Cours familier de Littérature - Volume 24

Part 2

Chapter 23,713 wordsPublic domain

Les messagers apportaient donc en toute hâte la nouvelle que les Nibelungen se rendaient chez les Hiunen. «Tu les recevras bien, Kriemhilt, ma femme, dit Etzel; ils viennent à ton grand honneur, tes frères très-chéris.»

Dame Kriemhilt se tenait à une fenêtre. Elle attendait ses parents; ainsi fait un ami pour ses amis. Elle vit venir maint homme de sa patrie. Le Roi, également instruit de leur venue, en souriait de joie.

«Quel bonheur! quel plaisir pour moi, dit Kriemhilt, mes parents apportent avec eux maints boucliers neufs et des hauberts éblouissants. Que celui qui veut prendre mon or, pense à mes afflictions, et je lui serai toujours attachée.

«Quoi qu'il en puisse arriver après, je ferai en sorte que ma vengeance frappe en cette fête l'homme cruel qui m'a enlevé mes joies. Maintenant j'en aurai satisfaction.

«--Je vous donnerai un conseil, dit Hagene: priez le seigneur Dietrîch et ses bons chevaliers de vous mieux expliquer quelles sont les intentions de dame Kriemhilt.»

Ils se mirent à parler entre eux, les trois puissants rois, Gunther, Gêrnôt et le sire Dietrîch: «Maintenant, dites-nous, noble et bon chevalier de Vérone, comment vous avez connu les dispositions de la Reine?»

Le seigneur de Vérone parla: «Que vous dirai-je? J'entends chaque matin la femme d'Etzel pleurer, les sens perdus, et se plaindre au Dieu du ciel de la mort du fort Sîfrit.

«--Maintenant nous ne pouvons éviter les dangers dont vous nous parlez, dit l'homme hardi, Volkêr, le joueur de viole; nous irons à la cour et nous verrons bien ce qui peut nous arriver chez les Hiunen, à nous, guerriers agiles.»

Les intrépides Burgondes chevauchèrent vers la cour. Ils s'avancèrent magnifiquement, suivant la coutume de leur pays. Maint brave guerrier parmi les Hiunen admirait la prestance et l'armure d'Hagene de Troneje.

Comme on faisait le récit,--il circulait partout,--qu'il avait tué Sîfrit du Nîderlant, le plus fort de tous les hommes, l'époux de Kriemhilt, on s'interrogeait beaucoup touchant Hagene.

Ce héros était bien fait, cela est certain. Il était large d'épaules; ses cheveux étaient mêlés d'une teinte grise; ses jambes étaient longues, son visage effrayant, sa démarche imposante.

On installa les chefs burgondes dans leurs logements. La suite de Gunther fut éloignée d'eux: c'était un conseil de la Reine, qui lui portait une violente haine. Il en résulta que plus tard on égorgea les serviteurs dans leur logis.

Dancwart, le frère de Hagene, était maréchal. Le Roi lui recommanda instamment sa suite, afin qu'il en prît soin et qu'il lui donnât à profusion ce dont elle avait besoin. Le héros des Burgondes leur portait à tous un coeur dévoué.

Kriemhilt, la belle, alla, suivie de ses compagnes, recevoir les Nibelungen avec une âme fausse. Elle baisa Gîselher et le prit par la main. Voyant cela, Hagene de Troneje attacha plus fortement son casque.

«Après de semblables salutations, dit Hagene, de rapides guerriers peuvent bien prendre souci: on salue différemment le Roi et ses hommes-liges. Nous n'avons pas fait un heureux voyage, en nous rendant à cette fête.»

Elle dit: «Soyez le bien-venu pour ceux qui vous voient volontiers. Moi je ne vous salue pas pour l'amitié que vous me portez. Dites-moi, que m'apportez-vous de Worms d'outre-Rhin, pour que vous soyez tellement le bien-venu pour moi?

«--Que signifient ces paroles? répondit Hagene; est-ce que les guerriers doivent maintenant vous apporter des présents? Je vous savais très-riche, si j'ai bien compris ce qu'on m'a dit, et c'est pourquoi je n'ai pas apporté avec moi en ce pays de présents pour vous.

«--Eh bien! maintenant vous m'en direz davantage. Le trésor des Nibelungen, qu'en avez-vous fait? Il m'appartenait, vous le savez très-bien. Voilà ce que vous auriez dû m'apporter, ici, au pays d'Etzel.

«--En vérité, ma dame Kriemhilt, il y a bien des jours que je n'ai visité le trésor des Nibelungen. Mes maîtres m'ordonnèrent de le couler dans le Rhin, et là il doit rester jusqu'au dernier jour.»

La Reine reprit: «Je l'avais bien pensé! Vous ne m'avez rien apporté en ce royaume, de tous ces biens qui étaient à moi et dont je disposais. Et à cause de cela, j'ai eu grande affliction et mainte sombre journée.

«--Je vous apporte le diable, dit Hagene. Je suis assez chargé de mon bouclier, de ma cotte de mailles, de mon heaume si brillant et de mon épée en ma main; voilà pourquoi je ne vous apporte rien.

«Je ne parle pas de la sorte parce que je désire plus d'or. J'en ai tant à donner que je puis me passer de vos dons. Un meurtre et deux vols, commis à mes dépens, voilà ce dont moi, infortunée, je voudrais recevoir satisfaction.»

Alors la Reine s'adressa à tous les guerriers: «On ne portera aucune arme dans la salle. Vous, héros, vous me les remettrez. Je les ferai bien garder.»--Par ma foi, dit Hagene, il n'en sera point ainsi.

«Non, douce fille de Roi, je ne désire point cet honneur, que vous portiez au logis mon bouclier et les autres pièces de mon armure. Vous êtes une Reine! Mon père ne m'apprit pas cela. Je veux être mon propre camérier!

«--Hélas! ô douleur! dit dame Kriemhilt, pourquoi mon frère et Hagene ne veulent-ils pas donner à garder leurs boucliers? Ils sont prévenus. Si je savais qui l'a fait, je le vouerais à la mort.»

À ces mots le seigneur Dietrîch répondit avec colère: «C'est moi qui ai averti ces riches et nobles princes et l'audacieux Hagene, le guerrier burgonde. Mais, femme de l'enfer, vous ne m'en ferez pas porter la peine.»

La femme d'Etzel fut saisie de confusion. Elle craignait terriblement Dietrîch. Elle le quitta aussitôt sans dire un mot; mais elle lança sur ses ennemis des regards furieux.

En ce moment, deux guerriers se prirent par la main. L'un était le seigneur Dietrîch et l'autre Hagene. Le héros très-magnanime parla courtoisement: «Votre arrivée chez les Hiunen m'afflige véritablement, parce que la Reine vous a parlé de la sorte.»--Hagene de Troneje répondit: «Nous aviserons à tout cela.» Ils s'avancèrent chevauchant côte à côte, ces deux hommes vaillants. Ce que voyant, le roi Etzel se prit à interroger:

«Je voudrais bien savoir, dit le Roi très-puissant, quel est le chef que le sire Dietrîch a reçu là si amicalement. Il porte le coeur haut: quel que soit son père, il est certes un bon guerrier!»

Un des fidèles de Kriemhilt répondit au Roi: «Il est né à Troneje. Son père se nomme Aldriân. Quelque gracieusement qu'il se comporte, c'est un homme terrible. Je vous ferai bientôt remarquer, que je ne vous ai pas menti.

«--Comment connaîtrais-je qu'il est si terrible?» dit le Roi: il ignorait encore tous les piéges cruels dans lesquels la Reine entraîna depuis ses parents, au point qu'elle n'en laissa pas un s'en retourner de chez les Hiunen.

«Je connais bien Aldriân, car il fut mon homme-lige. Il s'acquit ici, près de moi, gloire et grand honneur. Je le fis chevalier et lui donnai mon or. Comme il m'était fidèle, je lui devais être attaché; c'est pourquoi je connais tout ce qui regarde Hagene. Deux beaux enfants étaient en otages chez moi, lui et Walter d'Espagne. Ici ils devinrent hommes. Je renvoyai Hagene en sa patrie. Walter s'enfuit avec Heltegunt.»

Il se remémorait ainsi des faits qui s'étaient passés autrefois. Il revoyait son ami de Troneje, qui dans sa jeunesse lui avait rendu de grands services. Bientôt, en sa vieillesse, Hagene lui tua maint ami très-chéri.

XXIII

Les deux héros dignes de louange se quittèrent, Hagene de Troneje et le seigneur Dietrîch. L'homme-lige du roi Gunther regarda par-dessus son épaule pour chercher un compagnon de guerre, qu'il trouva aussitôt.

Il vit, se tenant près de Gîselher, Volkêr le beau joueur de viole. Il le pria de l'accompagner, car il connaissait bien son humeur belliqueuse. Volkêr était de tout point un chevalier bon et vaillant.

Ils laissèrent les chefs à la cour. On les vit partir seuls, à eux deux, traverser la cour et se diriger à quelque distance de là vers un vaste palais. Les guerriers d'élite ne craignaient l'inimitié de personne.

Ils s'assirent devant cette demeure, sur un banc, en face d'une salle où se tenait Kriemhilt. Leurs magnifiques armures répandaient leur éclat autour de leur personne. Beaucoup de ceux qui les voyaient auraient voulu les connaître.

Les Hiunen considéraient avec stupéfaction les audacieux héros, comme on considère des bêtes fauves. La femme d'Etzel les regarda par la fenêtre. L'âme de la belle Kriemhilt fut affligée à leur vue.

Cela la faisait penser à ses souffrances; elle se prit à pleurer. Les hommes d'Etzel s'étonnaient de ce qui pouvait ainsi assombrir son coeur. Elle dit: «Hagene en est la cause, héros vaillants et bons.»

Ils répondirent à la dame: «Comment cela s'est-il fait? car naguère encore nous vous avons vue joyeuse. Quelque brave que soit celui qui vous a affligée, dites-nous de vous venger, et il lui en coûtera la vie.

«--À celui qui vengera mon offense, toujours je serai obligée. Je suis prête à lui accorder tout ce qu'il désirera. Je vous en prie à genoux, ajouta la femme du Roi, vengez-moi de Hagene, et qu'il perde la vie!»

Aussitôt soixante hommes hardis ceignirent l'épée. Pour l'amour de Kriemhilt, ils voulaient aller trouver Hagene et tuer ce guerrier très-vaillant, ainsi que le joueur de viole. Ils se consultèrent à cet effet.

La Reine, voyant la troupe si peu nombreuse, dit aux guerriers d'une humeur irritée: «Quittez la résolution que vous avez prise. Jamais vous ne pourriez lutter en si petit nombre contre le terrible Hagene.

«Mais quelque vaillant et quelque fort que soit Hagene de Troneje, celui qui est assis près de lui, Volkêr le joueur de viole est encore beaucoup plus fort. C'est un homme terrible. Non, vous ne devez pas attaquer si légèrement ces héros.»

Quand ils entendirent cela, un plus grand nombre d'entre eux, quatre cents s'armèrent. La superbe Reine se réjouissait à l'idée du mal qu'elle allait infliger à ses ennemis. Il en résulta maints soucis aux guerriers.

Quand elle vit sa troupe bien armée, la Reine parla aux héros rapides: «Maintenant, attendez encore. Demeurez ici en paix. Je m'avancerai portant la couronne, vers mes ennemis.

«Je reprocherai à Hagene de Troneje, l'homme de Gunther le mal qu'il m'a fait. Je le connais si outrecuidant qu'il ne me le déniera pas. Mais aussi le mal qui lui en arrivera ne m'affligera guère.»

Le joueur de viole, cet homme prodigieusement brave, voyant la noble Reine descendre les degrés pour sortir du palais, s'adressa à son compagnon d'armes:

«Voyez, ami Hagene, comme elle s'avance superbe, celle qui nous a invités traîtreusement en ce pays. Jamais je ne vis avec femme de roi marcher tant d'hommes portant l'épée à la main et armés en guerre.

«Savez-vous, ami Hagene, s'ils ont de la haine contre vous? S'il en est ainsi, je vous conseille de bien veiller à votre vie et à votre honneur. Oui, cela me paraît sage, car, si je ne m'abuse, ils ont le coeur irrité.

«Et tous sont larges d'épaules, et il est temps pour celui qui veut se défendre! Je crois qu'ils portent leurs brillantes cottes de mailles, mais personne ne m'a dit à qui ils en veulent.»

Hagene, l'homme hardi, répondit l'âme ulcérée: «Je sais bien que c'est pour m'attaquer qu'ils ont pris en main leurs armes brillantes; mais je puis encore leur échapper et retourner au pays des Burgondes.

«Maintenant, dites-moi, ami Volkêr, consentez-vous à me secourir, si les hommes de Kriemhilt veulent m'attaquer? Au nom de l'amitié que vous me portez, répondez; moi désormais je vous serai toujours fidèlement dévoué.

«--Certes, je vous viendrai en aide, dit le joueur de viole. Et quand je verrais marcher contre nous le Roi avec tous ses hommes, tant que je vivrai, je ne reculerai pas d'un pied de vos côtés, par crainte.

«--Maintenant, très-noble Volkêr, je rends grâces au Dieu du ciel. Quand ils m'attaqueraient, quel autre secours dois-je désirer? Puisque vous voulez me venir en aide, ainsi que je l'apprends, l'affaire deviendra très-périlleuse pour ces guerriers.

«--Levons-nous de notre siége, ajouta le joueur de viole. Elle est reine. Si elle passe devant nous, rendons-lui honneur, c'est une femme noble. Et ainsi on prisera davantage nos personnes.

«--Non, pour l'amour de moi, dit Hagene. Ils pourraient croire, ces hommes, que j'agis par crainte et que je veux m'en aller. Jamais, pour aucun d'entre eux, je ne me lèverai de mon siége.

«Certes il nous convient de laisser là cette courtoisie. Pourquoi ferais-je honneur à qui me porte de la haine? Jamais je ne le ferai, tant que la vie me restera. Et d'ailleurs je m'inquiète peu de l'inimitié de la femme du roi Etzel.»

L'arrogant Hagene pose sur ses genoux une épée très-brillante; sur le pommeau se détache un jaspe éclatant, plus vert que l'herbe. Kriemhilt reconnut bien que c'était celle de Sîfrit.

En reconnaissant l'épée, toute sa douleur la reprit. La poignée était d'or, le fourreau, un galon rouge. Cela lui rappela ses malheurs; elle se mit à pleurer. Je pense que Hagene le hardi avait ainsi agi à dessein.

Volkêr le rapide plaça près de lui sur le banc un archet puissant, long et fort, tout semblable à un glaive large et acéré. Les deux chefs superbes étaient là assis sans nulle peur.

Ces deux hommes audacieux étaient si altiers, qu'ils ne voulurent point se lever de leur siége par crainte de qui que ce fût. La noble Reine passa devant eux et leur fit un salut plein de haine.

Elle parla: «Maintenant, sire Hagene, qui vous a envoyé quérir, que vous ayez osé chevaucher en ce pays, vous, qui savez bien tout le mal que vous m'avez fait. Avec un peu de bon sens, vous eussiez bien pu renoncer à ce voyage.

«--Personne ne m'a envoyé quérir, répondit Hagene, mais on a invité en ce pays trois chefs qui sont mes maîtres. Je suis leur homme-lige, et en de semblables voyages de cour, je suis rarement resté en arrière.»

Elle reprit: «Mais dites-moi plus: pourquoi avez-vous agi de façon à toujours provoquer ma haine? Vous avez tué Sîfrit, mon époux bien-aimé, dont je déplorerai de plus en plus la mort jusqu'à ma fin.»

Il dit: «En voilà assez, n'en dites pas davantage. Oui, je suis ce Hagene, qui a tué Sîfrit, le héros au bras puissant. Ah! comme il a payé cher les paroles injurieuses que dame Kriemhilt a adressées à la belle Brunhilt!

«Oui, sans mentir, cela est ainsi, puissante Reine; c'est moi qui suis la cause de tous vos maux. Maintenant en tire vengeance qui veut, homme ou femme. Je ne veux pas le nier, je vous ait fait grand dommage.»

Elle reprit: «Vous l'entendez, guerriers, il ne désavoue pas tous les maux qu'il m'a causés. Maintenant, hommes d'Etzel, je ne m'inquiète plus de ce qui pourra en résulter pour lui.» Ces guerriers audacieux commencèrent de s'entre-regarder.

XXIV

Hagene, le brave ménestrel, Volkêr son ami passent la nuit aux portes extérieures de la salle à veiller pour les Burgondes.

Volkêr s'assit sur une pierre sous la porte du palais; jamais il n'exista un plus généreux joueur de viole; il tira des cordes de son instrument des sons si doux, que les fiers étrangers remercièrent Volkêr! Il endormit sur sa couche maint guerrier plein de soucis. Les guerriers de Kriemhilt viennent au milieu des ténèbres pour égorger les Burgondes assoupis. La voix de Volkêr les fait fuir: «Mais ma cuirasse se refroidit tellement, dit-il, que je pense que la nuit va finir.» Le matin, Hagene et Volkêr appelés à l'église par le bruit des cloches, vont se ranger avec leurs guerriers devant la porte de la cathédrale. Kriemhilt dévorant du regard Hagene, froisse en passant les guerriers de son pays. Un tournoi commence sous les yeux du roi et de Kriemhilt! Volkêr perce de sa lance par hasard le plus beau des guerriers de Kriemhilt; que de pleurs coulent des yeux des femmes! Kriemhilt s'adresse successivement à tous les chefs de son parti; ils refusent tous d'attaquer déloyalement Hagene et ses guerriers; un sentiment très-vif d'honneur les retient tous. Kriemhilt désespère de trouver un vengeur, cependant au prix d'une belle veuve qu'elle lui promet, elle décide Bloede à élever une rixe et à faire naître l'occasion d'un combat.

Quand le seigneur Bloede connut la récompense, cette dame lui plaisant à cause de sa beauté, il se prépara à obtenir la femme charmante en combattant. Mais le guerrier devait perdre la vie dans cette entreprise.

Il dit à la Reine: «Rentrez dans la salle; avant que personne ne puisse s'en douter, je provoquerai une lutte. Il faut que Hagene expie le mal qu'il vous a fait. Je vous livrerai lié l'homme-lige du roi Gunther.

«--Maintenant, vous tous qui êtes à moi, armez-vous, s'écria Bloede. Nous irons trouver nos ennemis dans leur logis. La femme d'Etzel l'exige de moi. C'est pourquoi, ô héros, nous devons tous exposer notre vie.»

La Reine quittant Bloede prêt à combattre, alla à table avec Etzel et avec ses hommes. Elle avait préparé une terrible trahison contre les étrangers.

Je veux vous dire comment elle se rendit au banquet. On voyait des rois puissants la précéder, portant la couronne, puis maints hauts princes et d'illustres guerriers rendre de grands honneurs à la Reine.

Le Roi fit donner des siéges dans la salle à tous ses hôtes, plaçant près de lui les meilleurs et les plus élevés en dignité. Il fit servir des mets différents aux chrétiens et aux païens, mais de tout avec profusion. Ainsi le voulait ce roi sage.

Le reste de leur suite mangea dans son logement. On avait mis près d'eux des serviteurs, qui devaient leur fournir des mets avec empressement. Bientôt cette hospitalité et cette joie furent remplacées par des gémissements.

Comme on ne pouvait autrement provoquer le combat, Kriemhilt--son ancienne douleur était toujours là au fond de son âme--fit porter à table le fils d'Etzel. Comment, pour se venger, une femme pourrait-elle agir plus cruellement?

Voici venir aussitôt quatre hommes-liges d'Etzel. Ils portèrent Ortlieb, le jeune prince, à la table du Roi, où Hagene était également assis. L'enfant devait mourir sous les coups de sa haine mortelle.

Quand le Roi vit son fils, il parla affectueusement aux parents de sa femme: «Voyez, mes amis, c'est mon fils unique, celui de votre soeur. Aussi tous vous serez bons pour lui.

«S'il se développe en raison de son origine, il deviendra un homme hardi, puissant et très-noble, fort et bien fait. Si je vis encore quelque temps, je lui donnerai douze royaumes, et alors la main du jeune Ortlieb pourra bien vous servir.

«C'est pourquoi, je vous en prie, mes chers amis, quand vous retournerez vers le Rhin, emmenez avec vous le fils de votre soeur et agissez avec affection envers cet enfant.

«Élevez-le dans des idées d'honneur, jusqu'à ce qu'il devienne homme. Et si quelqu'un en votre pays vous a offensés, il vous aidera à vous venger, quand ses forces seront venues.» Kriemhilt, la femme du roi Etzel, entendit ce discours.

«--Oui, ces guerriers pourront se confier en lui, dit Hagene, s'il atteint l'âge d'homme; mais ce jeune roi est prédestiné à périr vite. On me verra rarement aller à la cour d'Ortlieb.»

Le roi fixa les yeux sur Hagene; ce discours l'affligeait. Le noble prince ne répondit rien, mais ces paroles troublèrent son âme et assombrirent son humeur. Les intentions de Hagene ne s'accordaient pas avec ces divertissements.

Ce que Hagene avait dit de l'enfant affligea tous les chefs, ainsi que le Roi. Ils étaient mécontents de devoir le supporter. Ils ignoraient ce que devait faire bientôt ce guerrier.

Beaucoup de ceux qui l'entendirent étaient si irrités qu'ils auraient voulu l'attaquer à l'instant. Le Roi lui-même l'eût fait, si son honneur le lui eût permis. Il était poussé à bout. Mais bientôt Hagene fit plus encore: il tua l'enfant sous ses yeux.

XXV

Les hommes de Bloede étaient prêts. Ils s'avancèrent au nombre de mille, revêtus de hauberts, vers le lieu où Dancwart était à table avec les varlets. La plus grande animosité éclata entre les guerriers.

Quand le sire Bloede passa devant les tables, Dancwart, le maréchal, le reçut avec empressement: «Soyez le bien-venu ici, mon seigneur Bloede. Je m'étonne de ce qui se passe, et qu'allez-vous m'apprendre?

«--Il ne t'est point permis de me saluer, dit Bloede, car ma venue doit t'apporter la mort, à cause de ton frère Hagene qui a tué Sîfrit. Il faut que les Hiunen t'en fassent porter la peine à toi et à maint autre guerrier.

«--Oh! non pas, seigneur Bloede, dit Dancwart, car ainsi nous pourrions bientôt nous repentir de notre voyage à cette cour. J'étais encore un petit enfant quand Sîfrit perdit la vie; j'ignore ce que me reproche la femme du roi Etzel.

«--Je ne puis t'en dire davantage à ce sujet, tes parents Gunther et Hagene commirent le crime; maintenant défendez-vous, étrangers. Vous ne pouvez en réchapper. Il faut que votre mort serve de satisfaction à Kriemhilt.

«--Ainsi vous ne voulez point renoncer à vos projets? dit Dancwart. J'ai regret de mes excuses. J'aurais mieux fait de me les épargner.» Le guerrier rapide d'un bond se leva de table. Il tira une épée acérée qui était forte et longue, et il asséna sur Bloede un coup si prompt de cette épée, qu'à l'instant sa tête vola à ses pieds. «Ce sera là la dot, dit Dancwart le héros, pour la fiancée de Nuodunc, à qui tu voulais offrir ton amour.

«On peut la fiancer demain à un autre époux, et s'il veut avoir le don des fiançailles, on le traitera de la même façon.» Un Hiune qui lui était dévoué lui avait dit que la Reine leur préparait de mortelles embûches.

Quand les fidèles de Bloede le virent étendu mort, ils ne voulurent point épargner plus longtemps les étrangers.

Dancwart cria à haute voix à tous les gens de la suite: «Vous voyez bien, nobles varlets, comme il en ira avec nous. Ainsi donc, étrangers que nous sommes, défendons-nous bien. Certes nous sommes en péril, quoique Kriemhilt nous ait invités si gracieusement.»

Ceux qui n'avaient point d'épée prirent les bancs et soulevèrent de dessous les pieds maints longs escabeaux. Les varlets burgondes ne voulaient point reculer. Les lourdes chaises bosselèrent maintes cuirasses.

Ah! comme ces serviteurs, loin de leur patrie, se défendirent furieusement! Ils repoussèrent les gens armés hors du bâtiment. Cinq cents d'entre ceux-ci ou même plus restèrent morts sur la place. Tous les gens de la suite étaient humides et rouges de sang.

Cette terrible nouvelle fut racontée aux guerriers d'Etzel,--c'était pour eux une amère douleur,--que Bloede et ses hommes avaient été tués, et que c'étaient le frère de Hagene et les varlets qui l'avaient fait.