Cours familier de Littérature - Volume 23
Part 3
--Pêtre Vassilitch? Comment donc?
--Où est-il maintenant?
--On l'a fait soldat.
Nous restâmes un moment sans parler.--Elle paraît souffrante? demandai-je à mon compagnon.
--Ah! je le crois bien! Mais je gage que demain l'affût sera bon. Vous feriez bien de dormir un peu.
Une bande de canards sauvages passa en sifflant sur nos têtes et nous l'entendîmes s'abattre non loin de nous sur la rivière. La nuit était noire et le froid commençait à se faire sentir. Le chant des rossignols retentissait au fond des bois. Nous nous enfonçâmes dans le foin et quelques instants après nous dormions l'un et l'autre d'un profond sommeil.
IV
BIROUK[18]
[Note 18: On appelle ainsi, en Russie, un homme taciturne, et qui vit seul.]
Je revenais de la chasse seul, en _drochki_[19]; j'avais encore huit verstes à faire pour arriver chez moi; ma bonne jument, trotteuse infatigable, courait fièrement sur la grande route poudreuse, et de temps en temps elle dressait les oreilles et jetait un hennissement étouffé; mon chien, harassé de fatigue, suivait de près, et ne s'écartait point d'un pas: on eût dit qu'il était attaché aux roues. L'orage approchait. En face de moi, un nuage énorme et aux reflets lilas s'élevait au-dessus du bois; des nuées grisâtres couraient rapidement à ma rencontre; le feuillage des saules commençait à s'agiter en murmurant. La chaleur jusqu'alors étouffante tomba soudainement, et l'air devint froid et humide; les ombres épaississaient de plus en plus. Je donnai un coup de rêne à mon cheval, descendis dans le ravin, traversai heureusement le lit d'un petit ruisseau qui était à sec, et dont les bords étaient garnis de broussailles, gravis la côte opposée, et entrai dans le bois. La route que j'avais prise traversait en serpentant un épais taillis de noisetiers, et l'obscurité y était déjà profonde; j'avançais presque au hasard. Mon drochki heurtait à tout moment contre les racines noueuses des chênes centenaires et des tilleuls, et s'engageait dans les ornières profondes qu'avaient creusées les roues des charrettes; mon cheval commençait à broncher. Un vent violent s'éleva tout à coup et s'engouffra dans le bois en mugissant, le bruit de quelques grosses gouttes d'eau se fit entendre dans le feuillage, un éclair sillonna le ciel et fut suivi de près par le roulement du tonnerre. La pluie tomba bientôt par torrents. Je ralentis ma course, et fus même bientôt obligé de m'arrêter: mon cheval enfonçait dans la boue et je n'y voyais plus à deux pas devant moi. Je parvins cependant à m'abriter tant bien que mal sous un épais buisson. Courbé en deux et la tête enfoncée dans mon manteau, j'attendais patiemment la fin de l'orage, lorsque à la lueur d'un éclair une forme élevée apparut à mes yeux sur la route, et comme je continuais à regarder de ce côté, elle se dressa devant moi, près du drochki, comme si elle sortait de terre.
[Note 19: Équipage découvert, à quatre roues très-légères.]
--Qui es tu? me demanda une voix retentissante.
--Et toi-même, qui es-tu?
--Je suis le forestier.
Je lui dis mon nom.
--Ah! je vous connais! Vous allez à la maison?
--Oui; mais entends-tu l'orage?
--Il est fort, me répondit l'apparition.
Mais au même instant un éclair blafard illumina la route, et je pus voir distinctement celui qui m'avait abordé ainsi; cette lueur soudaine fut suivie presque immédiatement d'un violent coup de tonnerre, et la pluie redoubla.
--Ça ne finira pas de sitôt, reprit le forestier.
--Que faire?
--Je vais, si vous voulez, vous conduire dans mon _isba_[20], me dit le forestier d'un ton brusque.
[Note 20: Maison des paysans russes. Elles sont construites en bois et se composent d'un simple rez-de-chaussée.]
--Tu me rendras service.
--Veuillez rester assis.
Le forestier s'approcha de mon cheval, et l'ayant pris par la bride, il le fit avancer. Nous nous mîmes en route. Je me cramponnai au coussin du drochki qui se balançait comme le fait un bateau sur une mer houleuse, et appelai mon chien. Ma pauvre jument s'enfonçait dans la boue, glissait et bronchait à tout moment; le forestier marchait en tête, tantôt à droite, tantôt à gauche du brancard, et s'avançait dans l'ombre comme un spectre. Après m'avoir fait traverser ainsi une partie du bois, mon conducteur s'arrêta.
--Nous voici chez moi, maître, me dit-il avec calme.
Le kalitka cria sur ses gonds, et des petits chiens se mirent à aboyer en choeur dans la cour. Je levai les yeux, et distinguai à la lueur des éclairs une petite isba située au milieu d'un vaste emplacement entouré d'une haie en branches. Une des étroites fenêtres de ce lieu était faiblement éclairée. Le forestier conduisit mon cheval jusqu'au perron, et frappa à la porte.
--Voilà! voilà! cria une petite voix; puis un piétinement de pieds nus se fit entendre. On tira le loquet, et une petite fille de douze ans tout au plus, en chemise écourtée et retenue à la taille par une lisière, parut, une lanterne à la main, sur le seuil de la porte.
--Éclaire au maître, lui dit mon hôte, et moi je vais faire entrer votre drochki sous le hangar.
La petite fille jeta les yeux sur moi, et rentra dans l'isba: je la suivis.
L'isba du forestier se composait d'une seule chambre, et celle-ci avait une assez triste apparence; elle était basse, enfumée, dégarnie des ustensiles que l'on rencontre ordinairement chez le paysan: on n'y voyait ni cloisons ni soupente. Un touloupe déchiré pendait au mur: plus loin, sur le banc, était couché un fusil, et un tas de chiffons étaient amoncelés dans un coin. Deux grands pots placés près du poêle complétaient cet ameublement qu'éclairait la lueur vacillante d'une _loutchina_[21] qui brûlait sur la table. Au milieu de la chambre pendait un berceau fixé à l'extrémité d'une longue gaule. La petite fille éteignit la lanterne, s'assit sur un escabeau, et se mit à balancer le berceau d'une main, tout en ravivant de l'autre la flamme de la loutchina. Je promenai mes regards dans la chambre: le spectacle qu'elle offrait m'affecta profondément: rien de plus triste que l'intérieur d'une isba de paysan pendant la nuit. L'enfant qui était couché dans le berceau respirait péniblement.
[Note 21: Éclat de bois de sapin dont se servent les paysans russes pour éclairer leurs chaumières.]
--Tu es donc seule ici? demandai-je à la petite fille.
--Oui, je suis seule, me répondit-elle d'une voix faible et craintive.
--Tu es la fille du forestier?
--Oui, me dit-elle en balbutiant.
La porte s'ouvrit en criant, et le forestier ayant baissé la tête pour en franchir le seuil, entra dans la chambre. Il prit la lanterne qui était posée à terre et s'approcha de la table pour allumer un bout de chandelle qui s'y trouvait.
--Vous n'êtes probablement pas accoutumé aux loutchina? me dit-il en rejetant ses cheveux en arrière.
Je l'examinai attentivement, et son extérieur me frappa. C'était un homme d'une taille élevée, carré des épaules, et bâti comme on en voit peu. Les muscles saillants de sa poitrine et de ses bras robustes se dessinaient sous les plis de sa grosse chemise qui ruisselait d'eau. Une barbe épaisse et noire couvrait tout le bas de sa figure mâle et sévère; ses yeux bruns et peu ouverts, mais au regard fixe et hardi, étaient ombragés par des sourcils bien formés et qui se touchaient presque. Il s'arrêta devant moi, les deux mains posées sur les hanches.
Je le remerciai et lui demandai son nom.
--Je m'appelle Foma, me répondit-il, et on m'a surnommé Birouk.
--Ah! tu es Birouk?
Je le regardai avec un redoublement d'attention. J'avais souvent entendu parler du forestier Birouk à mon Jermolaï et à d'autres habitants du pays: les paysans le craignaient comme le feu. Jamais homme, disaient-ils, n'avait rempli avec autant de vigilance les fonctions qui lui étaient confiées; il ne laissait pas soustraire le moindre fagot: à toute heure du jour, et même au milieu de la nuit, il tombait sur vous à l'improviste comme une bourrasque de neige, et il n'y avait point à lui tenir tête; il était fort et agile comme le diable. Pas moyen d'ailleurs de le corrompre: ni l'eau-de-vie, ni l'argent n'avaient prise sur lui; il ne se laissait séduire par rien. Déjà bien des fois on avait charitablement essayé de l'envoyer dans l'autre monde: mais il ne s'était pas laissé faire.
Telle était la réputation de Birouk parmi les paysans du voisinage.
--C'est donc toi qui es Birouk?--lui dis-je;--j'ai entendu souvent parler de toi, frère. On prétend que tu es impitoyable.
--Je fais mon devoir,--me répondit-il d'un ton brusque;--ce n'est pas tout que de manger le pain du maître, il faut le mériter.
Il prit la hache qui était passée à sa ceinture, s'assit par terre, et se mit à façonner une loutchina.
--Est-ce que tu n'as pas de femme?--lui demandai-je.
--Non,--me répondit-il en frappant un grand coup de hache...
--Elle est donc morte?
--Non... Oui... elle est morte,--reprit-il, et il se détourna.
Je me tus... Il leva la tête et me regarda.
--Elle a pris la fuite avec un bourgeois qui passait,--me dit-il en souriant d'un air farouche. À ces mots la petite fille baissa les yeux. L'enfant se réveilla et se mit à crier. La petite s'approcha du berceau.--Tiens! prends-le,--lui dit Birouk en lui tendant un biberon couvert de crasse.--Voilà! elle l'a abandonné,--continua-t-il à demi-voix en me montrant l'enfant. Puis, il s'approcha de la porte: mais il s'arrêta et se retourna de mon côté.
--Vous ne voudrez sans doute pas de notre pain, maître?--me dit-il,--et nous n'avons que cela...
--Je n'ai pas faim.
--Faites comme bon vous semble. Je vous aurais bien fait chauffer le samovar, mais je n'ai pas de thé. Je vais aller voir ce que fait votre cheval.
Il sortit en tirant avec force la porte après lui. Je me mis de nouveau à examiner l'intérieur de l'isba; il me parut encore plus triste qu'avant. Cette odeur âcre, qui est particulière aux lieux où la fumée séjourne, me prenait à la gorge. La petite fille se tenait immobile et les yeux baissés; de temps en temps seulement, elle agitait le berceau ou relevait timidement sa chemise sur son épaule; ses jambes nues pendaient le long de l'escabeau.
--Comment t'appelles-tu?--lui demandai-je.
--Oulita,--me dit-elle, en baissant encore plus son visage amaigri.
Le forestier rentra et s'assit sur le banc.--L'orage se calme,--me dit-il après un instant de silence.--Si vous le désirez, je vais vous conduire hors du bois.
Je me levai.
Birouk prit son fusil et se mit à examiner la batterie.
--Pourquoi le prends-tu?--lui demandai-je.
--On fait des sottises dans le bois... On coupe un arbre dans le ravin de la Jument.
--Comment peux-tu l'entendre d'ici?
--D'ici, non, mais de la cour.
Nous sortîmes ensemble. La pluie avait entièrement cessé. Un épais rideau de nuages s'étendait à l'horizon, et de longs éclairs s'y dessinaient encore par moments; mais au-dessus de nous le ciel était d'un bleu sombre et de rares étoiles scintillaient à travers des nuages pluvieux qui fuyaient. On commençait déjà à distinguer la forme des arbres que le vent et la pluie venaient de battre avec tant d'acharnement. Nous nous mîmes à prêter l'oreille. Le forestier ôta son bonnet et baissa la tête.
--Voi... voilà...--dit-il tout à coup en étendant la main.--Ils ont choisi une jolie nuit.
J'écoutai en vain: je ne distinguais que le bruit des feuilles. Birouk sortit mon cheval du hangar.
--Si nous ne nous dépêchons pas,--me dit-il,--je pourrai bien le manquer.
--Je vais t'accompagner. Y consens-tu?
--Soit,--dit-il en faisant reculer le cheval.
--Nous l'aurons bientôt pris; je vous reconduirai ensuite. Allons!
Nous partîmes; Birouk marchait en avant, et moi je le suivais de près. Je ne sais vraiment pas comment il trouvait son chemin au milieu des arbres et des broussailles, mais il s'avançait d'un pas rapide, sans hésiter, et ne s'arrêtait de temps en temps que pour écouter les coups de hache.
--Voyez-vous cela!--dit-il entre ses dents.
--Entendez-vous? entendez-vous maintenant?
--De quel côté?
Le forestier haussa les épaules. Nous nous engageâmes dans le ravin; lorsque nous fûmes à l'abri du vent, je commençai à entendre très-distinctement le bruit d'une hache. Birouk me regarda en faisant un signe de tête. Nous continuâmes à nous avancer en marchant au milieu des fougères et des orties. Un craquement sourd et prolongé frappa mon oreille...
--Il l'a coupé!--murmura Birouk.
Le ciel continuait à s'éclaircir; on commençait à y voir dans le bois. Nous arrivâmes enfin à l'extrémité du ravin.
--Attendez-moi ici,--me dit le forestier à demi-voix; et redressant son fusil, il se baissa et disparut au milieu des buissons.
J'écoutai attentivement; malgré les mugissements du vent je distinguais des sons assez faibles qui s'élevaient à peu de distance de l'endroit où je me tenais: on abattait à coups de hache les branches d'un arbre; puis, j'entendis le souffle d'un cheval, le cri discordant des roues d'une téléga...--Où vas-tu? arrête!--s'écria tout à coup Birouk d'une voix tonnante.--Ces paroles furent suivies d'un cri plaintif comme celui d'un lièvre... Une lutte venait de s'engager.--Non! non!--répétait Birouk d'une voix haletante,--tu ne m'échapperas pas...--Je me précipitai dans cette direction, et après avoir trébuché plus d'une fois j'arrivai sur le lieu du combat. Le forestier était étendu par terre au pied d'un arbre coupé; il tenait le voleur qui se débattait sous lui, et dont il s'efforçait de lier les mains avec une ceinture. Je m'approchai des combattants; le paysan était déguenillé, mouillé jusqu'aux os, et une longue barbe en désordre lui donnait une physionomie des plus sinistres. Birouk se releva et força son prisonnier à en faire autant. Un cheval décharné couvert d'une natte toute déchirée et une téléga étaient à quelques pas plus loin dans le fourré. Le forestier était silencieux; le paysan se taisait aussi, mais il hochait la tête.
--Laisse-le en paix!--dis-je à l'oreille de Birouk,--je payerai le prix de l'arbre.
Birouk ne me répondit pas; il saisit la crinière du cheval de la main gauche (il avait passé la main droite dans la ceinture du voleur).
--Allons! tourne-toi, _corneille_[22],--dit-il d'un ton rude.
[Note 22: On appelle _corneille_ (en russe _carona_) les gens dont on veut se moquer.]
--Voilà, là-bas, ma petite hache: prenez-la,--balbutia le paysan.
--Il ne faut pas la perdre, en effet,--reprit le forestier en relevant la hache.
Nous partîmes; je marchai par derrière... Chemin faisant, quelques gouttes d'eau nous annoncèrent que la pluie allait recommencer; elle ne tarda point effectivement à tomber à flots. Ce n'est pas sans peine que nous parvînmes à regagner la demeure du forestier. Lorsque nous l'eûmes atteinte, Birouk laissa le cheval au milieu de la cour, conduisit le paysan dans l'isba, relâcha le noeud du kouchak qui lui retenait les mains, et le fit asseoir dans un coin. Je me plaçai en face sur le banc.
--Quelle ondée!--me dit le forestier.--Il faut attendre qu'elle passe. Ne voulez-vous pas vous reposer un peu?
--Non, merci.
--Pour ne pas vous incommoder,--me dit-il en montrant le paysan,--je l'aurais bien mis dans la petite chambre à côté, mais le loquet...
--Laisse-le là; il ne me dérange pas,--répondis-je.
Le paysan me regarda sans relever la tête. Je pris la ferme résolution de délivrer le pauvre diable, à quelque prix que ce fût. Il était toujours immobile sur le banc où Birouk l'avait placé en entrant. La lumière de la lanterne l'éclairait en plein, et je l'observai plus attentivement; il avait la figure have et couverte de rides, des sourcils fauves, le regard inquiet, et tous ses membres étaient d'une maigreur effrayante... La petite fille s'étendit à ses pieds sur le plancher. Quant à Birouk, il était assis devant la table, la tête posée sur ses deux mains. Un grillon chantait dans le coin,... la pluie battait contre le toit et les vitres; nous étions tous silencieux.
--Foma Kousmitch,--dit tout à coup le paysan d'une voix sourde et cassée,--eh! Foma Kousmitch?
--Que veux-tu?
--Relâche-moi.
Birouk ne répondit pas.
--Relâche-moi. C'est par misère... Relâche-moi.
--Je vous connais,--dit le forestier d'un air sombre.--Toute votre commune est taillée sur le même patron. Vous êtes tous plus voleurs les uns que les autres.
--Relâche-moi,--reprit le paysan,--c'est l'intendant... nous sommes ruinés. Oui, tout à fait ruinés. Relâche-moi.
--Ruinés?... ce n'est pas une raison pour voler.
--Relâche-moi, Foma Kousmitch. Ne me perds pas. Chez vous, tu sais bien ce qui m'attend. L'intendant me dévorera, vrai.
Birouk se détourna. Le paysan tremblait par moments comme s'il avait la fièvre. Il agitait aussi quelquefois la tête d'une façon étrange, et sa respiration était précipitée.
--Relâche-moi,--continua-t-il à répéter avec un accent de désespoir.--Relâche-moi, au nom de Dieu, relâche-moi. Je payerai, comme il y a un Dieu. Oui, c'est la misère... Les petits crient à la maison; tu sais bien ça. Que veux-tu, cette vie-là est si dure!
--C'est une mauvaise excuse; tu ne devais pas voler pour cela.
--Quand ce ne serait que mon pauvre cheval...--dit le paysan;--laisse-moi au moins mon cheval... c'est tout mon bien... ne me l'enlève pas.
--C'est impossible; je te l'ai déjà dit. Moi aussi j'ai des devoirs à remplir. On exige que je sois sévère pour vous autres.
--Relâche-moi. C'est la misère, Foma Kousmitch; c'est la misère, aussi vrai que j'existe.
--Je vous connais.
--Relâche-moi, au nom du ciel.
--Allons! en finiras-tu? Tais-toi; tu sais bien que je ne plaisante pas. Il y a un maître là: tu ne le vois donc pas?
Le pauvre diable baissa la tête. Birouk se mit à bâiller et appuya son front contre la table. La pluie continuait toujours; j'attendais impatiemment le dénouement de cette triste scène.
Le paysan se redressa subitement; ses yeux s'animèrent et ses joues se colorèrent.--Allons! tiens,--s'écria-t-il en clignant les yeux et avec le frémissement de la haine sur les lèvres--dévore, maudit assassin, bois le sang d'un chrétien, bois-le...
Le forestier se retourna.
--C'est à toi que je parle,--continua de plus belle le paysan,--à toi, _asiatique_[23], buveur de sang, à toi!
[Note 23: Terme populaire qui s'est probablement répandu en Russie à l'époque de l'invasion tatare.]
--As-tu perdu l'esprit,--dit le forestier;--je crois plutôt que tu es ivre.
--Ivre? N'est-ce pas à tes frais que je me suis enivré? maudit tueur d'âmes, bête féroce, bête féroce!
--Je vais... t'apprendre...
--Va toujours! Qu'est-ce que ça me fait; je suis prêt à tout. Que veux-tu que je devienne sans cheval? Assomme-moi; j'aime mieux en finir tout de suite que de mourir de faim. Que tout périsse à la fois... femme, enfants! Quant à toi, sois tranquille, nous te retrouverons bien.
Birouk se leva.
--Frappe! frappe!--reprit le paysan avec rage;--frappe! allons, frappe donc!
À ces mots la petite fille, qui était restée couchée, se releva avec vivacité.
--Silence!--cria le forestier d'une voix tonnante, et il fit un pas en avant.
--Allons! laisse-le, Foma,--m'écriai-je à mon tour,--cela n'en vaut pas la peine.
--Je ne me tairai pas,--reprit le malheureux avec plus de violence que jamais.--Autant crever comme ça! Tu es un tueur d'âmes, une bête féroce... Mais attends... tu ne régneras plus longtemps... On te serrera le gosier un peu fort, va!
Birouk le saisit par l'épaule... Je courus au secours du paysan.
--Laissez-le, maître!--me cria le forestier.
Cette injonction ne m'intimida pas, et je portais déjà les mains en avant; mais, à mon grand étonnement, Birouk dénoua subitement le kouchak qui liait les bras du paysan, et saisissant celui-ci par la nuque, il lui enfonça son bonnet sur les yeux, ouvrit la porte, et le poussa dehors.
--Va-t'en au diable, avec ton cheval!--lui cria-t-il en le voyant s'éloigner,--et rappelle-toi que si jamais je te reprends...
Cela dit, le forestier rentra tranquillement dans l'isba, ferma la porte, et se mit à remuer je ne sais quoi dans un coin.
--Vraiment, Birouk,--lui dis-je,--tu m'as étonné... Tu es un brave homme, à ce que je vois...
--Allons! maître, ne parlons pas de cela,--me répondit-il d'un ton d'impatience.--Mais n'allez pas le raconter. Je vais maintenant vous reconduire, car il paraît que la pluie ne cessera pas de sitôt. Ah! le voilà qui détale!--ajouta-t-il à demi-voix en entendant le bruit que faisaient les roues d'une téléga qui passait devant les fenêtres de l'isba.--Ah! je le..
Une demi-heure après je prenais congé de lui sur la lisière du bois.
V
Les Russes, dit-il ailleurs, meurent avec résignation comme le paysan français. Il n'y a pas de maître plus rude, mais plus efficace que la fatalité.