Cours familier de Littérature - Volume 23

Part 22

Chapter 223,734 wordsPublic domain

«--Voici mon conseil, dit Hagene: Priez Sîfrit qu'il supporte avec vous les dangers de l'expédition; tel est mon avis, car il sait ce qui en est de cette femme.»

«Gunther dit: «Veux-tu m'aider, noble Sîfrit, à conquérir cette vierge digne d'amour? Fais ce dont je te prie, et si cette belle femme devient la mienne, j'exposerai pour te complaire mon honneur et ma vie.»

«Sîfrit, fils de Sigemunt, répondit ainsi: «Je le ferai si tu me donnes ta soeur, la belle Kriemhilt, cette superbe fille de roi. Je ne veux point d'autre prix de mes efforts.

«--Sîfrit, en tes mains j'en fais le serment, dit Gunther, que la belle Brunhilt arrive en ce pays, et je te donne ma soeur pour femme et puisses-tu vivre heureux avec elle.»

«Ils jurèrent leurs serments, les très-fiers guerriers. Leurs travaux en devinrent plus grands, avant qu'ils ne parvinssent à amener la vierge aux bords du Rhin. Les braves coururent depuis de grands dangers.

«J'ai entendu parler de nains sauvages qui habitent les cavernes et qui portent pour leur défense une chose merveilleuse, la tarnkappe. Celui qui la porte sur lui, est parfaitement à l'abri des coups et des blessures. Nul ne voit la personne qui en est revêtue; elle peut entendre et voir, mais nul ne l'aperçoit. Sa force aussi devient beaucoup plus grande, ainsi que nous le disent les traditions.

«Sîfrit devait donc porter ce chaperon, qu'il avait conquis, non sans peine, le héros intrépide, d'un nain qui s'appelait Albrîch. Les guerriers hardis et puissants se ceignaient pour le voyage.

«Lorsque le fort Sîfrit portait la tarnkappe il était d'une vigueur terrible. Son corps seul possédait la force de douze hommes. Il conquit avec grande adresse la femme superbe.

Ce chapeau était ainsi fait que celui qui le revêtait devenait invisible. C'est par ce moyen que Sîfrit conquit la belle Brunhilt. Il lui en arriva mal.

VI

Le roi Gunther, consent, selon les conseils de Sîfrit, à renoncer pour ce voyage matrimonial à la force et au nombre de son armée. Il ira seul avec quelques chevaliers d'honneur. Il va demander avec eux à sa soeur Kriemhilt de leur faire préparer des habits magnifiques.

«Elle les mena tous deux là où elle se tenait assise sur de riches coussins (je ne dois pas l'ignorer), ouvragés de beaux dessins et tout bosselés d'or. Ils eurent douce jouissance près des femmes.

«Regards d'affection, aspirations d'amour s'échangeaient souvent entre eux. Sîfrit la portait dans son coeur; elle était pour lui comme sa propre chair. Depuis, la belle Kriemhilt devint la femme du hardi guerrier.

«Le roi Gunther parla: «Ô ma très-noble soeur, sans ton secours notre projet ne pourra jamais réussir. Nous voulons jouter dans le pays de Brunhilt. Il nous faut donc de beaux vêtements pour paraître devant les femmes.»

La princesse dit: «Mon frère très-aimé, je vous offre mon aide sans réserve, et je suis prête à vous servir. Si quelqu'un vous refusait quoi que ce soit, ce serait une peine pour Kriemhilt.

«Vous ne devez point, nobles chevaliers, m'adresser de prières. Donnez-moi plutôt des ordres avec courtoisie. Tout ce que vous désirez, je suis prête à le faire, et je le ferai avec plaisir.» Ainsi parla la belle vierge.

«Nous voulons, soeur chérie, porter de bons vêtements; que votre blanche main nous aide à les choisir. Que vos femmes les achèvent, afin qu'ils nous aillent bien, car notre volonté ne se départira pas de cette expédition.»

«La jeune fille parla: «Remarquez ce que je dis. J'ai, moi, de la soie. Faites qu'on m'apporte des pierreries sur un bouclier et nous ferons les vêtements.» Gunther et Sîfrit furent satisfaits.

«Quels sont, dit la princesse, les compagnons qui doivent être habillés avec vous pour aller vers cette cour lointaine?» Le roi dit: «Moi, quatrième: deux de mes hommes, Dancwart et Hagene, m'accompagneront à cette cour.

«Ô dame, faites attention à mes paroles: endéans les quatre jours, pour nous quatre, il nous faut à chacun trois vêtements divers et de bonne étoffe, afin que nous puissions revenir sans honte du pays de Brunhilt.»

«Les seigneurs se retirèrent en prenant gracieusement congé d'elle. La belle reine appela hors de leurs appartements trente jeunes filles parmi ses suivantes qui avaient un talent merveilleux pour de semblables ouvrages.

«Elles ornèrent de pierreries les soies d'Arabie, blanches comme neige, et les soies de Zazamanc, vertes comme trèfle. Ce furent de beaux vêtements. Kriemhilt les coupa elle-même, la charmante vierge.

«Elles couvrirent de soie des garnitures en peau de poissons de mers lointaines, qui semblaient alors extraordinaires à chacun. Écoutez maintenant des merveilles de ces splendides habillements.

«Les meilleures soieries des pays de Maroc et de Lybie que jamais fils de roi eût portées, furent employées avec profusion. Kriemhilt laissait bien voir ainsi son bon vouloir pour eux.

«Comme ils méditaient une si haute entreprise, la peau d'hermine leur parut convenable et sur l'hermine des pelleteries noires comme charbon, qui, encore aujourd'hui, parent dans les fêtes les vaillants héros.

«Quantité de pierreries étincelaient dans l'or d'Arabie. Le travail des femmes n'était point petit. En sept semaines, les vêtements furent achevés. Les armes furent prêtes en même temps pour les vaillants héros.

«Quand tout fut préparé, une forte barque fut construite en hâte sur le Rhin pour les porter vers la mer. Les nobles jeunes filles étaient épuisées de leur travail.

«On avertit les guerriers que les vêtements magnifiques qu'ils devaient porter, étaient prêts. Tout ce que désiraient les héros avait été fait: ils ne voulaient point demeurer plus longtemps aux bords du Rhin.

«Un messager fut envoyé aux compagnons d'armes pour leur demander s'ils voulaient voir leurs nouveaux habillements et s'ils n'étaient pas trop longs ou trop courts. Ils furent trouvés de bonne mesure. On remercia grandement les dames.

«Quiconque les voyait, devait avouer qu'il n'avait jamais rien vu de si beau au monde. Et certes, ils pouvaient les porter avec plaisir à la cour lointaine. Nul ne peut vous citer de plus beaux vêtements de guerriers.

«Les remercîments ne furent point épargnés. Les guerriers très-vaillants désiraient prendre congé; ils le firent suivant les us de la chevalerie. Des yeux brillants furent assombris et mouillés de pleurs.

«Kriemhilt dit: «Ô frère très-aimé, demeurez, il en est temps encore, et recherchez une autre femme (voilà ce que j'appellerais bien faire) qui ne mette point votre vie en danger. Vous pouvez trouver non loin d'ici une femme d'une haute naissance.»

«J'imagine que leur coeur leur disait ce qui devait arriver. Elles pleuraient toutes ensemble dès qu'un mot était prononcé. L'or qui ornait leur poitrine était terni par les larmes abondantes qui tombaient de leurs yeux.

«Elle parla: «Seigneur Sîfrit, laissez-moi recommander à votre fidélité et à votre merci mon bien-aimé frère; que rien ne l'atteigne au pays de Brunhilt.» Le très-hardi en fit le serment entre les mains de Kriemhilt.

«Le puissant guerrier parla: «Si je conserve la vie, soyez sans souci, ô dame, je le ramènerai sain et sauf sur le Rhin; tenez ceci pour certain.» La belle vierge s'inclina.

«On apporta sur le sable les boucliers couleur d'or, et le reste de l'équipement. On fit approcher les chevaux; ils voulaient partir. Bien des larmes furent versées par mainte belle femme.

«Et plus d'une enfant digne d'amour se tenait aux fenêtres. Un fort vent enflait la voile de la barque. Les fiers compagnons d'armes étaient emportés sur les flots du Rhin. Voilà que le roi Gunther parla: «Qui sera le pilote?

«--Je le serai, dit Sîfrit. Je puis vous conduire là-bas sur les ondes, sachez-le, bons héros. Les véritables routes de la mer me sont connues.» Ils quittèrent gaiement les pays des Burgondes.

«Sîfrit saisit aussitôt un aviron et poussa la barque loin du rivage. Gunther prit lui-même une rame. Ils s'éloignèrent de la terre, ces héros rapides et dignes de louanges.

«Ils emportaient des mets succulents et le meilleur vin qu'on pût trouver sur le Rhin. Les chevaux étaient tranquilles: ils reposaient à l'aise. Le vaisseau marchait aussi tranquillement. Les guerriers n'eurent point de soucis.

«Les forts cordages de la voile furent solidement attachés. Ils firent vingt milles avant la nuit par un bon vent qui soufflait vers la mer.»

VII

Le douzième jour on aperçut le riche pays de Brunhilt. On convint que le roi Gunther passerait pour le seigneur du beau Sîfrit.

«J'accomplirai tout, dit le roi, pour posséder la belle vierge; elle est comme mon âme et comme mon corps. Je ferai tout pour qu'elle devienne ma femme.»

La barque qui portait le chevalier aborda près de la ville. De nombreuses et belles femmes les regardaient par la fenêtre du palais. Quatre-vingt-six tours et trois palais décorent la ville. Brunhilt s'informe des intentions de ces guerriers. Quelqu'un de sa suite lui en rendit compte.

«Ô dame,» dit-il, «je puis affirmer que jamais je n'ai vu aucun d'eux. Un seul me paraît ressembler à Sîfrit. Il convient de les bien recevoir: tel est mon avis, haute dame.

«Le second de ses compagnons a une noble apparence. S'il en avait le pouvoir, et s'il pouvait les conquérir, il serait digne d'être roi de vastes terres. Il a, parmi les autres, l'air d'un chef.

«Le troisième de ses compagnons paraît être très-farouche, et pourtant son corps est beau, ô reine puissante: ses regards sont rapides, il les jette sans cesse autour de lui. Son jeune caractère est, je crois, plein de violence.

«Le plus jeune d'entre eux me paraît très-beau. Je vois ce riche guerrier, modeste comme une jeune fille, marcher avec bonne apparence et avec une grâce charmante. Nous aurions tout à craindre s'il lui arrivait quelque mal.

«Mais quelque douce que soit sa manière d'être et quelque beau que soit son corps, il ferait pleurer maintes jolies femmes s'il entrait en fureur. Son corps est si bien formé qu'on voit qu'il est par toutes ses qualités un guerrier brave et prompt.»

«La reine parla: «Qu'on m'apporte mon armure, si le fort Sîfrit est venu en mon pays pour obtenir mon amour, il y va de sa vie. Je ne le crains pas au point de devenir sa femme.»

«Brunhilt la belle fut bientôt revêtue de son costume. Maintes belles suivantes l'accompagnaient, au nombre de cent ou plus. Leur costume était magnifique. Les hôtes désiraient voir la courageuse femme.

«Avec elles marchaient les héros de l'Islande, les guerriers de Brunhilt, portant l'épée au poing, cinq cents ou même davantage. Cela inquiétait les hôtes. Ils se levèrent de leur siége, les héros hardis et fiers.

«Quand la reine vit Sîfrit, elle parla aux étrangers d'une façon courtoise: «Soyez le bienvenu en ce pays, seigneur Sîfrit; quel est le but de votre voyage? Je désirerais le connaître.

«--Bien des grâces, dame Brunhilt, de ce que vous daigniez me saluer, douce fille de prince, avant ce noble chef qui se trouve devant moi. Lui est mon seigneur. Je renonce à l'honneur que vous me faites.

«Il est roi sur le Rhin. Que dirai-je de plus? Nous avons navigué jusqu'ici pour l'amour de vous. Il veut vous aimer, n'importe ce qui en arrive. Réfléchissez bien: il n'abandonnera pas son dessein.

«Il s'appelle Gunther, un roi puissant et fier. S'il obtient votre amour, il ne désirera rien de plus. À cause de vous, je l'ai accompagné jusqu'ici, s'il n'avait pas été mon seigneur, je ne fusse jamais venu.»

«Elle dit: «Est-il vraiment ton seigneur et toi son _homme_? Veut-il tenter les jeux que je propose? S'il est vainqueur, je serai sa femme; mais si je triomphe une seule fois, il y va de la vie pour vous tous.

«--Il doit lancer la pierre, bondir après et jouter de la lance avec moi. Que votre esprit ne soit pas trop prompt, vous pourriez bien perdre ici l'honneur et la vie. Songez-y.» Ainsi répondit la vierge digne d'amour.

«Sîfrit le rapide s'avança vers le roi et le pria de dire à la reine toute sa volonté: «Soyez sans crainte, je saurai vous préserver par mes artifices.»

«Le roi Gunther parla: «Reine superbe, déterminez ce que vous exigez. J'accomplirai tout cela et même plus, pour votre beau corps. J'y laisserai ma vie, ou vous serez ma femme.»

«Quand la reine entendit ces paroles, elle ordonna de préparer les jeux suivant la commune. Elle fit apporter son armure de combat, une cuirasse d'or et un bon bouclier.

«La vierge se revêtit d'une cotte d'armes de soie, que jamais dans le combat nulle épée n'avait entamée. Elle était d'étoffe de Lybie très-bien faite, et toute brillante de passementeries bien ouvrées.

«Cependant on montrait beaucoup d'orgueil vis-à-vis des guerriers: Dancwart et Hagene en étaient peu satisfaits. Ils s'inquiétaient en leur coeur du sort de Gunther. Ils pensaient: «Ce voyage tournera mal pour nous.»

«Pendant ce temps, Sîfrit, la puissante épée, était retourné au vaisseau, sans que nul ne s'en aperçût, pour chercher la Tarnkappe qu'il y avait cachée. Il s'y glissa rapidement; ainsi, personne ne le vit.

«Il se hâta de revenir. Il vit un grand nombre de guerriers là où la reine préparait les jeux. Il s'avança invisible. Nul ne le vit de tous ceux qui étaient présents, grâce à ses artifices.

«On traça le cercle où la joute devait avoir lieu en présence d'un grand nombre de vaillants héros. Ils étaient plus de sept cents bien armés, et c'étaient eux qui devaient décider en toute vérité à qui appartiendrait la victoire.

«Voici venir Brunhilt. Elle est armée comme si elle voulait combattre pour la terre d'un roi. Elle porte sur son vêtement de soie, de nombreuses lames d'or. Sa fraîcheur brillante éclate à ravir sous cet appareil.

«Viennent ensuite les serviteurs; ils lui apportent un bouclier d'or rouge, revêtu de plaques d'acier trempé, grand et large. C'est avec ce bouclier que la vierge charmante voulait combattre.

«Les attaches de ce bouclier étaient d'une riche étoffe, sur laquelle brillaient des pierreries vertes comme l'herbe. Elles étincelaient avec un grand éclat dans l'or qui les enchâssait. Il devait être brave celui qui saurait plaire à cette femme.

«Ce bouclier d'acier et d'or que la vierge allait porter, était épais (cela nous a été conté ainsi) de trois empans à l'endroit des boucles. C'est à peine si quatre de ses camériers le pouvaient porter.»

«Voilà qu'on apporta à la vierge une pique lourde et grande, large, énorme, forte, invincible et dont le tranchant coupait terriblement. C'était celle dont elle se servait toujours.

«Écoutez les merveilles qu'on raconte du poids de cette pique: elle était forgée de quatre énormes masses de fer. Trois hommes de Brunhilt avaient peine à la porter. Le noble Gunther commença d'en prendre de l'inquiétude.

«Il pensa en lui-même: «Que va devenir ceci! Par le diable de l'enfer, qui pourrait soutenir cette lutte? Que ne puis-je retourner en vie vers le Rhin, elle serait pour longtemps délivrée de mon amour?»

«Sachez-le bien, il était plein de soucis. On lui apporta toutes ses armes. Le roi puissant en était bien armé. D'inquiétude Hagene avait presque perdu la raison.

«Le frère de Hagene, le brave Dancwart, parla: «Je me repens intérieurement de ce voyage. On nous appelait des héros et nous devrions perdre la vie, et des femmes dans ce pays nous feraient périr!

«Cela me peine durement que je sois venu dans cette contrée. Si mon frère Hagene avait ses armes et moi les miennes, tous ces hommes de Brunhilt rabattraient un peu de leur fierté.

«Je vous le dis, par ma foi, ils se garderaient de trop d'arrogance. Et quand j'aurais juré mille fois la paix, avant que de voir périr mon chef que j'aime, oui, cette belle vierge perdrait la vie.

«--Certes nous quitterions librement ce pays, dit son frère Hagene, si nous avions nos armures qui nous sont si nécessaires et aussi nos bonnes épées; nous saurions bien adoucir l'arrogance de cette belle femme.»

«La noble vierge comprit très-bien ce que dit le guerrier. La bouche souriante, elle les regarda par dessus l'épaule: «Puisqu'ils se croient si braves, qu'on leur apporte leurs armures. Remettez aux mains de ces héros leurs armes aiguisées.

«Qu'ils soient armés, cela m'est aussi égal que s'ils étaient là tout nus,--ainsi parla la reine.--Je ne crains la force d'aucun homme que je connaisse. Je compte bien lutter dans le combat contre la main de qui que ce soit.»

«Quand ils reçurent leurs épées, suivant l'ordre de la vierge, le brave Dancwart devint rouge de joie. «Maintenant joutez comme vous voudrez, dit l'homme intrépide: Gunther est invincible depuis que nous avons nos épées.»

«La force de Brunhilt se montra d'une façon effroyable. On lui apporta dans le cercle une lourde pierre, grande et monstrueuse, ronde et énorme. Douze guerriers braves et rapides la portaient avec effort.

«Elle avait coutume de la lancer quand elle avait lancé la pique. L'inquiétude des Burgondes devint grande: «Par mes armes, s'écria Hagene, quelle amante a choisie le roi! Qu'elle soit en enfer, la fiancée du diable maudit!»

«Elle entoura de brassards ses bras blancs, saisit le bouclier d'une main et leva le javelot. La lutte commençait. Les malheureux étrangers craignaient la fureur de Brunhilt.

«Et si Sîfrit n'était pas venu au secours de Gunther, elle lui eût arraché la vie. Sîfrit s'approcha de lui sans être vu et lui toucha la main. Gunther s'aperçut avec inquiétude de son artifice.

«Qui m'a touché?» pensa l'homme hardi. Il regarda partout et ne vit personne. L'autre parla:

C'est moi, Sîfrit, ton ami dévoué. Ne crains rien de la reine.»

«Il ajouta: «Que tes mains abandonnent ton bouclier; laisse-le moi porter et prête à tout ce que tu m'entendras dire. Fais les gestes, je ferai l'oeuvre.» Quand le roi le reconnut, cela lui fit plaisir.

«Dissimule ma ruse; cela vaut mieux pour nous deux. De cette façon la reine n'exercera point sur toi sa superbe arrogance, ainsi qu'elle en a l'intention. Et maintenant regarde comme elle se tient toute prête devant toi au bord du cercle.»

«Elle lança la pique avec grande force, la vierge superbe, sur le grand bouclier neuf et large, que le fils de Sigelint portait à son bras. Le feu jaillit de l'acier comme si l'ouragan eût soufflé.

«Le tranchant du fort javelot traversa le bouclier, et l'on vit sortir le feu des anneaux de la cotte de mailles. Du coup ces deux hommes si forts tombèrent; sans la Tarnkappe, tous deux étaient morts.

«Le sang coula de la bouche de l'intrépide Sîfrit. Mais il se leva vivement, et le guerrier hardi saisit le javelot qu'elle lui avait lancé à travers son bouclier, et sa forte main le brandit à son tour.

«Mais il se dit: «Je ne veux point tuer la belle vierge,» et tournant le tranchant du javelot vers son épaule, il le jeta le bois en avant, l'homme fort, avec tant de violence qu'elle se prit à chanceler.

«Le feu jaillit de la cotte d'armes comme si le vent l'eût attisé. Le fils de Sigemunt avait lancé la pique avec tant de vigueur qu'elle ne put, malgré sa force, en soutenir le coup. Le roi Gunther n'en eût jamais fait autant.

«Brunhilt la belle se releva aussitôt: «Noble guerrier Gunther, merci de ce coup!» dit-elle. Elle croyait qu'il l'avait vaincue par sa propre force; mais non: c'était un homme plus fort qui l'avait abattue.

«Alors elle s'avança transportée de fureur. Elle leva haut la pierre, cette noble vierge, et la lança avec vigueur bien loin d'elle. Puis elle bondit après la pierre, et son armure en retentit fortement.

«La pierre était tombée à douze brasses de distance. D'un bond elle avait dépassé le jet, la femme au beau corps! Sîfrit le rapide alla vers l'endroit où se trouvait la pierre. Gunther la souleva, mais ce fut Sîfrit qui la lança.

«Il était brave, fort et grand. Il lança la pierre plus loin et bondit aussi plus loin. Par ses artifices il avait assez de forces pour enlever avec lui, en sautant, le roi Gunther.

«Le saut était accompli, la pierre était là couchée à terre, et l'on n'avait vu personne d'autre que le guerrier Gunther. Brunhilt la belle devint rouge de colère; Sîfrit avait sauvé Gunther de la mort.

«Quand elle vit le héros à l'autre extrémité du cercle hors de danger, elle dit à demi-voix à ceux de sa suite: «Approchez vite, vous mes parents et mes hommes, vous allez devoir vous soumettre tous au roi Gunther.»

VIII

Brunhilt, accompagnée de mille héros que Sîfrit était allé secrètement chercher au pays des Nibelungen, part avec eux pour le royaume de Gunther. Mais elle refuse jusqu'à son arrivée de lui accorder aucune familiarité d'époux. En approchant il ordonne à Sîfrit de le devancer à Worms pour préparer la réception de Brunhilt.

«Le seigneur Sîfrit prit en hâte congé de la dame Brunhilt et de toute sa suite, ainsi qu'il convenait. Et le voilà qui chevauche le long du Rhin. On n'aurait pu trouver en ce monde un meilleur messager.

«Il chevaucha vers Worms avec vingt-quatre guerriers. Il venait sans le roi; quand cela fut su, tous ses fidèles furent remplis de douleur. Ils craignaient que leur seigneur n'eût trouvé la mort au loin.

«Ils descendirent de leurs chevaux, leur coeur était joyeux et fier; aussitôt Gîselhêr, le bon jeune chef, s'approcha avec Gêrnôt, son frère. Comme il s'écria vivement dès qu'il ne vit point le roi Gunther avec Sîfrit:

«Soyez le bienvenu, seigneur Sîfrit; faites-moi connaître où vous avez laissé mon frère le roi. La force de Brunhilt nous l'a enlevé, j'imagine. Ainsi l'amour auquel il osait prétendre nous aura causé grand dommage.»

«--Quittez ces soucis. Mon compagnon d'armes vous offre son salut et à vous et à tous ses parents. Je l'ai laissé sain et sauf et il m'a envoyé afin que je fusse son messager et que j'apportasse de ses nouvelles dans votre pays.

«Songez promptement à me faire voir la reine et votre soeur, afin que je leur apprenne ce dont m'ont chargé Gunther et Brunhilt; tous deux sont heureux.»

«Alors le jeune Gîselhêr parla: «Vous irez vers elles. Vous avez inspiré de l'amour à ma soeur, et elle a conçu beaucoup d'inquiétudes pour mon frère. La vierge vous aime, je puis vous en être garant.»

«Le seigneur Sîfrit dit: «Partout où je pourrai la servir, je le ferai de coeur et avec fidélité. Où sont maintenant les femmes? C'est là que je désire aller.» Gîselhêr, l'homme au corps gracieux, alla l'annoncer.

«Gîselhêr le jeune parla à sa mère et à sa soeur quand il les aperçut toutes deux. «Il nous est arrivé Sîfrit le héros du Niderlant. Mon frère Gunther l'a envoyé ici aux bords du Rhin.

«Il nous apporte des nouvelles du roi. Vous lui permettrez l'entrée de la cour, afin qu'il vous dise les nouvelles véritables de l'Islande.» Les nobles femmes étaient encore vivement affligées.