Cours familier de Littérature - Volume 24

Part 14

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M. Lainé ressemblait à Cicéron par la vertu, mais plus ferme, et par le talent de la parole, aussi élégant, mais moins abondant. C'est par Aimé Martin et par sa femme, dont j'étais devenu l'ami, que je connus et que j'aimai M. Lainé au-dessus de tous les hommes politiques que je connus dans les différentes phases de ma longue carrière publique. C'était à mes yeux le saint du royalisme moderne. Le son seul de sa voix et sa physionomie douce et ascétique ne pouvaient être exprimés que par le mot dantique ou romain: Vertu. On ne pouvait le voir sans rentrer en soi-même, ni l'entendre sans rougir de tout ce qui restait d'humain ou d'intéressé en soi; si la Restauration avait trouvé en France quelques hommes de cette nature et de ce talent, elle eût été le gouvernement de Platon. Aucune utopie de Bernardin de Saint-Pierre ou d'Aimé Martin ne pouvait égaler cette probité de vie publique. Tout gouvernement devait devenir une religion dans ses mains: aussi les sentiments qu'il nous inspirait dans notre jeunesse tenaient-ils d'une religion; nous ne pouvions, en son absence, parler de lui sans que notre physionomie prît le sérieux un peu sévère de sa figure, et son nom nous est resté comme une relique de ce beau temps représentatif.

M. Lainé se retira dans une petite propriété qu'il avait au bord de la mer, dans les _Landes_ de Bordeaux, et il y restait seul la plus grande partie de l'année, entre ses amis des siècles passés, Moïse, Platon et Cicéron. L'hiver, il revenait chez son frère, à Paris; il ne voyait que quelques hommes impartiaux et retirés des affaires depuis la révolution de 1830. Aimé Martin et sa charmante femme formaient le fond de cette société de philosophes. Une maladie de poitrine nous annonçait sa fin prochaine: il l'attendait avec cette religieuse résignation à la nature qui laissait sa bouche sourire à la mort. C'est là encore que je le vis quelque temps avant sa fin. Il lisait souvent mes vers et il récitait par coeur mes _Harmonies_ à sa belle-soeur. Il m'aimait comme un homme de même nature, je le vénérais comme un modèle d'homme public et d'homme privé; enfin il mourut. La France, depuis ce temps, eut des hommes qui lui ressemblèrent, aucun qui l'égala. Il ne fit aucun bruit en s'en allant. Sa famille, Aimé Martin, sa femme et moi nous nous aperçûmes seuls que la plus aimable vertu s'était retirée du monde. Nous ne cessâmes de le pleurer, et quant à moi je le pleurerai jusqu'à ma dernière heure, s'il est permis de pleurer la perfection qui quitte ce séjour de misères pour habiter le pays des vérités éternelles.

XII

Je m'attachai de plus en plus à Aimé Martin et à l'aimable veuve de Bernardin de Saint-Pierre, qui me rendait l'amitié que je portais à son mari. Je passais peu de jours sans la voir.

J'avais quitté, comme M. Lainé, avec douleur, mais sans colère, la diplomatie, dans laquelle j'avais passé ma jeunesse. Je ne faisais point de voeux pour la chute du gouvernement de Juillet que je ne servais plus dans aucun emploi, mais dont je ne pressais pas la chute, n'aimant pas la chute qui laisse longtemps un peuple se débattre sous les ruines. Je voyais avec dégoût ces coalitions de partis opposés, feignant de s'unir pour renverser un établissement politique quelconque, qu'ils ne pouvaient pas remplacer. Ce gouvernement ne méritait pas de regrets un jour, parce qu'il avait contribué lui-même à la démolition du régime de ses parents; puisque ce régime avait été vaincu et chassé, en se déclarant incompatible avec le régime constitutionnel modéré, il fallait laisser le roi vaincu fuir dans l'exil, mais garder son héritier innocent sous la tutelle du pays. Louis-Philippe ne le voulut pas, ce fut sa faute, rudement, mais lentement expiée par sa fuite à lui-même devant les émeutes de 1848.

C'est alors que j'entrai en scène et que, sans être républicain, je proclamai la république comme le remède héroïque à l'anarchie. Sans la république, il n'y avait plus de France alors; ce fut sa raison d'être et son excuse, si elle en avait besoin. Le reste appartient à d'autres temps et à d'autres hommes, il ne m'appartient pas d'en parler.

XIII

Peu de mois avant ces derniers événements, Aimé Martin était mort d'une lente maladie qui ne nous donnait que des inquiétudes, mais point d'alarmes. J'allai lui dire adieu sur son lit de souffrance. Il mourait dans la religion de son maître, se conformant à la loi de la nature et ne voulant d'autre médecin que la confiance en Dieu et la résignation à la volonté suprême qui appelle les êtres à la vie et qui les rappelle à son heure.

«Mon cher ami, me dit-il, je crois que je mourrai bientôt et que ma femme chérie ne tardera pas à me suivre; je crois que vous êtes destiné à avoir dans votre existence des fortunes diverses et des besoins auxquels vous ne vous attendez pas; je laisserai des biens divisés en trois paris: ce qui me vient de mon père d'abord et qui est tout à moi, ce qui vient de mademoiselle de Pelleport ensuite, dont les subsides généreux de votre famille ont soutenu et adouci l'existence; enfin, ce que j'ai gagné par les ouvrages de mon maître pendant tant d'années d'exploitation, ceci appartient tout entier à ma veuve et à ses enfants, à qui je le laisse. Virginie, femme accomplie, est mariée au général Q... et fait le bonheur de cet excellent homme. Elle n'a pas d'enfants et sa santé nous inquiète pour son existence. Son frère Paul est en Alsace, et son avenir est assuré par ces dispositions. Il me reste une modique somme que je vous demande, au nom de ma femme comme au mien, la permission de vous léguer: promettez-moi de ne pas la refuser. Nous désirons que ce qui a commencé par _Paul et Virginie_ finisse par les _Méditations poétiques_. Le génie et la poésie ont aussi une famille qu'il n'est pas permis de répudier.»

Je lui promis d'accepter et je lui dis adieu. Je ne croyais pas que cet adieu fût le dernier. Je partis et ne revis plus ni lui ni sa femme. Elle se retira, dans la forêt de Saint-Germain, chez une famille de ses amis; elle ne survécut pas longtemps à celui sans lequel elle ne voulait plus vivre. Je reçus avec la nouvelle de sa mort l'héritage qu'elle m'avait légué. Ainsi je me trouvai légataire d'une part dans le patrimoine que l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre avait transmis. Aimé Martin et sa femme étaient dignes de la confiance que ce grand écrivain avait mise en eux; j'en fis l'usage qu'ils m'avaient eux-mêmes dicté.

Voilà comment je touchai de près à la destinée de ce philosophe et de ce poëte. Que n'ai-je hérité de même d'un atome de sa sensibilité et de son talent?

XIV

En perdant Aimé Martin et sa femme, je perdis ces amis de toutes les heures qui occupent, vivants ou morts, une place considérable dans l'existence; c'étaient deux amours dans le même coeur; qui aimait l'un aimait l'autre. Je ne puis pas plus les séparer dans mon souvenir de tous les jours que _Paul_ ne put se séparer de _Virginie_, même au tombeau; que Dieu nous réunisse sous les lataniers où l'on s'aime éternellement.

XV

Voilà l'histoire vraie de Bernardin de Saint-Pierre. Il croyait en Dieu au temps où l'on n'y croyait guère. Aimé Martin, qui y croyait comme toute eau croit à sa source, rapporte ainsi le martyre d'amour-propre que Bernardin eut à subir, en 1798, pour confesser sa croyance devant ses premiers collègues de l'Institut. Voici un passage de ses manuscrits où il raconte avec une âme brisée le fanatisme d'impiété qui l'accueillit à l'Institut la première fois qu'il y prononça le nom de Dieu. Il venait de lire sa profession de foi de déisme providentiel. Les murs faillirent s'écrouler.

«Que je me trouvai à plaindre! disait-il; mon sort était d'autant plus triste, que c'était des collègues dont je devais espérer le plus de support que j'éprouvais le plus de traverses. Comme les plus accrédités d'entre eux n'avaient pas rougi de se déclarer publiquement athées, je me suis trouvé dans la nécessité de combattre leur système destructeur de toute morale et de toute société. De leur côté, ils ont toujours empêché qu'on n'insérât aucun de mes rapports dans les Mémoires de l'Institut. Le nom de Dieu, dans tout ouvrage qui concourait à ses prix, était pour eux un signe de réprobation. Enfin l'athéisme, accroissant son audace par ses succès, faisait des prosélytes jusque parmi les gens de bien, effrayés de leur ruine future, et bannissait de toutes les grandes places de l'État ceux des académiciens qui osaient croire publiquement en Dieu.»

Ici commence une des scènes les plus scandaleuses de la révolution. Que ne nous est-il permis de nous arrêter? Pourquoi sommes-nous entré dans cette fatale carrière, et ne devions-nous pas prévoir tout ce qu'il pouvait nous en coûter pour achever de la parcourir? Mais le choix du silence ne nous est pas laissé; et lors même qu'il nous serait permis d'arracher cette page de notre livre, nous ne pourrions l'effacer de notre histoire.

On était alors en 1798. Bernardin de Saint-Pierre avait été chargé, par la classe de morale, de faire un rapport sur les mémoires qui avaient concouru pour le prix. Il s'agissait de résoudre cette question: «Quelles sont les institutions les plus propres à fonder la morale d'un peuple?» Tous les concurrents l'avaient traitée dans l'esprit de leurs juges. Effrayé d'une perversité qu'il ne pouvait croire sincère, l'auteur des _Études_ voulut ramener le siècle à des idées plus justes et plus consolantes, et il termina son rapport par un de ces morceaux d'inspiration[4] où son âme répandait les douces lumières de l'Évangile. Au jour désigné, il se rend à l'Institut pour y faire approuver son travail. La plupart de ses collègues étaient assemblés autour d'un ministre qui avait à sa solde des écrivains mercenaires chargés de retrancher des poëtes latins tout ce qui concernait la Divinité, afin de les rendre classiques pour les écoles républicaines. C'est en présence de cet auditoire que Bernardin de Saint-Pierre commença la lecture de son rapport. L'analyse des mémoires fut écoutée assez tranquillement; mais, aux premières lignes de la déclaration solennelle de ses principes religieux, un cri de fureur s'éleva de toutes les parties de la salle. Les uns le persiflaient, en lui demandant où il avait vu Dieu, et quelle figure il avait; les autres s'indignaient de sa crédulité; les plus calmes lui adressaient des paroles méprisantes. Des plaisanteries on en vint aux insultes: on outrageait sa vieillesse; on le traitait d'homme faible et superstitieux; on menaçait de le chasser d'une assemblée dont il se rendait indigne, et l'on poussa la démence jusqu'à l'appeler en duel, afin de lui prouver, l'épée à la main, qu'il n'y avait pas de Dieu. Vainement, au milieu du tumulte, il cherchait à placer un mot: on refusait de l'entendre, et l'idéologue Cabanis (c'est le seul que nous nommerons), emporté par la colère, s'écria: «Je jure qu'il n'y a pas de Dieu! et je demande que son nom ne soit jamais prononcé dans cette enceinte!» Bernardin de Saint-Pierre n'en veut pas entendre davantage; il cesse de défendre son rapport, et se tournant vers ce nouvel adversaire, il lui dit froidement: «Votre maître Mirabeau eût rougi des paroles que vous venez de prononcer.» À ces mots il se retire sans attendre de réponse, et l'assemblée continue de délibérer, non s'il y a un Dieu, mais si elle permettra de prononcer son nom.

[Note 4: Voyez ce morceau curieux, t. VII des Oeuvres.]

Cependant M. de Saint-Pierre était entré dans la bibliothèque. Épouvanté d'une scène sans exemple dans l'histoire des sociétés humaines, il se persuade qu'il doit tenter un dernier effort, et se hâte d'écrire quelques pensées qui doivent porter la conviction dans l'âme de ses auditeurs. Cette espèce de mémoire fut fait d'inspiration; il n'y a que peu de mots d'effacés dans le brouillon, qui est sous nos yeux, et que l'auteur ne recopia jamais. C'est un mélange touchant de douceur et d'énergie, et un modèle de la plus haute éloquence. Il prie, il console, il cherche à ramener à lui; voilà toute sa réponse aux insultes dont on l'accable. Il ne veut pas se faire à lui-même l'injure de prouver un Dieu; il dédaigne d'en appeler au spectacle de la nature: ce spectacle ne serait pas aperçu de ses adversaires, flétris par l'aspect de la société; mais il espère les faire rougir de leur égarement, en les ramenant aux lois fugitives de cette époque. Il oppose à l'athéisme réfléchi de ses collègues l'assentiment involontaire des _représentants du peuple_, de ces hommes couverts de crimes, qui n'osèrent pas nier le Dieu vengeur qui les attendait. Il pousse enfin ce terrible argument jusqu'à invoquer ce nom que nul être ne prononce sans effroi, Robespierre, au-dessous duquel la classe de morale aspirait à descendre. Ainsi parlait le juste! et Dieu permit que ces lignes, inspirées par l'amour du genre humain, fussent au-dessus de tout ce que l'auteur de tant d'ouvrages éloquents avait écrit jusqu'alors, afin que, dans sa plus belle page, la postérité pût lire sa plus belle action.

M. de Saint-Pierre rentre alors dans la salle des séances. Ses collègues, encore assis autour de la table verte, s'étonnent de le revoir; mais il reprend sa place malgré leurs clameurs, et demande à être entendu. Heureux d'obtenir un moment de silence, il rappelle tout son courage, et dit:

«Après avoir porté votre jugement sur les mémoires qui ont concouru pour le prix de morale, vous examinerez sans doute la fin de mon rapport, qui a excité de si étranges réclamations. On vous a proposé de ne jamais prononcer le nom de Dieu à l'Institut. Je ne vous rappellerai point ce qu'on vous a dit personnellement d'injurieux à cette occasion; je ne désire ici que de rapprocher tous les esprits de leur intérêt commun; mais, en qualité de rapporteur de votre commission, de membre de votre section de morale, et de citoyen, je suis obligé de vous dire que dans un rapport public sur les institutions qui peuvent fonder la morale d'un peuple, il y va de votre devoir de manifester le principe d'où dérive toute morale privée ou publique. Je ne vous citerai point à ce sujet le consentement universel des nations, l'autorité des hommes de génie dans tous les temps, et notamment celle des législateurs. Je ne vous dirai point qu'il faut nécessairement une cause ordonnatrice et intelligente à tant de créatures organisées et intelligentes qui ne se sont rien donné. Si je voulais vous prouver l'existence de l'Auteur de la nature, je me croirais aussi insensé que si je voulais vous démontrer en plein midi l'existence du soleil. Il s'agit seulement de décider si, pour quelques ménagements particuliers, vous rejetterez de mon rapport sur la morale, dans une séance publique, l'idée d'un Être suprême rémunérateur et vengeur. Pour moi, je rougirais de voiler cette vérité, pour complaire à une faction qui flatte les puissants, en tâchant de leur persuader qu'ils n'ont point d'autres juges de leur conscience que les hommes, c'est-à-dire qu'ils n'en ont point. Je n'ai point été coupable d'une si criminelle complaisance sous le régime même de la Terreur. Robespierre, qui cherchait à couvrir le sang qu'il versait du manteau de la philosophie, sachant que je demandais à son comité la restitution d'une pension, mon unique revenu, me fit dire qu'il n'y avait point de fortune où je ne pusse prétendre, si je voulais représenter sa conduite comme le résultat d'une mesure philosophique. Je répondis à son agent que j'avais étudié les lois de la nature, mais que j'ignorais celles de la politique. Mon refus d'écrire en sa faveur pouvait être suivi de ma mort; mais j'étais résolu de perdre la tête plutôt que ma conscience: et si le pouvoir et les bienfaits de ce despote, qui voyait à ses pieds la république consternée le combler d'adulations, et qui avait entre ses mains ma fortune et ma vie, n'ont pu me faire parler pour manquer à l'humanité, il n'est aucune puissance qui pût me faire écrire pour manquer à la Divinité, qui m'a donné le courage de ne pas fléchir le genou devant un tyran.

«Si je lis donc à la tribune de l'Institut mon rapport sur les mémoires du concours, j'y serai sans doute l'interprète de vos jugements; mais je ne changerai rien à sa péroraison. C'est ma profession de foi en morale, et ce doit être la vôtre. Elle est celle du genre humain; elle est celle des hommes que vous avez honorés par des fêtes publiques: de Jean-Jacques, qu'une faction vindicative a persécuté pendant sa vie, et poursuit encore aujourd'hui, après sa mort, jusque dans ses amis. Si vous redoutez son crédit, chargez quelque autre que moi de faire un discours qui lui convienne: je ne peux dissimuler sur de si grands intérêts. Ma morale est toute d'une pièce: je ne saurais ni contrefaire l'athée à l'Institut, ni le bigot dans un village. Rendez-moi à mes propres travaux, à ma solitude, à mon bonheur, à la nature; en rejetant le travail dont vous m'avez chargé, il y va non de mon honneur, mais du vôtre. Vous devez être certains que si vous flattez cette secte insensée, elle vous subjuguera, elle vous ôtera jusqu'à la liberté de vos élections, de vos choix, de vos opinions, comme elle a déjà tenté de le faire. Elle forcera chacun de vous de professer l'erreur sur laquelle elle fonde son ambition. Mais pourquoi la craindriez-vous? La république vous donne à tous la liberté de parler: l'accorderait-elle aux uns pour nier publiquement la Divinité? et la refuserait-elle aux autres pour en faire l'aveu? Nos gouvernants ne propagent-ils pas eux-mêmes la théophilanthropie? La déclaration de l'existence d'un Être suprême n'est-elle pas inscrite sur tous les anciens monuments religieux de la France? On vous a dit qu'elle était l'ouvrage du régime de Robespierre, et qu'elle avait été abrogée avec lui. Voyez comme l'esprit de parti aveugle les hommes, et leur fait méconnaître jusqu'aux faits qui sont sous leurs yeux: non-seulement cet hommage rendu à la Divinité existe au frontispice des anciennes églises qui servent aujourd'hui à rassembler les citoyens; mais il est à la tête même de notre Constitution; il en est le début, le témoignage, la sanction sacrée, c'est sous ses auspices qu'elle est faite. «Le peuple français, y est-il dit, proclame, _en présence de l'Être suprême_, la déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen.» La classe des sciences morales et politiques rougirait-elle de terminer un rapport sur ces mêmes droits et ces mêmes devoirs, par un hommage dont l'Assemblée nationale s'est honorée à la tête de la Constitution?

«Mais j'ai honte moi-même de vous exciter à votre devoir, chers confrères, vous dont les lumières m'éclairent et dont les vertus m'animent: décidez-vous donc à l'exemple des représentants du peuple, vous qui êtes les représentants permanents des lois et des moeurs. Il y va de la vérité fondamentale de toute société humaine, du frein à imposer aux méchants qui se feraient une autorité de votre silence, et du repos des gens de bien qui en frémiraient. Vous rappellerez par vos aveux des frères égarés, mais estimables même dans leur misanthropie, au centre commun de toutes les lumières et de tous les sentiments. C'est la méchanceté des hommes qui leur fait méconnaître une Providence dans la nature: ils sont comme les enfants qui repoussent leur mère parce qu'ils ont été blessés par leurs compagnons; mais ils ne se débattent qu'entre ses bras. Votre confiance ranimera leur confiance. Déclarez donc à l'Institut que vous regardez l'existence de Dieu comme la base de toute morale; si quelques intrigants en murmurent, le genre humain vous applaudira.»

Je rends grâce au ciel, qui m'a permis de presser la main qui traça ces lignes courageuses! de contempler ces cheveux blancs, honorés des insultes de l'impiété! d'entendre enfin celui que les promesses ne purent séduire, que la pauvreté ne put corrompre, et que les menaces trouvèrent insensible!

Cependant, qui le croirait? une si éloquente réclamation ne put triompher de l'endurcissement des coeurs: le nom de Dieu ne fut pas prononcé! Condamné au silence dans le sein de l'Institut, M. de Saint-Pierre fit imprimer la fin de son rapport; elle fut distribuée à la porte de la salle des séances; mais l'auteur, conservant cette modération, marque certaine de la force, ne voulut point faire connaître les motifs de sa publication. Il lui suffisait d'apprendre à sa patrie que ses opinions ne changeaient point avec les circonstances, et qu'il était resté immuable au milieu des bouleversements du siècle. Peu de temps après, la classe de morale fut supprimée, et l'Institut put aspirer à la gloire de redevenir le premier corps littéraire de l'Europe.

XVI

Telle fut la destinée terrestre de cet homme de lettres français qui laissa dans les imaginations et dans les coeurs la trace indélébile de son talent, parce qu'il fut l'homme de lettres de la nature, et qu'il n'emprunta qu'à elle ses dessins et ses couleurs.

Montez des premiers jours de notre littérature jusqu'à nos jours d'aujourd'hui, vous trouverez une échelle tantôt progressive, tantôt descendante, de grands génies; mais tous vous laisseront des admirations ou incomplètes ou contestables, ou sèches ou forcées. Aucun ne vous laissera dans l'âme cette harmonie paisible du beau antique que les _Grecs_, ou les _Latins_, ou les _Indous_ appelaient la _beauté suprême_, parce qu'elle était à la fois vérité et volupté, et qu'elle produisait sur le lecteur un effet divin et éternel sentiment de l'âme à tout ce que l'on désire, qui la remplit sans la laisser désirer rien de plus, ivresse tranquille où les rêves mêmes sont accomplis, et où le style, où l'expression ne cherche plus rien à peindre, parce que tout est au-dessus des paroles.

Le plus grand des écrivains de notre langue, Bossuet, a la force et l'élévation, mais c'est la force écrasante du prophète plutôt que la force persuasive de la vérité: il est terrible, il n'est pas bon; on ne l'admire pas seulement, on le craint.

Fénelon est trop utopique. On sent qu'il rêve; sa ville de Salente est construite de fantasmagories qui se détruisent les unes les autres.

Pascal est trop sec et trop railleur. C'est un insensé quand il raisonne, c'est un méchant quand il argumente. D'ailleurs, que reste-t-il dans l'âme quand on l'a lu? Ou de la piété pour sa sainte démence, ou du sourire amer sur les lèvres.

Voltaire, qui a tout, n'a pas l'onction, le résumé de tout. Il n'a fait naître que le sentiment du ridicule.

Rousseau n'est pas bon, il n'est qu'éloquent. Ses déclamations charment l'esprit, mais ne touchent pas longtemps le coeur; le coeur sent vite qu'il est dupé par un sophiste de sentiment.