Cours familier de Littérature - Volume 24

Part 17

Chapter 173,632 wordsPublic domain

Les voyages sont, après l'histoire ou les mémoires, la plus intéressante partie de la littérature, parce qu'ils sont la littérature en entier. S'ils sont en outre bien écrits, ils réunissent tout ce qui charme l'homme. Ils participent de la science, de la curiosité, de l'histoire, des mémoires et enfin de l'intérêt qui s'attache à la vie privée du voyageur. C'est l'homme tout entier. Si l'on y ajoute la géographie et la description pittoresque de l'univers, c'est le monde peint par lui-même. J'avoue, pour moi, qu'un grand voyageur, parcourant le globe et rapportant à son pays, dans un style clair et précis, sans exagération comme sans déclamation, les spectacles dont il a été témoin, les moeurs dont il a compris la portée, les aventures dont il a été l'acteur, est le plus dramatique des hommes. Il n'y aurait de plus intéressant que lui que les héros; mais les héros écrivent peu ou ils n'écrivent qu'avec du sang humain, et, de plus, ils mentent ou font mentir beaucoup pour eux; on ne peut donc s'y fier. Demandez à César la vérité sur les massacres qui suivirent la bataille de Munda, demandez à Alexandre les causes du meurtre de Parménion, demandez à Napoléon le secret de l'empoisonnement des pestiférés de Jaffa, de l'intrigue de Bayonne et des guerres d'Espagne; ils ne vous répondront pas: les voyageurs sont des témoins, les héros sont complices.

II

De tous les voyageurs français, le plus intéressant par le temps où il écrit, par les pays qu'il visite, par les récits de moeurs qu'il rapporte, c'est le chevalier Chardin. Son voyage de huit volumes en Perse, au temps de Louis XIV, vous jette en plein Orient; il vous fait visiter tout un monde nouveau et merveilleux que vous ne connaissiez pas avant lui. La Perse, depuis le golfe Persique jusqu'au Pont-Euxin et à la Turquie, est le pays intermédiaire entre l'Europe et la terre des croisades. Les Persans sont les Italiens de l'Orient. L'Arioste seul pourrait décrire leur poétique histoire. C'est le peuple des merveilles, des poëtes, des héros, de la magnificence, des amours, des fêtes, de la philosophie, des fables. Un Européen, qui, dans ce temps-là, tombait d'Erzeroum à Tauris, à Comon, à Ispahan, en passant par les ruines de Persépolis, croyait voyager à travers l'espace inconnu sur l'aile des miracles.

III

Ce peuple compte, comme la France, environ quarante millions d'habitants; originairement, il a été formé par la race des Tartares civilisés, des mahométans sous les califes. Son génie belliqueux et religieux vient de là; il a été depuis et constamment recruté par les grandes et belles races caucasiennes des Géorgiens, des Abases, qui vivent sur les racines de ces montagnes, tantôt soumis et tributaires des Persans sur les bords de la mer Caspienne, et envoyant leurs plus belles femmes au harem d'Ispahan pour régénérer leurs générations. Deux cents ans de ce mélange du sang caucasien avec le sang tartare ont créé la plus belle et la plus élégante nation qui soit sur le globe.

IV

Le sang des Persans est naturellement grossier, dit Chardin, cela se voit aux Guèbres qui sont le reste des anciens Perses.

Ils sont laids, mal faits, pesants, ayant la peau rude et le teint coloré. Cela se voit aussi dans les provinces les plus proches de l'Inde, où les habitants ne sont guère moins mal faits que les Guèbres, parce qu'ils ne s'allient qu'entre eux; mais dans le reste du royaume, le sang persan est présentement devenu fort beau, par le mélange du sang géorgien et circassien, qui est assurément le peuple du monde où la nature forme les plus belles personnes, et un peuple brave et vaillant, de même que vif, galant et amoureux. Il n'y a presque aucun homme de qualité en Perse qui ne soit né d'une mère géorgienne ou circassienne, à compter depuis le roi, qui d'ordinaire est Géorgien ou Circassien, du côté féminin; et comme il y a plus de cent ans que ce mélange a commencé de se faire, le sexe féminin s'est embelli comme l'autre, et les Persanes sont devenues fort belles et fort bien faites, quoique ce ne soit pas au point des Géorgiennes. Pour les hommes, ils sont communément hauts, droits, vermeils, vigoureux, de bon air et de belle apparence. La bonne température de leur climat et la sobriété dans laquelle on les élève ne contribuent pas peu à leur beauté corporelle. Sans le mélange dont je viens de parler, les gens de qualité de Perse seraient les plus laids hommes du monde; car ils sont originaires de ces pays, entre la mer Caspienne et la Chine, qu'on appelle la Tartarie, dont les habitants, qui sont les plus laids hommes de l'Asie, sont petits et gros, ont les yeux et le nez à la chinoise, les visages plats et larges, et le teint mêlé de jaune et de noir fort désagréable.

Pour l'esprit, les Persans l'ont aussi beau et aussi excellent que le corps. Leur imagination est vive, prompte et fertile. Leur mémoire est aisée et féconde. Ils ont beaucoup de dispositions aux sciences, aux arts libéraux et aux arts mécaniques. Ils en ont aussi beaucoup pour les armes. Ils aiment la gloire ou la vanité, qui en est la fausse image. Leur naturel est pliant et souple, leur esprit facile et intrigant. Ils sont galants, gentils, polis, bien élevés[5]. Leur pente est grande et naturelle à la volupté, au luxe, à la dépense, à la prodigalité, et c'est ce qui fait qu'ils n'entendent ni l'économie, ni le commerce; en un mot, ils apportent au monde des talents naturels aussi bons qu'aucun autre peuple; mais il n'y en a guère qui pervertissent ces talents autant qu'ils le font.

[Note 5: «Les Persans, dit M. Will. Franklin, si on les juge d'après leur conduite extérieure, sont sans contredit les Parisiens de l'Asie. Des manières grossières et insolentes envers les étrangers et les chrétiens caractérisent les Turcs; celles des Persans, au contraire, honoreraient toute nation civilisée, etc.» _Voyage du Bengale en Perse_, t. II, p. 29 de ma traduction. Je regrette de ne pouvoir transcrire ici le portrait des Persans, tracé par ce voyageur et par M. Scott Waring, p. 101 et suiv. de son _Tour to Sheeraz_; ce serait un curieux supplément au texte de Chardin, mais qui excéderait les bornes d'une simple note. (L-s.)]

Ils sont fort philosophes sur les biens et les maux de la vie, sur l'espérance et sur la crainte de l'avenir; peu entachés d'avarice, ne désirant d'acquérir que pour dépenser. Ils aiment à jouir du présent, et ils ne se refusent rien qu'ils puissent se donner, n'ayant nulle inquiétude de l'avenir, dont ils se reposent sur la Providence et sur leur destinée. Ils croient fortement qu'elle est certaine et inaltérable, et ils se conduisent là-dessus de bonne foi. Aussi, quand il leur arrive quelque disgrâce, ils n'en sont point accablés, comme la plupart des autres hommes. Ils disent tranquillement: _Mek toub est_. Cela est écrit[6], pour dire: il était ordonné que cela arrivât.

[Note 6: Les Arabes disent: _Hadhâ mektsûb_, Cela est écrit. Tous les musulmans croient que les moindres circonstances de la vie de chaque homme sont écrites de toute éternité dans un livre déposé au ciel, où, suivant le texte même d'Al-Bédaouy, célèbre commentateur, «elles sont décrétées et écrites sur une table conservée avant leur existence.» Il est inutile d'accumuler les citations pour prouver que les musulmans nient toute espèce de libre arbitre; leur fatalisme absolu et sans bornes est connu de tous ceux qui connaissent l'existence de la religion musulmane. Les principaux passages du Coran et des commentateurs de ce livre, relativement à cette désolante et impolitique doctrine, ont été soigneusement recueillis dans une dissertation historico-critique, intitulée: _De fato Muha Medana_, Lipsiæ, 1759, in-4º de 40 pages (L-s.)]

C'était l'opinion de bien des gens en Europe, il y a vingt à vingt-cinq ans, et des personnes des plus considérables et des plus habiles, que les Persans embrasseraient la belle occasion de toutes ces grandes défaites des Turcs pour recouvrer Babylone (_Baghdâd_) sur le Turc, et qu'ils lui feraient la guerre, le voyant dans un si grand désordre, battu partout et toujours, et perdant de si grands pays. Mais j'ai toujours dit, au contraire, qu'assurément ils ne s'en remueraient pas davantage. C'est que les Persans veulent par-dessus tout vivre et jouir. L'humeur guerrière les a quittés. Ils sont uniquement pour la volupté, qu'ils ne croient pas qu'on trouve dans le grand mouvement, et dans les entreprises douteuses et pénibles.

Ces gens-là sont les plus grands dépensiers du monde, et qui songent le moins au lendemain, comme je viens de le dire. Ils ne sauraient garder de l'argent, et quelque fortune qui leur arrive, ils dépensent tout en très-peu de temps. Que le roi donne, par exemple, cinquante ou cent mille livres à quelqu'un, ou que quelque somme aussi bonne lui vienne d'autre part, il l'emploie en moins de quinze jours. Il achète des esclaves de l'un et de l'autre sexe; il loue de belles femmes; il fait un bel équipage; il se meuble ou s'habille somptueusement, et consomme le tout si vite, sans aucun égard à la suite, ou combien cela durera, que, s'il ne vient pas de nouveaux secours, en deux ou trois mois, l'on voit sûrement qu'au bout de ce court terme notre cavalier se remettra à revendre tout ce bien pièce à pièce, commençant par se défaire de ses chevaux, renvoyant après ses domestiques les moins nécessaires, puis ses concubines et ses esclaves, et enfin vendant jusqu'à ses habits. J'ai vu mille exemples de cette conduite, et un qui est étonnant, entre les autres, en la personne d'un eunuque, qui avait été longtemps _mehter_ ou _grand chambellan_[7], et durant deux ans le favori reconnu et tout-puissant, disposant et commandant, comme s'il eût été le roi de Perse, et qui par conséquent pouvait amasser des trésors immenses. Cet eunuque fut disgracié, sans néanmoins qu'on touchât à ses biens en aucune façon. Mais deux mois se furent à peine écoulés depuis sa disgrâce, qu'il se trouva réduit à emprunter sur gages, son crédit étant déjà fini et son argent. Ce n'est pas qu'il n'eût acquis une infinité de biens, mais c'est qu'il les avait dissipés à mesure qu'il les acquérait.

[Note 7: Ce mot est le comparatif de _meh_, grand, et répond au mot _majordome_; cette charge est la même que celle de grand chambellan; il porte la bourse, l'anneau, la montre, etc., du roi, et ne le quitte jamais, pas même dans le harem, au milieu des femmes. Les fonctions de cet officier exigent donc qu'il ait cessé d'être homme. C'est ordinairement un eunuque blanc qui les remplit, et qui partage conséquemment l'espèce de culte que les flatteurs et les ambitieux rendent à son maître. Voyez Kaempfer, _Amoenitates exoticæ_, p. 81 et 82. (L-s.)]

Ce qu'il y a de plus louable dans les moeurs des Persans, c'est leur humanité envers les étrangers, l'accueil qu'ils leur font et la protection qu'ils leur donnent; leur hospitalité envers tout le monde, et leur tolérance pour les religions qu'ils croient fausses, et qu'ils tiennent même pour abominables. Si vous en exceptez les ecclésiastiques du pays, qui sont, comme partout ailleurs et peut-être encore plus qu'ailleurs, pleins de haine et de fureur contre les gens qui ne professent pas leurs sentiments, vous trouverez les Persans fort humains et fort justes sur la religion, jusque-là qu'ils permettent aux gens qui ont embrassé la leur de la quitter et de reprendre celle qu'ils professaient auparavant; de quoi le _cèdre_ ou pontife leur donne un acte authentique pour leur sûreté, dans lequel ces sortes de convertis sont appelés _molhoud_[8], c'est-à-dire _apostat_, mot qui parmi eux est la plus grande injure. Ils croient que les prières de tous les hommes sont bonnes et efficaces; et ils acceptent, et même ils recherchent dans leurs maladies et en d'autres besoins, la dévotion des gens de différentes religions, chose que j'ai vu pratiquer mille fois. Je n'attribue pas cela au principe de leur religion, quoiqu'elle permette toute sorte de culte religieux, mais je l'attribue aux moeurs douces de ce peuple, qui sont naturellement opposées à la contestation et à la cruauté.

[Note 8: _Repoussé_, _chassé_ par mépris, telle est la signification littérale du mot arabe employé par les Persans pour désigner un apostat. (L-s.)]

Les Persans étant aussi luxurieux et aussi prodigues qu'ils le sont, on n'aura pas de peine à croire qu'ils sont aussi fort paresseux, car ce sont choses qui vont ensemble. Ils haïssent le travail, et c'est une des causes les plus ordinaires de leur pauvreté. On appelle en Perse, les paresseux et gens sans emploi, _serguerdan_, qui est le participe du verbe, qui signifie: _tourner la tête de côté et d'autre_. Leur langue a beaucoup de ces périphrases, comme, par exemple encore, pour dire: _un homme réduit à la mendicité_, ils disent: _gouch negui micoret_ (_khouchenéguy mykhoréd_), _il mange sa faim_.

Les Persans ne se battent jamais. Tout leur courroux, qui n'est pas pétulant et emporté comme dans nos pays, s'évapore en injures. Mais ce qu'il y a de fort louable, c'est que, quelque emportement qui leur arrive et parmi quelques débauchés ou gens perdus que ce soit, le nom de Dieu est toujours sacré et réservé. On ne l'entend jamais outrager. Le blasphème est non-seulement inouï, mais encore inconcevable à ce peuple-là. Ils ne peuvent pas comprendre que, parmi les Européens, on renie Dieu quand on est en colère. Mais on ne saurait les louer de même de ne prendre pas son saint nom en vain, l'ayant à toute heure à la bouche, sans sujet et sans nécessité. Leurs serments ordinaires sont: _par le nom de Dieu_, _par les esprits des prophètes_, _par les esprits ou le génie des morts_, comme les Romains faisaient _par le génie des vivants_. Les gens d'épée et les gens de cour jurent communément _par la tête sacrée du roi_, et ce serment est d'ordinaire ce qu'ils ont de plus inviolable. Les affirmations accoutumées sont: _sur ma tête_, _sur mes yeux_.

Deux habitudes contraires se rencontrent communément dans les Persans: celle de louer Dieu sans cesse, et de parler de ses perfections; et celle de proférer des malédictions et des ordures. Soit qu'on les voie chez eux, soit qu'on les rencontre dans les rues, allant à leurs affaires ou à la promenade, on leur entend toujours pousser haut quelque bénédiction et quelque invocation, comme: _ô Dieu très-grand_, _ô Dieu très-louable_, _ô Dieu miséricordieux_, _ô Père nourricier des hommes_, _ô Dieu, pardonne ou aide-moi_! Les moindres choses à quoi ils mettent la main, ils les commencent en disant: Au nom de Dieu; et jamais ils ne parlent de rien faire qu'ils n'ajoutent: S'il plaît à Dieu. Enfin, ce sont des plus pieux et des plus assidus adorateurs de la Divinité; mais, en même temps, ces mêmes bouches sont aussi des sources d'où il sort mille ordures. Les gens de toute sorte de conditions sont infectés de ce sale vice. Leurs paroles sales sont toutes prises des parties du corps que la pudeur ne veut pas qu'on nomme; et quand ils se veulent injurier, c'est en se disant des ordures de leurs femmes, quoiqu'ils ne les aient jamais ni vues ni entendu nommer, ou en leur souhaitant qu'elles commettent des infamies. Il en est de même parmi les femmes; et quand ils ont épuisé cet impur amas d'injures, ils se mettent à s'entr'appeler _athées_, _idolâtres_, _juifs_, _chrétiens_; c'est-à-dire: _Les chiens des chrétiens valent mieux que toi_! _Puisses-tu servir de victime aux chiens des Francs!_

C'est parmi les gens de toute sorte de conditions, comme je l'ai observé, qu'on entend dire de telles saletés; mais ce n'est pas aussi communément, et avec le même excès: car il faut avouer que le commun peuple en est comme infecté tout entier.

Ils parlent, ils jurent et ils déposent faux pour le moindre intérêt. Ils empruntent et ne rendent point, et s'ils peuvent tromper, ils en perdent rarement l'occasion; étant sans sincérité dans le service et dans tous autres engagements; sans bonne foi dans le commerce, où ils trompent si finement, qu'on y est toujours attrapé; avides de bien et de vaine gloire, d'estime et de réputation, qu'ils recherchent par tous moyens. Destitués comme ils sont de la véritable vertu, ils s'attachent à se revêtir de son apparence, soit pour s'imposer à eux-mêmes, soit pour mieux parvenir aux fins de leur vaine gloire, de leur ambition et de leur volupté. L'hypocrisie est le déguisement ordinaire sous lequel ils marchent. Ils se détourneraient une lieue pour éviter une souillure corporelle, comme de frotter un homme d'une autre religion en passant; d'en recevoir quelqu'un chez soi en temps de pluie, parce que la moiteur de ses habits rend impur ce qu'il touche, soit les personnes, soit les meubles. Ils marchent gravement. Ils font leurs prières et leurs purifications aux temps marqués, et dans la dévotion la plus apparente: ils tiennent les plus sages discours et les plus pieux qu'il se puisse, parlant continuellement de la gloire et de la grandeur de Dieu dans les plus excellents termes, et avec tout l'extérieur de la foi la plus ardente.

Tel est le caractère de ce peuple le plus civilisé de tout l'Orient.

V

Chardin, fils d'une famille protestante riche de Paris, et parent des plus opulents joailliers de la capitale, avait été envoyé très-jeune à Ispahan pour nouer de grandes relations de commerce avec l'Orient. Il vint pour la première fois en Perse par les Indes en 1665. Il passa agréablement son temps à la cour du roi Soleyman, fit de belles affaires pendant quelques mois de séjour à la cour du Louis XIV de la Perse, le grand roi Sha-Abbas; puis, encouragé par ces succès et provoqué par le roi de Perse, il revint à Paris chercher de nouveaux objets de commerce, et rentra en Perse; mais Sha-Abbas était mort.

Chardin avait passé cette fois par Constantinople et par la mer Noire; il débarqua ses marchandises et ses bijoux au pied du Caucase, et les achemina par la Géorgie, la Mongolie, et tous ces petits royaumes, moitié chrétiens, moitié barbares, qui bordent la Perse du côté du Pont-Euxin. Protégé par quelques missionnaires qui y vivaient, il échappa avec peine à la rapacité des brigands qui se disputaient ces provinces, arriva en Géorgie, royaume tantôt moscovite, tantôt persan, et s'arrêta à Tiflis, auprès du gouverneur envoyé là d'Ispahan pour régir ce pays tributaire de la Perse. C'est à Tiflis qu'il jeta un coup d'oeil sur l'ensemble du royaume qu'il venait de traverser avec tant de périls, et qu'il peignit les gouvernements anarchiques auxquels il échappait enfin. Cette peinture est aussi odieuse que véridique. En voici quelques traits. Ils font connaître cette civilisation soi-disant chrétienne, mais en réalité sans nom. Les femmes y jouent le principal rôle.

VI

Ces barbares tragédies arrivèrent l'an 1667. Depuis ce temps jusqu'à l'an 1672, il en est arrivé cent autres en ces mêmes pays, toutes pleines de turpitudes et d'inhumanité. Je les passe sous silence, parce que ce sont de trop horribles histoires; je dirai seulement que le traître Cotzia fut tué aussi en trahison, et que peu après ses assassins le furent aussi à la bataille de Chicaris, qui est un gros village à la vue de Scander, forteresse d'Imirette, où l'armée de ce pays et celle du prince de Mingrélie se rencontrèrent; et qu'il y a une Providence toute visible dans les histoires modernes de ces méchants peuples, en ce que Dieu y fait de rudes et brèves justices; les assassins y sont presque toujours assassinés, et avec des circonstances qui font bien connaître que c'est Dieu qui s'en mêle, et qui emploie ainsi les uns pour punir les autres.

L'an 1672, le pacha d'Acalziké, voyant que la guerre ne finissait point entre ces deux petits souverains de Mingrélie et d'Imirette, ni par ses accommodements, ni par ses remontrances, ni par ses ordres, résolut de les exterminer et de donner à d'autres leurs pays. Il avait entre ses mains le véritable et légitime héritier de Mingrélie; car, lorsque Vomeki-Dadian fut établi prince en ce pays-là, la femme d'Alexandre, fils de Levan, ayant peur que l'ambitieuse Chilaké, mère de Vomeki, ne fît mourir le fils d'Alexandre, elle s'enfuit et l'emporta avec elle. Cette princesse était soeur du prince de Guriel, qui, appréhendant aussi que cette furie de Chilaké ne lui fît la guerre s'il retirait ce petit enfant, conseilla à sa soeur de le porter au pacha d'Acalziké. Elle le fit, et ce jeune enfant a été élevé en cette ville d'Acalziké, auprès des pachas. On ne l'a point fait changer de religion. On s'est contenté de lui donner une éducation qui lui laissât une forte teinture des coutumes et des moeurs des Turcs. Le pacha d'Acalziké résolut donc de mettre ce jeune prince en Mingrélie, parce que le pays lui appartenait de droit, comme on a dit, et parce qu'on pouvait espérer qu'il le gouvernerait bien et qu'il le purgerait des habitudes abominables dont il est tout couvert. Voilà le sujet de la venue des Turcs en Mingrélie. Le prince de Guriel joignit son armée à celle du pacha. Il était ravi qu'on allât faire son neveu prince. Cette entreprise offrait mille biens à son espérance. Le pacha vint d'abord en Imirette, se rendit maître du pays et de la personne du roi Bacrat. La reine son épouse ne fut point prise; son évêque Janatelle donna quinze mille écus au pacha pour avoir la liberté de se retirer avec elle où il voudrait, et afin qu'on ne brûlât rien sur ses terres. Quand le pacha fut à Cotatis, il envoya dire au dadian (j'ai dit que c'est le titre qu'on donne au prince de Mingrélie) de lui venir rendre obéissance. Le dadian, sachant le changement de maître qu'on voulait faire en Mingrélie, refusa d'obéir, et s'enferma dans la forteresse de Ruchs. Carzia, son vizir, s'enfuit à Lexicom (_Letchkom_), qui est une principauté dans les montagnes habitées des Soüanes, et manda de là aux Abcas de venir au secours du dadian. Ils vinrent en Mingrélie; mais au lieu de secours, ils pillèrent les lieux où ils passèrent, et se retirèrent après, comme j'ai dit. Le pacha, ayant attendu vainement pendant un mois que le dadian vînt se rendre et recevoir ses ordres, envoya son armée en Mingrélie. Ce fut le bruit de la marche de cette armée qui m'obligea à fuir.