriarches de la vertu.

Rien de cela n'était vrai. Chardin seul est admirable parce qu'il est sincère, et intéressant parce qu'il est vrai; c'est le voyageur par excellence, parce qu'il n'a d'autre système que la vérité.

Voyons ce qu'il écrit de la politique et des moeurs de l'Orient.

LAMARTINE.

(FIN DU CXLIIe ENTRETIEN)

Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

CXLIIIe ENTRETIEN

LITTÉRATURE COSMOPOLITE

LES VOYAGEURS

VOYAGES EN PERSE ET EN ORIENT

PAR LE CHEVALIER CHARDIN

(SUITE)

I

Après que ce voyageur parfait a puissamment éveillé et satisfait la curiosité de l'Europe sur ces merveilleuses terres des califes, des contes et des _Mille et une Nuits_, il passe à la religion, à l'histoire et aux moeurs. La religion, étudiée par lui dans ses détails, est un code complet de l'islamisme persan et du schisme qui le distingue du mahométisme orthodoxe des Turcs. Un volume entier n'y suffit pas. C'est plutôt un livre de théologie à l'usage des mahométans que des chrétiens. Mais, à cette époque, c'était moins connu qu'aujourd'hui des Européens, et on lui pardonne cette longueur sur un schisme qu'on connaissait mal de son temps.

Mais, revenant sur son sujet, il fait une description détaillée d'Ispahan, capitale de la Perse, qu'il habita cinq ans; il donne pour cela la parole à tous les quartiers et à tous les monuments de cette grande ville, racontant leur histoire anecdotique comme s'ils vivaient et parlaient encore. Aucune ville ne fut aussi complétement décrite que celle-là. Son histoire est l'histoire de ses habitants; nous allons en citer les plus remarquables passages. On pourrait après cela se promener dans Ispahan, comme dans Paris ou Londres.

II

La ville d'Ispahan, en y comprenant les faubourgs, est une des plus grandes villes du monde, et n'a pas moins de douze lieues, ou vingt-quatre milles de tour. Les Persans disent, pour exalter sa grandeur: _Sefahon nispe gehon_[11], c'est-à-dire, _Ispahan est la moitié du monde_: mot qui fait bien voir qu'ils ne connaissent guère le reste du monde, où il se trouve plus d'une ville de qui cela se pourrait dire avec encore plus de fondement. Plusieurs gens font monter le nombre de ses habitants à onze cent mille âmes. Ceux qui en mettent le moins assurent qu'il y en a six cent mille[12]. Les mémoires qu'on m'avait donnés étaient fort différents sur cela; mais ils étaient assez semblables sur le nombre des édifices, qu'ils faisaient monter à trente-huit mille deux à trois cents; savoir: vingt-neuf mille quatre cent soixante-neuf dans l'enceinte de la ville, et huit mille sept cent quatre-vingts au dehors, tout compris, les palais, les mosquées, les bains, les bazars, les caravansérais et les boutiques; car les boutiques, surtout les grandes et bien fournies, sont au coeur de la ville, séparées des maisons où l'on demeure. Il ne faut pas faire la preuve de ces comptes par nos manières de proportions européennes, en comptant le nombre des maisons par l'étendue du terrain, ni celui du peuple par le nombre des maisons: on s'y méprendrait fort; car les bazars, qui sont des rues couvertes qui traversent la ville d'un bout à l'autre en divers endroits, ne contiennent que des boutiques, lesquelles sont vides durant la nuit, sans que personne y habite, ni y fasse de garde: ce qui change beaucoup les choses. Après tout, je crois Ispahan autant peuplé que Londres, qui est la ville la plus peuplée de l'Europe. On y trouve toujours une telle foule dans les bazars, que les gens qui vont à cheval font marcher devant eux des valets de pied pour fendre la presse et se faire faire passage, parce qu'en cent endroits on y est les uns sur les autres. Il est vrai que ce n'est qu'en ces lieux-là qu'il se trouve une si grande affluence de peuple, et qu'on va fort à l'aise dans les autres endroits de la ville. Cependant, si l'on fait réflexion sur deux choses singulières, l'une que les femmes, en Perse, hors celles des pauvres gens, sont recluses et ne sortent que pour affaires, on trouvera que cette ville doit être effectivement des plus peuplées.

[Note 11: _Sefâhâun nispé 'djihâun_. _Nisp_ est la corruption persane du mot arabe _nessf_, moitié. (L-s.)]

[Note 12: M. Olivier n'en compte que 50,000; mais des renseignements très-positifs m'autorisent à croire qu'aujourd'hui cette ville contient encore près de 200,000 âmes. (L-s.)]

Elle est bâtie le long du fleuve de Zenderoud, sur lequel il y a trois beaux ponts, dont je ferai la description ci-dessous: l'un qui répond au milieu de la ville, et les deux autres aux deux bouts, à droite et à gauche. Ce fleuve de Zenderoud (_Zendéh-roùd_) prend sa source dans les montagnes de Jayabat, à trois journées de la ville, du côté du nord, et c'est un petit fleuve de soi-même; mais Abas le Grand y a fait entrer un autre fleuve beaucoup plus gros, en perçant, avec une dépense incroyable, des montagnes qui sont à trente lieues d'Ispahan, qu'on prétend être les monts Acrocerontes[13], de manière que le fleuve de Zenderoud est aussi gros à Ispahan, durant le printemps, que la Seine l'est à Paris durant l'hiver; mais c'est au printemps seulement que cela arrive, parce qu'alors ce fleuve grossit par les neiges qui fondent, au lieu que dans les saisons suivantes, on le saigne de toutes parts pour lui faire arroser par des rigoles les jardins et les terres. Ce fleuve se jette sous terre entre Ispahan et la ville de Kirman, où il reparaît, et d'où il va se rendre dans la mer des Indes[14]. L'eau en est fort légère et fort douce partout, et cependant on ne se donne pas la peine à Ispahan d'en aller quérir, quoique tout le monde, généralement parlant, ne boive que de l'eau pure, parce que chacun boit l'eau de son puits, qui est également douce et légère; assurément, on n'en saurait boire nulle part de plus excellente.

[Note 13: Chardin a sans doute voulu écrire Acroceraunii; car aucun géographe ancien ne parle des monts Acrocerontes. Quant aux monts Acroceraunii, ils étaient situés en Epire; mais Paul Orose donne aussi ce nom à des montagnes qui séparent l'Arménie de l'Ibérie. _Historiar._ lib. I, cap. II, pag. 19, ex edit. Havercamp. (L-s.)]

[Note 14: «Le Zendéh-roûd d'Issfahàn (certains manuscrits portent _Zâyendéh-roùd_) coule de la montagne Zerdéh (jaune), et autres montagnes du grand Lor, sur les confins de Djouycerd; il traverse le canton de Roùd-Bàr, dans le Loristàn; il arrose Feyroùzan et Issfahàn, et finit sous le terrain de Kâoù Khâny, dans le canton de Roùyd Chétyn. Son cours est de 70 (ou 80) farsangs. Ce fleuve a cela de particulier, que, lorsque l'on l'arrête tout entier dans un endroit, il s'en échappe encore assez d'eau par la filtration pour former un grand fleuve. Voilà pourquoi on le nomme _Zendéh_ ou _Zdyendéh_ (vivace) et, comme dans le temps des semailles, on emploie tellement toute son eau qu'il ne s'en perd pas une goutte, cette précieuse destination lui a valu le surnom de _Zéryn roùd_ (rivière d'or).

«Le _Mêçâlik êl Mêmâlik_ (routes des royaumes), et l'_A'djaïb-al-Makhloùqât_ (merveilles de la création), nous apprennent qu'à la distance de 60 farsangs de Gâoù-Khâny, ce fleuve reparaît dans le Kermàn et va se jeter dans la mer Orientale (peut-être la mer des Indes). On dit que l'on fit autrefois un paquet de joncs facile à reconnaître, et qu'on le jeta dans l'eau à Gâoù-Khâny: il reparut dans le Kermàn. Cette petite expérience prouve que de Gâoù-Khâny, jusqu'au Kermàn, le sol est extrêmement escarpé et hérissé de montagnes, et surtout beaucoup plus élevé qu'à Gâoù-Khâny; de manière que l'eau passe sous la terre, plutôt que de se frayer un passage dessus. Du Kermàn à la mer Orientale, la distance est considérable, et toute cette étendue de pays est occupée par différents États. S'il en est ainsi, l'eau disparaît dans cette même étendue. C'est ce qu'on lit dans l'ouvrage intitulé: _Ouâq'à Mérïy_. Or, dans les années de sécheresse, où le pays de Gâoù-Khâny n'est pas arrosé, le passage ou l'expérience dont nous avons parlé ne peut pas avoir lieu.» _Nozahat âl qoloùb_, manuscrit persan de la Bibliothèque impériale, n. 127, pag. 286 et 287, et n. 139, pag. 747, 748. (L-s.)]

Le fleuve qu'on a fait entrer dans celui de Zenderoud s'appelle _Mamhoud Kèr_[15]. Les montagnes dont il sort sont de roche vive, assez égales et assez unies, entr'ouvertes çà et là par des ventouses ou soupiraux pour donner passage aux vents, comme l'on en voit aux murs des bastions en quelques pays. L'eau, en plusieurs endroits, coule au travers des montagnes, entre autres, l'on voit une ouverture de la grosseur de quatre tonneaux en rond, par où elle sort comme par un tuyau, tombant dans un grand bassin, et très-profond, fait dans le roc, soit par la chute de l'eau même, soit par artifice, d'où elle se répand dans la plaine, et se rend dans le lieu qui la conduit à celui de Zenderoud. En montant au-dessus de la montagne, à l'endroit de cette grande ouverture, on voit, par un soupirail qu'a formé la nature, l'eau dans le sein de la montagne, semblable à un lac dormant, qui n'a point de fond: car en jetant des pierres dedans, on entend le retentissement du son répercuté dans les concavités avec un fort grand bruit. L'eau en fait aussi un fort grand en tombant le long du rocher, pour se rendre dans son canal; et c'est d'où est venu le nom de ce fleuve, qui signifie _Mahmoud le Sourd_, parce qu'on ne s'entend pas auprès de cette sortie et chute d'eau. On tient que ce n'est pas eau de source, mais eau de neige, qui en fondant distille à travers les rochers dans ce lac enfermé; et on le juge ainsi, parce qu'en mettant de cette eau sur la langue, on y trouve de l'acrimonie et que l'on n'en est pas désaltéré quand on en boit; mais elle perd cette qualité en se mêlant dans le fleuve de Zenderoud.

[Note 15: _Mohhmoùd Ker_, Mahmoud le Sourd.]

Avant d'entrer dans ce détail, il faut que je donne un avis que je crois nécessaire, pour empêcher de juger peu équitablement de cette description, sur ce que tout y est particularisé et mis en détail, au-dessus de ce qui semble qu'un voyageur ait pu la faire. Je ne dirai pas pour cet effet que, durant dix ans, j'ai passé la plupart du temps à Ispahan, et qu'il n'y avait guère de maison considérable où je n'eusse quelque habitude, soit parce que je parlais bien la langue, soit par le moyen de mon commerce, qui me donnait l'accès libre chez les grands, de même que je l'avais à la cour, en qualité de marchand du roi. Mais voici la manière dont je suis parvenu à la connaissance de tout ce détail. Je contractai, à Ispahan, l'an 1666, une amitié particulière avec le chef du commerce des Hollandais, qui était un très-savant homme, nommé _Herbert de Jager_. Il me suffira de dire, pour donner une idée de son mérite, que Golius, ce fameux professeur des langues orientales, le jugeait le plus digne de tous ses disciples de remplir sa chaire et de lui succéder. Une passion commune de connaître la Perse et d'en faire de plus exactes et plus amples relations qu'on n'avait encore faites nous lia d'abord d'amitié, et nous convînmes, l'année suivante, de faire aussi, à frais et à soins communs, une description de la ville capitale, où rien ne fût omis de ce qui serait digne d'être su. Nous commençâmes par faire travailler sur notre projet deux _molla_ (on appelle ainsi les prêtres et docteurs mahométans), et à intéresser tous nos amis dans notre dessein. Ces _molla_ nous écrivaient le nom des quartiers, des rues, des églises, des bâtiments publics, des palais et principaux édifices, avec le nom et les emplois de ceux qui les avaient construits, et qui y demeuraient, les antiquités et les fondations, la police des tribunaux, l'ordre qu'on tient dans les registres et dans les comptes de l'État. Nous mettions, jour par jour, les rôles en latin pour nous les communiquer; et quand nous vîmes nos docteurs épuisés, nous nous mîmes à examiner leurs mémoires sur les lieux, et à en composer une relation, chacun en particulier. Nous allâmes ensuite courir les dehors de la ville, dix lieues à la ronde. La fin de l'automne ayant prévenu celle de notre ouvrage, nous ne pûmes nous le communiquer achevé, parce que nous fûmes obligés de nous séparer; mais nous le fîmes deux ans après. La relation de mon illustre ami était de quatorze mains de papier, et cependant elle était abrégée en tant d'endroits, que c'était une pièce informe. Enfin, l'an 1676, me trouvant de loisir à Ispahan, je réduisis cette longue relation à une juste mesure, après l'avoir revue sur les lieux; et la voici presque au même état où je la mis dès lors.

III

Dès qu'un Persan peut se loger convenablement, il bâtit une maison neuve. Une maison qui n'a pas été construite pour l'usage de son maître ne peut pas plus lui convenir qu'un habit dont on n'aurait pas pris la mesure.

Le premier beau palais que Chardin rencontra est celui de Saroutaki, grand vizir du roi sous le dernier règne.

Saroutaki était fils d'un boulanger de Tauris, capitale de la Médie, qui, n'ayant pas moyen de le pousser, l'envoya à Ispahan chercher fortune. Il y alla, et se fit soldat, pensant ne pouvoir mieux se placer pour faire paraître l'excellence de ses talents naturels. Ses premiers camarades se trouvèrent, pour son malheur, être de jeunes débauchés. Il arriva, au bout de deux ans, qu'un officier du roi, l'ayant reconnu capable de quelque chose de plus que de porter le mousquet, le prit pour son secrétaire; mais il n'eut pas été là trois mois, qu'un enfant du quartier, qui avait été perdu huit jours durant, fut trouvé dans sa chambre dans l'état des gens qu'on enlève violemment. Les parents de l'enfant, outrés du traitement qu'il lui avait fait, s'allèrent jeter aux pieds du roi, comme il était à la promenade, en lui demandant justice de cet horrible excès. Le roi, qui se trouva gai et de bonne humeur, leur dit en souriant: «Allez le punir.» Ces gens, emportés de fureur, n'entendirent point raillerie; ils coururent à son logis, et l'ayant rencontré comme il en sortait à cheval avec un laquais seulement, ils le renversèrent par terre, ils lui déchirèrent ses habits, et ils exécutèrent en un instant l'ordre du roi avec la rage qu'on peut s'imaginer en des gens irrités comme ils l'étaient: car c'est ainsi que souvent, en Perse, chacun venge de ses propres mains les torts qu'on lui a faits dès que la justice l'ordonne ou le permet.

Le maître de Saroutaki était proche du roi lorsque la plainte fut faite et la punition ordonnée; et, comme il vit que le prince se mit à parler assez gaiement de l'arrêt qu'il venait de donner, et en souriait en le regardant, il prit la liberté de lui dire en riant: «En vérité, sire, c'est dommage que ce malheureux garçon meure; car il a infiniment d'esprit, et il pourrait rendre un jour d'importants services à Votre Majesté.» Le roi répondit: «Eh bien, qu'on le sauve, s'il est encore temps, ou qu'on le fasse panser.» Le pardon du roi arriva trop tard: sa sentence avait déjà été exécutée; mais elle l'avait été si heureusement, que le criminel n'en mourut pas, comme on en court le risque dès qu'on a dix-huit ans passés. Cependant, comme l'opération avait été faite avec un gros couteau et par des gens acharnés qui ne se souciaient pas de la bien faire, il ne fut jamais bien guéri. Le supplice de Saroutaki l'ayant rendu incapable de débauche, il s'attacha aux affaires, et, en dix ans de temps, il se rendit si habile dans les finances, qu'on le fit contrôleur général du vizir ou intendant de Mazenderan, qui est l'Hyreanie, lequel étant venu à mourir, Saroutaki fut mis à sa place. Il fut fait ensuite gouverneur de Guilan (_Guylân_) qui est une province voisine, et fut employé en qualité de général et de commissaire général en plusieurs emplois très-importants. Il parvint de là à la qualité de nazir (_nâzir_): on appelle ainsi le surintendant général, ou maître de la maison du roi et de tout son domaine, et enfin à celle de premier ministre d'État.