Cours familier de Littérature - Volume 23
Part 7
Des amis de l'intéressante veuve il ne lui restait plus que Tullie et Rocca; Rosé de Beaupuy s'était retirée dans un cloître après la mort du jeune de Liviers son amant; Louise d'Effiat avait épousé le vicomte de Loire. Tullie et Rocca se séparèrent même bientôt de leur amie: Tullie, appelée à Constantinople par les Paléologues, dont elle était l'alliée, périt au sac de cette capitale; Rocca alla mourir à Venise, sans qu'on nous apprenne ni les causes de son départ, ni les circonstances de sa mort.
Clotilde, accablée de tant de pertes, isolée dans le Vivarais, et moins capable sans doute de produire que de recueillir et de corriger, dut commencer à cette époque les Mémoires dont nous parlons, et dont les premiers livres contenaient l'histoire de l'ancienne poésie française: elle s'occupa aussi de revoir ses premiers ouvrages, travail qu'elle continua toute sa vie, et qui peut expliquer leur perfection. Elle songea en même temps à former des élèves. Sophie de Lyonne et Juliette de Vivarez sont les premières que cite M. de Surville; elles étaient même connues de Clotilde avant la mort de Bérenger. Sophie était fille d'un seigneur champenois; Juliette n'était qu'une bergère obscure que Clotilde avait rencontrée dans les montagnes voisines de sa terre de Vessau, et dont elle cultiva les dispositions heureuses. Sophie et Juliette se lièrent bientôt de la plus étroite amitié; elles consolèrent pendant quelque temps Clotilde de ses pertes; elles l'aidèrent dans l'éducation de Jean de Surville, son fils: mais des passions malheureuses, que la religion seule pouvait vaincre, et dont l'objet leur était peut-être commun, arrachèrent encore ces deux amies à leur protectrice; elles se retirèrent ensemble à l'abbaye de Villedieu.
VII
Après plusieurs années d'un deuil inconsolable, Clotilde chercha quelque diversion dans la poésie: elle entreprit deux grands poëmes dont il ne reste que des fragments. Après avoir donné l'hospitalité à deux jeunes Écossaises qu'elle accueillit dans son château, et auxquelles elle fit parcourir les beaux sites du Lyonnais, du Forez et du Vivarais, elle unit prématurément le fils unique qu'elle avait eu de Bérenger à Héloïse de Goyon de Verzy. Elle eut le malheur de le perdre peu d'années après. Sa petite-fille Camille lui resta pour unique consolation. Elle porta son deuil avant de mourir elle-même. Son génie survécut à toutes ces douleurs et la soutint jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Elle mourut dans sa terre de Vessaux, et fut ensevelie près de son fils et de sa petite-fille. La plupart de ses oeuvres périrent avec elle, il n'en resta que la renommée.
Jeanne de Vallon, le dernier descendant de son petit-fils, mourut jeune d'une maladie de langueur. Ce fut elle qui, pendant les intervalles de ses douleurs, prépara pour M. de Surville, son frère, les pièces les plus remarquables de sa grand'tante Clotilde.
«Mais hélas! écrivait-elle peu d'années avant la Révolution, pourquoi me flatterais-je d'un tel espoir, tandis qu'un mal affreux me dévore (elle était attaquée d'un cancer au sein) et me ravit jusques au calme du sommeil? la tombe s'ouvre sans pitié sous les pas de ma jeunesse; et pendant que je suis en proie aux plus cuisantes douleurs, je cherche à les tromper quelques heures en m'entretenant avec toi. Non, je le sens trop; non, je ne verrai jamais ton suffrage couronner mes efforts en faveur d'une tante, gloire de ma famille, et d'une aïeule de mon époux; non, j'ai beau me hâter, la publication de cet unique essai ne devancera point la fin dont je suis menacée. J'eusse bien voulu le rendre plus complet; mais, reléguée en ce triste séjour, si voisin de ma douce patrie, vainement j'ai revendiqué ces trésors de génie que mon enfance dévorait, qu'une main chère et jalouse m'arrache, et dont j'espérai si longtemps d'hériter. Lecteur, toujours présent à ma pensée, et qui peut-être n'existeras jamais pour moi, si tu vois cet écrit après que j'aurais cessé d'être, donne quelques regrets à la mort prématurée qui m'enlève au sein de mes plus beaux jours...»
VIII
Cette merveilleuse relique de notre passé littéraire devait passer ainsi comme un legs funèbre de mourant en mourant dans nos mains. M. de Surville quitta une seconde fois sa compagne chérie et son asile en Suisse pour aller chercher dans l'Ardèche quelques débris de sa fortune. La mort révolutionnaire l'y épiait et l'y surprit. Il y fut fusillé en 1795, sans doute comme un complice tardif des ennemis de la Convention; il mourut en héros, ne témoignant d'autres regrets que de laisser son sang inutile à son roi toujours fugitif, et la gloire de son aïeule encore incomplète. Ses amis et sa veuve, à Lausanne, recueillirent son héritage, et chargèrent plus tard M. de Vandenborg, membre de l'Institut français, d'épurer encore et d'éditer les oeuvres de Clotilde. Le comte de Maistre, devenu si célèbre depuis, et qui entretenait des relations avec madame de Polier, d'une famille distinguée de Lausanne, chargea cette dame de lui procurer des relations et des documents sur la veuve de M. de Surville et sur les manuscrits dont elle était en possession. Ainsi les exilés cherchaient à honorer la mémoire de ces proscrits qui n'avaient à laisser à leur patrie que les échos du fleuve de Babylone--_Super flumina Babylonis sedimus et flevimus_.--Cette négociation dont nous avons la preuve n'eut point de résultats: la veuve de M. de Surville attendit des temps plus sereins.
IX
Qu'on juge de l'intérêt de curiosité que ces récits de M. de Davayé étaient de nature à inspirer à toute la famille: les âges, les lieux, les circonstances politiques ont des similitudes, des prédispositions, des impressions, des inspirations analogues. Il y a une muse dans les sites, les mêmes points de vue donnent les mêmes sensations. Tout ce que l'émigré nous racontait de la vie de Clotilde dans sa terre de l'Ardèche, et des malheurs de son petit-fils M. de Surville, découvrait ces chefs-d'oeuvre inconnus d'une existence de son vieux château, de son long exil sur la terre étrangère, et de sa mort héroïque couronnant une si noble existence, toute cette vie de son aïeule dans ce pays reculé, sauvage, alpestre, au milieu des rochers, des torrents et d'une population d'habitants dont elle était la soeur et la mère, enfin toute cette poésie si longtemps ensevelie avec elle dans cet oubli, et ne ressortant que sous la pieuse et chevaleresque curiosité d'un arrière-petit-fils, nous faisaient rêver à tous des destinées semblables. Nous attendions avec impatience que M. de Vandenborg, ayant achevé son oeuvre de critique et d'enthousiasme, publiât enfin les poésies de Clotilde qu'on disait prêtes à voir le jour.
* * * * *
L'été se passa ainsi. Au commencement de l'automne, la _Gazette de France_ nous apprit que les poésies de Clotilde avaient paru, et qu'une admiration unanime accueillait cette résurrection du passé.
Un de mes oncles paternels qui demeurait à la ville l'attendait de Paris.
X
Ces chefs-d'oeuvre sont courts. Au bout de peu de jours il nous l'apporta, déjà lu et relu par lui. Après avoir laissé à ma mère et à mon père le temps de lire, je m'emparai du petit volume et je l'emportai dans les bois, caché sous ma veste, comme un parfum que j'aurais craint de laisser évaporer.
C'était en effet surtout un parfum, une espèce d'essence d'opium oriental dont on ne pouvait pas se nourrir, tant il était contenu dans un petit vase, mais dont on pouvait s'enivrer. Je ne me contentai pas de le lire, je l'appris par coeur, seulement en le lisant. Aucune poésie moderne jusqu'à ce jour ne s'était si vite et si profondément gravée dans ma mémoire.
XI
Après avoir entrelu quelques rondeaux, chansons des jeunes et érudites amies de Clotilde qui ouvrent le volume, comme on humecte les bords du vase avant d'y boire à pleine coupe, j'arrivai à Clotilde et je lus sa première pièce à son premier-né. Toute sa jeunesse et toute la passion qu'elle portait à Bérenger son père éclataient, brûlaient. C'était le torrent de l'Ardèche changé en fleuve et en larmes à la vue de l'enfant image de son père absent. J'eus à peine besoin de lire deux fois ces vers délicieux pour les savoir à jamais. Il n'y avait point d'art, non, c'était la nature faite art; l'image et le son, cette musique de l'âme, y naissaient ensemble indivisibles comme la voix et la sensation. Quel tort ne faisait-on pas à cette jeune inspirée d'un chaste amour de la comparer à Sapho?
Lisez:
À MON PREMIER NÉ.
REFRAIN.
Ô cher enfantelet, vray pourtraict de ton pere, Dors sur le seyn que ta bousche a pressé! Dors, petiot; cloz, amy, sur le seyn de ta mere, Tien doulx oeillet par le somme oppressé!
Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre Gouste ung sommeil qui plus n'est fait pour moy! Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre... Ainz qu'il m'est doulx ne veiller que pour toy!
Dors, mien enfantelet, mon soulcy, mon idole! Dors sur mon seyn, le seyn qui t'a porté! Ne m'esjouit encor le son de ta parole, Bien ton soubriz cent fois m'aye enchanté. Ô cher enfantelet, etc.
Me soubriraz, amy, dez ton réveil peut-estre: Tu soubriraz à mes regards joyeulx... Jà prou m'a dict le tien que me savoiz cognestre, Jà bien appriz te myrer dans mez yeulx.
Quoy! tes blancs doigtelets abandonnent la mamme Où vingt puyser ta bouschette à playzir!... Ah! dusses la seschier, cher gage de ma flamme, N'y puyzeroiz au gré de mon dezir!
Cher petiot, bel amy, tendre fils que j'adore! Cher enfançon, mon soulcy, mon amour! Te voy toujours; te voy et veulx te veoir encore: Pour ce trop brief me semblent nuict et jour. Ô cher enfantelet, etc.
Estend ses brasselets; s'espand sur lui le somme; Se clost son oeil; plus ne bouge... il s'endort... N'estoit ce tayn floury des couleurs de la pomme, Ne le diriez dans les bras de la mort....
Arreste, cher enfant!... j'en fremy toute engtiere!... Réveille-toy! chasse ung fatal propo!... Mon fils!... pour ung moment... ah! revoy la lumière! Au prilx du tien, rends-moy tout mon repoz!...
Doulce erreur! il dormoit... c'est assez, je respire; Songes légiez, flattez son doulx sommeil! Ah! quand voyray cestuy pour qui mon coeur souspire, Aux miens costez, jouir de son réveil? Ô cher enfantelet, etc.
Quant te voyra cestuy dont az receu la vie, Mon jeune espoulx, le plus beau des humains? Oui, desjà cuyde voir ta mère aux cieulx ravie Que tends vers luy tes innocentes mains!
Comme ira se duysant à ta prime caresse! Aux miens bayzers com't'ira disputant? Ainz ne compte, à toy seul, d'espuyser sa tendresse, À sa Clotilde en garde bien autant...
Qu'aura playzir, en toy, de cerner son ymaige, Ses grands yeux vairs, vifs et pourtant si doulx! Ce front noble, et ce tour gracieulx d'ung vizaige Dont l'Amour mesme eut fors esté jaloux? Ô cher enfantelet, etc.
Pour moy, des siens transportz onc ne seray jalouse Quand feroy moinz qu'avez toy les partir: Faiz amy, comme luy, l'heur d'ugne tendre espouse, Ainz, tant que luy, ne la fasses languir!...
Te parle, et ne m'entends... eh! que dis-je? insensée! Plus n'oyroit-il, quand fust moult esveillé... Povre chier enfançon! des filz de ta pensée L'eschevelet n'est encor débroillé...
Tretouz avons esté, comme ez toy, dans ceste heure; Triste rayzon que trop tost n'adviendra! En la paix dont jouys, c'est possible, ah! demeure! À tes beaux jours mesme il n'en souviendra. Ô cher enfantelet, etc.
_Ce quatrain isolé se lit au long d'une marge_:
Voylà ses traicts... son ayr! voylà tout ce que j'aime! Feu de son oeil, et roses de son tayn... D'où vient m'en esbahyr? aultre qu'en tout luy-mesme Pust-il jamais esclore de mon seyn?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais non, ne vous bornez pas à les lire, apprenez-les comme moi de mémoire; il n'y a point d'édition qui vaille cette édition impalpable, invisible, inarticulée que nous portons en nous jusqu'au tombeau et que nous retrouverons sans doute dans nos cendres au ciel. On a fait bien des vers et des vers de grands poëtes à des enfants, mais aucuns, pas même ceux de Reboul, à Nîmes, malgré leurs belles et touchantes images, n'égalent cette naïveté de jeune mère, encore jeune fille, n'adorant dans son fils que le visage et l'amour de son jeune mari absent, et lui tendant ces bras qu'elle a formés de lui pour le rendre deux fois inséparable à son coeur.
Il ne faut pas oublier en lisant que ce jeune époux, ou plutôt ce jeune amant, était alors au Puy en Velais, guerroyant, où il devait périr à la suite de son roi.
XII
Mais bientôt après, le souvenir cher et brûlant de son époux Bérenger la reprend, et elle lui écrit une lettre où l'amour de sa patrie, ravagée par les Bourguignons et les Anglais, se mêle à l'amour pour Bérenger.
Écoutez: je retranche ce qui allongerait trop la pièce.
HÉROÏDE À SON ESPOULX BÉRENGER
Clotilde au sien amy doulce mande accolade, À son espoulx, salut, respect, amour! Ah! tandiz qu'esploree et de coeur si malade, Te quier la nuict, te redemande au jour, Que deviens, où cours-tu? loing de ta bien-aymée Où les destins entraisnent donc tes pas? Faut que le dize, hélas! s'en croy la Renommée, De bien long-temps ne te revoyrai pas!
Bellone, au front d'arhain, ravage nos provinces; France est en proye aux dents des léoparts: Banny par ses subjects, le plus noble des princes Erre, et proscript en ses propres remparts, De chastels en chastels et de villes en villes, Contrainct de fuyr lieux où devoit régner, Pendant qu'hommes félons, clercs et tourbes serviles L'ozent, ô crime! en jusdment assigner!...
Non, non; ne peult durer tant coulpable vertige: Ô peuple Franc, reviendraz à ton roy! Et, pour te rendre à luy, quand faudroit d'ung prodige, L'attends du ciel en ce commun desroy. De tant de maulx, amy, ce penser me console; Onc n'a pareils vengié divin secours: Comme desgatz de flotz, de volcans et d'Éole, Plus sont affreux, plus croy que seront courts.
«Mourir plustost que trahyr son debvoir! N'ay doubte, amy, que soict tienne icelle devise; Rien qu'à ce prilx n'auray trefve ou repos... Maiz, que dye? eh! d'où vient orguillouze t'advise, Toy l'escolier, toy l'enfant des héroz? Pardonne maintz soulcys à ceste qui t'adore! À tant d'amour est permys quelqu'effroy: Ah! dèz chasque matin que l'olympe se dore, Se me voyoiz montant sur le beffroy, Pourmenant mes regards tant que peuvent s'estendre, Et me livrant à d'impuyssans desirs! Folle que suis, hélaz! m'est adviz de t'attendre; Illusion me tient lieu de playzirs! Lors nul n'est estrangier à ma vive tendresse; Te cuyde veoir; me semble te parler: Là, me dis-je, ay receu sa dernière caresse...» Et jusqu'aux oz soudain me sens brusler. «Icy, les ung ormeil cerclé par aubespine «Que doulx printemps jà coronoit de fleurs, «Me dict adieu»; sanglotz suffoquent ma poictrine, Et dans mes yeulx roulent torrents de pleurs. D'autres foiz escartant ces cruelles imaiges, Croy, m'enfonçant au plus dense des bois, Mesler des rossignolz aux amoureux ramaiges, Entre tes braz, mon amoureuse voix: Me semble oyr, eschappant de ta bouche rosée, Ces mots gentils que me font tressaillir; Ainz voyds, au mesme instant, que me suis abusée, Et, souspirant, suis preste à desfaillir. Soubvent aussy le soir, lorsque la nuict my-sombre Me laisse errer au long des prez penchantz, De tels soirs me soubvient, où libres, grâce à l'ombre, L'ung prez de l'aultre assiz en mesmes champs, Doulcement s'esgarer layssoiz mes mains folastres Sur le contour de tes aymables traicts, Tandiz que de mon seyn tes levres idolastres En meyssonnoient les pudiques attraicts. Lors n'avoit tendre amour de tant secret mystere Que pust céler à nos dezirs croissantz; Playzir, dont espuysions la bruslante cratere Rien qu'en ung seul congloboit tous nos sens. T'iray-je rappelant ces nocturnes extases, Du lict d'hymen fruictz tant délicieulx? Ah! ceste que, si loing, de touz les feulx embrases, Moinz pouvoiz-tu qu'embler vivante aux cieulx?
Quand revoyray, diz-moy, ton si duyzant vizage? Quand te pourray face à face myrer? T'enlacer tellement à mon frément corsage, Que toy, ni moy, n'en puyssions respirer? Mieulx qu'ores ne convient, te diray mainte chose Qu'oultre ne sçait contenir mon ardeur: Amy, se tout d'un coup s'espanoyoit la roze Plustost cherroit sans vie et sans odeur. Non creigne, à tes beaux yeulx, oncques cesser de plaire! Assez m'ont dict que n'avoye à doubter; Bien soyent, à jamaiz, le Phare qui m'esclayre, Au mien bonheur que peuvent adjouster? Vouldroy bailler au tien d'heure en heure croyssance; Et quand tary l'auroiz jusqu'à l'essor, D'icel, fust-ce à mon dam, t'oster réminiscence, Pour, au mien gré, t'en assouvyr encor!
Ne sçay, jusques à toy, comme adira ma lettre; Charles on dict vers Poictiers cheminant: Par fraudeleuses mains, risque est de la tramettre; Foy ne pitié ne treuvons maintenant. Errent par tout pays désastreuses phalanges, Quierrant butin, sans arroy ne sans chiefs; Plus n'ont de seureté borgs, villages, ne granges; Et, chasque jour, s'oyent nouveaulx meschiefs. Hé Dieu! quand fin auront nos cures lamentables? Ne reviendra temps où, seures de brouts, Brebiettes, au sortir de leurs chauldes estables, D'aultre ennemy ne creignoient que nos loups? Ah! ne sont loups rapalx qu'aux Bourguignones tourbes Comparager on puysse deshormaiz! Champs en brugues réduicts et prez flouris en bourbes Leurs brigandatz marqueront à jamaiz. Combien que boutions touz au dauphin de fiance, Tant est profond gouffre de nos revers, Qu'eust mesme de Salmon fortune et sapience, Pour le combler, n'a trop de vingt hyvers.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Te le redys, amy; jà l'entrevoy ceste heure Où, triomphant de si noirs attentatz, Charles de ses ayeulx va purgeant la demeure, Et libérer ses coulpables estatz! L'Éternel d'un regard brize enfin mille obstacles, Des cieulx ouverts veille encore sur nos lys: Eust-il au monde engtier desnyé des miracles, Il en debvroit au trosne de Clovis. Puysse l'auguste paix du sien icy descendre!... Ah! se rompoist ton funeste sommeil, Quand te voyraz marchier sur taz fumants de cendre, Peuple esgaré... quel sera ton réveil?... Ne m'entend; se complaist à s'abreuver de larmes, Tyze les feulx qui le vont dévorans... Mieulx ne vauldroit, hélas! repos que tant d'alarmes, Et roy si preulx que cent lasches tyrans?
Où que suyves ton roy, ne mets ta doulce amye En tel oubly qu'ignore où gist ce lieu: Jusqu'alors en soulcy, de calme n'aura mye. Plus ne t'en dy; que t'en soubvienne! Adieu.
XIII
Après cette touchante et héroïque invocation au héros qu'elle aime, elle écrit à la belle Rocca sa douce amie une lettre en vers pleine des plus habiles leçons de poésie, interrompues par des descriptions dignes de Pétrarque.
Telle que celle-ci:
Comme parloye, erroient dans la prairie Blancs agnelets, broustant l'herbe flourie; De rame en rame oysillons voletoient, Et du printemps le retour se contoient En sy doulx airs, que n'auroit peu s'eslire Cil qu'eust Linus accordé sur sa lyre; Plus loing sembloit appendue au roschier La chefvre folle; et bergers d'approschier, Prompts à garder de l'alme nourriciere, Des arbres nains la seyve printaniere. Et boutons frais trop pressés de s'ouvrir... Mes yeulx riants qu'ont veu nos champs flourir Plus qu'ugne fois, ceste-là s'estonnerent Qu'en çà des monts nul d'iceulx qu'entonnerent Le chant de may, pour model n'eusse priz Ce grand tabel, dont voyons touz le prilx: Pourquoy me dy: Clotilde qu'ez jeunette, Se n'est méfaict quant fusse orguillouzette De si beaulx dons que Phoebus et l'Amour T'ont fait, te font, et feront tour à tour.
CHANT D'AMOUR AU PRINTEMPS
Quels doulx accords emplissent nos boscages! Quel feu secret de fécondes chasleurs Va pénétrant sillons, arbres, pascages, Et, mesme entour des tristes marescages, Quel charme espand ces vivaces couleurs! Oui, tout renaist, s'anime ou se réveille: Arbustelets, qu'ont ployez les aultans, Redressez-vous de perles éclatants! Bordez tapyz que nature appareille, Pour y pozer les trosnes du printemps. Gentil matin de l'an qui vient d'esclore, Type riant du matin de nos jours, Rien que ton oeil ne verdysse et coulore! Seyzon des jeux, empeyre des amours, Cil resjouïs qui leur perte desplore! Ainz, se des vieulx seraines le desclin, Soulcys pour nous jeunetz suyvent les traces; Sçaiz esclaircir front vers la terre enclin; Vas obscurant cettuy qu'ornent les Graces Soubz bandelet de l'archerost malin! Te pardonnons: viendra l'heure cruelle Qu'à trez hault prilx vouldrions payer ces maulx: Oncques les siens ne dira Philomelle, Sanz que plaignions, à l'ombre des rameaulx, Droict précieulx de souspirer comme elle. Plus ne vivrons que par des soubvenirs: Bien qu'Aurora de plours l'herbette arroze, Prou se complaist en son char de saphyrs; Songe à Tython, quand veoit la jeune roze S'espandyssant aux souffles des zéphyrs... De vray, me duict le tourment où me livre Plus que son heur: car enfin que l'y siert Remémorer ung que ne peult revivre? À tout le moinz nous, que la Parque fiert, Espoir avons en la tombe nous suyvre, Qui tost, qui tard: ains trop ne nous hastons: Doulce est encor la coupe de la vie: Faut l'adorner de gracieulx festons; N'aurons que trop, pour désarmer l'envie, Triste loysir de jongler des Catons. Temps nous soubrit; uzons de sa largesse, Maiz sans abus: se faizans peult avoir, Sot est, ma foy, qui s'en tient à la gesse; Ugne vertu par défaut de pouvoir Se pare en vain du beau nom de sagesse. Suyvons l'amour, tel en soit le danger! Cy nous attend sur litz charmants de mousse: À des rigueurs... qui vouldroit s'en venger, Qui (mesme alors que tout dezir s'esmousse), Au prilx fatal de ne plus y songer? Regne sur moy, cher tyran dont les armes Ne me sçauroient porter coups trop puissants! Pour m'espargner, n'en croiz onc à mes larmes; Sont de playzir: tant plus auront de charmes Tes dards aigus, que seront plus cuysants. Témoins plainctifs des seuls maulx que j'endure, Ô tourtereaulx, et vous, rossignoletz, Puisqu'a chassé Mars glaçons et froidure, Meslez vos chantz au bruict des ruisseletz Qui roulent clairs sur la molle verdure! Entour d'icy mille painctz oysillons Vont becquetant aubespines flouries, Ou baillent chasse à dorés parpeillons, Se balançant sur la flour des prayries Qu'ont jà suscée avetins éguillons. Vous tend Vertumne, aux esles diaprées, Sombres abrys en l'espaisseur des bois: Là veulx, dés-lors qu'avec frescheur des prées Disparoistront violettes pourprées, Respondre encore à vos faillantes voix!... Maiz, bel amy, dont le penser m'enflamme, Se de ta bousche un bayser chaloureulx (Qui sur la mienne appelleroit mon ame) Coupoit soudain mes accents amoureulx, Com'diroy bien, toute engtiere à ma flame, «Quels doulx accords!»
Lisez encore ce chant d'amour aux quatre saisons de l'année.
Un orage d'été qui frappe d'un trait de foudre le ramier absent de son nid la ramène à elle-même.