Cours familier de Littérature - Volume 24
Part 18
Le 27, avant le jour, le préfet des théatins nous laissa pour aller à sa maison tâcher d'emporter un peu de vaisselle et de provisions qui y étaient restées. J'avais fait dessein de l'accompagner pour un semblable sujet; mais il partit deux heures avant le jour. En entrant dans son logis, il le trouva plein de coureurs du pacha et du prince de Guriel, qui le maltraitèrent fort à coups de bâton et de masse d'armes. Ces coureurs voulaient qu'il leur ouvrît l'église, disant qu'il y avait caché les biens du logis. Le préfet en avait adroitement jeté la clef dans les broussailles lorsqu'il avait aperçu ces troupes; et quelque violence qu'on lui fît, il nia toujours qu'il l'eût, et ne la voulut jamais donner. Enfin, les Turcs ayant quelque considération pour son caractère, ils ne lui ôtèrent qu'une partie de ses habits, et n'emportèrent que les choses légères et de quelque valeur qu'ils trouvèrent dans la maison, sans toucher ni à mes livres, ni à mes papiers.
Le 29, un gentilhomme de Mingrélie y vint de nuit avec une trentaine de gens et y mit tout en pièces. Il découvrit presque toute ma chambre, dans la pensée que j'y avais caché beaucoup de choses. Il emporta ce qui me restait de vaisselle, mes coffres et mes gros meubles, et enfin tout ce que les Turcs et moi y avions laissé pour être de trop peu de prix et trop pesant; il vint de nuit, comme j'ai dit. Ce tigre, n'ayant point de lumière, fait du feu de mes papiers et de mes livres, après en avoir arraché les couvertures, parce qu'elles étaient dorées et armoriées; car j'avais fait relier fort curieusement mes meilleurs livres en partant de Paris; il n'en resta pas un.
Le 30 au matin, j'appris ce saccagement avec une douleur que je ne puis exprimer. Le soir, un chiaoux (_tchâoùch_) turc vint à la forteresse où j'étais, et fit savoir qu'il venait de la part du pacha. Sabatar (j'ai dit que c'était le nom du gentilhomme à qui elle appartenait) sortit dehors pour recevoir son message. Il portait que le lieutenant du pacha qui était devant la forteresse de Ruchs s'étonnait de ce qu'il ne venait point se soumettre à lui et lui rendre l'hommage, puisque la Mingrélie appartenait au Grand Seigneur; que le pacha avait ordonné d'en bien user avec ceux qui se joindraient aux Turcs, mais de traiter en ennemis ceux qui refuseraient de le faire; que s'il voulait sauver ses biens, sa vie, son château et tout ce qui était dedans, il eût à aller recevoir promptement les ordres du pacha. Sabatar fit la réponse qu'il reconnaissait le pacha pour son seigneur, et que de coeur il était Turc et non Mingrélien; qu'il avait résolu d'aller trouver le pacha dès qu'il avait appris qu'il devait venir; qu'à présent qu'il entendait que son lieutenant était à Ruchs, il irait le lendemain matin recevoir ses ordres.
Le 31, ce gentilhomme, avec trente hommes armés, alla trouver le lieutenant du pacha; il lui porta un présent de quatre esclaves, d'une tasse d'argent, de quantité de soie, de cire et de rafraîchissements. Il arriva le soir au camp; il y trouva plusieurs seigneurs de Mingrélie, qui, comme lui, s'étaient venus rendre, de peur d'être assiégés et de voir le saccagement, tant de leurs châteaux que de leurs terres. Le lieutenant du pacha lui dit que l'ordre que son maître avait reçu du Grand Seigneur portait de détruire tous les lieux forts de Mingrélie; mais que toutefois il voulait bien conserver ceux des seigneurs qui se montreraient obéissants; que le Grand Seigneur ôtait la principauté à Levan, qui était à Ruchs, et la donnait au jeune prince qui avait été élevé à Acalziké; qu'il fallait qu'il lui fît serment de fidélité; qu'il donnât un de ses enfants pour otage de sa foi et fit un présent au pacha. Le présent que Sabatar convint de faire fut de dix jeunes esclaves d'un et d'autre sexe, et de trois cents écus, ou en argent ou en soie.
Le 1er octobre, Sabatar revint, amenant une sauvegarde du Turc pour son château et pour toutes ses terres. Il fut sur pied toute la nuit, à amasser le présent qu'il devait porter. Il fit savoir à tous ceux qui s'étaient réfugiés en sa forteresse que les Turcs y avaient donné sauvegarde, moyennant vingt-cinq esclaves et huit cents écus; il leva cela sur tous les gens qui s'y étaient retirés. De chaque famille où il y avait quatre enfants, il en prenait un; c'était le plus pitoyable spectacle du monde, de voir arracher les pauvres enfants des bras de leurs mères, les lier deux à deux et les mener au Turc. Je fus taxé à vingt écus.
Sabatar ne porta de tout cela au lieutenant du pacha que ce qui avait été accordé entre eux; il s'appropria le reste. Ses femmes, ses enfants et tout le château jetèrent bien des cris, lorsqu'ils le virent partir et emmener son plus jeune fils. Les enfants que l'on donne en otage au Turc ne sont pas moins ses esclaves; ils ne sortent jamais de ses mains; on les envoie d'ordinaire à Constantinople grossir la multitude des jeunes garçons bien faits, qu'on élève dans le sérail. Le lieutenant du pacha reçut le présent et l'otage, et retint Sabatar avec lui. Il somma trois fois le dadian de se rendre; ce prince n'en fit rien. Sa forteresse était bien gardée par des Soüanes, que son vizir y avait envoyés, et qui en étaient plus maîtres que lui-même. Le vizir lui mandait tous les jours de tenir bon, et qu'il était prêt à aller fondre sur l'ennemi. Enfin les Turcs, après avoir demeuré quatre jours devant Ruchs, et après avoir fait plus de deux mille esclaves et beaucoup de butin, se retirèrent. Ils n'avaient point d'artillerie: c'est ce qui les empêcha d'attaquer la place. Ils emmenèrent tous les seigneurs de Mingrélie qui étaient venus se rendre et qui avaient prêté serment au nouveau prince. Le catholicos était de ceux qui avaient prêté serment; le pacha manda qu'on le fit vizir du nouveau prince, et qu'on l'envoyât en son nom au prince des Abcas demander en mariage la princesse sa fille.
On croyait que la venue du Turc en Mingrélie rétablirait l'ordre et ramènerait la paix, en faisant mettre bas les armes. Cela n'arriva point; ils vinrent, ils pillèrent et ils mirent le pays en plus de troubles qu'il n'était auparavant: car ils le divisèrent en deux partis, dont l'un s'était engagé par serment et par otages à un nouveau prince, et l'autre demeurait attaché à l'obéissance de l'ancien. Cette partialité mettait à chacun les armes à la main. Voyant les choses en ce misérable état, si éloignées d'accommodement, je pris la résolution de passer en Géorgie, de quelque manière et à quelque risque que ce pût être. J'en courais tant tous les jours en Mingrélie, que je ne doutais point que je n'en fusse bientôt accablé. Levan menaçait d'engloutir les châteaux, les biens et les terres des seigneurs qui avaient été rendre obéissance aux Turcs. Sabatar était encore avec eux; ses fils, qui commandaient dans son château, étaient les plus grands assassins du monde et des fripons achevés. Je périssais tous les jours d'angoisse et de disette. C'était une affaire que d'acheter une poignée de grain et une livre de viande; j'essuyais dans mon four toutes les injures du temps, comme en rase campagne. Le désespoir de mes valets m'accablait; enfin, je me sentais mourir. Cela me porta à tout hasarder pour me tirer de Mingrélie, tandis que j'avais encore assez de force pour le faire. Je fis chercher partout des guides; je promis, je conjurai, je donnai, rien ne me servit; personne ne me voulut conduire. Des armées occupaient, disait-on, tous les passages d'Imirette, pays entre la Mingrélie et la Géorgie, par où il fallait de nécessité passer; que c'était être fou que de s'y présenter, et qu'il était assuré qu'on y serait fait esclave. Voilà toutes les réponses qu'on me donnait. Je proposai de faire le tour, ou par le mont Caucase, ou par le bord de la mer; aucun ne me voulait conduire.
C'est une chose incroyable combien les Mingréliens ont peur de mourir ou de se perdre; il n'y a point de récompense qui les puisse porter à courir un danger connu, quelque petit qu'il soit. Enfin, je fus réduit à prendre la voie de la mer et de la Turquie, c'est-à-dire à faire un tour de soixante-dix lieues. Je vins à Anarghie, village et petit port dont j'ai parlé. J'y trouvai une felouque de Turcs, je la frétai pour Gonié. Dès que j'eus donné les arrhes, je retournai à la maison des théatins et au château de Sabatar pour me préparer au voyage.
Le 10 novembre, assez matin, je partis de ce château, étant convenu avec mon camarade des voies que je tiendrais pour le tirer de Mingrélie, s'il plaisait à Dieu de me donner un heureux voyage. J'emportai avec moi cent mille livres en pierreries et huit cents pistoles en or, avec le peu de hardes qui m'étaient restées. Les pierreries étaient enfermées dans une selle faite exprès pour cacher des bijoux, et dans un oreiller. Je pris un valet pour m'accompagner, celui-là même que j'avais racheté de l'esclavage. C'était un fripon caché, un traître dont la méchanceté ne m'était pas bien connue. On ne me conseillait pas de l'emmener, crainte d'avanie et de quelque méchant tour qu'il avait tout l'air de me jouer. Je n'étais pas moi-même bien résolu à m'en charger; mais la fortune voulait que je le prisse, et je ne pus l'empêcher. Les raisons qui me portèrent à l'emmener plutôt qu'un autre, c'est qu'il souffrait son mal en désespéré et en furieux, et que je craignais que le désespoir et l'ivrognerie, à quoi il était sujet, ne nous fît découvrir en Mingrélie. Le P. Zampi, préfet des théatins, m'accompagna, comme il avait toujours fait. Le frère laïque me voulut conduire à Anarghie. Nous marchâmes à pied, le préfet et moi, parce qu'on ne put trouver qu'un cheval de louage, quelque argent qu'on offrît pour en avoir, sur lequel je mis mes hardes et mon valet. Le frère laïque était à cheval; il pleuvait à verse depuis deux jours; le frère pensa se noyer à une lieue du château, dans un fossé large et débordé, où son cheval tomba, et dont nous le retirâmes à grand'peine et à demi mort. Je ne dirai point les fatigues que j'eus ce jour-là et les suivants; je fus obligé d'aller en divers lieux à pied, en une saison de pluie, dans des bois pleins d'eau et de fange, où j'en avais d'ordinaire par-dessus les genoux; je dirai seulement qu'on ne peut au monde avoir plus de peines que j'en eus. J'étais épuisé, en vérité; il ne me restait que le courage et la résolution de tout faire et de tout souffrir pour sauver le bien qu'on m'avait confié. Le soir, nous arrivâmes à Anarghie, percés de pluie jusqu'aux entrailles. Anarghie est à six lieues du château de Sabatar.
Le 12, je devais m'embarquer; mais j'en fus empêché par une nouvelle qu'on eut que des barques de Circassiens et d'Abcas croisaient sur les côtes de Mingrélie. Cela était vrai; elles avaient enlevé des barques du pays, et une, entre autres, où j'avais intérêt. L'indicible ennui que ces retardements me causaient ne venait pas tant de ce qu'ils me tenaient en des dangers et en des maux continuels, que de ce qu'ils semblaient me menacer de n'en sortir jamais.
Le 19, on vint donner avis au P. Zampi que le jour précédent, de nuit, on avait enfoncé la porte de son église, pris ce qui y était, ouvert le sépulcre qui était dedans et emporté tout ce qu'un père théatin, demeuré au logis pour le garder, comme on a dit, avait enfermé dans ce tombeau; qu'on avait fouillé partout, et qu'il ne restait rien d'entier que la muraille. On peut croire l'épouvante que je pris à cette nouvelle, ayant laissé plus de sept mille pistoles enterrées en cette église. Je dépêchai aussitôt à mon camarade. On ne le trouva point au château; il était déjà allé à la maison des théatins pour savoir quelle part nous devions prendre à la mauvaise aventure, laquelle il avait apprise aussitôt que moi. Il m'écrivit que, grâce à Dieu, l'on n'avait point touché à notre argent, et qu'il l'avait trouvé au même état où nous l'avions mis en terre. Cette nouvelle me releva merveilleusement le courage, je la regardai comme une nouvelle marque de l'assistance dont le Seigneur me favorisait, et j'allai encourager les Turcs, qui m'avaient loué leur felouque, à partir incessamment.
Le 27, je partis d'Anarghie. Ma felouque était grande. Il y avait près de vingt personnes, la moitié esclaves et le reste Turcs. Je n'y avais laissé embarquer tant de gens qu'afin de me pouvoir défendre des corsaires qui couraient la côte. Après une heure de navigation, nous arrivâmes à la mer. Le Langur (_Engouri_), que nous descendîmes, est rapide. On le descend très-vite; mais il faut l'avoir bien pratiqué, quand on descend sur ce fleuve avec des barques chargées, parce qu'il y a quantité de bas-fonds où elles s'ensablent. Je demeurai tout le jour sur le bord de la mer: le patron de la chaloupe m'en pria; il attendait encore deux esclaves qui devaient arriver sur le soir.....
VII
L'évêque Lanatelle, amoureux de la reine de Mingrélie, princesse d'une incomparable beauté, et aimé d'elle, quoique le roi son mari eût été aveuglé et exilé par les complices de l'évêque, vivait avec elle, est l'homme principal de ces machinations, Chardin le visite, et le raconte; il n'y a pas de roman en Europe comparable à ce récit. Les Turcs s'y mêlent par le pacha d'Acalziké, qui intervient et change par ses forces les dynasties et les bornes de ces royaumes. Voici un exemple de ces aventures:
Le fils de la reine d'Imirette vivait retiré, sous la protection du pacha turc, mais ce jeune homme se souvenait de la beauté merveilleuse de la princesse caucasienne, fille de la reine, qu'il avait vue dans son enfance.
Dès que Rustan-Kan fut mort, la princesse Marie, sa femme, apprit que, sur des relations trop avantageuses de sa beauté qu'on avait faites au roi de Perse, Sa Majesté avait commandé qu'on la lui envoyât. On lui conseillait de s'enfuir en Mingrélie ou de se cacher. Elle prit une voie contraire: car, étant bien assurée qu'il n'y avait point de lieu dans l'empire de Perse où le roi ne la découvrît, elle alla s'enfermer trois jours durant dans la forteresse de Tiflis: ce qui était proprement se livrer à la merci de celui qui la voulait avoir; elle se fit voir tout ce temps-là aux femmes du commandant; et, l'ayant mandé ensuite à son appartement, elle lui fit dire que, sur la foi de ses femmes qui l'avaient vue, il pouvait écrire au roi qu'elle n'était pas d'une beauté à se faire désirer; qu'elle était âgée, et même un peu contrefaite; qu'elle conjurait Sa Majesté de lui laisser achever ses jours dans son pays. En même temps, elle envoya au roi un présent de beaucoup d'or et d'argent, et de quatre jeunes demoiselles d'une extraordinaire beauté. Dès que le présent fut envoyé, cette princesse ne voulut plus voir personne; elle se jeta dans la dévotion, faisant de grandes aumônes aux pauvres, afin qu'ils priassent Dieu pour elle. Au bout de trois mois, il vint un ordre du roi, à Chanavas-Kan, de l'épouser. Ce prince reçut l'ordre avec joie, parce que Marie est fort riche; et il l'épousa, quoiqu'il eût déjà une autre femme. Il a toujours une extrême considération pour elle, à cause de ses grands biens. Son premier mari, prince de Guriel, vit encore, mais il est fort vieux et fort cassé. Il est en Géorgie. La princesse lui a donné une de ses demoiselles pour le consoler de l'avoir perdue, et le fait entretenir, à la vérité assez misérablement; elle témoigne pourtant d'avoir encore de la tendresse pour lui; car il y a quelques années qu'étant sur les frontières d'Imirette, elle le manda, et le retint huit jours. Chanavas-Kan en témoignant de la jalousie, la princesse se mit à l'en railler: elle lui dit qu'il avait bonne grâce d'être jaloux d'un pauvre vieillard, aveugle, dénué, misérable et tout aussi impuissant qu'il l'était lui-même.
La plupart des seigneurs géorgiens sont extérieurement dans la religion mahométane. Les uns ont embrassé cette créance pour obtenir des emplois à la cour, et des pensions de l'État; les autres, pour avoir l'honneur de marier leurs filles au roi, ou seulement de les faire entrer au service de ses femmes. Il y a de cette lâche noblesse qui mène elle-même ses plus belles filles au roi. La récompense qu'on leur donne est une pension ou un emploi. La religion mahométane est toujours préalablement embrassée. La pension est selon la qualité des personnes, mais, d'ordinaire, ce n'est pas plus de deux mille écus. Il venait d'arriver à ce sujet, lorsque j'étais à Tiflis, une aventure fort pitoyable. Un seigneur géorgien avait fait savoir au roi qu'il avait une nièce d'une extraordinaire beauté. Sa Majesté commanda aussitôt qu'on la lui amenât. Ce méchant homme se chargea lui-même d'intimer l'ordre et de l'exécuter. Il vint chez sa soeur, qui était veuve, et lui dit que le roi de Perse voulait épouser sa fille, et qu'il fallait qu'elle la disposât à cela. La mère ayant fait savoir cette violence à sa pauvre demoiselle, elle pensa se désespérer; elle aimait un jeune seigneur qui demeurait en son voisinage, et en était extrêmement aimée. La mère le savait bien; elles prirent résolution de lui faire part de leur malheur. On le lui envoya dire par un domestique. Le cavalier arriva à minuit; il trouva la mère et la fille enfermées, qui déploraient à larmes communes et avec une vive douleur la dureté de leur sort. Il se jeta à leurs pieds, et leur dit que pour lui il ne craignait rien tant que de perdre sa maîtresse, et que tout le courroux du roi de Perse ne lui était rien au prix de cet accablement; qu'au reste, il n'y avait qu'une voie de se tirer d'affaire, qui était de se marier ensemble à l'heure même, et que le lendemain on déclarerait au perfide parent que la dame qu'on demandait n'était plus fille. Le parti fut accepté; et, la mère s'étant retirée, l'amant essuya les yeux de sa maîtresse et fit le mariage en un instant. L'oncle découvrit l'intrigue. On la fit savoir au roi. Sa Majesté en fut courroucée et donna des ordres exprès d'envoyer à la cour la mère, la fille et le mari. Ces personnes s'étaient cachées; elles fuirent çà et là durant quelques mois. Enfin, voyant qu'on les serrait de près et qu'elles ne pouvaient plus échapper, elles se sauvèrent à Acalziké, dont le pacha les prit sous sa protection.
La crainte qu'on a en Géorgie de semblables accidents oblige ceux qui ont de belles filles à les marier le plus tôt qu'ils peuvent, et en leur enfance même. Les pauvres gens surtout marient les leurs de bonne heure, et quelquefois dès le berceau. C'est afin que les seigneurs dont ils sont sujets ne les enlèvent pas pour les vendre, ou pour en faire des concubines. Il est certain qu'ils ont grande retenue pour les personnes mariées, encore que ce ne soit que des enfants, et qu'ils ne se portent pas aisément à les arracher de leurs maisons.
Sistan-Darejan était demeurée prisonnière à Acalziké. Les pachas l'y traitaient avec beaucoup de respect. Archyle avait toujours pensé à elle, depuis qu'il l'avait perdue de vue. Son père opéra tant, par ses présents et par ses intrigues auprès du pacha, qu'il la relâcha l'an 1660. Elle fut amenée en triomphe à Tiflis. Archyle l'épousa aussitôt, et acquit, par ce mariage, le droit au royaume de Caket, dont il était déjà vice-roi de fait; car cette princesse est fille de Taimuras-Kan et soeur d'Heracle, le seul fils que ce prince infortuné a laissé capable de lui succéder, tous les autres ayant été rendus aveugles. Cet Heracle s'est retiré en Moscovie, avec sa mère. On dit que le grand-duc leur entretient un train sortable à leur qualité.
Il y a une autre aventure de cet Archyle, vice-roi de Caket, digne de curiosité. Il avait été fiancé durant sa jeunesse à une fille des premières maisons de Géorgie. La demoiselle s'attendait fort d'être sa femme, étant une chose inouïe en ce pays-là de rompre un contrat de mariage. Lorsqu'elle sut qu'il épousait Sistan-Darejan, elle lui envoya demander satisfaction du _meurtre qu'il commettait sur son honneur_: c'est ainsi qu'on appelle en Géorgie l'affront qu'on fait à une accordée, de la laisser pour se marier à une autre. Elle prétendit en tirer raison par la justice; mais cette voie n'ayant pu réussir, à cause de l'autorité et du rang de sa partie, elle vint, à la tête de quatre cents hommes, présenter le combat à son infidèle. Il le refusa, et lui fit dire qu'il ne se voulait point battre contre une fille; qu'au reste, elle ne fît pas de bruit davantage, autrement qu'il publierait les faveurs que Sizi (c'est un jeune seigneur de la cour) s'était vanté d'avoir reçues d'elle. La demoiselle, outrée davantage qu'on ajoutât au mépris la calomnie, tourna ses ressentiments contre Sizi; elle l'appela en duel, et n'ayant pu l'y attirer, elle lui dressa une embuscade, où elle le mit en fuite, le poursuivit et lui tua plus de vingt hommes. Elle avait un frère, il prit sa querelle contre Sizi. Le prince et toute la cour firent mille efforts pour les ajuster; mais cela ne s'étant pu faire, on leur permit de vider leur différend par les armes. C'est une coutume en Géorgie que, quand la justice ne saurait éclaircir une querelle entre des gentilshommes, ni l'ajuster, on leur permet de se battre en champ clos. Les adversaires se confessent et communient, et, ainsi préparés à la mort, ils entrent dans la lice. On appelle cela: _aller au tribunal de Dieu_, et les Géorgiens soutiennent que cette voie de remettre directement à Dieu la punition d'un crime est très-bonne et très-équitable, quand la justice humaine ne peut connaître si l'accusé est coupable, ou si l'accusateur le charge faussement, Sizi et sa partie arrivés au rendez-vous, une troupe de soldats les séparèrent comme ils mettaient les armes à la main; et la demoiselle étant morte peu après de honte et de douleur, l'autorité du prince obligea son frère à s'ajuster avec Archyle et avec Sizi.
Chardin, au sortir de Tiflis, traverse L'Arménie en longeant le pied de l'Ararat et arrive en Perse. Com est la première ville sainte qu'il y rencontre, il en décrit ainsi les merveilles: