Cours familier de Littérature - Volume 23

Part 20

Chapter 203,770 wordsPublic domain

On voyait d'abord une belle gorge remplie de troupeaux qui paissaient, tout à fait en bas, avec des enfants qui jouaient et des jeunes femmes qui tenaient leurs nourrissons sur leurs genoux. On ne pouvait se lasser de les regarder. Leur moindre bruit, leur plus faible voix montait jusqu'à nous comme si nous eussions été dans une église, tant l'air était pur et l'atmosphère limpide. Ensuite, l'oeil se portait sur des vignes émerveillantes en feuilles. Elles montaient rapidement vers les maisons. La première, précédée d'une haute terrasse, et dont les fenêtres s'ouvrant toutes grandes au soleil levant, laissaient entrer l'air dans toute la maison; on entendait sortir un certain murmure qui est sourd, comme des enfants qui apprennent leurs leçons. Quelques-uns avaient déjà fini leur ouvrage du soir; ils jouaient sur la terrasse sous quelques tilleuls. C'était le couvent de ces bonnes soeurs. De là on montait par une pente plus roide encore et toute verte de gazon sous un grand vieux château qui avait sur ses flancs des tours, les unes rondes et grosses, les autres menues et pyramidales. Il y en avait une qui se dressait comme une aiguille dans l'azur du ciel et qui était couverte d'hirondelles. C'était votre demeure, monsieur. Nous ne la vîmes pas sans émotion, et nous nous mîmes à parler tout bas comme si vous nous aviez entendues. L'église, avec son clocher romain du treizième siècle, s'élevait seule au bout du jardin, et il y avait une chapelle donnant sur le jardin. Nous comprîmes par les descriptions que nous avons lues, que c'était l'endroit où votre mère, votre fille ramenée de Palestine, votre compagne enfin de cette vie, avaient été ensevelies et où le sentimental sculpteur Salomon avait élevé lui-même cette statue funéraire qui fait pleurer ceux qui la voient et qui fait sourire ceux qui espèrent.

Les deux religieuses, en nous écoutant parler avec tant de connaissance de ce qui était dans la chapelle et dans le château, comprirent que nous étions de la maison, et s'attachèrent fortement à nous comme des personnes d'une même famille. À ce moment, la cloche du soir sonna au clocher. Les enfants se turent sur la terrasse du couvent et nous entrâmes dans les cours occidentales du château. Elles ne ressemblaient pas à des cours, mais à une forêt d'arbres de haute futaie et à de vieux vergers mal défrichés qui avaient laissé des troncs séculaires sur leurs ruines. L'avenue passait en circulant parmi tout cela; seulement il y avait au milieu trois ormes immenses couverts de paons et d'oiseaux des Indes qui se rapprochaient pour monter un à un sur les branches en jetant de longs cris aigus qui se confondaient avec le frémissement de leurs ailes. Tout ce côté de l'ancien château ressemblait à une ruine qu'on a oublié de déblayer. On y voyait de longues écuries, pleines autrefois de quatorze chevaux de trait, et maintenant vides; il n'y avait qu'un vieux cheval de selle irlandais qui vous a servi de cheval de guerre et de triomphe dans les jours sinistres de la guerre civile; vous lui avez donné les invalides dans un pré voisin, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de rappeler son âme dans les pâturages ossianiques de la verte Érin, le paradis des braves quadrupèdes.

XXIII

Les religieuses nous ayant présentées à une brave fille, ancienne gouvernante du château qui connaissait tous les secrets et toutes les bonnes oeuvres de madame de Lamartine, celle-ci nous présenta à son tour au mari et à la femme du paysan de Milly, qui en gouvernent actuellement les vignes, la basse-cour et les chiens. C'étaient des gens aussi doux que les maîtres. Tous, jusqu'à la bergère, semblaient être de la famille. Quand ils surent que nous étions de pauvres pèlerins venus à pied de si loin pour voir Saint-Point, ils nous introduisirent, accompagnés de tous les chiens hospitaliers qui nous tiraient par les manches et par le bord de nos robes. Vous savez ce que nous vîmes, monsieur, nous ne voulons pas le répéter. Les chambres, les salons, les terrasses, les paons qui venaient comme des chiens ailés becqueter les vitres quand on nous ouvrait les fenêtres, les hirondelles qui se préparaient à partir et qui voltigeaient autour du toit comme pour faire leurs adieux à leur demeure; enfin, les belles peintures que madame de Lamartine et votre nièce ont prodiguées dans les appartements, les portraits chéris de votre fille qui sortent partout des murailles comme pour vous appeler à la revoir dans un autre monde... Nous ne pouvions penser à enregistrer tout dans nos souvenirs; mes filles prenaient des notes en silence, moi je priais tout bas pour les habitants absents de ce lieu où l'on a tant aimé et tant souffert.

XXIV

Enfin, nous sortîmes sans pouvoir parler tout haut. Une religieuse était à la porte, elle nous conduisit au bout du jardin, à la chapelle funèbre où le sculpteur Adam Salomon était venu lui-même déposer sa statue, hommage d'une pure amitié; c'est la mort devenue immortalité! La femme rend son dernier soupir, mais ce soupir emporte avec elle tout ce qu'elle a aimé. On dit que c'est l'image littérale de cette sainte femme auprès de laquelle tous les montagnards viennent prier. Nous priâmes aussi, car nous nous sentions de la famille.

Mais, le château et le tombeau ne nous suffisaient pas, le pays tout entier était pour ainsi dire partie de la maison; nous voulûmes le visiter. Les religieuses nous donnèrent pour guide une de leurs petites filles en lui disant de nous mener partout où vous aviez eu l'habitude d'aller vous-même vous asseoir dans la campagne. Nous allâmes d'abord en suivant un chemin étroit entre une vaste étendue de vignes qu'on vendangeait et une grande prairie où paissaient votre ancien cheval et vos vaches, et un bois que vous visitez, dit-on, tous les jours, il est creusé en vallon qu'ombragent de grands chênes; au sommet du vallon une belle pièce d'eau réfléchit dans une onde qui, limitée, fait paraître noirs à force d'être limpide le ciel et les feuilles. Nous nous assîmes sur les bords pour nous reposer. Nous crûmes respirer les images que vous y aviez vous-même respirées en écrivant Jocelyn. Le murmure du vent dans les feuilles avait des accents d'infini.

Après une longue station au bord de l'eau, la petite fille nous conduisit sur la rive du bois, et un grand chêne qu'on appelle le chêne de Jocelyn, du nom du livre où ce poëme fut écrit.

De là la petite fille nous fit tourner la vallée pour remonter du côté opposé des montagnes par une large et profonde pente qu'on nomme le ravin. C'est un lieu qui nous parut magnifique. Les sapins et les hêtres qui croissent à d'immenses profondeurs dans le lit d'un torrent s'élèvent et forment des berceaux sombres dans les airs comme pour chercher le soleil. On ne regarde pas sans terreur les flots noirs du ruisseau encaissé qui baigne les racines, leurs oiseaux de nuit battent les deux bords de leurs ailes effarouchées. Nous redescendîmes par un joli hameau champêtre appelé le village de la Nourrice, du nom d'une pauvre femme qui donna son lait à votre charmante fille. Nous passâmes toute la journée entière à marcher et à parler et à rêver, et à prier sur vos traces. À notre retour au château nous trouvâmes le curé, homme de Dieu, et les deux religieuses qui nous prièrent d'accepter l'hospitalité dans le couvent et qui nous avaient préparé un frugal souper. Le curé qui le leur avait permis insista comme elles; nous ne pûmes pas leur refuser. Nous soupâmes en causant de tout le bien que ces secours aux malades faisaient dans la vallée, et nous priâmes pour l'âme de madame de Lamartine. Puissent nos prières être entendues!

XXV

Après un doux sommeil dans l'infirmerie dont les lits étaient vides, nous reprîmes le jour suivant la route montagneuse de Milly, et nous retrouvâmes le soir la maison et le lit du vigneron où nous avions été si bien reçues la veille. Nous en partîmes ce matin et nous voici. Pardonnez-nous, monsieur, si on vous a dérangé si matin. Nous n'avons plus qu'à vous remercier et à vous quitter en vous laissant tous nos voeux et tous nos souvenirs.

--Non, mesdames, leur dis-je, vous ne nous quitterez pas avant le déjeuner que nous vous supplions d'accepter et qui ne tardera pas beaucoup. Soyez assez bonnes pour l'accepter et pour l'attendre pendant que je vais ordonner qu'on mette vos couverts. En attendant, entrez dans ce petit salon qui ouvre sur cette salle d'arbres ou restez à l'ombre sous ce salon en plein air, je ne tarderai pas à revenir. Elles préférèrent le salon de Dieu, et après quelques difficultés elles ne purent refuser. Je m'éloignai.

XXVI

Un quart d'heure après je leur présentai mes charmantes nièces, ces fleurs qui croissent sur mes ruines et quelques hôtes du château qui étaient venus en charmer les dernières bonnes heures. Le déjeuner était frugal, l'entretien roula sur l'aimable empressement des paysans de Milly et des religieuses de Saint-Point, hélas! et sur le sort probable du château où nous les recevions encore aujourd'hui. Nous glissâmes sur ces suprêmes douleurs de notre vie.--Non, cela n'est pas possible, dirent-elles toutes à la fois. La France ne voudra pas que ses enfants périssent pour elle! La France ne me doit rien, répondis-je. Mon bonheur lui appartient comme ma vie. Seulement j'aurais préféré qu'elle choisît une autre mort, car si j'ai été coupable envers elle, ma famille est plus qu'innocente.

Leurs yeux se voilèrent de larmes; on parla d'autre chose.

XXVII

Et votre père, demandai-je aux jeunes personnes, que fait-il?--Monsieur, me répondirent-elles, il est maître de pension rurale dans notre village de Renève; il vous aime pour votre conduite dévouée en 1818, et son coeur est la source où nous avons puisé nos sentiments. Il y a quatre ans qu'il nous a préparé la petite économie dont le besoin était prévu pour notre voyage, il devait nous accompagner, une maladie l'a retenu. Nous allons vite le rejoindre et lui rendre compte de l'accueil que vous nous faites et de celui qu'on nous a fait en votre nom. Puisse la Providence s'en souvenir!

On se leva de table. Nous retournâmes tous au jardin. Mes nièces menèrent les jeunes filles causer dans les allées et cueillir les grappes et les fleurs sous les treilles; bientôt l'heure du départ sonna pour les aimables pèlerines. Elles reprirent leur foulard dans la main, nous les accompagnâmes par l'avenue jusqu'à la grande route de Mâcon. Nous les avions reçues en étrangères, nous les quittâmes en amies.--Voilà, dis-je en les regardant marcher sur le grand chemin, de la célébrité en coeur et en âme; quand nous serons bientôt peut-être expulsés de notre dernière maison, souvenons-nous, pour nous consoler, que la dernière visite que nous avons reçue était la visite de ces pauvres pèlerines de Renève et que nos bénédictions pleuvent sur elles!

Puis nous revînmes tristement au château.

LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXVII.

Paris.--Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-Saint-Germain, 43.

CXXXVIIIe ENTRETIEN

LITTÉRATURE GERMANIQUE

LES NIBELUNGEN

Poëme épique primitif

I

Les archives des grands peuples ont toutes pour première page une épopée.

Ce poëme épique se confond avec les plus vieilles traditions et les plus religieuses crédulités des nations.

Voilà pourquoi elles sont essentiellement populaires.

La littérature de ces peuples commence par les masses. Elle finit par la raison et par la critique savante qui sont l'apanage de l'élite de l'humanité.

Les grands poëmes indiens de deux cent mille vers;

_Homère_, en Grèce;

Les _Saga_, des nations septentrionales;

_L'Edda_, de l'Islande;

Les _Romanzeros_ espagnols;

_Antar_, roman poétique de l'Arabie;

Les chants de _Roland_, en France;

Les ballades héroïques de l'Angleterre;

Les poëmes de Dante et du Tasse en Italie, plus tard;

Enfin, les _Nibelungen_ de l'Allemagne en sont partout des preuves et des exemples.

Nous allons aujourd'hui vous parler de ce poëme chevaleresque, dont la date remonte dans les ténèbres de la Germanie.

II

Les _Nibelungen_ furent chantés et écrits, à ce que l'on croit, dans les trois ou quatre premiers siècles du christianisme. Il y est question de la messe à laquelle les cloches convoquent les fidèles initiés au culte nouveau. On y parle de peuplades allemandes encore païennes vivant parallèlement et spontanément à côté des peuplades déjà converties.

Ce ne fut qu'en 1816 qu'on découvrit, qu'on multiplia, qu'on imprima tout à coup, avec un grand retentissement de l'opinion publique de l'autre côté du Rhin, ce merveilleux poëme, médaille retrouvée dans les décombres de l'ancienne civilisation allemande. L'Allemagne, humiliée de sa conquête par Napoléon, cherchait avec passion dans ses légendes historiques un esprit de nationalité qui la vengeât de ses défaites; elle s'attacha à cette découverte de ses vieilles traditions, et son esprit chevaleresque se rattacha à son patriotisme. Goethe, Schiller, Lessing, Schlegel, Weiland, en propagèrent la popularité; les Nibelungen furent réinstallés à la première place et au premier rang, parmi les monuments germaniques; ils y sont restés depuis. De nombreuses traductions semblables à celles qui suivirent l'apparition des poëmes retouchés, mais originaux de l'Écosse, par Macpherson, les répandirent en Angleterre, en France, en Espagne, en Italie; ils passèrent dans l'héritage du monde. La traduction la plus récente et la plus fidèle dont nous nous servons est celle de M. Émile de Laveleye. Ses commentaires et ses notes attestent en lui un homme très érudit et très-compétent, un littérateur savant de l'Allemagne. Cette remarquable traduction parut chez M. Hachette, l'éditeur le plus universel de nos jours, en 1861. La couleur poétique seule et l'empreinte de l'antiquité, l'originalité des vieilles choses, nous paraissent laisser quelque lustre à regretter dans ce beau travail; nous avons cherché à le retrouver et à le rétablir où il nous a paru que la fidélité littérale l'avait effacé ou affaibli. Nous en demandons pardon au rigoureux traducteur. Plus poëte, et moins fidèle, et il eût été plus fidèle encore.

Quoi qu'il en soit, et sans rien altérer du tout, nous allons vous raconter ce grand poëme, en analysant ce que nous ne citerons pas et en citant ce qu'on ne saurait analyser. Que l'on soit indulgent! Cela ne ressemble en rien ni à la métaphysique confuse de la théologie du _Dante_, ni à la lumineuse et harmonieuse lucidité de la _Jérusalem_ du Tasse, ni aux romanesques moqueries de l'Arioste, ni à l'imitation latine du Camoëns, ni à la sécheresse anti-passionnée de la _Henriade_ de Voltaire. Cela ne ressemble qu'à soi-même ou plutôt pour s'en faire une juste image, il faudrait rassembler dans le même cadre les scènes tragiques d'Homère au siége de Troie, et les délicieuses aventures du roman de _Daphnis et Chloé_. Voilà les _Nibelungen_. La naïve innocence de la race germanique naissante pouvait seule admettre de pareils récits dans son poëme national. Tout est chaste aux oreilles chastes. Voyez la Bible!

III

C'était le temps où les grandes tribus de ces rois germaniques, Saxons, Allemands, Burgondes ou Bourguignons, pénétraient peu à peu en Allemagne et sur la rive gauche du Rhin, dans leur migration des Indes et de l'extrême Nord. Le sujet du poëme épique est pris là; c'est une rixe d'abord particulière, puis nationale entre les _Nibelungen_, peuplade des Burgondes et une peuplade plus imposante établie à Worms, en Allemagne. Les héros des deux côtés sont, comme les Allemands, intrépides et bons. L'intérêt vivifié par les femmes va toujours croissant pendant les trois quarts de l'épopée. Il ne diminue qu'au dénouement où les principaux héros des deux parts sont morts et où les survivants, animés par deux héroïnes jalouses, s'entretuent dans une horrible catastrophe finale.

Voici comment débute le poëme:

IV

Le tournoi finit. Le jeune Sîfrit reçoit l'investiture du domaine paternel; mais tant que son père et sa mère sont vivants, il se refuse par piété filiale à ceindre la couronne.

LA DÉTRESSE DES NIBELUNGEN

LE RÊVE DE KRIEMHILT

«Il croissait en Burgondie une jeune fille si belle, qu'en nul pays il ne s'en pouvait rencontrer qui la surpassât en beauté. Elle était appelée Kriemhilt, et c'était une belle femme! À cause d'elle beaucoup de héros devaient perdre la vie.

«De vaillants guerriers osaient, dans leurs désirs, prétendre comme il sied à la vierge digne d'amour; personne ne la haïssait! Prodigieusement beau était son noble corps. Les qualités de cette jeune fille eussent orné toute femme.

«Trois rois la gardaient, nobles et puissants: Gunther et Gêrnôt, guerriers illustres, et Gîselhêr, le plus jeune, un guerrier d'élite. La vierge était leur soeur, et ces chefs avaient à veiller sur elle.

«Ces princes étaient bons et nés d'une haute race. Héros accomplis, ils étaient démesurément forts et d'une audace extraordinaire. Leur pays s'appelait Burgondie: ils accomplirent des prodiges de valeur dans le pays d'Etzel.

«Ils habitaient en leur puissance à Worms sur le Rhin. Beaucoup de fiers chevaliers de leurs terres les servirent, avec grand honneur, jusqu'au temps de leur mort. Depuis ils périrent lamentablement par la jalousie de deux nobles femmes.

«Leur mère, reine puissante, s'appelait dame Uote. Leur père Dankrât, qui en mourant leur laissa son héritage, était doué d'une grande force; dans sa jeunesse, il avait aussi acquis beaucoup de gloire.

«Ces trois rois étaient, comme je l'ai dit, d'une haute valeur: aussi leur étaient soumis les meilleurs guerriers dont on ait ouï parler, très-forts et très-intrépides dans tous les combats.

«C'étaient Hagene de Troneje et son frère Danewart le très-agile, et Ortwîn de Metz, et les deux margraves Gère et Eckewart, et Volkêr d'Alzeye, doué d'une indomptable valeur.

«Rûmolt, le maître des cuisines, un guerrier d'élite; Sindolt et Hûnolt, qui devaient veiller à la cour et aux dignités comme vassaux des trois rois. Ceux-ci avaient encore à leur service beaucoup de héros que je ne puis nommer.

«Danewart était maréchal. Son neveu, Ortwîn de Metz, était sommelier du roi. Sindolt, le guerrier choisi, était échanson, Hûnolt, camérier; ils étaient dignes de remplir les emplois les plus élevés.

«En vérité, nul ne pourrait redire jusqu'au bout la puissance de cette cour, l'étendue de ses forces, sa haute dignité et l'éclat de la chevalerie qui servit ses chefs avec joie pendant toute leur vie.

«Et voilà que Kriemhilt rêva. Elle vit le faucon sauvage, qu'elle avait élevé pendant tant de jours, étranglé par deux aigles, et jamais rien en ce monde ne pouvait lui causer plus de douleur.

«Lorsqu'elle dit son rêve à sa mère Uote, celle-ci ne put l'expliquer à la douce jeune fille autrement qu'ainsi: «Le faucon que tu élevais est un noble époux, que tu dois bientôt perdre, si Dieu ne te le conserve.

«--Que me parles-tu d'un époux, ma mère bien-aimée? Sans amour de guerrier toujours je veux vivre. Ainsi je resterai belle jusqu'à ma mort, afin qu'à cause d'un homme nulle souffrance ne me vienne.

«--N'en jure pas si vite, reprit sa mère; si en ce monde tu es jamais heureuse de coeur, cela te viendra par l'amour d'un époux. Tu deviens une belle femme, que Dieu t'unisse à un vrai et bon chevalier.

«--Ô ma mère, répondit-elle, laisse là ce discours; on a pu voir très-souvent et par l'exemple de maintes femmes, que la souffrance est à la fin la suite de l'amour. Je les éviterai tous deux; ainsi il ne pourra jamais m'arriver malheur.»

«Dans la pratique des plus hautes vertus, la noble vierge vécut beaucoup de jours heureux, et elle ne connaissait personne qu'elle voulût aimer. Depuis elle devint avec honneur la femme d'un très-bon chevalier.

«C'était ce même faucon qu'elle avait vu dans son rêve et dont sa mère lui avait dit la signification. Comme elle assouvit sa vengeance sur ses plus proches parents, quand ils l'eurent tué! À cause de la mort d'un seul moururent les fils de maintes mères.»

AVENTURES DE SÎFRIT

«En ce temps-là croissait dans le Niderlant le fils d'un roi puissant,--son père se nommait Sigemunt, sa mère Sigelint,--en un burg très-fort et connu au loin, situé près du Rhin: ce burg s'appelait Santen.

«Je vous dirai combien il était beau ce héros! Son corps était complétement à l'abri de toute atteinte. Fort et illustre devint-il depuis, cet homme hardi. Ah! quelle grande gloire il conquit en ce monde!

«Ce brave guerrier s'appelait Sîfrit; il visita beaucoup de royaumes, grâce à son indomptable courage. Par la force de son corps il chevaucha en maints pays. Ah! quels rapides guerriers il trouva chez les Burgondes.

«Du bon temps de Sîfrit et des jours de sa jeunesse, on peut raconter bien des merveilles; quelle gloire s'attachait à son nom, et combien son corps était beau! Aussi beaucoup de femmes charmantes l'avaient aimé.

«On l'éleva avec le soin qui convenait. Mais que de qualités il sut tirer de son propre fond! Le pays de son père en fut illustré, tant il se montra accompli en toutes choses.

«Il avait atteint l'âge de chevaucher vers la cour. Chacun aimait à le voir. Maintes femmes et maintes vierges souhaitaient que sa volonté le portât toujours près d'elles; beaucoup lui voulaient du bien, et le jeune chef s'en apercevait.

«Rarement laissait-on chevaucher le jeune homme sans gardien. Sigemunt et Sigelint le firent revêtir de riches habits. Des gens sages, qui savaient ce que c'est que l'honneur, veillaient sur lui. C'est ainsi qu'il put acquérir à la fois des hommes et des terres.

«Lorsqu'il fut dans la force de l'âge et qu'il put porter des armes, ou lui donna tout ce qui lui était nécessaire. Il commença par rechercher les belles femmes qui aimaient, mais en tout honneur, à voir le beau Sîfrit.

«Et voilà que son père Sigemunt fit savoir à ses hommes qu'il voulait donner une grande fête aux amis qu'il chérissait. La nouvelle en fut portée dans les pays d'autres rois; il donnait aux étrangers et aux siens cheval et vêtement.

«Et partout où l'on connaissait un noble jeune homme qui, selon la race de ses pères, devait être chevalier, on l'invitait à la fête dans le pays: depuis ils prirent l'épée avec le jeune roi.

«On pourrait dire merveille de cette fête solennelle. Sigemunt et Sigelint méritent d'obtenir grande gloire pour leur générosité; leur main fit de grandes largesses, d'où il advint qu'on vit dans le pays beaucoup d'étrangers chevauchant avec eux.

«Quatre cents porte-glaives devaient prendre l'habit en même temps que Sîfrit. Maintes belles vierges étaient infatigables à l'ouvrage, car elles lui étaient favorables. Ces femmes enchâssaient quantités de nobles pierreries dans l'or, qu'elles voulaient travailler en broderie sur les vêtements des jeunes et fiers héros; et il n'en manquait pas. L'hôte royal fil préparer des siéges pour un grand nombre d'hommes hardis, quand Sîfrit, vers le solstice d'été, obtint le titre de chevalier.

«Maints riches bourgeois et maints nobles chevaliers se rendirent à la cathédrale. Les sages vieillards faisaient bien de diriger les jeunes gens inexpérimentés, comme autrefois on avait fait pour eux. Ils jouirent là de plaisirs variés et de la vue des divertissements.

«On chanta une messe en l'honneur de Dieu. Les gens se pressaient en foule quand les jeunes guerriers furent créés chevaliers, d'après la coutume de la chevalerie, avec de si grands honneurs qu'on n'en vit plus de semblables depuis.