Cours familier de Littérature - Volume 24
Part 13
Ah! sans doute, en traçant l'apologie du christianisme dans un siècle où l'on n'applaudissait qu'aux blasphèmes de l'athéisme, il sentit toute la dignité de sa mission; aussi fut-il sublime, et c'est ainsi qu'il échappa à la condamnation que le siècle menaçait de porter contre lui. Il faut l'entendre parler de cette religion, qui «seule a connu que nos passions infinies étaient d'institution divine. Elle n'a pas, dit-il, borné, dans le coeur humain, l'amour à une femme et à des enfants, mais elle l'étend à tous les hommes; elle n'y a pas circonscrit l'ambition à la gloire d'un parti ou d'une nation, mais elle l'a dirigée vers le ciel et l'immortalité; elle a voulu que nos passions servissent d'ailes à nos vertus. Bien loin qu'elle nous lie sur la terre pour nous rendre malheureux, c'est elle qui y rompt les chaînes qui nous y tiennent captifs. Que de maux elle y a adoucis! que de larmes elle y a essuyées! que d'espérances elle a fait naître quand il n'y avait plus rien à espérer! que de repentirs ouverts au crime! que d'appuis donnés à l'innocence! Ah! lorsque ses autels s'élevèrent au milieu de nos forêts ensanglantées par les couteaux des druides, que les opprimés vinrent en foule y chercher des asiles, que des ennemis irréconciliables s'y embrassèrent en pleurant, les tyrans émus sentirent, du haut des tours, les armes tomber de leurs mains: ils n'avaient connu que l'empire de la terreur, et ils voyaient naître celui de la charité. Les amants y accoururent pour y jurer de s'aimer, et de s'aimer encore au delà du tombeau: elle ne donnait pas un jour à la haine, et elle promettait l'éternité aux amours. Ah! si cette religion ne fut faite que pour le bonheur des misérables, elle fut donc faite pour celui du genre humain!»[3]
[Note 3: Études de la nature, t. I, p. 380.]
Ne semble-t-il pas que l'âme du maître ait passé dans celle du disciple? et comment se refuserait-on à reconnaître l'influence de Fénelon dans un livre qui renferme une multitude de morceaux semblables? Aussi les philosophes ne pardonnèrent à l'auteur ni sa vertu, ni son éloquence, ni sa gloire. Ne pouvant réfuter ses principes, ils essayèrent d'en affaiblir l'effet en publiant que le clergé lui faisait une pension, voulant montrer une âme vénale où l'on voyait une âme religieuse. Il y avait bien quelque chose de vrai dans cette accusation. L'auteur aurait pu obtenir cette pension, s'il avait voulu la demander à l'assemblée générale du clergé. On le lui fit même proposer, et pour lui offrir cette honorable récompense on ne demandait que son aveu. Mais loin de le donner, cet aveu, il s'opposa aux démarches de l'archevêque d'Aix, qui jouissait alors d'une puissante influence. «Je ne veux, disait-il, ni qu'on puisse soupçonner ma plume d'être vénale, ni la mettre à la solde d'aucun corps.» Ainsi, chaque calomnie dont a tenté de flétrir ce grand écrivain nous fera découvrir une action honorable. Que les méchants n'espèrent rien de ce qui nous reste à dire! Caton, le plus sage des hommes, fut accusé quarante-quatre fois; et ces accusations n'eurent d'autre résultat que de forcer ses ennemis à reconnaître quarante-quatre fois sa vertu.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les tristes efforts de l'envie et de la sottise ne purent cependant détruire sa tranquillité. «Il me semble, disait quelquefois M. de Saint-Pierre, qu'il y ait en moi plusieurs étages où mon âme habite successivement. J'aime naturellement le fond de la vallée, je m'y repose des maux de la vie; mais, lorsqu'on vient m'y troubler, mon âme s'élève par degrés au-dessus de tout ce qui voudrait l'atteindre. Si le malheur augmente, je m'élance au sommet de la montagne, et, loin de la vue des hommes, je m'y réfugie dans un monde où je ne suis plus en leur pouvoir.»
Parmi les lettres qu'on lui adressait de toutes parts, il y en avait de si romanesques, qu'on les croirait l'oeuvre de l'imagination. Telle est surtout celle d'une demoiselle de Lausanne, qui, se laissant charmer à la lecture des _Études_, écrivit aussitôt à l'auteur pour lui proposer sa main. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que sa mère autorisait sa démarche et joignait sa prière à la sienne. Cette demoiselle était jeune, belle et riche: elle le disait naïvement; mais elle était protestante et ne voulait point épouser un catholique, ce qu'elle disait avec la même naïveté. «Je veux, écrivait-elle, avoir un mari qui n'aime que moi et qui m'aime toujours. Il faut qu'il croie en Dieu et qu'il le serve à ma manière... Je ne voudrais pas être votre femme, si ce n'était pour faire ensemble notre salut.»
Ce dernier sentiment avait quelque chose de délicat, que M. de Saint-Pierre ne manqua pas de remarquer dans sa réponse, mais sans s'expliquer sur l'objet principal. Il terminait sa lettre par ces mots: «Je pense comme vous; et, pour aimer, l'éternité ne me paraît pas trop longue. Mais avant tout, il faut se connaître et se voir dans ce monde.»
L'article de la religion n'étant pas réglé, la jeune personne recommença ses sollicitations, en chargeant une de ses amies, qui habitait Paris, de faire expliquer M. de Saint-Pierre. Celle-ci traita la difficulté légèrement, comme si rien ne lui eût paru plus naturel. «Vous avez écrit, lui dit-elle, qu'il y avait douze portes au ciel.--Cela est vrai.--Vous avez dit que les oiseaux chantaient leurs hymnes, chacun dans son langage, et que tous ces hymnes étaient agréables au Créateur: ainsi, vous vous ferez protestant, et vous épouserez mon amie.--Ah! madame, reprit Bernardin de Saint-Pierre, vous avez beau vouloir me prendre par mes propres paroles, je n'ai jamais dit qu'un rossignol dût chanter comme un merle; je ne changerai donc ni de religion ni de ramage.» La négociation en demeura là.
La _Chaumière indienne_ est un beau plaidoyer pour l'existence, la personnalité et la providence de Dieu; c'était une imitation de _Voltaire_, attaquant l'intolérance par l'onction, au lieu de l'attaquer par le ridicule, mais mettant toujours le _Dieu_ à part, même avant de purifier son temple. Cela eut un grand succès auprès de cette partie du public qui voulait croire au Dieu auteur et conservateur des choses, mais attaquait l'abus du nom divin.
IV
Cependant il avait échappé aux dangers de la révolution; le 9 thermidor et le 18 brumaire avaient tari le sang et ramené l'ordre, quand Bernardin, veuf de mademoiselle Didot et père de deux enfants, nommé membre du premier Tribunat national, comme le premier écrivain de sentiment de la France et investi d'une considération immense et d'une aisance due à son logement du Louvre, à ses opérations littéraires, à ses pensions, éprouva le désir d'assurer une seconde mère à ses enfants. Voici comment ce mariage d'un doux, beau et illustre vieillard et d'une jeune fille presque encore enfant fut conclu, et ne trompa aucune de ses espérances.
V
Il y avait alors, auprès de Paris, une maison d'éducation aristocratique et religieuse, dirigée par madame la comtesse L. G..., que les malheurs de la révolution avait contrainte à cette condition, à la fois humble et noble, de former des enfants à la science et à la vertu. Bernardin de Saint-Pierre, qui l'avait autrefois connue, fréquentait sa maison. Il y jouissait des égards que son âge et la célébrité de l'auteur de _Paul et Virginie_ lui assuraient partout. Il accompagnait souvent ce charmant troupeau d'adolescentes à la campagne, quand madame la comtesse L. G... conduisait ses élèves dans les champs. C'était lui qui, semblable à _Abélard_, dirigeait ses jeunes _Héloïses_ dans leurs lectures et dans leurs études. Un instinct plus doux l'attachait à cette maison; quoique la vieillesse qui s'approchait eût donné de la gravité à ses goûts et imprimé quelques lignes grises aux belles ondes de sa magnifique chevelure, il pouvait plaire encore à l'innocente admiration du premier âge et inspirer naïvement les sentiments qu'il rougissait de ressentir.
Parmi ces jeunes personnes, il y en avait une plus accomplie des dons célestes que toutes ses compagnes. C'était mademoiselle de Pelleport, fille de la marquise de Pelleport, d'une grande maison du midi de la France. Cette famille, tombée dans l'adversité par suite de l'émigration et de quelques désordres de jeunesse de son père, était liée avec la mienne. Ma mère fut assez heureuse pour offrir à madame de Pelleport, tante de celle qui devint madame de Saint-Pierre, des services que l'amitié lui rendait chers et auxquels une liaison d'enfance enlevait toute l'amertume des subsides.
Les hommes et les femmes de cette famille privilégiée étaient doués d'une grâce et d'une séduction, vrai génie des races; le malheur contre-balançait ce don. Celle qui inspira cette passion tardive à M. de Saint-Pierre joignait, dès l'enfance, à ces séductions de la jeunesse et de la beauté, les précoces inspirations de l'enthousiasme et de la vertu. Sa figure était inexprimable au pinceau et à la langue; il aurait fallu, pour la peindre, les yeux, les sens et comme l'âme de l'auteur de _Paul et Virginie_. Le sort, qui lui avait été si contraire jusque-là, lui réservait la plus belle des fleurs de la vie pour la respirer et l'enivrer avant de mourir.
Elle n'avait pas encore dix-huit ans, son innocence révélait dans ses yeux une tendresse qui n'était pas de l'amour, mais une sorte d'admiration enthousiaste pour l'homme qui avait porté _Virginie_ dans son coeur, cette _Virginie_ dont elle se croyait la soeur! Elle ignorait la nature du sentiment qu'elle avait pour lui; était-ce un dieu qui lui apparaissait sur la terre dans une forme qui n'avait point d'âge et dont la chevelure blonde semblait parer l'immortalité? Elle rougissait en le regardant, elle frissonnait à ses paroles; elle n'osait pas s'avouer qu'elle l'aimait; mais il lui inspirait seul un attrait sérieux qu'elle n'avait jusque-là imaginé pour aucun autre. Ce fut cet attrait involontaire qui la révéla à Bernardin. Son coeur, que l'infortune avait gardé pur, et qui était, pour ainsi dire, conservé jeune dans la glace du malheur, avait la pudeur timide de l'âge et ne s'avouait pas ce qu'il éprouvait pour cette enfant. Elle était pour lui l'ombre de _Virginie_, mais _Virginie_ n'était qu'une ombre, et mademoiselle de Pelleport était un idéal qui échauffait ses songes. Il n'osait seulement y penser, mais quand, dans les leçons attentives qu'il lui donnait, il venait à fixer ses regards sur cette taille angélique, sur cette grâce chaste des mouvements, sur ces joues rougissantes, sur ces yeux voilés par de longs cils, sur cette bouche entr'ouverte par le soupir et refermée par la crainte, et quand il entendait l'éclat de cette voix timbrée et sonore, et pourtant tremblante, qui était la principale de ses séductions involontaires, son âme lui échappait et il était prêt à tomber, pour l'adorer, aux genoux de son élève.
Ce fut dans un de ces délires que leurs âmes se rencontrèrent, et qu'ils se turent, ne pouvant plus parler, qu'ils se séparèrent sans pouvoir recouvrer la parole, et qu'ils crurent ne pouvoir plus ni parler ni se taire jamais ainsi.
VI
Le vieillard revint à Paris, s'enferma dans sa solitude et crut devoir réfléchir longtemps sur ce qui se passait en lui. Il ne pouvait se dissimuler qu'il aimait, et le silence, le frisson, la rougeur muette de mademoiselle de Pelleport lui disaient qu'il était aimé. Après quelques jours de recueillement, il prit la résolution honnête, mais sévère, de revenir à la maison de campagne de la comtesse L. G..., et de lui avouer ses sentiments pour son élève. Il lui demanda un entretien confidentiel et lui parla ainsi:
«Je suis vieux; j'ai soixante-trois ans; j'ai deux enfants dans le premier âge; et n'ai, pour toute fortune, qu'une célébrité dont je vis médiocrement. Il est vrai que mon âme est jeune et que mon imagination est malheureusement passée toute fervente dans mon coeur. Je viens vous confesser une de ses fautes et vous demander un conseil que vous seule pouvez me donner.»
Alors il lui avoua tout ce qu'il ressentait pour mademoiselle de Pelleport, en lui cachant prudemment et honnêtement ce qu'il était très-sûr d'avoir inspiré lui-même à cette jeune personne; mais il lui demanda confidentiellement s'il se trompait en la croyant sensible à sa tendresse et si elle répugnerait à son union avec un homme de son âge, dont elle soignerait les enfants comme une mère, et dont elle adoucirait les années avancées comme une chaste épouse? La comtesse n'hésita pas à lui déclarer que mademoiselle de Pelleport était l'âme la plus candide sous le plus bel extérieur qu'elle eût jamais rencontrée, et qu'elle ne doutait pas que l'honneur de se dévouer au premier écrivain de son temps ne fût apprécié par elle bien au-dessus des jeunes gens que sa famille pourrait lui offrir; elle connaissait assez la mère de cette enfant pour ne pas douter qu'une pareille proposition serait agréée, si elle était autorisée à la lui faire. La famille de Pelleport avait perdu toute sa fortune, et regarderait comme la plus belle des fortunes l'union du plus grand philosophe religieux et du plus sensible poëte du siècle.
Au premier mot qu'elle en dit à son élève, mademoiselle de Pelleport s'évanouit d'émotion; elle ne cacha point l'attachement secret que ce beau vieillard lui avait inspiré. L'amour avait remonté à sa source, et Bernardin de Saint-Pierre retrouvait _Virginie_ en elle. Il s'unit avec une généreuse imprudence, et la passion cette fois l'inspira mieux que la sagesse. Il fut le plus aimé et le plus heureux des maris. Ses enfants eurent la plus aimable des mères. Aucun nuage ne troubla les beaux jours qui durèrent autant que leur vie. Ce temps-là, la campagne d'Éragny, près de Paris, fut le théâtre de leur félicité.
VII
Bernardin de Saint-Pierre passait l'hiver à Paris, dans son logement du Louvre, non loin du vieux poëte _Ducis_, son voisin et son ami. Napoléon les honorait tous les deux, mais ils refusèrent l'un et l'autre de recevoir le titre de sénateur. Ils se défiaient de l'ambition de l'homme d'État, ils préféraient leur innocente indépendance d'hommes de lettres aux engagements sans retour avec le héros du temps. Napoléon les dédaigna, les oublia, mais ne les persécuta pas. Il avait adoré _Paul et Virginie_ dans sa jeunesse, l'auteur lui paraissait comme un dieu de l'Inde inspiré par la nature, une voix des mers et des bois. Sa figure même avait la puissance simple et douce des éléments, sa chevelure blonde et blanche tout à la fois lui faisait comprendre la jeunesse éternelle ou le phénomène de l'immortalité. Il lui donnait, par ses pensions littéraires et celles de ses frères, tout ce qui pouvait lui enlever les soucis amers de la vie.
VIII
Ce furent les jours heureux de la tardive adolescence de cet homme unique. Il vivait solitaire dans le vallon d'Éragny, entre ces deux _génies_, la mélancolie et l'amour; les personnes qui le rencontraient ne pouvaient s'empêcher de s'arrêter devant ce sage conduit, précédé et suivi par cette ravissante figure de jeune femme, jouant avec ses deux enfants dont elle paraissait la soeur aînée. Il se penchait pour cueillir des simples et les effeuillait pour leur en démontrer la structure; l'histoire naturelle expliquée par un confident de la Providence était l'échelle par laquelle il élevait ces coeurs naïfs à Dieu. Rentré à la maison, il dictait à sa femme docile, et charmée, de beaux passages de _l'Arcadie_, vaste églogue de Virgile, ou de _Fénelon_, ou des _Harmonies de la nature_, suite de ces _Études de la nature_ qui avaient commencé son nom, ce nom que _Paul et Virginie_ avait plus tard rendu populaire et impérissable.
En ce temps-là, un de ses disciples, M. _Aimé Martin_, venait quelquefois le visiter dans sa retraite et lui servait de secrétaire. Aimé Martin, qui le respectait comme un sage et qui l'admirait comme un écrivain, l'aidait à préparer les éditions de ses oeuvres, le patrimoine futur de sa femme et de ses enfants. L'habitude de vivre dans la famille lui en donnait le coeur et l'esprit. Il devint insensiblement comme un fils d'adoption de plus. La beauté de la jeune femme pénétrait dans son âme, mais il la considérait comme un objet sacré qu'il n'aurait pas permis à ses yeux de convoiter sans la profaner et sans se flétrir lui-même.
C'était un ravissant spectacle que celui de ce vieillard encore vert et beau dictant ses notes à ce disciple, de cette femme belle comme un souvenir ressuscité des bananiers de l'Île de France sur le tombeau de Virginie, prenant quelquefois la plume pour achever les peintures de son mari, et de ces charmants enfants jouant entre eux, tandis que le pieux disciple contemplait cette scène de famille et écrivait gravement les dernières inspirations dictées par le maître.
IX
Ainsi se passaient les années de ce couple accompli d'Éragny; harmonie suprême de la nature dont la vie de Bernardin de Saint-Pierre offrait l'image en la dépeignant pour les autres; dans laquelle la belle vieillesse réfléchissait et dictait, la jeunesse sérieuse écoutait et écrivait, l'amour docile admirait et vénérait, et l'enfance heureuse folâtrait, ne sachant lequel il fallait aimer comme un père, comme un frère, comme une soeur ou comme une mère sur la tombe d'une autre mère! Voilà les matinées d'Éragny.
X
Aimé Martin était un jeune homme de Lyon, fils unique d'un père qui avait combattu contre la Convention au siége de cette ville. Après l'apaisement de la Terreur, il était venu accomplir ses études à Paris. Son caractère était pur, candide et enthousiaste. Amant de la gloire de loin, comme des choses qui brûlent en éblouissant, sa figure portait le témoignage de son caractère; il était grand, fort, élancé; ses traits, pris séparément, n'étaient pas délicatement irréprochables, mais vus de distance ils étaient imposants, doux et fiers; ses membres souples, sa démarche libre et noble. Ses goûts étaient d'un chevalier né dans un château des campagnes; il avait l'instinct de l'épée; à peine celui des lettres et de la poésie l'égalait-il?
Arrivé à Paris pendant les années du Directoire, il se mêla à la jeunesse dorée qui frémissait à la vue d'un jacobin, et qui se préparait aux duels, cette gymnastique de la vengeance contre les meurtriers de ses pères. Il se fit présenter aux différentes salles d'armes les plus célèbres d'alors; il devint en peu de temps le modèle et le type de l'escrime.
On ne citait que M. de Bondy capable de lui disputer le palme de l'assaut. Sa célébrité précoce ne coûta rien à sa modération: il jouait avec l'épée et ne s'en servit jamais que pour désarmer son adversaire. C'était en même temps l'époque où les lettres, longtemps oubliées, renaissaient; on les retrouvait faciles, élégantes, épistolaires, un peu maniérées, en prose et en vers, comme elles étaient mortes. Desmoutiers, dans ses _Lettres à Émilie sur la mythologie_, avait donné l'habitude et le goût de cette poésie païenne; le jeune Aimé Martin lui donna, dans la même forme, plus de sérieux, de science et de gravité, en traitant de même un autre sujet, les phénomènes de la nature. Il eut un succès qui commença sa renommée. C'était gracieux comme son âge et poétique comme son sujet. L'abbé Delille et Bernardin de Saint-Pierre le traitèrent en enfant chéri de leur maison; il préféra à tout l'auteur des _Études de la nature_ et surtout de _Paul et Virginie_. Il se fit son disciple et s'offrit à lui comme son secrétaire.
C'était l'époque où Bernardin, à qui la mort avait enlevé sa première femme, mademoiselle Didot, choisissait la plus ravissante et la plus vertueuse de ses élèves pour se donner une compagne et pour léguer à ses enfants, après lui, une mère.
Aimé Martin la vit peu d'abord et ne lui plut que par son culte pour son mari, mais insensiblement la familiarité et l'amitié naquirent de l'habitude; il ne s'aperçut des charmes de la jeune veuve que quand il eut pleuré avec elle son maître disparu. Les deux enfants, qui l'aimaient comme un père, furent le lien qui les rapprocha quelques jours. Ils sentirent bientôt sans se le dire que les convenances leur commandaient de se séparer; mais, comme Bernardin de Saint-Pierre avait légué toutes ses oeuvres imprimées, tous ses manuscrits et toutes ses notes à mademoiselle de Pelleport, et qu'elle ne pouvait les confier qu'à celui qui en avait la clef, elle les lui remit, avec la mission de les recueillir et d'en tirer parti pour elle et pour sa famille. Tout en se séparant de Martin pour vivre seule avec sa mère, elle se réservait la possibilité de le revoir pour ses intérêts littéraires. C'est ainsi que les deux amis se quittèrent sans s'avouer leur penchant secret. Ils se revirent de temps en temps, toujours avec un intérêt plus tendre, mais le silence qu'ils s'imposaient ne faisait qu'accroître leur tendresse muette. Ce ne fut qu'au bout de deux ans qu'ils se l'avouèrent l'un à l'autre à demi-voix, et qu'Aimé Martin demanda mademoiselle de Pelleport en mariage à sa mère, et que cette mère, attentive à donner à sa fille et à ses petits-enfants le plus honnête et le plus aimé des tuteurs dans le plus fidèle des amants, consentit à leur union.
Aimé Martin avait quelque fortune et mademoiselle de Pelleport quelques pensions littéraires et quelque héritage de _Paul et Virginie_, que le travail de son nouveau mari accréditait tous les jours. Ainsi, la plus belle églogue de l'amour innocent servait à favoriser l'innocent amour de deux coeurs purs sur nos propres rivages. Tel aurait été certainement le voeu de Bernardin de Saint-Pierre en quittant la vie; ses ouvrages, enrichis de ses notes et achevés par l'amitié de son disciple, devinrent le patrimoine de sa veuve et de ses enfants. Aimé Martin les compléta, les commenta, les orna de préfaces, et de préambules curieux et intéressants, leur donna un prix qui ajouta beaucoup à leur valeur primitive. Les _Harmonies de la nature_, l'_Arcadie_, poëme animé du souffle de _Télémaque_; les _Voeux d'un solitaire_, utopie émanée de J. J. Rousseau, les huit volumes d'oeuvres diverses complétèrent sous sa plume et encadrèrent _Paul et Virginie_, et furent couronnés par un remarquable Essai sur la vie et les ouvrages du Platon de l'amour moderne.
XI
1814 ramena en France la famille de Louis XVI. M. Lainé, le courageux orateur de ce parti, qui était alors le parti de la France, adopta Aimé Martin comme un des jeunes Français à la fois philosophes et royalistes; il lui voua une affection paternelle et le fit choisir par la Chambre du temps pour secrétaire de l'assemblée. Martin connut là tous les hommes politiques du moment, mais il ne se lia d'une éternelle amitié qu'avec le grand orateur qui avait été son protecteur et son second maître.