Cours familier de Littérature - Volume 23

Part 8

Chapter 83,566 wordsPublic domain

Marche la fouldre enmyeu nuaiges noirs; Gronde, reluict, esclate, hélaz! et tombe... Dieulx! sur ce roc, le plus fraiz des manoirs: Frappe la creste où sylvestre palombe Prez son ramier rouccouloit touz les soirs: L'a veu périr; s'enfuyt... Ah! malheureuse, À peyne viz, et cuydes t'envoler! Me fend le coeur ta plaincte langoureuse; Et moinz barbare estoit de t'immoler, Que te forcier vivre ainsy douloureuse! Que quierz entour ce funeste roscher? De ta demeure encor toute fumante Ne peulx t'enfuyr, et trembles d'approscher! Vole plustost sur le seyn d'ugne amante. Qu'au pair de toy tes maulx doibvent touscher; Laz! n'est plus temps: s'allanguissent tes esles! Tien seul amy pouvoist te secourir: Sçaiz qu'il n'est plus, et sy tousjours l'appelles? Oui, m'apprenez, coulple d'oyseaulx fideles, Qu'en pareil cas ne reste qu'à mourir. Ainz toutesfois s'esclayrcissent les nues: Perce à travers les humides forests Cil dont plus vifs resplendissent les traicts, Sur les torrents, dont ces costes chesnues Jà menaçoient d'inonder nos guérests. Jaçoit encor qu'en perles crystallines, Bois argentés, s'esgouttent vos rameaulx. M'ombroyerez cueillant des avelines, Tant que, sur toictz fumantz de nos hameaulx L'ombre croyssant ne tombe des collines, Maiz est ung feu, soict où m'aille tapir, Qui, sanz pitié, jour et nuict me consume: S'avec mes sens somme vient l'assoupir, Dès mon réveil, suivy de maint souspir, Comme au dedans, chasque object le rallume Entour de moy.

CHANT D'AMOUR EN AUTOMNE

Où fuyez-vous, charmes de nos demures, Toictz verdoyants, azyles du sommeil? Troncs envieillys, où sont vos chevelures, Qui m'abritoient quand le char du soleil Rouloit bruslant sur le palaiz des heures? N'aguere, au moinz, sailloit du seyn des mers. Pour soubrier à l'amant d'Érigone, Et, se jouant parmy les pampres verds, Doroit, ainsy que les dons de Pomone, Mille nectars de leurs grappes couverts. S'encor tousjours, de sa flamme amortie, Rassérénoit nos boscages tremblants! Ainz nous layra quand les fils d'Orythie Avelleront l'hyver aux cheveulx blancs Ez fond glacé des antres de Scythie. Or, sien esclat bien soict prest à fenir, Ma veue au loing doulcement esgarée, Non sans déduit, cerne les champs brunir: Nature plaist, mesme ainsy bigarrée; Et si vieillist, saura bien rajeunir. Or dès pour nouz qu'est l'altomne advenue, Nos vains actraicts se fasnent sans retour; Fond sur nos chiefs la vieillesse chesnue; Et, francs linotz, soubz l'impiteulx altour, Nos cris foibletz se spargent dans la nue. Hé Dieu! plustost que nouz en attrister, Que n'uzons mieulx du moment qui s'escoule! Hoste joyeulx, ne pouvant y rester, Point ne me doult mon logis qui s'escroule. Contre le temps, eh! quoy donc peult toster? La terre aussy n'eust-elle sa jeunesse? Tout ce qu'à payne en obtiennent humains À force d'art, de labeur et d'adresse, De soy pondoit soubz leurs heureuses mains: Lors de soulcy n'eurent que leur tendresse; Et cependant vivoyent dix fois plus Que ne faizons!... (ce n'est trop quand on ayme.)

L'hiver la rappelle à de plus triste pensées. Sa solitude lui pèse.

Est loing de moy. Mars qui me l'a ravy Le faict errer en lointaines provinces: L'auroit Amour soubz sa chaisne asservy Pour n'espouzer que les desbatz des princes? Barbare, hélas! que ne t'ay-je suivy! Possible, alors que t'appelle tremblante, Qu'en terre estrange ez chargé de liens! Possible atout que, sur l'amaz des tiens, Entre les morts... ta despouille sanglante... Arreste! espoir me dict trop que reviens! Ah! reviens donc emprez ta bien-aymée, S'az cure encor de ses mortels ennuicts! Tant peu faut-il pour que soict alarmée! Car onc icy n'est propoz de l'armée; Et maintes fois, durant ces longues nuicts, Du sombre Arcas, quand oy bruyr les tempestes, Ou que d'Oryon tombent les froids torrents, Que toicts, battus de cent coulps différents, Semblent aller s'escroulant sur nos testes: «Où porte-t-il, me dis, ses pas errants? «Ne se pourroist que seul et sans vesture, «À travers champs, à la mercy des loups, «Cerné d'iceuls en soict fors la pasture, «Ou que, jouët d'ung sort non moins jaloux, «Comme eulx en vain quierre sa nourriture?» Entour du feu, mesme au soir, que parlons De voyagiers esgarez loing des routes, Au fond des bois, dans le creulx des vallons, Ou s'abritant soubz les obscures voultes De vieulx chastels ouvertz aux aquilons, S'oyons un cry tout-à-coup dans la plaine, Ung bruict confus, tant soict au loing cela, Soudain le sang tout se fige en ma veyne; Retiens mon souffle, et ne reprends haleine Que pour me dire: «Ô ciel! s'il estoit là!» Plus doulx pensers viegnent, en la nuict sombre, Se meslanger à mon trop court sommeil; Lors bien te voy: mais ung affreux réveil De mon bonheur chasse encor la vaine ombre. Aussy n'attends que du rare soleil Rays tremblottants esjouïssent ma cousche, Pour au dehors entonner chantz d'amours; Ainz sont muets oysels, échoz sont sourds: Tout revivroit s'ung qu'appelle ma bousche, Tost la bayzant, estouffoit mes clamours; Se l'espargnez, preulx vaillants d'Angleterre, Pardonne tout à vos maistres ingrats:

En le veyant desfieray le tonnerre; Et m'escrieray, le serrant dans mes bras: «Ores de l'air, de l'onde et de la terre, «Grondez, tyrans.»

XIII

Telles sont ces délicieuses élégies que Tibulle et Properce ne dépassent pas, et la langue de _Racine_ n'était pas faite encore. Mais les langues ont leur jeunesse; c'est la naïveté et la passion; la passion pure d'un amour sans remords qui savoure ses larmes sans y trouver d'amertume et qui est fière de sa douleur parce qu'elle est sûre d'être consolée. La brûlante naïveté de cette amoureuse et innocente jeunesse de la langue déborde ici tellement que la plume se refuse à la copier aujourd'hui.

Bérenger revient enfin échappé aux périls d'une longue guerre. On juge du bonheur que son retour rapporta au coeur de Clotilde. Sa poésie alors change de ton et redevient légère et badine: qu'on en juge par la charmante pièce des _Trois plaids d'union_ qui remplace un conte de Vallais des _Trois Manoirs_, et qui, s'il faut tout dire, la dépasse encore en agrément.

On a prétendu dans le temps que ce conte était la preuve du caractère apocryphe de tout l'ouvrage. Nous n'avons rien à répondre, si ce n'est qu'il y aurait deux Voltaire, car nous prenons pour juges les connaisseurs les plus distingués en poésie et nous leur demandons si aucun d'eux oserait donner la préférence à l'auteur des _Trois Manoirs_ ou à l'auteur des _Trois Plaids_. Jugez vous-mêmes:

Elle débute par un souvenir de son mari absent et guerroyant pour Charles VI.

Gentil bouton de lys, mon soulcy, ma tendresse, Toy que ne peulx nommer, quand pour toy seul je vis, Quand pourray m'enquérir, si quelqu'ennui te presse, Bientost aux miens costés, lisant ce mien devis, Des trois façons d'aymer quelle plus t'intéresse? Te conteray (pourtant ne sçay le temps précis) Que naguere, en ces lieux que, par son eau féconde, À rendu l'Éridan les délices du monde, On vist, jeunette encor, rayne fuyant les cours, Unique de son rang sur la machine ronde, Aux povres laboureurs prodigant des secours, Et soubz l'ombrage fraiz des champestres feuillées, Quand avoit ses estats gouverné le matin, Partageant des hameaulx les soins et les veillées. Nul prince, tant fust-il preulx et franc paladin, Rose ne pust coeillir en si noble jardin: Jà tretous se lassoient d'inutiles hommages; Falloit, se disoient-ils, qu'aymast, car aultrement, Tant ne la charmeroient amoureuses images... Se pasmoit, rossignolz, quand oyoit vos ramages; Maiz pour qui? nul jamais ne lui cogneut d'amant. Sur des gazons flouris, sur des tapiz de mousse, Ores soubz des tilleuls, ores dans ses vergiers. Sans cesse énamourés accourant les bergiers, Aux accords de sa voix harmonieuse et douce Respondoient la musette et les pipeaulx légiers, Vist bientost qu'aux despends de leurs jeunes compagnes, De ces volages coeurs triomphent sa beaulté: Bien s'esgarast aux bois, au faicte des montagnes, La suyvoient; tant ses jeulx luy semblent cruaulté . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Hilmide convoque un tournoi dont sa main donne le prix. Trois poëtes se présentent. Le premier s'appelait Lygdamon: il raconte en vers délicieux que dans un combat, où il allait périr, un héros se présente, renverse ses ennemis et le sauve; que ce héros blessé, qui est une femme, répand des flots de son sang, puis disparaît emporté par les siens aux murs de Venise, où il va la rejoindre et l'épouser.

Un second poëte, nommé _Tylphis_, récite en termes légers et courts l'aventure héroïque de Chloé sa maîtresse, qui, poursuivie par son tuteur jaloux, triomphe de lui, l'enferme dans son cachot, se sauve à la nage sur le bord opposé du Rhône et épouse Tylphis.

Se destinez, comme l'entends, Ô dames qu'oyez mon histoire, Prilx à qui plus fist pour la gloire, L'emporte Ismene; n'y prétens; Se, pour le bonheur, luy contends: Beau certes avoir l'accolade! Ainz plus me duict mon doulx lieu Qu'à Lygdamon mourante oeillade: Tant seur, après tout, n'est du sien; Car est Ismene encor malade, Et ma Chloé se porte bien.

Un jeune chevalier calabrais, nommé Colamor, parut ensuite.

Exprez veist on saillir un Calabrois jeune homme: N'en paindray les beaultés: non, tel ne se monstra Gaston le Béarnois, que Phoebus on surnomme, Bel Adon, quand Vénus aux champs le rencontra, Ny Pâris, apposant d'icelle aux pieds la pomme: N'avoit, comme consorts, l'oeil joyeulx ne serain; Triste, sembloit luctant contre angoisse profonde, Tant qu'eust fors attendry coeur de rosche ou d'arhain. Tel, en ung soir d'esté qu'Amphore nous inonde, Reparoist des haults cieulx le phare soubverain; La nature soubrit à sa flamme amortie, Et plus esmeut son char, pasle en sa despartie, Que quand roule esclatant sur des nuages d'or; Tel pasle et plus touschant l'agité Colamor, Le front chargé d'ennuicts, s'avança vers le trosne; Là, contant sans destour, ces metres employa Par qui doulce élégie aultre fois larmoya, Et qu'en France despuis sur les rives du Rosne, À Puytendre Apollo pour Justine octroya.

COLAMOR.

Rayne, ay comme eulx esté jeunet en guerre; Et pleust au ciel qu'eust terminé mes jours! Moins glorieulx n'auroit esté leur cours; N'eust soubz mes yeulx fuy ma natale terre, Et ne m'ardroient tant funestes amours! Jà n'estoy plus environné que d'ombres, Parents, amys, rien que n'eusse perdu; Tout mon pays plus n'estoit que descombres, Et m'enfuyois solitaire, esperdu, Des Tarentins parmy les forêts sombres; Quand espuisé, cédant à mon malheur, Prest à finer ugne ingrate carriere, Je succombay d'angoisse et de chasleur: Le doulx sommeil vint clorre ma paulpiere, Et pour ung temps fist trefve à ma douleur. Ung songe (hélas! trop estoit véritable) Fist m'apparoir dame à tant mireulx traicts, Que du beau gars qui sert les dieulx à table, Et de Cyprine au soubriz délectable, Croy qu'en ung viz rassembloit les pourtraicts. Des miens pensers d'abord fust soubveraine Cette qu'ainsy se monstroit à mes yeulx; Non, tant d'esclat ne brilla soubz les cieulx! Se n'estoit faye, ou fors image vaine, Telle jamais n'embellit ces bas lieulx. En bauldrier, ceignoit pourprine zône, Corsage altier, d'où pendoit un carquois, Comme en soustint Penthésile amazone, Et voltigeoit tel superbe tricois Que n'eust, chassant, la fille de Latone: Sembloit vers moy, d'ung soubriz amoureulx, En inclinant son angélique teste, Me dire: Amy, plus ne sois malheureulx, «T'ay veu, me plaiz: veulx estre ta conqueste; Réveille-toy!...» D'ung bayser chaloureulx, Jà m'achevois, divinité barbare! Lors, tout-à-coup m'enlevant ses pavotz, Traistre sommeil, de ses faveurs avare, Fist mon bonheur fuyr avec mon repoz, Et me rendit aux horreurs du Ténare. Vouluz mourir; ainz voids à mes costés, De cheveulx blonds ugne espaisse ondelette À si beau chief tout freschement ostés, Et qui loyoient ung fragment de tablette Où le stylet ces mots avoit nostés:

«S'il faut, hélas! que vous rende les armes, «Beaulx yeux, tandiz qu'estes d'ombres couverts, «Ainsy fermés, se ne tiens à vos charmes, «Que feriez donc s'estiez possible ouverts? «Au loing de vous m'en vay traisnant des fers; «Ne me lairont qu'au terme de ma vie: «Ainz ayme mieulx renoncer à vous voir, «Que s'exposoye à perdre sans espoir «Sa liberté, cil qui me l'a ravie; «Par fol appast ne veulx le décevoir. «Se nous disjoint ung fatal intervalle, «Seulette au moins, en proie aux vains regrets, «Jusqu'en l'azile où croistront mes cyprès, «Aux seuls échoz diray que rien n'esgalle «Mes tendres feulx, se ne sont ses attraicts.» Comme arrosay de larmes ceste escorce! Cuydai mes yeulx qu'en plours iroient fondant; Contre le ciel me surprenoy grondant, Qui m'alleschoit d'ugne perfide amorce: Sentis le coeur jà que m'alloit fendant. Ores, entour, querroy la belle amye Qu'avoit ouvert mon jeune aage aux plaizirs; Ores cuydoye infernale lamye Par les enfers avoir esté vomye, Pour m'adurer d'indomptables dezirs. Dans mon deslire au hazard je m'esgare, J'appelle en vain... Ô dieux! et que de fois, Tout m'enfonçant en l'espaisseur des bois, Faiz retentir ma douloureuse voix Contre le sort dont l'arrest nous sépare! Tant qu'à la fin sens mes genouils ployer; Pasleur de mort ombroye ma figure; Plus n'est en moy pouvoir de larmoyer, Et du trespas ce m'est propice augure. Pourquoy m'as fuy, tant desiré trespas, Se devoye estre à jamais la victime D'ugne beaulté que je ne cognoy pas? Pourquoy, Destin, combler ce noir abysme Que désespoir entr'ouvroit soubz mes pas. Troiz fois despuis le soleil en sa course À redoré nos fruits et nos meyssons. Trois fois l'hyver jusqu'aux antres de l'Ourse Voire a tary les neiges et glaçons... Quel soing voulez que céans m'ay conduict? N'ay peu venir que pour tromper ma payne, Non pour treuver blandices ne déduict; Mesme en desgoust ay le jour que me luict; À mes regards n'est de clarté seraine. Non, rien que toy dont traisne les liens Ne flecteras des astres l'yrasconde! Se dans mes fers est vray que te retiens, Que non parois? faut que ne sois au monde, Ou que tes feulx n'approschent pas des miens! Du coeur au moins, dont vas fuyant l'hommage, Viens arrachier les sanglantz javelots... Ou va sa flamme estaindre dans les flots Cil dont te suit la desplorable ymage...» Ne peust fenir; se tust: parlerent ses sanglots: Temps estoit qu'achevast sa tant doulce complainte; La rayne en l'escoutant jà n'y pouvoit tenir; Ne s'allanguissoit moinz d'un mesme soubvenir, Et, dès-lors qu'apparust, ne s'est que trop contrainte: Jà sur le trosne altier ne se peult soustenir; Veult parler, ainz l'amour dont se sent eschauffée En soupirs inégaulx s'exhale de ses flancs; Sa voix dans le palayz meurt soudain estouffée; Et, comme Eurydice quant revist son Orphée, Laisse tomber son chief sur ses genouils tremblants. On accourt: disparoist la magique voilure Qui sa face aux spectants ne laissa discerner: Ciel! que veist Colamor? diadesme adorner Le beau front dont retient part de la chevelure! Toutesfois aux transportz craint de s'abandonner; Cognoist que resve sien n'avoit esté mensonge, Voyd mesmes traicts qu'alors luy peignist le sommeil, Ainz trop n'oze gouster les charmes d'ung réveil Que luy semblent tenir des prestiges d'un songe. Tout Zulinde esclaircist: conseil quasy d'accord, Pour droict faire à chascun, dict que faut trois couronnes. Néantmoinz (cette fois se peult que n'eussent tort) Dirent du Calabrois impiteuses matrosnes, «Qu'avoit long-temps vescu pour tant quierre la mort:» Se doibz le confesser, belles n'estoient ny bonnes.

Clotilde ainsi chantait en sa saison première, Quand Jouvette, en soucis, n'a que jeux enfantins . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Par doux besoin d'aimer dès l'aube evigilée. Dans leur noble entretien sitost allait calmans Ce feu qui du plaisir tient plus que du tourment. Ainz qu'est un vrai plaisir dont la trame est filée Comme ondins emperlés sont un vrai diamant.

Je passe à regret ici la sublime et touchante élégie que Clotilde survivante adresse à Héloïse, sa belle-fille, morte avant elle en lui laissant ses trois petits enfants à consoler. Je ne connais rien de plus tendre en aucune langue ancienne ou moderne. Mais l'espace manque pour tout citer.

En 1495, près de sa mort, elle ravive sa verve héroïque et elle adresse au Rhône ces strophes où revivent sa fidélité et son adoration pour Charles VIII, son roi et son héros.

CHANT ROYAL À CHARLES VIII

1495.

Qui fait enfler ton cours, fleuve bruyant du Rosne? Pourquoi roulent si fiers tes flotz tumultueux? Que la nymphe de Sayne, au port majestueulx, De ses bras argentins aille entourant le trosne: Tu luy faiz envyer tes bonds impestueulx! Des fleuves, tes esgaulx, coulent en assurance Parmy des champs flouris, des plaines et des bois: Toy, qu'un gouffre profond absorbe à ta nayssance, Mille obstacles divers combattent ta puissance: Tu triomphes de tous. Tel, vengeur de ses droicts, Charles brave l'Europe et fait dire à la France. «Rien n'est tel qu'ung héroz soubz la pourpre des roys! Où courent ces guerriers dont la tourbe foyzonne Entour de Pô, d'effroy soudain tourmentueulx? Naguere ils courboient touz un front respectueulx Devant l'ost où des lyz la trompette rezonne: Pensent donc t'arrester, conquesrant vertueulx? De tes haults faitz rescents la seule remembrance Desjà, par la terreur, n'enchaisne leurs exploicts? N'a donc assez cogneu leur parjure alliance Que pour desconforter nos preulx et ta vaillance, Alpes, voire Apennins sont fragiles paroys? Va! les frappe d'ung coup! parte icel cry de France, «Rien n'est tel qu'ung héroz soubz la pourpre des roys!»

Tel, des dieulx, qu'Hésios et cygne de Sulmone (Trop souvent deshontez plus que voluptueulx) Ont despainct vindicteurs, poltrons, incestueulx, L'arbitre soubverain qu'eust sien temple à Dodone. De la terre écraza les enfantz monstrueulx. En vain ils menaçoient l'auguste demeurance; En vain sur Pélion, Ossa jusqu'à trois fois Entassé, surmontoit l'Olympe en apparence: Ainz se rist Jupiter de leur persévérance; Et, des montz fouldroyés les broyant soubz le poids Apprist à l'univers ce qu'ores voyd la France, «Rien n'est tel qu'ung héroz soubz la pourpre des roys!» Aux armes, paladins! vostre sang ne bouillonne! Des Romains desgradez l'Aigle tempestueulx, Le Griffon, la Licorne aux palaiz somptueulx, L'Ours blanc, et de Saint-Marc la superbe Lyonne, Soustiennent de Milan le Dragon tortueulx. L'Eridan, de vos bras, attend sa délivrance; Hastez-vous! disputez ces passages estroicts! Ne vous auroit le ciel confié sa vengeance, Si de vos devanciers portant vaine semblance, Vous ne sçaviez jouster qu'en spacieulx tournoys...

Aux mains! n'oyez quel son rendent échoz de France, «Rien n'est tel qu'un héroz soubz la pourpre des roys!» Ainsy, bravant la mort qui jà vous environne, Fondez sur l'ennemy lasche et présomptueulx. Tu ne t'attendoiz pas, pontife fastueulx, Aus affronts qu'en ce jour, sur ta triple couronne, Verseroient tes efforts tousjours infructueulx! Quoy! se peut-il encor que Victoire balance? Dieulx seroient incertains où se montre Valoys? Non, non: sur l'hydre mesme, en Hercule il s'eslance; Perfide Mantouan, rompz ta derraine lance! L'air au loing en mugist: Ludovic, aux aboys, Palist, tombe et s'escrye: «Ô trop heureuse France, «Rien n'est tel qu'ung héroz soubz la pourpre des roys!»

ENVOY.

Prince, en qui luict valeur, sagesse et tempérance, Du premier de ton nom, qu'en despritz du grégeois, À l'empeyre romain comme au reigne gaulois Rendist, en deulx hyvers, leur prime transparence, T'offrent les derniers sons qu'eschappent à ma voix, Fiere que de tel chant retentisse la France: «Gloire à Charles héroz soubz la pourpre des roys!»

XIV

On doit s'imaginer l'impression que de pareils vers éclos du coeur d'une jeune femme et retrouvés sur les lèvres d'une grand'mère en cheveux blancs faisaient sur moi. Malherbe allait paraître; mais s'il était plus correct, il n'était ni aussi naturel ni aussi sensible. Le sceau des poésies de madame de Surville c'était la sensibilité. On ne pouvait lire sans pleurer, ni pleurer sans se souvenir. Ce volume, malgré les chicanes que quelques puristes jaloux et malveillants répandirent dans le public contre son authenticité, à cause de quelques termes évidemment nouveaux insérés çà et là dans le texte, triompha et triomphera de tout. Rien ne prévaut contre la nature. Les témoins les plus irrécusables alors à Lauzanne, tels que le comte de Maistre et plusieurs autres personnes, également incapables d'une supercherie littéraire, en affirment l'existence entre les mains de M. de Surville longtemps avant son apparition, les traditions du _Vivarais_ en certifient la réalité. Il faut beaucoup se défier des incrédulités quand elles nient des chefs-d'oeuvre. Les chefs-d'oeuvre se certifient d'eux-mêmes. De tels vers ne peuvent avoir été écrits que par une femme sublime, une amante, une épouse, une mère, une veuve, une aïeule, un poëte, une amie des plus grands hommes et des premières femmes de son temps; la naïveté a des caractères qu'aucun artifice ne peut imiter. Une seule pièce peut autoriser un doute, c'est le conte des _Trois Manoirs_, si semblable à l'admirable conte de _Voltaire_. Mais il y a une réponse bien difficile à réfuter, c'est que le conte de madame de Surville est supérieur même à ce conte inimitable de Voltaire. Lisez les deux et si vous avez le goût délicat du naïf, prononcez vous-même. Il est possible que _Voltaire_ ait eu connaissance du fabliau original et se soit inspiré de ce délicieux pastiche, mais à coup sûr il ne l'a pas surpassé. Quant à tout le reste, cela porte avec soi son certificat d'originalité. J'en excepte quelques vers de royaliste et d'émigré de 1793, évidemment intercalés par M. de Surville. Mais ces légères additions ne font que confirmer par leur couleur l'irrécusable authenticité du reste.

Quant à moi, je n'ai pas un doute, et je dis, comme J.-J. Rousseau des _Évangiles_ dans le _Vicaire savoyard_ j'y crois, car _l'invention en serait_ plus merveilleuse que le héros.

Et quand mon esprit n'y croirait pas complétement, mon coeur y croirait toujours. Car on invente des idées, mais on n'invente pas des sentiments. Or, les poésies de Clotilde de Surville sont les plus belles et les plus naïves poésies et sentiment de toute la littérature française. Elles ont et elles garderont dans ma bibliothèque le rang qu'un souvenir garde dans ma mémoire et qu'une impression pathétique a dans mon coeur.

«Honni soit qui mal y pense!»

LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXIV.

Paris.--Typ, Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-Saint-Germain, 43.

CXXXVe ENTRETIEN

HISTOIRE D'UN CONSCRIT DE 1813

PAR ERCKMANN CHATRIAN

I