Cours familier de Littérature - Volume 23

Part 23

Chapter 233,737 wordsPublic domain

«Elles saisirent en hâte leurs vêtements et se vêtirent. Puis elles firent prier Sîfrit de se rendre à la cour. Il le fit du bon coeur, car il aimait tendrement la noble Kriemhilt; elle lui parla avec grande bonté.

«Soyez le bienvenu, seigneur Sîfrit, héros digne de louanges. Où est mon frère Gunther, le noble et puissant roi? J'imaginais que nous l'avions perdu par la force de Brunhilt. Hélas! malheureuse fille que j'étais d'être jamais venue en ce monde.»

«L'intrépide chevalier parla: «Accordez-moi le pain du messager. Ô belle femme, vous pleurez, sans motif. Je l'ai laissé hors de tout péril, voilà ce que je voulais vous apprendre. Il m'a envoyé avec cette nouvelle vers vous deux.

«Avec sa tendre affection, ô très-noble reine, il vous offre ses services, lui et sa fiancée. Ainsi cessez de pleurer. Ils seront bientôt arrivés.» Depuis longtemps elle n'avait appris si douce nouvelle.

«Avec une étoffe blanche comme neige, elle essuya les larmes de ses beaux yeux. Puis elle se prit à remercier le messager des nouvelles qu'il avait apportées. Elles la consolaient de ses tourments et de ses pleurs.

«Elle pria le messager de s'asseoir; il y était tout disposé, et la femme digne d'amour lui dit: «Ce serait sans regret que pour votre message je vous donnerais tout mon or. Vous êtes trop riche pour cela, mais je vous en demeurerai reconnaissante.

«--Quand j'aurais à moi seul trente pays, dit-il, je recevrais encore avec plaisir des dons de votre main.

«--Eh bien! qu'il en soit fait ainsi,» dit la femme pleine de vertus. Et elle ordonna à son camérier d'aller quérir la récompense du message.

«Elle lui donna vingt-quatre anneaux, ornés de belles pierres, en récompense. Mais l'âme du héros était ainsi faite qu'il n'en voulut rien garder. Il les distribua aussitôt aux belles femmes qu'il trouva là dans les appartements.

«Et la mère de Kriemhilt lui offrit également ses services avec beaucoup de bonté. «Je vous dirai plus encore, ajouta l'homme hardi, touchant ce dont le roi vous prie lorsqu'il arrivera aux bords du Rhin. Si vous faites cela, ô dame, il vous en sera toujours obligé.

«Je l'ai entendu exprimer le désir que vous receviez bien ses hôtes puissants et que vous lui accordiez d'aller à leur rencontre devant Worms, sur le sable. Voilà ce que le roi Gunther vous fait savoir avec ferme confiance.»

«La vierge digne d'amour parla: Je suis toute prête à le faire. Je ne refuserai jamais rien de ce qui pourra lui plaire. Il en sera fait ainsi en toute amitié.» Ses couleurs devinrent plus vives par l'amour qu'elle éprouvait.

IX

«Le margrave Gère conduisit par la bride le cheval de Kriemhilt, mais seulement jusqu'aux portes du Burg. Au delà Sîfrit, l'homme brave, la servit tendrement. C'était une belle enfant! Depuis il en fut bien récompensé par la jeune fille.

«Avec mille gracieuses honnêtetés, dame Kriemhilt s'avança pour recevoir dame Brunhilt et sa suite. De leurs blanches mains on les vit écarter les tresses de leurs cheveux quand elles échangèrent leur baiser; elles le firent en toute affection.

«La vierge Kriemhilt parla amicalement: «Soyez la bien-venue en ce pays, pour moi, pour ma mère et pour tout ce que nous avons de fidèles amis.» Et l'on s'inclina de part et d'autre.

«Et les femmes s'embrassèrent à plusieurs reprises. Jamais on n'a ouï parler d'une réception aussi affectueuse que celle faite à la fiancée par dame Uote et par sa fille. Plusieurs fois elles baisèrent ses douces lèvres.

«Quand les femmes de Brunhilt furent toutes descendues sur le sable, maints jeunes guerriers menèrent par la main maintes vierges richement vêtues. Ces nobles jeunes femmes entouraient Brunhilt.

«Avant que toutes salutations se fussent achevées, une grande heure s'écoula. Pendant ce temps fut baisée plus d'une bouche rose. Les filles des rois se tenaient encore l'une près de l'autre. Nombre de héros fameux se plaisaient à les contempler.

«Ils les suivaient du regard ceux qui avaient ouï dire que nul ne pouvait voir rien de plus beau que ces deux femmes, et on le disait sans mentir; car dans la beauté de leur corps, rien n'était emprunté ni trompeur.

«Ceux qui savaient apprécier les femmes et leurs formes gracieuses, ceux-là louaient la beauté de la fiancée de Gunther. Mais les plus sages, qui les avaient mieux comparées, disaient qu'on pouvait bien préférer Kriemhilt à Brunhilt.»

X

Gunther, cependant, au milieu des fêtes et des festins, accorde à Sîfrit le prix de ses services, la main de la jeune Kriemhilt. Le héros et la belle fiancée se retirent ensemble dans la chambre des noces.

Gunther veut entraîner Brunhilt. Elle le suit en vêtements de lin; mais quand il veut jouir de sa conquête, Brunhilt s'indigne, résiste, et lui liant les pieds et les mains avec sa forte ceinture, elle le suspend à un clou de la chambre et le laisse vaincu et humilié déplorer sa rigueur. Il lui adresse en vain l'expression de son repentir et le serment de respect jusqu'au matin. À la fin, pour lui éviter l'humiliation de sa défaite devant sa cour, elle le délie et l'autorise à se tenir éloigné d'elle dans la couche nuptiale. On leur apporte le matin de nouveaux atours et on se réunit à la messe, dans la cathédrale de Worms. Mais Gunther était sombre de visage.

XI

Après la messe, les deux héros se confient leurs destinées bien différentes. Sîfrit, à l'aide de son talisman, promet à Gunther de l'aider à dompter l'épouse rebelle.

Ici le poëme, semblable à _Daphnis et Chloé_ ou plutôt à l'Arioste, change de ton et tourne par sa crudité naïve en tragi-comique. Sîfrit, à l'aide de l'obscurité, pénètre sans être vu dans l'appartement nuptial, il lutte longtemps invisible avec Brunhilt et remet au roi son épouse vaincue et soumise. Il lui dérobe seulement un anneau et une ceinture soustraits pendant la lutte. Il s'évade sans avoir été reconnu et va rejoindre sa femme Kriemhilt. Le sujet nous oblige à abréger ces détails aussi poétiques, mais moins chastes qu'Homère. Cela est bien beau, mais un peu barbare. Passons.

XII

Cependant moitié amour, moitié jalousie, Brunhilt, la gigantesque héroïne devenue l'épouse de Gunther, insinuait à son mari l'envie de voir Sîfrit et sa femme Kriemhilt. Gunther résiste, puis il cède, il les invite à revenir prendre leur service à la cour.

XIII

Le récit du voyage de Sîfrit et de Kriemhilt à la cour de Gunther est épique. Les deux belles rivales, Brunhilt et Kriemhilt, s'embrassent cordialement. Cependant, la femme de Gunther laisse échapper quelques paroles secrètement amères, qui indiquent qu'elle ne voit pas sans envie la félicité de Kriemhilt. Les fêtes commencent.

«Un jour avant la vesprée, les guerriers menaient grand bruit dans la cour du palais. Pour se divertir, ils se livraient à des jeux chevaleresques. Afin de les voir, hommes et femmes étaient accourus en foule.

«Elles étaient assises l'une près de l'autre, les deux puissantes reines, et elles pensaient aux héros si dignes d'admiration. La belle Kriemhilt parla: «J'ai un époux, à la main duquel toutes les terres de ce royaume devraient être soumises.»

«Dame Brunhilt répondit: «Comment cela pourrait-il être? Si nul ne survivait que lui et toi, il est vrai, ce pays pourrait en ce cas lui être soumis. Mais tant que vivra Gunther, il ne peut en être ainsi.»

«Kriemhilt reprit alors: «Le vois-tu bien là-bas, comme il s'avance majestueusement devant les autres guerriers, pareil à la lune brillante parmi les étoiles. Certes, j'ai bien sujet de porter haut mon orgueil.»

«Dame Brunhilt dit à son tour: «Quelque gracieux, quelque loyal et quelque beau que soit ton mari, tu dois mettre avant lui Gunther le héros, ton noble frère. Celui-là, tu ne peux l'ignorer, doit précéder tous les rois sans conteste.»

«Kriemhilt prit la parole: «Mon époux est si digne d'affection que je ne l'ai point loué sans motif. En maintes choses sa gloire est grande, ne le crois-tu pas, Brunhilt? Il est au moins l'égal de Gunther.

«--Il ne faut point si mal me comprendre, Kriemhilt, car je ne t'ai point tenu ce discours sans de bonnes raisons. Je leur ai entendu dire à tous deux, le jour où je vis le roi pour la première fois, où sa volonté de m'avoir pour femme s'accomplit et où il conquit mon amour d'une façon si chevaleresque. Ce jour-là Sîfrit avoua qu'il était l'homme-lige de Gunther. C'est pourquoi je l'ai considéré comme mon vassal depuis que je le leur ai entendu dire.»

«La belle Kriemhilt reprit:

«En ce cas, mal m'en serait advenu.

«Comment mes nobles frères auraient-ils consenti à me voir ainsi la femme d'un vassal? Je t'en prie très-amicalement, Brunhilt, cesse ces propos de bonne grâce et par affection pour moi.

«--Certes, je ne les cesserai point, répondit la femme du roi. Comment abandonnerai-je le personnel de tant de chevaliers qui nous sont soumis avec Sîfrit, par les liens du vasselage?»

«Kriemhilt la très-belle commença à s'irriter fortement:

«Tu dois pourtant y renoncer, car jamais il ne sera en ton service. Il est plus haut placé que Gunther mon frère, le très-noble homme. Tu cesseras de tenir ces discours que j'ai entendus de ta bouche.

«Et aussi il me paraît étonnant, s'il est ton homme-lige et que tu aies sur nous deux une telle puissance, qu'il t'ait si longtemps privée du tribut de ses services. J'en ai assez de ton outrecuidance et non sans motif.

«--Tu t'élèves trop haut, répondit la femme du roi; maintenant je voudrais voir si on rendra à ta personne autant d'honneur qu'à la mienne.»

«La colère s'était emparée de l'âme de ces deux femmes. Ainsi parla alors la dame Kriemhilt:

«Eh bien! nous verrons. Puisque tu as osé soutenir que mon mari est un homme-lige, les fidèles des deux princes devront décider aujourd'hui si, à la porte de l'église, j'ai passé devant la femme du roi.

«Il faudra que tu voies en ce jour que je suis de noblesse libre et que mon mari est plus considéré que le tien. Je ne veux plus être outragée à ce sujet. Tu comprendras, encore aujourd'hui, que ta vassale marche, à la cour, devant tous les guerriers du pays burgonde. Je prétends être de plus haute dignité que nulle reine qui jamais ait porté la couronne, à la connaissance des hommes.»

«Une haine terrible s'éleva entre ces deux femmes. Mais Brunhilt répondit:

«Si tu ne veux pas être ma vassale, tu dois alors te séparer de ma suite, toi et tes femmes, quand nous irons à la cathédrale.

«--Par ma foi, il en sera fait ainsi, dit Kriemhilt.

«Allons, mes filles, habillez-vous, dit l'épouse de Sîfrit, il faut que ma dignité en sorte aujourd'hui sans déshonneur; il faut faire voir que vous avez de riches vêtements. Puisse-t-elle désirer démentir ce qu'elle m'a soutenu en ce jour!»

«Il était facile de leur faire agréer ce conseil; elles cherchèrent leurs riches habits. Femmes et jeunes filles étaient magnifiquement vêtues. Elle s'avança avec sa suite, la noble femme du prince. Le beau corps de Kriemhilt était aussi splendidement orné.

«Elle était accompagnée de quarante-trois jeunes filles qu'elle avait amenées au bord du Rhin, et qui portaient de brillantes étoffes tissées en Arabie. Ainsi, ces dames allaient à l'église en grand apparat. Les hommes de Sîfrit les attendaient devant le palais.

«Les gens s'étonnèrent de ce qui se passait. On voyait les reines, séparées, ne plus marcher côte à côte comme de coutume. Il en advint depuis lors malheur et souci à plus d'un guerrier.

«La femme de Gunther se tenait devant la cathédrale. Les yeux de maint chevalier prenaient plaisir à considérer les gracieuses dames. Mais voici venir Kriemhilt la très-belle avec sa troupe superbe.

«Tout ce que jamais noble fille de chevalier porta en fait de vêtements, tout cela n'était qu'un souffle comparé à ceux de sa suite. Elle-même avait tant de richesses sur elle, que trente femmes de roi n'auraient pu montrer ce qu'elle étalait sur sa seule personne.

«Quand il l'aurait voulu, nul n'eût osé dire qu'on avait jamais vu porter des costumes aussi riches que ceux que portaient en ce moment ses compagnes si bien mises. Si ce n'eût été pour mortifier Brunhilt, Kriemhilt n'y eût point attaché d'importance.

«Elles arrivèrent ensemble devant la vaste église. La dame du logis agit ainsi par grande haine: elle ordonna rudement à Kriemhilt de s'arrêter. «Jamais la femme d'un vassal ne doit marcher devant la femme d'un roi.»

«Alors la belle Kriemhilt parla; elle était animée de fureur: «Si tu avais pu te taire encore, cela aurait mieux valu pour toi. Tu as déshonoré ton beau corps. Comment la concubine d'un homme pourrait-elle jamais devenir la femme d'un roi?

«--Qui donc ici appelles-tu concubine?» s'écria l'épouse de Gunther.

«C'est toi que je nomme ainsi, dit Kriemhilt. Mon mari bien-aimé, Sîfrit, a le premier possédé ton beau corps. Oui, ce n'est pas mon frère qui t'a eue vierge.

«Où donc étaient tes esprits? C'était par un coupable caprice que tu te laissais aimer par celui qui était ton vassal. C'est donc sans raison, ajouta Kriemhilt, que tu voudrais te plaindre de mes paroles.

«--Par ma foi, répondit Brunhilt, je dirai tout ceci à Gunther.

«--Eh! que m'importe! Ton orgueil t'a trompée. Tu m'as, en tes discours, soumise à ton service; sache-le bien, tu peux m'en croire, ce sera pour moi une blessure éternelle. Je ne serai plus disposée à t'accorder mon affection et ma confiance.»

«Brunhilt se prit à pleurer. Kriemhilt passa outre. Elle entra dans la cathédrale avant la femme du roi, avec toute sa suite. La haine en devint plus grande. Plus d'un oeil joyeux versa des larmes amères à ce sujet.

«Quoique l'on servît Dieu et que l'on chantât là en son honneur, le temps parut à Brunhilt d'une longueur excessive. Car son corps était abattu et son âme était sombre. Maint guerrier bon et valeureux devait en être la victime.

«Brunhilt et ses femmes allèrent se placer devant l'église. Elle pensait: «Kriemhilt doit me faire savoir pourquoi elle m'a ainsi outragée, tout haut, cette femme aux paroles hardies. S'il s'en est vanté, vraiment il lui en coûtera la vie.»

«Voici venir Kriemhilt avec maint homme courageux. La fière Brunhilt lui dit: «Vous allez vous arrêter ici. Vous m'avez appelée concubine; vous devez le démontrer. Vos paroles, vous ne l'ignorez pas, m'ont blessée profondément.»

«Dame Kriemhilt répondit: «Vous pouvez me laisser passer; car je le prouve par cet anneau d'or que je porte à mon doigt. Sîfrit me l'apporta après la nuit qu'il passa avec vous.» Jamais Brunhilt n'avait eu une journée aussi funeste.

«Elle reprit: «Ce noble anneau d'or m'a été volé. Il y a longtemps déjà qu'on me l'a dérobé méchamment. J'apprends à la fin qui me l'a enlevé.» Ces femmes étaient toutes deux animées d'une terrible colère.

«Kriemhilt parla à son tour: «Je ne veux point passer pour voleuse. Si ton honneur t'est cher, tu aurais mieux fait de garder le silence. Je prouve par cette ceinture, qui entoure ma taille, que je ne mens point. Oui, Sîfrit a été ton époux.»

«Elle portait le cordon de soie de Ninive, orné de nobles pierreries; il était vraiment magnifique. Quand Brunhilt le vit, elle commença de pleurer. Il fallait que Gunther l'apprît et tous ses hommes aussi.

«La reine parla ainsi: «Appelez le souverain du Rhin. Je veux lui faire entendre comment j'ai été la femme de Sîfrit.»

«Le roi vint avec ses guerriers. Il vit là sa bien-aimée pleurant; il lui parla avec douceur:

«Dis-moi, femme chérie, qui donc t'a offensée?»

«Elle répondit au roi:

«Ah! j'ai lieu d'être bien affligée! Ta soeur veut me déshonorer sans merci; je t'en fais ma plainte. Elle prétend que Sîfrit, son mari, m'a eue pour concubine.»

«Le roi Gunther répondit:

«Elle a eu tort.

«--Elle porte ici ma ceinture que j'avais perdue et mon anneau d'or vermeil. Je regrette amèrement d'être née. Si tu ne m'affranchis pas de cette grande honte, je ne t'aimerai plus jamais.»

«Le roi Gunther parla: «Qu'on appelle Sîfrit. Qu'il nous fasse savoir si réellement il s'en est vanté, ou bien que le héros du Niderlant démente le fait.» L'intrépide Sîfrit fut appelé en hâte.

«Quand le seigneur les vit si émus (il en ignorait la cause), il s'écria aussitôt: «Pourquoi ces femmes pleurent-elles, je désirerais le savoir? Et pour quel motif m'a-t-on appelé ici?»

«Le roi Gunther prit la parole: «Je suis vivement affligé. Ma femme Brunhilt vient de m'apprendre la nouvelle que tu t'es vanté d'avoir été son premier époux. Ainsi du moins le soutient Kriemhilt, ta femme. Guerrier, as-tu fait cela?

«--Non, je ne l'ai point fait, répondit Sîfrit, et si elle l'a dit, je l'en ferai repentir. Je veux te prouver par mon serment suprême, devant tous les hommes, que jamais je n'ai rien avancé de pareil.»

«Le roi du Rhin reprit: «Fais-le nous connaître de cette façon. Si tu prêtes le serment que tu m'offres, je te décharge du soupçon de toute fausseté.» On vit alors les Burgondes se former en cercle.

«Sîfrit, le très-hardi, leva la main pour le serment. L'opulent roi reprit la parole: «Ta parfaite innocence m'est complétement démontrée. Je suis convaincu que tu n'as point dit ce qu'a prétendu ma soeur.

--«Elle payera cher d'avoir ainsi contristé ta femme si belle, répondit Sîfrit. Certes, cela m'afflige au delà de toute mesure.» Les deux guerriers braves et magnanimes se regardaient l'un l'autre.

«On devrait bien apprendre aux femmes à laisser là toutes ces paroles insolentes, ajouta Sîfrit, la bonne épée. Interdis-les à ta femme, j'en ferai autant à la mienne. Une pareille outrecuidance remplit vraiment de confusion.»

«On sépara, et non sans cause, maintes belles dames. Brunhilt était si profondément affligée que les fidèles de Gunther en eurent pitié. Voici venir vers sa suzeraine Hagene de Troneje.

«Il lui demanda comment elle était, car il la trouva pleurant. Elle lui raconta tout: aussitôt il promit que l'époux de Kriemhilt en porterait la peine, ou que lui, Hagene, ne se livrerait plus jamais à la joie.»

XIV

Hagene, le fougueux chevalier, résolut de venger l'épouse de Gunther, son souverain. Il lui persuada de feindre une guerre avec ses voisins et de faire tuer Sîfrit dans la mêlée, souvenir biblique de la trahison de David; le roi accepte; Kriemhilt, l'épouse de Sîfrit, conçoit des soupçons, fait venir Hagene, qu'elle croit fidèle et s'ouvre à lui sur le secret profond qui rend Sîfrit invulnérable. Elle raconte à Hagene que Sîfrit, quand il tua le dragon au bas de la montagne, se baigna dans le sang du monstre qu'il venait d'immoler, mais qu'une feuille de tilleul étant tombée de l'arbre et s'étant collée sur son corps, entre les deux épaules, avait empêché le sang du dragon de couvrir cette partie de son corps et privé cette partie secrète de partager l'invulnérabilité des héros; Hagene simula un grand zèle pour Sîfrit. Il dit à Kriemhilt de le protéger contre ses ennemis.

«Son maître lui ordonna de dire ce qu'il avait appris.

«Si vous pouvez empêcher l'expédition, nous irons à la chasse. Maintenant je connais le secret de me rendre maître de lui. Pouvez-vous arranger cela?

«--Je le ferai facilement,» dit le roi.

«Les compagnons de Gunther étaient très-satisfaits. Je pense que jamais chevalier ne machina plus grande trahison que celle-ci, tandis que la reine se fiait complétement à sa loyauté.

«Le lendemain matin, le seigneur Sîfrit, avec mille de ses hommes, partit chevauchant plein de joie. Il pensait qu'il allait venger l'offense reçue par ses amis. Hagene le suivit de si près, qu'il put examiner son vêtement.

«Quand il eut aperçu la marque, il envoya secrètement deux de ses hommes, qui devaient apporter d'autres nouvelles, disant que Liudgèr les avait envoyés vers le roi pour annoncer que le pays de Gunther demeurerait en paix.

«Avec quels regrets Sîfrit retourna sur ses pas avant d'avoir vengé l'injure de ses amis! Les hommes de Gunther le détournèrent avec peine de l'expédition. Il alla près du roi, qui se mit à le remercier.

«Que Dieu vous récompense, seigneur Sîfrit, vous, mon bon ami, de ce que vous faites si volontiers ce que je vous demande. Je serai toujours disposé à vous rendre service en raison de ce que je vous dois. Je me confie en vous plus qu'en tous mes autres fidèles.

«Maintenant que nous n'avons plus à conduire notre armée, je veux aller chasser l'ours et le sanglier dans le Waskem-wald, ainsi que je l'ai fait bien souvent.» C'était là le conseil de Hagene, l'homme très-déloyal.

«On dira à tous mes hôtes que je veux chevaucher de bon matin. Que ceux qui veulent chasser avec moi, se tiennent prêts. Que ceux qui veulent rester se divertissent avec les dames: ainsi ils me feront plaisir.»

«Le fort Sîfrit parla d'une loyale façon: «S'il vous plaît d'aller chasser, je vous accompagnerai bien volontiers. Mais vous me prêterez un piqueur et quelques chiens courants. Ainsi je chevaucherai parmi les sapins.

«--Si vous ne vous contentez pas d'un seul piqueur, répondit aussitôt le roi, je vous en prêterai quatre, qui connaissent parfaitement la forêt et les sentiers que suivent les animaux. Ils ne vous laisseront point revenir semblable à un exilé.»

«Le chevalier magnanime chevaucha vers sa femme. Hagene se hâta de dire au roi comment il comptait vaincre le guerrier superbe. Jamais ne s'accomplit une aussi coupable trahison.

«Ces hommes déloyaux préparaient ainsi sa mort, et leurs amis le savaient. Gîselhêr et Gêrnôt ne voulurent pas aller à la chasse. Je ne sais par quelle inimitié ils ne l'avertirent point; ils en portèrent depuis la peine.

«Gunther et Hagene, ces guerriers très-audacieux, vantaient avec déloyauté une partie de chasse dans le bois. Avec leurs lances acérées ils voulaient poursuivre les sangliers, les ours et les bisons. Que pouvait-on faire de plus hardi?

«Au milieu d'eux chevauchait Sîfrit avec une prestance royale. On emportait des vivres de toute espèce. Près d'une source fraîche, il allait perdre la vie: ainsi l'avait voulu Brunhilt, la femme du roi Gunther.

«Le vaillant héros alla trouver Kriemhilt. On chargeait sur des chevaux de bât son équipement de chasse et celui de ses compagnons. Ils allaient passer le Rhin. Jamais Kriemhilt ne ressentit tant de peine.

«Il baisa la bouche de sa bien-aimée: «Que Dieu m'accorde, femme, de te retrouver en bonne santé, et que tes yeux aussi puissent me revoir! Tu te divertiras avec tes bons parents; je ne puis rester ici.»

«Elle pensa au récit qu'elle avait fait à Hagene; elle n'osait le lui avouer. Elle se prit à gémir, la noble reine, de ce qu'elle eût jamais reçu l'existence. Elle versa des larmes sans mesure, la femme merveilleusement belle.

«Elle dit au guerrier: «Laisse là cette chasse. J'ai rêvé cette nuit d'un malheur, comme si deux sangliers sauvages te poursuivaient sur la bruyère; et les fleurs en devinrent rouges. En vérité, c'est une grande angoisse qui me fait ainsi pleurer.