Cours familier de Littérature - Volume 24
Part 19
Com est une grande ville située en une plaine, le long d'un fleuve, et à demi-lieue d'une haute montagne. Sa figure est un carré long, sa longueur prend de l'orient à l'occident. Elle a quinze mille maisons, au dire des gens, car je ne les ai pas comptées. Elle est ceinte d'un fossé et d'un mur flanqué de tours à demi ruinées. Elle est entourée de jardins. Il y en a de grands de l'autre côté de l'eau. On voit, en un des plus beaux qu'il y ait, le mausolée de Rustan-Kan, prince de la race des derniers rois de Géorgie, qui embrassa la religion mahométane pour avoir le gouvernement de ce royaume-là. Ce jardin est une des plus ordinaires promenades de la populace de Com. Il y a deux beaux quais le long du fleuve, aussi longs que la ville, et au bout, à l'orient, un fort beau pont. Il y a aussi de beaux et de grands bazars, où se tiennent les marchés en gros et en détail. Com n'est pourtant pas un lieu de grand commerce. On en transporte des fruits frais et secs, principalement des grenades, beaucoup de savon, des lames d'épées et de la poterie blanche et vernissée. Il ne se fait point en toute la Perse de meilleur savon, ni de plus excellentes lames d'épées qu'en cette ville. Ce que la poterie blanche qu'on en transporte a de particulier est qu'en été, l'eau s'y rafraîchit merveilleusement bien et fort vite par le moyen de la transpiration continuelle. Des gens qui veulent boire frais et délicieusement ne se servent d'un même pot que cinq ou six jours, tout au plus. On l'humecte d'eau rose la première fois, pour ôter la senteur de la terre, et puis on le pend à l'air, plein d'eau et un linge mouillé autour. Un quart de l'eau transpire en six heures de temps la première fois, puis moins de jour en jour, tant qu'à la fin les pores se bouchent par la matière crasse et épaisse qui est dans l'eau, et qui s'arrête dans ses pores. Dès que la transpiration est empêchée dans ces pots, l'eau s'y empuantit, et il en faut prendre de neufs. Il y a en cette ville quantité de profondes caves, où le peuple va puiser l'eau à boire. La plupart de ces caves ont quarante à cinquante marches de descente, et fort hautes. L'eau en est aussi fraîche quand on la tire que celle qui est à la glace. Elle sort par des fontaines qui se ferment au robinet. C'est un grand régal que cette eau durant l'été, qui est furieusement chaud à Com et aux environs. Cette ville a quantité de beaux caravansérails et de belles mosquées. La plus belle est celle où sont enterrés les deux rois de Perse, derniers morts.
Voici le dessin de cette célèbre mosquée, dont l'on parle par tout l'Orient. Elle a quatre cours. La première est plantée d'arbres et de fleurs comme un jardin. C'est un carré long. L'allée du milieu est pavée et séparée des parterres par une balustrade. Il y a deux terrasses carrelées aux deux côtés; elles sont de la longueur de la cour et hautes de trois pieds. Sur chacune, il y a vingt chambres voûtées de neuf pieds en carré, une cheminée et un portique. À l'entrée de cette cour, il y a à gauche une de ces profondes caves dont l'on a parlé, et à droite une volière. Le lieu est tout à fait récréatif. Un canal d'eau claire, qui en fait le tour, sort d'un bassin d'eau qui est à l'entrée, et se rend dans un autre qui est au bout. Dix distiques en lettres d'or, sur le haut du portail, font l'inscription de ce mausolée; en voici la traduction:
La date du portail du tombeau de la très-vénérable et pure vierge de Com, sur qui soit le salut.
Au temps de l'heureux règne du roi Abas II, soutien du monde, de qui les jours soient augmentés.
Cette porte de miséricorde a été ouverte à la face des peuples. Quiconque jette les yeux dessus perd l'idée du paradis.
Quiconque a traversé ses cours, dont l'aspect réjouit les coeurs, ne les a point passées vite comme le vent.
Massoum, vicaire du grand pontife, des sages avis duquel le soleil apprend à régler son mouvement, a fait faire par Aga Mourad[9], l'un de ses substituts, ce portail, dont la hauteur et l'excellence surpassent le trône céleste.
[Note 9: _Aghâ Mourâd._ Le dernier mot signifie _désir_. (_Note de Chardin._)]
C'est l'entrée du palais royal de la très-vénérable vierge pure, qui tire son extraction de la maison du Prophète.
Heureux et glorieux le fidèle qui, par révérence, prosternera sa tête sur le seuil de cette porte, à l'imitation du soleil et de la lune.
Tout ce qu'il demandera avec foi, de dessus cette porte, sera comme la flèche qui atteint le but, c'est-à-dire il sera exaucé.
Certes, jamais la fortune n'embarrassera les entreprises de celui qui, pour l'amour de Dieu, a élevé ce portail à la face du peuple.
O fidèle! si tu demandes en quelle année a été construit ce portail, je te réponds: «De dessus le portail de Désir, demande tes désirs.»
Pour entendre ce dernier distique, il faut savoir qu'au lieu que, dans notre alphabet, il n'y a que sept lettres numérales, ou qui servent de chiffres, comme le V qui vaut cinq, l'_X_ dix, l'_L_ cinquante: l'alphabet, chez tous les Orientaux, a l'usage des nombres arithmétiques; ainsi, par un jeu d'esprit à quoi il faut beaucoup d'imagination, ils marquent l'année d'une chose par des mots qui y ont du rapport, et qui sont composés des lettres qui fassent juste, en leur valeur d'arithmétique, le nombre des années de leur époque. Celles-ci font mille soixante et un ans. Je vais en produire un autre exemple:
Le feu roi de Perse fit faire une tente, qui coûta deux millions. On l'appelle la _Maison d'or_, parce que l'or y reluit partout. J'en donnerai ailleurs la description. On peut juger quelle riche pièce c'est, tant par le prix qu'elle coûte que par le nombre des chameaux qu'il faut pour la porter, qui est de deux cent quatre-vingts. L'antichambre est faite d'un velours à fond d'or, dont la corniche est ornée de vers qui finissent ainsi: «Si tu demandes en quel temps a été fait le trône de ce second Salomon, je te dirai: Regarde le trône du second Salomon.» Les lettres de ces derniers mots, prises pour chiffres, font mille cinquante-sept ans. Cela tient du galimatias en notre langue; mais dans les langues orientales, cela a sa beauté et ses grâces.
La seconde cour n'est pas si belle que la première; mais la troisième ne l'est pas moins. Elle est entourée d'appartements, chacun à deux étages, d'une terrasse, d'un portique et d'un canal, tout de même que la première. Au milieu, il y a un grand bassin. Quatre gros arbres en marquent les coins et le couvrent de leurs feuillages. On entre de cette troisième cour dans la quatrième, par un escalier de marbre de douze marches. Le portail qui est au haut est tout à fait magnifique. Il est revêtu en bas de marbre blanc transparent, semblable à du porphyre et à de l'agate. Le haut, qui est un grand demi-dôme, est peint de moresques d'or et d'azur appliquées fort épais. Cette quatrième cour a des chambres en bas et aux côtés, avec des terrasses et des portiques comme les trois autres. Ce sont les logements des gens d'Église, des régents et des étudiants qui vivent des rentes de ce lieu sacré.
En face est le corps de l'édifice. Il consiste en trois grandes chapelles sur une ligne. Celle du milieu a une entrée de dix-huit pieds de profondeur, tout à fait magnifique. C'est un portail de ce beau marbre blanc dont on a parlé. Le haut, qui est aussi un grand demi-dôme, est incrusté par dehors de grands carreaux de faïence peints de moresques, et, par-dedans, tout doré et azuré. La porte, qui a douze pieds de hauteur et six de largeur, est de marbre transparent. Les valves ou battants sont tout revêtus d'argent, avec des appliques rapportées, de vermeil doré, de ciselé et de lisse, qui font une mosaïque tout à fait riche et curieuse. La chapelle est octogone, couverte d'un haut dôme. Le bas, à la hauteur de six pieds, est revêtu de grandes tables de porphyre ondé, et peint de fleurs tirées avec de l'or et des couleurs, dont la vivacité et l'éclat sautent aux yeux. Le haut est de moresques d'or et d'azur, admirablement vives et éclatantes, et inscrites de sentences et d'aspirations mystiques sur l'amour divin. Le fond du dôme est fait tout de même. Ce dôme est fort gros et admirablement beau, incrusté en dehors comme le portail. Au-dessus, s'élève une grande aiguille ou colophon, surmonté d'un croissant, dont les pointes sont allongées et renversées. Ce colophon, qui est d'une notable grosseur, est composé de boules de diverses grosseurs, posées l'une sur l'autre, et paraît d'en bas avoir plus de vingt pieds de haut, avec le croissant. Le tout est d'or fin. Les Persans disent que tout est massif. S'il est véritable, cela vaut des millions. Quoi qu'il en soit, cet ornement ne peut être que de très-grand prix. Voici quelques-unes des inscriptions dont j'ai fait mention:
Tout ce qui n'est pas Dieu, n'est rien.
Dieu, et c'est assez.
Toute louange non rapportée à Dieu est vaine; et tout le bien qui ne vient pas de lui n'est qu'une ombre de bien.
Le dévot ne doit pas aimer Dieu en vue de la récompense. L'amant qui se plaint d'être séparé de son objet, et voudrait vivre toujours dans l'union et la jouissance, n'est pas véritable amant, puisqu'il ne se résigne pas au bon plaisir de ce qu'il aime.
Le comble du plaisir est d'être uni à l'objet qu'on aime. Je ne travaille, pour moi, à autre chose qu'à me jeter à corps perdu dans cet abîme.
Au milieu de cette chapelle est le tombeau de Fathmé, fille de Mousa-Cazem (_Mouça-Qâcem_), un de ces douze califes que les Persans croient avoir été les légitimes successeurs de Mahomed; après la mort d'Aly, son gendre, Mousa-Cazem était le septième en ordre. Ce tombeau est long de huit pieds, large de cinq et haut de six, revêtu de carreaux de faïence, peints de moresques et couvert d'un drap d'or qui tombe jusqu'en bas. Il est fermé d'une grille d'argent haute de dix pieds et massive, distante de demi-pied du tombeau, et couronnée aux coins de quatre grosses pommes de fin or. C'est afin que le peuple ne souille pas le tombeau par ses baisers et ses attouchements, car on tient le tombeau même une chose sainte. Des lés de velours vert, tendus sur la grille en dedans, en interdisent la vue au peuple, et ce n'est que par faveur, ou pour de l'argent, qu'on le voit. Le plancher est couvert de tapis de laine fort fins. On en étend par-dessus de soie et d'or, aux grandes fêtes. Au-dessus du tombeau, à dix pieds de hauteur, pendent plusieurs vases d'argent, qu'on appelle _candil_ (_qandyl_). C'est une espèce de lampe. Il y en a du poids de soixante marcs. Ils sont autrement faits que les lampes des églises. On n'y allume jamais de feu, et même il n'y en peut tenir, ni aucune liqueur, parce qu'ils n'ont point de fond. Je ne saurais dire la signification du mot de _candil_; mais je crois que c'est de ce terme qu'est venu celui de _candil laphti_ (_kandil-aphti_)[10], duquel les chrétiens grecs appellent ceux qui entretiennent le luminaire dans les églises, et qu'est aussi venu le mot _chandelle_, lequel se trouve en presque toutes les langues de l'Europe, dans une même signification. Les mahométans appellent _candilgi_ (_qandyldjy_), ces mêmes officiers que je viens de dire, que les Grecs appellent _candilaphty_.
[Note 10: Lisez [Grec: kandêlanaphtês], _kandilanaphtis_ (allumeur de chandelles); c'est un mot grec moderne et un titre des fonctionnaires dans les grandes églises. Ce mot est composé de [Grec: kandêli], _kandila_, chandelle, d'[Grec: anaptô], _anapto_, j'allume. Le premier est latin, le second grec ancien. On dit aussi, à Constantinople, [Grec: kandêlaphtês], _candilaftis_, en retranchant la troisième syllabe [Grec: na] (L-s.)]
À la grille, il y a des inscriptions suspendues. Elles sont en lettres d'or.
VIII
Chardin arrive à Tauris, ville la plus commerçante de l'empire; il y passe quelques jours, au couvent des capucins. Le gouverneur, fils d'un des premiers seigneurs de la cour, le reçoit à sa maison de campagne. La ville compte un million d'habitants. Enfin il continue son voyage et arrive à Ispahan.
Le roi Abbas II étant mort en son absence, toutes ses espérances de fortune étaient mortes avec lui, la cour avait changé de goût. Le roi actuel méprisait les parures et les bijoux.
J'employai le jour de mon arrivée à Ispahan, et le jour suivant, à recevoir les visites de tous les Européens du lieu, de plusieurs Persans et Arméniens avec qui j'avais fait amitié à mon premier voyage, et à prendre connaissance sur mes affaires. La cour était fort changée de ce que je l'avais vue à mon premier voyage, et dans une grande confusion. Presque tous les grands du temps du feu roi étaient ou morts ou disgraciés. La faveur se trouvait dans les mains de certains jeunes seigneurs, sans générosité et sans mérite. Le premier ministre, nommé Cheik-Ali-Kan, était depuis quatorze mois dans la disgrâce. Trois des premiers officiers de la couronne faisaient sa charge. Le pis pour moi était qu'on parlait de la lui rendre et de le rétablir, parce qu'étant, d'un côté, fort ennemi des chrétiens et des Européens, et qu'étant, d'un autre, inaccessible aux recommandations et aux présents, ayant toujours fait paraître durant son emploi qu'il n'avait rien plus à coeur que de grossir le trésor de son maître, je devais craindre qu'il ne l'empêchât d'acheter les pierreries que j'avais apportées par l'ordre exprès du feu roi son père, et sur les dessins qu'il m'en avait donnés de sa propre main. Cette considération me fit résoudre à faire incessamment savoir au roi mon retour. Ma peine était au choix d'un introducteur auprès du nazir, qui est le grand et suprême intendant de la maison du roi, de son bien, de ses affaires et de tous ceux qui y sont employés: je veux dire, qui je prendrais pour me donner les premières entrées. On me conseilla le Zerguer-Bachy, ou chef des joailliers et des orfèvres de Perse. D'autres me proposaient Mirza-Thaer, contrôleur général de la maison du roi. J'eusse mieux fait de me fier à la conduite du premier; je le reconnus ainsi dans la suite; mais, parce que je connaissais de longue main ce contrôleur général, ce fut à lui à qui je résolus de me remettre.
Le 26, le supérieur des capucins prit la peine de l'aller voir de ma part. Je le suppliai de lui dire qu'une indisposition m'empêchait de l'aller saluer; mais que les bontés qu'il avait eues pour moi, il y avait six ans, me faisaient prendre la liberté de m'adresser à lui pour me produire au nazir ou surintendant, sûr que j'étais de n'y pouvoir aller par un meilleur canal; que je le suppliais très-humblement de représenter à ce ministre l'ordre que j'avais eu du feu roi, d'aller en mon pays faire faire de riches ouvrages de pierreries et de les apporter moi-même, ce que j'avais fait d'une manière à oser me persuader qu'il n'était pas possible de faire mieux. J'ajoutai à cela de grandes promesses de récompense, comme je savais qu'il fallait faire. La réponse que j'eus de ce seigneur fut que «j'étais le bienvenu; que je pouvais compter sur lui, et qu'il remplirait tout de son mieux l'attente que j'avais en ses bons offices; mais que je devais faire compte que le roi avait peu d'amour pour la pierrerie; que la cour était extrêmement dénuée d'argent, et que, pour mon malheur, le premier ministre, homme si contraire à ces sortes de dépenses et si dégagé de tout intérêt, rentrait en grâce; qu'il me faisait dire cela non pour me décourager, mais afin de me disposer à donner à bon marché, à faire bien des présents, à prendre bien de la peine et à avoir beaucoup de patience; qu'au reste, il ferait savoir ma venue au nazir de la meilleure manière qu'il pourrait, et que j'espérasse en la clémence de Dieu.» Les Persans finissent toujours leurs délibérations par ces mots, comme pour dire que Dieu donnera les ouvertures aux affaires qu'on est en peine de faire réussir.
En même temps, j'appris une nouvelle qui confirmait ces avis. C'est que le jour précédent, le roi s'étant enivré, comme il avait de coutume de faire presque tous les jours depuis plusieurs années, il se mit en fureur contre un joueur de luth, qui, à son gré, n'en jouait pas bien, et commanda à _Nesr-Ali-Bec_, son favori, fils du gouverneur d'Irivan, _de lui couper les mains_. Le prince, en prononçant cette sentence, se jeta sur une pile de carreaux pour dormir. Le favori, qui n'était pas si ivre, ne reconnaissant nul crime dans le condamné, crut que le roi n'y en avait point trouvé non plus, et que ce cruel ordre était une pure fougue d'ivresse. Ainsi, il se contenta de réprimander sévèrement le joueur de luth de ce qu'il ne s'étudiait pas mieux à plaire à son maître. Le roi s'éveilla au bout d'une heure, et voyant ce musicien toucher du luth comme auparavant, il se souvint de l'ordre qu'il avait donné à son favori contre lui, et s'étant fort emporté contre ce jeune seigneur, il commanda au grand maître de leur couper à tous deux les mains et les pieds. Le grand maître se jeta aux pieds du roi pour avoir la grâce du favori. Le roi, extrêmement indigné et tout furieux, cria aux eunuques et aux gardes d'exécuter sa sentence sur tous les trois. Cheik-Ali-Kan, ce grand vizir hors de charge, se trouva là pour le bonheur de ces malheureux. Il se jeta aux pieds du roi, en les embrassant, et le supplia de leur faire grâce. Le roi, s'arrêtant un peu, lui dit: «Tu es bien téméraire d'espérer que je t'accorde ce que tu me demandes, moi qui ne saurais obtenir de toi que tu reprennes la charge de premier ministre.--Sire, répondit le suppliant, je suis votre esclave; je ferai toujours ce que Votre Majesté me commandera.» Le roi s'apaisa là-dessus, fit grâce à tous ces condamnés, et le lendemain matin envoya à Cheik-Ali-Kan un _calaat_ (_khala'at_). On appelle ainsi les habits que le roi donne par honneur. Il lui envoya, outre l'habit, un cheval avec la selle et le harnais d'or, chargé de pierreries, une épée et un poignard de même, avec l'écritoire, les patentes et les autres marques de la charge de premier ministre.
Ce seigneur avait été, comme je l'ai dit, quatorze mois dans la disgrâce, et, durant ce temps-là, il n'y avait point eu de premier ministre, chose dont on n'avait point d'exemple en Perse. Trois des principaux officiers de la couronne faisaient sa charge. Il allait de temps en temps à la cour, le roi ne l'ayant ni exilé, ni chassé de sa présence. La cause de sa disgrâce était qu'il ne voulait point boire de vin, s'en excusant toujours sur sa vieillesse, sur la dignité de premier ministre, sur le nom de _Cheik_ qu'il porte, lequel revient à celui de _Kéat_, et marque un homme consacré à une étroite observance de la religion, et enfin sur le pèlerinage qu'il avait fait à la Mecque, qui l'engageait à vivre plus purement. Le roi, le voyant seul ferme à ne vouloir point boire de vin, le maltraitait souvent de paroles; il lui donna même une fois quelques coups pour cela. Il lui faisait jeter des pleines tasses de vin au visage, sur la tête et sur les habits, et lui faisait dans l'ivresse mille indignités de cette nature. Mais, hors de là, il le considérait infiniment pour le parfait dévouement qu'il avait aux intérêts de l'État, pour sa vertu et ses grandes qualités. En effet, c'est un ministre fort sage, tout plein d'esprit et fort intègre. Sa religion est coupable, plus que son naturel, des duretés qu'il a pour les chrétiens. C'est elle qu'il faut accuser des rigueurs avec lesquelles on les maltraite; sans les emportements de zèle aveugle qu'elle lui inspire, les chrétiens auraient sujet, comme les mahométans, de bénir son ministère. Il est vrai que ceux-ci même ne le bénissent pas, car il empêche le roi de faire des prodigalités et de dissiper ses trésors comme ses devanciers; ce qui ne plaît guère à la cour, qui est pauvre d'ordinaire quand le roi n'est pas libéral. Ce ministre était âgé de cinquante-cinq ans. Sa taille était bien prise et fort belle, et son visage aussi. Il avait la physionomie la plus avantageuse du monde. Un calme perpétuel et une douceur engageante régnaient dans ses yeux et sur son visage; et, bien loin d'y apercevoir aucune de ces marques d'un esprit occupé, qui couvrent celui de la plupart des grands ministres, on y voyait briller toutes celles d'un esprit débarrassé, tranquille et qui se possède parfaitement, de manière qu'à le regarder sans le connaître, on ne se serait douté ni de son rang ni de ses occupations.
Le 16, sur les huit heures du matin, on vit la place Royale arrosée de bout en bout et ornée comme je vais le dire. À côté de la grande entrée du palais royal, à vingt pas de distance, il y avait douze chevaux des plus beaux de l'écurie du roi, six de chaque côté, couverts de harnais les plus superbes et magnifiques qu'on puisse voir au monde. Quatre harnais étaient d'émeraudes, deux de rubis, deux de pierres de couleurs mêlées avec des diamants, deux autres étaient d'or émaillé et deux autres de fin or lisse. Outre le harnais qui était de cette richesse, la selle, c'est-à-dire le devant et le derrière, le pommeau et les étriers, étaient couverts de pierreries assorties au harnais. Ces chevaux avaient de grandes housses pendant fort bas, les unes en broderies d'or et de perles relevées, les autres de brocart d'or très-fin et très-épais, entourées de houppes et de pommettes d'or parsemées de perles. Les chevaux étaient attachés aux pieds et à la tête avec de grosses tresses de soie et d'or à des clous d'or fin. Ces clous sont longs de quinze pouces environ et gros à proportion, ayant un gros anneau à la tête, par où l'on passe le licou ou les entraves. On ne peut, en vérité, rien voir de plus superbe ni de plus royal que cet équipage, à quoi il faut joindre douze couvertures de velours d'or frisé, qui servent à couvrir les chevaux de haut en bas, lesquelles étaient en parade sur le balustre qui règne le long de la face du palais royal. On n'en peut voir de plus belle, soit qu'on considère la richesse de l'étoffe, soit qu'on regarde l'artifice et la finesse du travail.