Cours familier de Littérature - Volume 23

Part 25

Chapter 253,753 wordsPublic domain

«--Si je parviens à le connaître, dit la très-noble dame, jamais ni mon bras ni mon coeur ne lui pardonneront. Je le voue à de tels maux, que par moi tous ses amis seront à jamais condamnés à gémir.»

«Le seigneur Sigemunt prit le prince dans ses bras. Les gémissements de ses amis étaient si grands, que de leurs cris de désolation retentissaient le palais, la salle et la ville de Worms tout entière.

«Nul ne pouvait consoler la femme de Sîfrit. On dépouilla son beau corps de ses vêtements, on lava sa blessure et on le plaça sur une civière. Ses amis souffraient cruellement en leur grand désespoir.

«Les guerriers du Nibelunge-lant parlaient entre eux: «Il faut que d'une ferme volonté nous consacrions notre bras à sa vengeance. Il est dans cette maison, celui qui a commis le meurtre.» Tous les hommes de Sîfrit coururent s'armer.

«Ces hommes d'élite arrivèrent là au nombre de onze cents et Sigemunt le riche était à leur tête. Il voulait venger la mort de son fils, ainsi que le lui commandait son honneur.

«Ils ne savaient pas qui ils devaient attaquer, sinon Gunther et ses fidèles, qui avaient accompagné le seigneur Sîfrit à la chasse. Quand Kriemhilt les vit armés, ce fut pour son coeur une nouvelle amertume.

«Quelque grande que fût sa douleur, quelque terrible que fût sa détresse, elle craignit tellement de voir succomber les Nibelungen sous la main des fidèles de son frère, qu'elle les arrêta. Elle les admonesta avec douceur, comme fait ses amis un ami fidèle.

«Cette femme riche en infortunes parla: «Mon seigneur Sigemunt, qu'allez-vous tenter? Vous ne savez pas combien d'hommes vaillants a le roi Gunther. Vous vous perdrez tous, si vous voulez attaquer ces guerriers.»

«Leurs boucliers fortement attachés au bras, ils avaient soif de combattre. La noble reine les pria, leur commanda de s'en abstenir; ces guerriers magnanimes n'y voulaient pas consentir, car cela leur brisait le coeur.

«Elle dit: «Mon seigneur Sigemunt, laissez là ce projet jusqu'en des moments plus opportuns. Je serai toujours avec vous pour venger mon époux. Celui qui me l'a ravi, quand je le connaîtrai, me le payera cher.

«Ils ont ici aux bords du Rhin une trop grande puissance; c'est pourquoi je ne veux pas vous conseiller la lutte; ils seraient trente contre un. Que Dieu leur rende largement tout le bien qu'ils nous ont fait!

«Ainsi, demeurez ici et souffrons ensemble cet affreux malheur. Quand il commencera à faire jour, vous m'aiderez, guerriers magnanimes, à ensevelir mon époux chéri.» Les guerriers répondirent: «Qu'il soit fait ainsi, maîtresse bien-aimée.»

«Personne ne peut vous dire comme on entendit se lamenter misérablement les femmes et les chevaliers, tellement que toute la ville ouït leurs gémissements. Les nobles gens de la ville accoururent en hâte.

«Ils pleurèrent avec les étrangers; car c'était pour eux une dure peine. Ils ignoraient pour quelles offenses Sîfrit, le noble héros, avait perdu la vie. Les femmes des bons habitants du bourg pleurèrent avec celles de la reine.

«On ordonna à des forgerons de faire en hâte un cercueil d'or et d'argent, très-grand et très-fort, réuni par des plaques de bon acier. L'âme de chacun était profondément attristée.

«La nuit était passée, on annonça le jour. La noble dame fit porter à la cathédrale le seigneur Sîfrit, son époux bien-aimé. Tout ce qu'il avait là d'amis suivait en pleurant.

«Quand on le porta dans l'église, que de cloches sonnèrent! On entendait de toutes parts le chant de maints prêtres. Vinrent aussi le roi Gunther avec ses hommes, et le féroce Hagene; ils eussent mieux fait de s'en abstenir.

«Le roi dit: «Chère soeur, hélas! quelle souffrance est la tienne! Que n'avons-nous pu échapper à ce grand malheur! Nous déplorerons toujours la mort de Sîfrit.

«--Vous le faites sans motif, dit la femme désolée; si vous aviez dû en avoir du regret, cela ne serait pas arrivé. Ah! vous n'avez point pensé à moi, je puis bien le dire, puisque me voilà séparée à jamais de mon époux chéri. Hélas! pourquoi le vrai Dieu n'a-t-il pas voulu que ce fût moi qui fusse frappée.»

«Ils maintinrent leurs mensonges. Kriemhilt s'écria: «Que celui qui est innocent, le fasse voir clairement! Qu'il marche en présence de tous vers la civière: on connaîtra bientôt ainsi quelle est la vérité.»

«Ce fut un grand prodige, et qui pourtant arrive souvent: dès que le meurtrier approcha du mort, le sang sortit de ses blessures. Voilà ce qui eut lieu et on reconnut ainsi que Hagene avait commis le crime.

«Les blessures saignèrent comme elles avaient fait étant fraîches. Les lamentations avaient été grandes; elles le furent bien davantage. Le roi Gunther parla: «Je veux que vous sachiez que des brigands ont assassiné Sîfrit. Ce n'est pas Hagene qui l'a fait.»

XV

Les obsèques du héros sont longues et pieuses; Kriemhilt fait dire mille messes; quand il est mis en terre elle demande à revoir encore sa belle tête; elle tombe sans connaissance sur le corps de son époux, elle y reste trente-six heures. Elle veut partir avec Sigemunt son beau-père. La famille de Worms s'y oppose et la retient à force de tendresses; on lui charpente une belle maison de bois à côté de la cathédrale où repose la tombe de son mari. Trois années se passent dans cette douleur, puis elle se venge.--On lui propose de revoir Hagene et de lui pardonner.

--Oh que n'ai-je évité, dit-elle, de trahir le secret du beau corps de Sîfrit? Ma bouche accordera le pardon. Mais non jamais mon coeur! il est ferme.

On fit venir sa dot du pays de Nibelungen, huit mille cavaliers en étaient chargés; ce n'était qu'or et pierreries. La dot de la veuve remplit ses tours et son palais. Hagene craignit l'usage qu'elle en ferait, et conseilla au roi de l'en priver. Gunther s'y refusa noblement. Hagene, profitant de son absence, s'empare du trésor et le jette dans le Rhin pour le saisir plus tard.

XVI

Ici tout change: la fidèle Kriemhilt va demeurer chez la vieille reine de Worms (Uote), qui bâtit un monastère auprès de Worms; on y ensevelit Sîfrit définitivement pour y attirer sa belle veuve.

Le roi Etzel, du pays de Hongrie, soumis à Attila, perd par la mort la reine Helche, sa femme accomplie. Il cherche une autre épouse. On lui parle de Kriemhilt, veuve de Sîfrit, la plus belle des femmes.--Comment, dit-il, pourrai-je obtenir cette belle au besoin, puisque je suis payen et elle chrétienne.--Le margrave Ruedigêr, auquel il se confie pour aller demander en mariage la belle Kriemhilt, partit avec cinq cents chevaliers. Il s'arrêta chez lui en Bavière pour voir sa femme et sa fille. Huit jours après il était avec sa vaillante suite sur les bords du Rhin. Le roi Gunther prit l'ambassadeur par la main, il le conduisit lui-même à son trône, et fit venir pour son hôte l'hydromel et le vin fameux du Rhin.

XVII

Les négociations durèrent treize jours. Hagene seul déconseilla le mariage. Gunther insiste; il lui paraît avantageux de placer sa soeur sur le trône d'Attila. Après une longue résistance, Kriemhilt consentit, dans le seul espoir de se venger sur Hagene de la mort de Sîfrit. Elle distribua une partie de son trésor et emmena avec elle cent des plus belles jeunes filles de Worms. Ce voyage, raconté dans tous ses détails par le poëte, s'accomplit non sans des dangers infinis, surtout au passage du Danube. Enfin, ils arrivent à Vienne en Autriche; le roi Etzel était venu jusque-là au-devant de Kriemhilt. L'entrevue est émouvante, le roi Etzel est ravi de la beauté de sa fiancée.

«Non loin de là s'élevait une tente magnifique. La plaine était couverte de pavillons de feuillage, où l'on devait se reposer après les fatigues du jour. Maintes belles jeunes filles y furent conduites par les chevaliers et à la suite de la reine, qui s'assit sur un siége garni d'étoffe. Le margrave s'était occupé d'arranger avec soin le siége de Kriemhilt. Le coeur d'Etzel en fut réjoui.

«J'ignore ce qu'Etzel dit en ce moment. Dans sa main droite il tenait la blanche main de la reine. Ils étaient assis côte à côte, tendrement. Mais Ruedigêr, la bonne épée, ne permit pas encore au roi de lui offrir son amour seul à seule.

«On fit cesser partout les tournois. Le grand fracas prit fin après de glorieux exploits. Les hommes d'Etzel se rendirent dans les huttes. On procura à tous des logements suffisants.

«Le jour était à sa fin. Chacun se livra au repos jusqu'à ce qu'on vit luire la brillante aurore. Alors les hommes se hâtèrent vers leurs chevaux. Ah! que de jeux sont entreprit en l'honneur du roi.

«Le roi commanda aux Hiunen de se préparer pour rendre à la reine les honneurs qu'on lui destinait. De Tulna on chevaucha vers la ville de Wiene, où l'on trouva grand nombre de dames très-bien vêtues. Elles reçurent avec de grands hommages la femme du roi Etzel.

«Tout ce qui était nécessaire était là à leur usage, en grande profusion. Plus d'un héros magnanime se réjouissait aux cris d'allégresse. On se mit à s'installer, et les noces du roi commencèrent au milieu de la joie générale.

«Tous ne purent se loger dans la ville. Ruedigêr pria ceux qui n'étaient pas étrangers de prendre des logements dans le pays d'alentour. Je pense que sans cesse on trouvait près de Kriemhilt:

«Le seigneur Dietrîch et maint autre guerrier. Ils avaient fort à faire pour distraire l'esprit de leurs hôtes. Ruedigêr et ses amis se livraient à de joyeux divertissements.

«La Pentecôte fut le jour des noces, où le roi Etzel reposa à côté de Kriemhilt, dans la ville de Wiene. Auprès de son premier époux elle n'avait pas acquis, j'imagine, le service de tant de guerriers.

«Elle se fit connaître par ses dons à ceux qui ne purent la voir. Plus d'un d'entre ceux-ci dit aux étrangers: «Nous croyions que dame Kriemhilt ne possédait plus de richesses et ici elle fait merveille avec ses présents.»

«Les noces durèrent dix-sept jours. Je ne pense pas qu'on puisse dire qu'aucun roi en eut de plus belles, ou du moins nous l'ignorons. Tous ceux qui étaient là portaient des vêtements neufs.

«En aucun temps, je crois, elle ne siégea dans le Niderlant avec tant de guerriers. Et je pense que Sîfrit, quoiqu'il fût riche en biens, ne s'attacha jamais un si grand nombre de nobles hommes qu'on en voyait là devant Etzel.

«Jamais roi ne donna, à ses noces, tant de riches manteaux, grands et larges, ni de si bons vêtements que ceux qui furent distribués à profusion, par la volonté de Kriemhilt, à toutes les personnes qui en voulaient.

«Ses amis et aussi les étrangers étaient d'humeur si généreuse qu'ils n'épargnèrent point leur bien. Ils étaient disposés à donner ce que chacun désirait. Plus d'un chevalier, par bonté d'âme, se dépouilla de tout, même de ses vêtements.

«La reine pensait au temps où elle était près du Rhin avec son époux chéri; des larmes mouillèrent ses yeux, mais elle les cacha soigneusement, de façon que nul ne pût le remarquer. Elle recevait de grands honneurs après avoir subi tant de souffrances.

«Quelle que fût la générosité des autres, elle n'était rien auprès de celle de Dietrîch. Il distribua tout ce que le fils de Botelung lui avait donné. La main du bon Ruedigêr fit aussi des merveilles.

«Le prince Bloedel de l'Ungerlant fit vider maints coffres pleins d'or et d'argent, dont on fit largesse. En vérité, les guerriers du roi vivaient bien grandement.

«Werbel et Swmel, les joueurs d'instrument du roi, gagnèrent chacun, je pense, au moins mille marcs et même davantage à cette fête, où la belle Kriemhilt porta la couronne à côté d'Etzel.

«Au matin du dix-huitième jour, ils partirent de Wiene. Dans les jeux chevaleresques bien des boucliers furent brisés par les lances que les héros portaient en leurs fortes mains. Le roi Etzel se mit en marche vers le Hiunen-lant.

«On passa la nuit dans l'antique Heimburc. Personne ne peut se figurer avec quelle puissance cette immense troupe chevauchait dans le pays. Et que de belles femmes aussi on allait trouver dans la patrie!

«Ils s'embarquèrent à Misenburc la riche. Le fleuve était couvert, aussi loin qu'on pouvait le voir couler, d'hommes et de chevaux en si grand nombre, qu'il semblait terre ferme. Les femmes fatiguées de la route jouirent là de la douceur du repos.

«Maints bons vaisseaux furent attachés ensemble, de façon à mettre tout le monde à l'abri des ondes et du courant. On tendit au-dessus de bonnes tentes: c'était comme si on se fût trouvé dans la plaine sur terre ferme.

«Ces nouvelles arrivèrent au burg d'Etzel, et hommes et femmes s'y réjouirent. La suite d'Helche, qui jadis servait cette princesse, passa depuis des jours heureux auprès de Kriemhilt.

«Là attendait plus d'une noble vierge qui depuis la mort d'Helche était dans la douleur. Kriemhilt y trouva sept filles de rois, dont la beauté ornait les États d'Etzel.

«La jeune dame Herrât dirigeait cette suite. Elle était fille de la soeur de Helche et riche en vertus, l'épouse de Dietrîch et l'enfant d'un noble roi, étant fille de Nentwin. Plus tard elle fut l'objet de grands honneurs.

«Son âme se réjouit de l'arrivée des étrangers; de grands préparatifs étaient faits pour les recevoir. Qui pourrait vous décrire la vie que le roi mena depuis? On n'avait pas mieux vécu chez les Hiunen du temps de l'autre reine.

«Quand le roi et sa femme eurent quitté les bords du fleuve, on dit le nom de ces dames à la noble Kriemhilt, qui les salua très-gracieusement. Oh! avec quelle puissance elle occupa la place d'Helche!

«Chacun lui offrit son loyal service; la reine distribua à pleines mains de l'or et des vêtements, de l'argent et des pierreries. Elle donna alors tout ce qu'elle avait apporté chez les Hiunen, de par-delà le Rhin.

«Aussi depuis lors, tous les parents et tous les hommes du roi lui furent-ils soumis avec dévouement, si bien que dame Helche ne leur commanda jamais d'une manière plus absolue, que ne le fit Kriemhilt jusqu'à sa mort.

«La cour et le pays vivaient si honorablement, qu'en tout temps on y trouvait des divertissements suivant le goût et l'humeur de chacun, par l'effet de la générosité du roi et de la bonté de la reine.»

XVIII

«Ils vécurent ensemble avec grand honneur jusqu'à la septième année. Pendant ce temps, la reine enfanta un fils; jamais le roi Etzel n'eut plus grande joie.

«Elle ne cessa de renouveler ses instances jusqu'à ce que l'enfant d'Etzel fût baptisé suivant la coutume chrétienne. Il fut nommé Ortliep. Il y eut grande réjouissance dans le pays d'Etzel.

«Toutes les bonnes vertus pratiquées par dame Helche, dame Kriemhilt s'efforçait maintenant de les imiter chaque jour de plus en plus. Herrât, la femme illustre, l'initiait aux usages; mais secrètement elle regrettait beaucoup Helche.

«La reine était bien connue des étrangers et des gens du pays qui disaient que jamais femme meilleure et plus douce ne posséda pays du roi. Ils tenaient cela pour certain. Elle mérita ainsi pendant treize ans les louanges des Hiunen.

«Elle s'était bien aperçue que nul ne s'opposait plus à ses volontés, comme le font parfois les guerriers du Roi à la femme de leur souverain. Elle voyait sans cesse devant elle douze rois, et elle se prit à penser aux nombreuses offenses qu'elle avait reçues jadis dans sa patrie.

«Elle songeait aussi aux grands honneurs dont elle jouissait dans le Nibelungen-lant, où elle était si puissante, quand la main d'Hagene l'en dépouilla en tuant Sîfrit, et elle cherchait les moyens de lui faire porter la peine de son crime.

«J'y parviendrais, se disait-elle, si je pouvais seulement l'attirer en ce pays.» Elle rêva que souvent Gîselhêr, son frère, marchait à ses côtés, la tenant par la main. Elle l'embrassait fréquemment dans son doux sommeil. Depuis que de soucis elle éprouva!

«Je pense que ce fut par l'inspiration du mauvais esprit qu'elle se sépara de Gunther si amicalement, et qu'elle l'embrassa en quittant le pays des Burgondes. Souvent des larmes brûlantes mouillaient ses vêtements.

«Soir et matin cette idée occupait son âme: comment on avait pu l'amener, elle, innocente, à épouser un homme païen. C'étaient Hagene et Gunther qui l'avaient réduite à cette extrémité.

«Certain désir ne quittait point son coeur. Elle pensait: «Je suis si puissante et je possède tant de richesses que je pourrais bien faire pâtir mes ennemis. Que volontiers je me vengerais de Hagene de Troneje!

«Souvent mon coeur gémit au souvenir de mon bien-aimé. Ah! si j'étais près de ceux qui m'ont causé tant de maux, que je leur ferais payer cher la mort de mon ami! C'est avec peine que j'attends encore.» Ainsi parlait la femme d'Etzel.

«Kriemhilt était aimée par tous les hommes du roi, et, certes, elle le méritait. Eckewart veillait au trésor, ce qui lui faisait beaucoup d'amis. Nul ne pouvait résister à la volonté de Kriemhilt.

«Elle pensait sans cesse: «Je prierai le roi qu'il m'accorde avec courtoisie d'inviter mes amis à venir dans le Hiunen-lant.» Personne ne soupçonnait une résolution hostile chez la reine.

«Une nuit, elle reposait à côté du roi; il la tenait dans ses bras, suivant sa coutume, car il aimait tendrement la noble femme, et elle lui était comme sa propre chair. L'illustre reine se prit à penser à ses ennemis.

«Et elle dit au roi: «Mon cher seigneur, je voudrais vous prier, si je puis le faire avec soumission et si j'ai mérité cette faveur, que vous me fassiez voir que vous avez réellement de l'attachement pour mes amis.»

«Le puissant roi parla; son âme était loyale: «J'accède à votre demande. Je me réjouis de tout ce qui arrive d'heureux à ces guerriers. Car jamais, par l'affection d'une femme, je n'ai acquis d'aussi excellents amis.»

«La reine répondit: «Oui vous l'avez très-bien dit: j'ai beaucoup d'illustres parents. C'est pourquoi je m'afflige de ce qu'ils consentent si rarement à me visiter en ce pays. J'entends les gens m'appeler une exilée.»

«Le roi Etzel répondit: «Ô ma femme très-chérie, si cela ne leur paraissait pas trop loin, j'inviterais volontiers de par-delà le Rhin vers ce pays, ceux que vous voudriez voir.» La dame se réjouit de ce que sa volonté allait s'accomplir.

«Elle dit: «Si vous voulez me montrer de la confiance, mon cher seigneur, vous enverrez des messagers à Worms au delà du Rhin, et je ferai savoir à mes amis le désir qui me tient au coeur. Ainsi maints bons et nobles chevaliers se rendront en ce pays.»

«Il reprit: «Tout ce que vous commanderez se fera. Vous ne pouvez désirer voir vos amis, les enfants de la noble Uote, plus vivement que moi-même. Il me peine fortement qu'ils nous soient si longtemps demeurés étrangers.

«Si cela vous plaît, ma femme bien-aimée, j'enverrai avec plaisir vers vos amis, au pays des Burgondes, mes deux joueurs de viole.» Et aussitôt il fit paraître devant lui ces deux bons joueurs.

«Ils accoururent en hâte vers le lieu où le roi siégeait à côté de la reine. Etzel leur dit qu'ils seraient ses messagers vers le pays des Burgondes, et il leur fit préparer force beaux vêtements.

«On prépara des habillements pour vingt-quatre cavaliers. Le roi leur expliqua ensuite la mission dont il les chargeait pour Gunther et ses hommes. Dame Kriemhilt leur parla aussi en secret.

«Le puissant roi prit la parole: «Je vous dirai comment vous devez agir. Je présente à mes amis des sentiments d'affection et de bienveillance, et je les prie de vouloir se rendre en mon pays. Certes je n'ai guère connu d'hôtes qui me fussent aussi chers.

«Et si les parents de Sîfrit veulent consentir à écouter mes voeux, qu'ils viennent sans plus tarder, cet été, à ma fête. Car une partie de ma félicité dépend de la présence de la parenté de ma femme.»

«Le joueur de viole, le hardi Swemel, parla: «Quand cette fête aura-t-elle lieu dans vos États?

«Il faut que nous puissions l'annoncer là-bas à vos amis.» Le roi Etzel répondit: «Aux jours du prochain solstice d'été.»

--«Nous ferons ce que vous ordonnez,» dit Werbel. La reine fit amener secrètement les messagers dans sa chambre et leur parla. Depuis lors, maints guerriers en pâtirent.

«Elle dit aux envoyés: «Vous pouvez gagner une bonne récompense, en exécutant mes instructions avec dévouement et en disant dans ma patrie ce dont je vais vous charger. Je vous comblerai de biens et je vous donnerai de magnifiques vêtements.

«À aucun de mes amis que vous pourrez voir à Worms près du Rhin, vous ne direz que jamais vous ayez vu mon humeur assombrie. Vous offrirez mes services à tous ces héros hardis et bons.

«Priez-les de consentir à ce que le roi leur demande et à me tirer ainsi de ma peine, car les Hiunen pourraient croire que je suis sans nul ami. Ah! si j'étais un chevalier, j'irais moi-même vers eux.

«Dites aussi à Gêrnôt, mon noble frère, que nul ne lui est plus dévoué que moi. Priez-le d'amener en ce pays nos meilleurs amis, afin qu'il m'en revienne de l'honneur.

«Dites bien à Gîselher, qu'il songe à cela, que jamais je n'ai éprouvé nulle peine de son fait. Mes yeux le verront avec bonheur, car je l'aime tendrement pour la grande fidélité qu'il m'a montrée.

«Expliquez à ma mère les honneurs dont je jouis ici. Et si Hagene de Troneje refusait de les accompagner, qui donc leur montrerait le chemin à travers le pays? Car depuis son enfance la route qui mène chez les Hiunen lui est bien connue.»

«Les envoyés ignoraient le motif pour lequel ils ne pouvaient laisser Hagene de Troneje aux bords du Rhin. Ils s'en repentirent depuis. Avec lui maints guerriers furent voués à une mort cruelle.

«On leur donna lettre et message. Ils emportaient beaucoup de richesses et pouvaient vivre grandement. Etzel et sa belle femme leur donnèrent congé et ils partirent revêtus de leurs riches habillements.»

XIX

«En douze jours ils arrivent à Worms sur le Rhin.

«Quels sont ces hommes?» dit le roi Gunther.

«Personne ne le savait jusqu'à ce que les ayant vus, Hagene de Troneje dit à Gunther:

«Il nous arrive de grandes nouvelles, je puis vous l'affirmer. J'ai vu venir les joueurs de viole d'Etzel. C'est votre soeur qui les a envoyés vers le Rhin. À cause de leur maître, ils seront les bienvenus parmi nous.»

«Les étrangers bien armés chevauchaient en ce moment devant le palais. Jamais joueurs d'instrument d'aucun prince ne parurent si magnifiquement vêtus. La suite du roi alla aussitôt les recevoir. On leur assigna des logements et on les engagea à ne point changer de vêtements.

«Ils s'avancèrent vers le roi. Tout le palais était plein. On reçut les étrangers avec d'amicales salutations, ainsi que cela se faisait dans les autres pays de rois. Werbel trouva un grand nombre de héros près de Gunther.