Cours familier de Littérature - Volume 23
Part 5
Après avoir gardé le silence pendant quelques instants, Iakof regarda autour de lui et se couvrit la figure avec la main. Tous les assistants arrêtèrent les yeux sur lui, et la physionomie de l'entrepreneur, qui n'avait exprimé jusque-là que la confiance et la satisfaction, laissa percer une agitation secrète. Il s'appuya contre le mur, les mains posées sur le banc, comme au commencement de la séance, mais il ne balançait plus les jambes. Lorsque Iakof se découvrit la figure, il était pâle comme un mort, et ses yeux étaient presque entièrement fermés. Il poussa un profond soupir et commença... Le premier son qu'il articula était faible, tremblant; on eût dit qu'il ne sortait pas de sa poitrine; il semblait un écho lointain, et produisit une impression étrange. Tous les assistants se regardèrent, et la femme de Nikolaï Ivanovitch se redressa. Le son qui suivit était plus ferme et plus prolongé, mais il était encore frémissant comme la dernière vibration d'une corde fortement tendue et touchée par une main hardie. Sa voix ne tarda pas à se développer, et il entonna une chanson mélancolique. «Plus d'un sentier traverse la plaine.» Ces paroles produisirent une émotion générale. Pour ma part, j'avais rarement entendu une voix plus touchante; elle était, il est vrai, un peu fêlée, et je lui trouvai même une langueur maladive, mais elle exprimait en même temps la passion, l'insouciance de la jeunesse et une vigueur mêlée de tendresse dont l'effet était irrésistible. C'était bien là un chant russe, un chant qui allait droit au coeur. Iakof s'animait de plus en plus; complétement maître de lui-même, il s'abandonnait entièrement à l'inspiration qui l'envahissait. Sa voix ne tremblait plus; elle n'accusait plus que l'émotion de la passion, cette émotion qui se communique si rapidement aux auditeurs. Étant un soir, au moment de la marée montante, sur les bords de la mer, dont le murmure devenait de plus en plus distinct, j'aperçus une mouette immobile sur la plage; elle tenait son blanc poitrail tourné du côté de la mer empourprée, et ouvrant de temps en temps ses énormes ailes, semblait saluer et les flots qui s'avançaient et le disque du soleil... J'y songeai en ce moment. Iakof semblait avoir complétement oublié son rival et tous ceux qui l'entouraient, mais il était évidemment encouragé par notre silence et l'attention passionnée que nous lui prêtions. Il chantait, et chacune des notes qu'il nous jetait avait je ne sais quoi de national et de vaste, comme les horizons de nos steppes immenses. Je sentais que mes yeux commençaient à se remplir de larmes, lorsque tout à coup des sanglots étouffés frappèrent mes oreilles... Je me retournai... C'était la femme du cabaretier qui pleurait le front appuyé contre la fenêtre. Iakof jeta les yeux de son côté, et à partir de ce moment, le timbre de sa voix acquit une force, une douceur encore plus entraînante. Nikolaï Ivanovitch baissa la tête. Morgatch se détourna; Obaldouï se tenait tout attendri, la bouche ouverte. Le paysan à la souquenille se blottit dans le coin en secouant la tête et en murmurant des paroles inintelligibles. Diki-Barine fronça les sourcils, et une larme sillonna sa joue bronzée; l'entrepreneur appuya son front contre son poing, et resta immobile... Je ne sais comment cette émotion générale aurait fini si Iakof ne s'était tout à coup arrêté au milieu d'une note élevée. On eût dit que sa voix s'était brisée. Personne n'ouvrit la bouche; chacun restait immobile; on semblait attendre qu'il reprît son chant; mais il ouvrit les yeux, et, comme surpris de notre silence, il parcourut la chambre d'un regard inquiet. Il comprit bientôt que la victoire lui appartenait...
--Iachka,--dit Diki-Barine en appuyant la main sur son épaule, et il se tut.
Aucun d'entre nous n'avait encore bougé. L'entrepreneur fut le premier qui se leva; il s'approcha de Iakof.--Tu... c'est toi,--lui dit-il avec effort,--qui as gagné,--et il sortit brusquement du cabaret.
À peine eut-il disparu que le charme sous lequel nous étions se dissipa: nous commençâmes à parler gaiement entre nous. Obaldouï fit un saut en ricanant et en agitant les bras comme un moulin à vent, Morgatch se dirigea vers Iakof en boitant, et se mit a l'embrasser. Nikolaï Ivanovitch se leva et déclara solennellement qu'il offrait à l'assemblée une seconde chopine. Diki-Barine souriait, et son sourire avait une douceur qui contrastait étrangement avec l'expression habituelle de sa physionomie. Quant à mon voisin le paysan, il s'essuyait les yeux, les joues et la barbe avec les manches de sa souquenille, et répétait sans cesse dans son coin:--C'est beau! Oui, que je sois le fils d'une chienne, si ce n'est pas beau!--La femme de Nikolaï Ivanovitch était cramoisie: elle se leva vivement et sortit. Iakof jouissait de son triomphe comme un enfant; il était devenu méconnaissable: ses yeux étincelaient de bonheur. On le traîna vers le comptoir; il appela le paysan à la souquenille, envoya chercher l'entrepreneur par l'enfant du cabaretier, mais celui-ci ne le trouva pas. On se mit à boire.--Tu nous chanteras encore quelque chose,--répétait sans cesse Obaldouï en levant les bras.--Tu chanteras jusqu'au soir...
Je sortis après avoir jeté une dernière fois les yeux sur Iakof. Je ne voulus point demeurer plus longtemps, dans la crainte de perdre une partie des douces impressions que je venais de ressentir. Mais la chaleur était encore excessive; elle semblait avoir embrasé l'atmosphère, et on croyait distinguer à travers une poussière fine et noirâtre des milliers de petits points lumineux qui se détachaient en tournoyant sur l'azur foncé du ciel. Aucun bruit ne se faisait entendre, et ce silence avait quelque chose de navrant; la nature semblait tombée dans une sorte d'accablement. Je gagnai un hangar et m'étendis sur un lit d'herbe fraîchement coupée, mais déjà desséchée. Je fus longtemps avant de m'endormir; j'entendais toujours la voix mélodieuse de Iakof... Mais la fatigue et la chaleur finirent par l'emporter: je m'endormis d'un profond sommeil. Lorsque je me réveillai, il faisait déjà nuit; la rosée qui tombait avait mouillé le foin, et il répandait une odeur assez forte; quelques étoiles brillaient faiblement à travers les branches du toit sous lequel je reposais. Je me levai; les dernières lueurs du crépuscule s'éteignaient à l'horizon, et pourtant le feu du jour se faisait encore sentir au milieu de la fraîcheur de la nuit; la poitrine était encore oppressée; on cherchait à respirer un souffle de vent. Mais le temps était calme et aucun nuage ne ternissait le ciel d'un bleu sombre quoique transparent; des myriades d'étoiles à peine visibles scintillaient faiblement sur sa voûte immense. Quelques feux brillaient dans le village; un bruit confus, au milieu duquel je crus distinguer la voix de Iakof, frappa mon oreille; il venait du cabaret, dont la fenêtre était vivement éclairée. Des rires bruyants s'y élevaient aussi par moment. Je m'approchai de la fenêtre et y appuyai mon front. Un spectacle animé, mais peu agréable, s'offrit à ma vue. Tous les paysans, y compris Iakof, étaient ivres. Ce dernier, qui était assis sur un banc, la poitrine nue, chantait d'une voix enrouée une sorte de ronde en s'accompagnant d'une guitare dont il pinçait les cordes avec nonchalance. Ses cheveux trempés de sueur tombaient en désordre, et sa figure était d'une pâleur effrayante. Au milieu de la chambre, Obaldouï, dont les membres semblaient disloqués, dansait en chemise devant le paysan à la souquenille grise. Celui-ci essayait de l'imiter, mais ses jambes commençaient à faiblir; il levait de temps en temps la main d'un air résolu et avec un sourire hébété. Malgré tous ses efforts, il ne pouvait parvenir à soulever ses paupières alourdies; elles retombaient à tout instant sur ses petits yeux avinés. Enfin, il était arrivé au dernier terme de l'ivresse; il se trouvait dans cet état heureux qui fait dire aux passants: «Tu es joli, frère!» Morgatch était rouge comme une écrevisse; il avait les narines dilatées et souriait malicieusement dans un coin. Nikolaï Ivanovitch était le seul qui, en sa qualité de cabaretier, eût conservé son sang-froid. Quelques nouveaux personnages se trouvaient aussi dans la chambre; mais Diki-Barine n'y était plus.
Je quittai la fenêtre et descendis rapidement la hauteur sur laquelle est situé le village. Au pied de cette élévation s'étend une vaste plaine; les flots de brouillard qui l'inondaient l'agrandissaient encore, et elle semblait se confondre avec le ciel. Je marchais en silence, lorsque la voix perçante d'un enfant s'éleva dans le lointain.--Antropka! Antropka... a... a...--criait l'enfant d'un ton plaintif et en traînant à perte d'haleine la dernière syllabe. Puis, il s'arrêta; mais il recommença bientôt. Sa voix retentissait au milieu de la nuit, qu'aucun souffle n'animait. Il s'obstina à répéter plus de trente fois le nom d'Antropka sans obtenir de réponse. Mais, tout à coup, on lui répondit à l'extrémité de la plaine, et d'une voix qui semblait venir de l'autre monde:--Quoi... oi... oi... oi...?--L'enfant reprit aussitôt, mais avec une joie maligne:--Arrive ici, diable, loup-garou... ou...--Pourquoi.... oi... oi... oi...?--lui demanda-t-on après un moment de silence.--Parce que le père veut te donner une fessée... ée... ée... ée...--reprit vivement l'enfant. On ne lui répondit plus, et il se remit à appeler de plus belle; mais ses cris devenaient moins distincts. Je tournai le coin d'un bois qui précède mon village, à quatre verstes de Kolotovka. L'obscurité était profonde; le nom d'Antropka s'élevait toujours faiblement dans la plaine.
VIII
LE BOIS ET LA STEPPE
Il est fort possible que le lecteur soit lassé de mes récits. Qu'il se rassure; je me bornerai aux pages qu'il vient de lire; mais avant de prendre congé de lui, je ne puis m'empêcher d'ajouter encore quelques remarques sur la chasse.
La chasse au fusil a un singulier attrait par elle-même, _für sich_, comme on disait autrefois, à l'époque où la philosophie de Hégel était en faveur. Mais supposons que la chasse ne soit point de votre goût; vous n'en aimez pas moins la nature, et par conséquent il est impossible que vous ne nous portiez envie à nous autres chasseurs... Écoutez!
Connaissez-vous, par exemple, les jouissances que l'on éprouve lorsqu'on part pour la chasse, avant le lever du soleil, par une belle journée de printemps? Vous sortez sur le perron..., le ciel est d'un gris sombre, quelques étoiles brillent çà et là; un souffle humide s'élève et arrive en courant comme une vague légère. Entendez-vous le murmure discret et confus de la nuit?... les arbres bruissent doucement dans les ténèbres. On étend un tapis sur la téléga, et on place sous vos pieds une boîte renfermant le samovar. Les chevaux de volée frissonnent, s'ébrouent et piétinent avec grâce: une paire d'oies blanches qui viennent de s'éveiller traversent la route lentement et en silence. Dans le jardin, derrière une haie, ronfle paisiblement le gardien; au milieu de l'atmosphère refroidie, le moindre son reste immobile et se soutient longtemps. Vous voilà assis, les chevaux s'enlèvent, la téléga roule avec fracas... Vous avancez,--vous passez devant l'église, vous descendez la colline et prenez à droite, en suivant la digue...; l'étang commence à se couvrir de vapeurs. Vous avez un peu froid, et vous vous couvrez la figure avec le collet de votre manteau; le sommeil vous gagne. Les chevaux traversent à grand bruit les flaques d'eau; le cocher sifflote sur son siége. Mais vous avez déjà fait quatre ou cinq verstes... Le ciel rougit à l'horizon, les corneilles s'éveillent dans les arbres et y voltigent lourdement; des moineaux babillent autour des meules. L'ombre diminue, la route est plus distincte, le ciel s'éclaircit, les nuages blanchissent, les champs sont plus verts. Dans les isba, on aperçoit la flamme rougeâtre des loutchina; des voix endormies se font entendre dans les cours. L'aurore s'allume peu à peu; déjà quelques traînées d'or traversent le ciel et le brouillard se pelotonne dans les ravins; le chant de l'alouette a retenti, un vent avant-coureur du jour s'est élevé, et le disque empourpré du soleil se montre lentement. La lumière se répand comme un torrent, et le coeur frémit comme un oiseau. Tout respire la fraîcheur et la joie! Vous promenez les yeux autour de vous. Là-bas, derrière le bois, paraît un village; plus loin vous en découvrez un autre avec une église blanche; plus loin encore s'élève sur une montagne un petit bois de bouleaux; au delà du bois s'étend le marais vers lequel vous vous dirigez. Allons! mes bons chevaux, vite; au trot!... il ne nous reste plus à faire que trois petites verstes. Le soleil monte rapidement; le ciel est pur... le temps sera beau; un troupeau sort lentement d'un village et se dirige de votre côté.
Vous achevez de gravir la côte... Quel coup d'oeil magnifique! une rivière qui coule en serpentant sur une étendue de dix verstes au moins bleuit à travers le brouillard; de vertes prairies en bordent le cours; derrière sont des monticules, et dans le lointain des vanneaux tournoient en criant au-dessus d'un marais. La vue traverse, comme une flèche, le fluide lumineux répandu dans les airs, et on découvre distinctement les objets les plus éloignés... Qu'on respire librement! Que les membres ont de souplesse! Combien l'homme ranimé par la fraîche haleine du printemps se sent dispos et plein de vigueur!...
Mais rien n'égale une belle matinée du mois de juillet! un chasseur seul peut apprécier le bonheur que l'on éprouve à errer dans les buissons aux premières lueurs de l'aube. La trace de vos pas se détache en vert sur l'herbe que blanchit la rosée. Vous écartez le feuillage mouillé d'un buisson, et vous vous sentez inondé de la chaleur embaumée de la nuit qui s'y trouvait emprisonnée; l'air est imprégné de la fraîche amertume de l'absinthe, du parfum mielleux que répandent le blé noir et le trèfle; dans l'éloignement, un bois de chênes se dresse comme un mur qu'illumine la lumière empourprée du soleil; il fait encore frais, mais on pressent déjà l'ardeur du jour. L'air est tellement embaumé que vous en éprouvez une sorte de vertige. Le taillis est interminable... Au loin seulement se distinguent çà et là quelques champs de seigle jaunissant et de minces bandes de sarrasin rougeâtre. Le bruit d'une téléga se fait entendre; c'est un paysan qui vient au pas, et il choisit d'avance pour son cheval un endroit ombragé... Vous échangez le bonjour avec lui, et à peine l'avez-vous dépassé que le son métallique de la faux qu'il aiguise frappe vos oreilles. Le soleil monte toujours; l'herbe sèche rapidement, et déjà la chaleur commence à se faire sentir. Une heure, deux heures se passent... Le ciel est plus foncé à ses bords: l'air est immobile et comme embrasé.--Frère, où peut-on se désaltérer?--demandez-vous à un faucheur.--Là-bas dans le ravin, il y a une source.--Vous gagnez le fond du ravin en traversant un épais taillis de noisetiers, qu'enlacent des plantes grimpantes. Le paysan ne vous a point trompé, une source se cache au fond du ravin: un buisson de chêne étale avidement au-dessus de l'eau ses branches feuillues, de grosses bulles d'argent se détachent du lit de mousse fine et veloutée qui en tapisse le fond, et montent en se balançant à la surface. Vous vous étendez au bord, votre soif est apaisée, mais la paresse l'emporte et vous restez immobile. L'ombre qui vous enveloppe de tous côtés est imprégnée d'une fraîcheur odorante; vous la respirez avec délices, et les buissons qui couvrent le flanc du ravin, devant vous, semblent jaunir à l'ardeur du soleil. Mais qu'est-ce? Un vent subit passe sur la campagne; l'air semble s'ébranler; ne serait-ce point le tonnerre. Vous sortez du ravin... Le ciel prend à l'horizon une teinte de plomb. Est-ce la chaleur qui épaissit l'air, ou bien un orage qui se prépare? Voilà qu'un éclair brille dans le lointain: c'est un orage. Le soleil est toujours éclatant; on peut encore chasser. Mais le nuage grandit à vue d'oeil.... il s'allonge par-devant et s'avance comme une voûte. L'herbe, les buissons, tout s'obscurcit soudainement... Vite! n'est-ce pas un hangar qui s'élève là-bas?... Vite!... Vous y arrivez en courant: vous entrez... Quelle pluie! quels éclairs! Le chaume du toit laisse pénétrer la pluie çà et là, et elle humecte le foin odorant... Mais le soleil reparaît, l'orage s'est dissipé, et vous quittez la grange. Ah! comme tout étincelle gaiement autour de vous! comme l'air est frais et limpide! comme elle est douce l'odeur des fraises et des champignons...
Voici que le jour baisse. Le crépuscule du soir éclaire la moitié du ciel comme un vaste incendie. Le soleil se couche. Autour de vous, l'air paraît transparent comme le cristal: mais dans le lointain, vous voyez descendre mollement des vapeurs qui semblent encore chaudes; la rosée se répand; les plaines, qu'inondaient peu d'heures avant les flots dorés du jour, revêtent une teinte rose; les arbres, les buissons, les hautes meules de foin projettent des ombres qui s'allongent de plus en plus... Le soleil a disparu; une étoile s'allume et tremble au milieu de la mer de feu qui embrase le couchant... Mais cet océan enflammé commence à pâlir; le ciel bleuit; les ombres se confondent, la nuit vient. Il est temps de regagner son gîte, le village, l'isba où vous comptez coucher. Le fusil sur l'épaule, vous marchez d'un pas rapide, fussiez-vous accablé de fatigue... Mais l'obscurité augmente rapidement; vous n'y voyez plus à vingt pas; les chiens blancs même se détachent à peine au milieu des ténèbres. Au-dessus d'un amas de noirs buissons, la couleur du ciel s'éclaircit un peu... Serait-ce un incendie?--Non; c'est la lune qui se lève.--Mais bientôt, sur votre droite vous découvrez les feux d'un village... Voici votre isba. Vous y distinguez, par la fenêtre, une table couverte d'une nappe, une lumière; c'est le souper qui attend.
Un autre jour, vous faites atteler un drochki léger et vous vous rendez dans les bois pour chasser la gelinotte. Qu'il est agréable de s'engager dans une route étroite, que bordent comme un mur des champs de seigle en pleine croissance! Des épis viennent vous frapper doucement la figure, les bluets s'accrochent à vos pieds, les cailles crient autour de vous, le cheval trottine paisiblement. Voici le bois avec son ombre et son silence. Les cimes des hauts trembles murmurent au-dessus de votre tête; les longues branches pendantes des bouleaux se balancent à peine; le chêne majestueux se dresse comme un vigoureux athlète, à côté de l'élégant tilleul. Vous suivez un sentier émaillé d'ombre et de verdure; de grosses mouches jaunes se tiennent immobiles dans l'air et disparaissent subitement; des moucherons s'agitent par essaims qui semblent clairs à l'ombre et noirs au soleil; les oiseaux chantent paisiblement. Que la voix argentine de la fauvette se marie bien au parfum du muguet! Allons, enfonçons-nous dans le bois,... le fourré s'épaissit... un calme indéfinissable gagne doucement tout votre être. Mais à un léger souffle de vent, les cimes des arbres s'agitent, et ce bruit rappelle, à s'y méprendre, celui d'une cascade... Des herbes élancées croissent çà et là sur le lit de feuilles fanées qui sont tombées l'année dernière; des champignons se dressent séparément coiffés de leurs chapeaux. Un lièvre part tout à coup à quelque distance de vous..., les chiens s'élancent à sa poursuite avec des aboiements sonores...
Et que cette forêt est belle à la fin de l'automne, lorsque les bécasses arrivent! Jamais la bécasse ne se tient dans le fourré, il faut l'aller chercher sur la lisière du bois. Il ne fait point de vent; mais il n'y a pas non plus de soleil, d'ombre, de mouvement, ni même de bruit; une odeur vineuse, particulière à l'automne, est répandue dans la campagne; un brouillard transparent se tient immobile au-dessus des champs qui jaunissent dans le lointain. On aperçoit des arbres se dessinant sur un ciel pâle, d'un blanc laiteux; quelques feuilles dorées pendent encore çà et là sur les branches nues des tilleuls. La terre humide semble élastique sous le pied; les herbes hautes et desséchées ne bougent pas, et de longs fils étincellent sur l'herbe décolorée. On respire librement, mais un trouble étrange vous agite. Pendant que vous suivez la lisière du bois, les yeux fixés sur votre chien, le souvenir des personnes que vous aimez, tant mortes que vivantes, vous revient à l'esprit; des impressions depuis longtemps oubliées se raniment soudainement; l'imagination voltige et plane comme un oiseau et vous croyez voir toutes les images que vous évoquez ainsi. Votre coeur se met à battre soudainement avec force; vous vous élancez avec passion vers l'avenir ou vous vous perdez entièrement dans le passé. Toute votre vie se déroule alors à vos yeux; l'homme se possède complétement, il semble ressaisir tout son passé, tous ses sentiments, toutes les forces de son âme, et rien dans la nature environnante ne vient troubler ces rêveries; point de soleil, point de vent, aucun bruit...
Et un jour d'automne, par un temps clair, un peu froid, lorsqu'il a gelé le matin et que les bouleaux argentés, semblables aux arbres dont parlent les contes des fées, sont couverts de rameaux d'or; lorsque le soleil est bas et que ses rayons n'ont plus de force, mais étincellent encore plus vivement qu'en été! Un petit bois de tremble, entièrement dépouillé de feuilles et inondé de lumière, semble tout joyeux de sa nudité; la gelée blanchit encore le fond de la vallée, et un vent frais soulève légèrement et chasse devant lui les feuilles desséchées qui couvrent le sol; de longues vagues bleues courent gaiement sur la rivière et balancent doucement les oies et les canards dispersés à sa surface; le vent vous apporte le bruit d'un moulin à demi caché par des saules, et au-dessus duquel des pigeons de toutes couleurs tournoient rapidement dans les airs...