Cours familier de Littérature - Volume 23
Part 2
--À Rébova? Ah! mais dans ce cas je vais partir avec vous. Rébova n'est qu'à cinq verstes de ma campagne de Chipilofka, où je n'ai pas été depuis fort longtemps; il m'a été impossible de trouver un instant pour cela. Mais voilà qui se rencontre à merveille. Vous passerez la journée à chasser et reviendrez le soir chez moi. _Ce sera charmant_; je prendrai un cuisinier, nous souperons ensemble et vous coucherez à Chipilofka. C'est cela! c'est cela! ajouta-t-il, sans attendre une réponse. _C'est arrangé._ Eh! qui est là? Qu'on attelle la calèche, et promptement. Vous n'avez jamais été à Chipilofka? Je me serais fait un scrupule de vous inviter à y passer la nuit dans la maison de mon bourgmestre, où je m'établis d'habitude, mais je sais que vous n'êtes pas difficile, et d'ailleurs à Rébova vous auriez également couché dans une grange sur du foin. Partons! partons! Et Arcadi Pavlitch entonna je ne sais quelle romance française.
--Vous ne le savez peut-être pas, reprit-il en se dandinant, mes paysans de Chipilofka sont à _l'abrok_[6]: que faire? Au reste, ils me payent très-exactement. Il y a longtemps, je l'avoue, que je les aurais mis à la corvée, mais le village a trop peu de terres pour cela. Je suis même étonné qu'ils puissent nouer les deux bouts ensemble; au reste, _c'est leur affaire_. J'ai là-bas un bourgmestre qui est un fameux gaillard! _une forte tête_. C'est vraiment un homme d'administration; vous pourrez vous en convaincre. Ah! vraiment, cela se trouve fort à propos.
[Note 6: Redevance annuelle qui varie suivant les temps et décharge les paysans de tout travail manuel au profit du seigneur.]
Il n'y avait rien à faire. Au lieu de partir tout de suite, nous ne nous mîmes en route qu'à deux heures de l'après-midi. Les chasseurs comprendront mon désappointement. Arcadi Pavlitch aimait parfois, comme il le disait lui-même, à se dorloter. Il prit en conséquence une telle quantité de linge, de vêtements, de parfums, de coussins et de nécessaires de toute espèce, qu'un Allemand économe en aurait eu très-certainement pour plus d'un an. À chaque descente, il adressait une allocution peu étendue, mais fort énergique, à son cocher, d'où je me crus autorisé à conclure que mon cher voisin était un grand poltron. Le voyage s'accomplit du reste fort heureusement; le seul accident qui arriva n'eut point de suites fâcheuses. Une des roues de derrière de la _téléga_[7] qui portait le cuisinier s'étant enfoncée dans un pont nouvellement réparé, ce personnage important eut l'abdomen légèrement comprimé. Lorsqu'Arcadi Pavlitch vit le danger que courait le Carême domestique, il s'effraya tout de bon et envoya savoir s'il ne s'était point blessé à la main; mais la réponse qu'on lui apporta l'ayant complétement rassuré à cet égard, il reprit son calme habituel. Nous allions assez lentement, et vers la fin de notre expédition j'éprouvais une fatigue extrême; j'étais assis à côté d'Arcadi Pavlitch, et au bout d'une heure de conversation il s'était mis à faire du libéralisme, faute de mieux.
[Note 7: Charrette à quatre roues et très-légère.]
Nous arrivâmes enfin à Chipilofka, et non pas à Rébova; le cocher ne savait comment cela se faisait. Mais il était déjà beaucoup trop tard pour chasser ce jour-là, et je me décidai bon gré, mal gré, à subir mon sort avec résignation.
Le cuisinier, qui était arrivé quelques minutes avant nous, avait eu le temps de prendre toutes ses dispositions et de prévenir de notre arrivée les personnes qu'elle pouvait intéresser. À l'entrée du village, nous trouvâmes le _starosta_[8] (le fils du bourgmestre); c'était un robuste paysan, aux cheveux roux et d'une taille gigantesque; il nous attendait à cheval, chapeau bas, et portait un _armiak_[9] neuf, sans ceinture.
[Note 8: Titre inférieur à celui de bourgmestre.]
[Note 9: Long pardessus de drap que portent particulièrement les paysans.]
--Où est donc Safrone? lui demanda Arcadi Pavlitch.
L'énorme starosta commença par sauter à terre, et ayant salué profondément son maître, il lui dit:--Bonjour, mon père Arcadi Pavlitch; puis, s'étant redressé de tout son haut, et ayant rejeté ses cheveux en arrière par un mouvement de tête, il ajouta que Safrone était allé à Pétrova, mais qu'on l'avait envoyé chercher.
--Eh bien! suis-nous, lui dit Arcadi Pavlitch; et nous repartîmes.
Le starosta tira son cheval vers l'un des bas-côtés de la route, par respect pour nous, se hissa sur son dos et se mit à suivre la calèche au grand trot, mais en tenant toujours son chapeau à la main. En traversant le village, nous rencontrâmes plusieurs paysans dans des téléga vides; leurs jambes pendaient hors de ces rustiques équipages, dont les cahots les faisaient sauter en l'air à tout moment; ils revenaient du travail et chantaient à tue-tête. Mais dès qu'ils eurent aperçu notre calèche et le starosta, ils se turent, ôtèrent leurs bonnets fourrés (on était cependant au coeur de l'été) et se levèrent comme s'ils attendaient des ordres. Arcadi Pavlitch leur accorda, en passant, un signe de tête plein de dignité. Une agitation inaccoutumée se répandit bientôt dans tout le village. Les paysannes en jupes rayées jetaient des bâtons aux chiens trop zélés ou assez peu perspicaces pour nous accueillir par des aboiements. Un vieillard boiteux dont la barbe blanche montait presque jusqu'aux yeux arracha précipitamment d'un abreuvoir le cheval qu'il venait d'y amener, et qui n'avait pas encore achevé de boire, et, lui ayant donné, sans le moindre motif, un grand coup de pied dans le côté, il nous salua. Des enfants en longues chemises[10] s'éloignaient à notre approche avec des hurlements, se couchaient à plat ventre sur le seuil des portes, baissaient la tête, levaient les pieds en l'air et se trouvaient très-expéditivement transportés de cette manière au fond des _sénis_[11] obscurs de leurs demeures respectives, qu'ils ne quittaient plus. Les poules mêmes prenaient le trot et allaient se réfugier dans les cours. Un coq au poitrail noir et luisant comme un gilet de satin, et dont la queue écarlate flottait fièrement au vent, était le seul être animé qui avait eu l'audace de rester sur la route à notre approche, et il s'apprêtait même à chanter, lorsque tout à coup il se troubla et prit la fuite à son tour.
[Note 10: Pendant tout l'été les enfants ne portent dans les villages que des chemises montantes, nouées à la taille par une étroite ceinture, et vont nu-pieds.]
[Note 11: Pièce froide et sans fenêtres qui tient lieu d'antichambre dans les maisons des paysans russes. Le seuil de la porte est ordinairement très-haut.]
La maison du bourgmestre était située à l'écart, au milieu d'un enclos semé de chanvre qui était alors en pleine croissance. La calèche s'arrêta devant la porte. M. Pénotchkine se leva, fit tomber, par un mouvement fort pittoresque, le manteau qui était jeté sur ses épaules, et mit pied à terre en promenant autour de lui un regard plein de bienveillance. La femme du bourgmestre s'avança vers nous avec force salutations et approcha ses lèvres de la main seigneuriale. Arcadi Pavlitch lui laissa le temps de la couvrir de baisers et monta l'escalier. Au fond de la première pièce se tenait blottie, dans un coin obscur, la femme du starosta: elle salua le maître, mais n'osa point lui baiser la main. Dans la _chambre froide_[12] qui se trouvait à droite de celle où nous étions entrés, deux autres paysannes étaient occupées à disposer le local en toute hâte; elles en tiraient une foule de vieilleries, des cruches vides, des _touloupes_[13] dont la peau était durcie à force d'usage, des pots à beurre, un berceau rempli de chiffons de toute couleur, et contenant un enfant à la mamelle: elles balayaient avec les paquets de branches dont on se sert au bain[14] les ordures qui couvraient le plancher... Arcadi Pavlitch les chassa et alla s'établir sur le banc près des _images_[15]. Les cochers commencèrent à apporter des malles, des cassettes et d'autres objets, en s'efforçant de faire le moins de bruit possible avec leurs épaisses chaussures.
[Note 12: Logement d'été, attenant ordinairement à celui d'hiver ou du moins situé sous le même toit.]
[Note 13: Pelisse en peau de mouton.]
[Note 14: Les paysans russes se fouettent dans les étuves avec des petits balais de branches de bouleau garnies de feuilles.]
[Note 15: Place d'honneur dans les maisons de paysan.]
Pendant ce temps Arcadi Pavlitch interrogeait le starosta sur l'état des semailles, et sur quelques autres sujets qui se rapportaient à l'économie agricole. Les réponses du starosta étaient satisfaisantes, mais il avait un air gauche et embarrassé: on eût dit qu'il agrafait son kaftane au coeur de l'hiver avec des doigts glacés par la gelée. Il se tenait près de la porte et tournait continuellement la tête comme s'il s'attendait à quelque danger: il se préoccupait beaucoup aussi des allées et venues incessantes du valet de chambre. Quoiqu'il me masquât presque entièrement la porte, j'aperçus derrière lui, dans la première pièce, la femme du bourgmestre qui donnait en silence une bourrée de coups de poing à je ne sais quelle autre paysanne. Mais un bruit de roues se fit entendre, et une téléga s'arrêta devant la maison; le bourgmestre fit son entrée dans la chambre.
Cet homme d'administration, comme l'appelait Arcadi Pavlitch, était de petite taille; mais il avait les épaules larges, et quoiqu'il eût les cheveux gris, il était encore robuste: il avait le nez rouge, de petits yeux d'un bleu gris, et une barbe en éventail. Je crois nécessaire de faire à ce propos la remarque suivante: depuis que la Russie existe, tous ceux qui s'y sont enrichis ont une barbe démesurée. Un paysan de votre connaissance a une barbe peu fournie et effilée; vous le rencontrez un beau jour et remarquez avec stupéfaction que sa figure est entourée d'une véritable auréole; d'où lui vient cet ornement? Le bourgmestre avait, à ce qu'il paraît, fait bonne chère à Pétrova; il exhalait une odeur d'eau-de-vie assez prononcée, et sa figure était passablement avinée.
--Ah! vous qui êtes nos pères, nos bienfaiteurs,--commença-t-il à crier d'une voix haute et traînante, et en donnant à sa physionomie une expression d'attendrissement si vif qu'il semblait au moment de verser un torrent de larmes,--vous avez donc daigné venir nous visiter! Votre petite main, mon père, votre main chérie,--ajouta-t-il en tendant les lèvres avec ardeur. Arcadi Pavlitch s'empressa de satisfaire à cette preuve d'attachement.
--Eh bien! père Safrone, comment vont les affaires?--demanda-t-il ensuite au bourgmestre d'un ton presque caressant.
--Ah! père,--reprit celui-ci,--comment pourraient-elles aller mal? N'êtes-vous pas nos pères, nos bienfaiteurs? Vous avez daigné honorer notre pauvre village de votre présence; vous nous avez comblés par là de bonheur pour le reste de nos jours. Dieu soit loué! Arcadi Pavlitch; Dieu soit loué! tout va bien, grâce à vos bienfaits.
Le lendemain les deux étrangers suivent le _starosta_, ou l'intendant dans l'examen de la propriété et sont témoins de l'arbitraire et de l'iniquité du bourgmestre; il y a de quoi pleurer sur le sort asservi des paysans. Mais passons; tout cela est changé pour le paysan devenu _libre_. Et l'empereur s'occupait d'émanciper également le paysan polonais quand l'insurrection est venue changer la question et transformer la réforme en insurrection. La Russie et la Pologne en sont là.
III
Un soir, Jermolaï et moi, nous partîmes pour chasser à l'affût. Mais il est fort possible que le lecteur ne sache point ce que ce terme signifie. Je vais le lui expliquer en peu de mots.
Un quart d'heure environ avant le coucher du soleil, au printemps, vous entrez dans un bois, sans chien et le fusil sur l'épaule. Ayant fait choix d'un emplacement convenable, sur le bord d'une clairière, vous vous y arrêtez; ainsi posté, vous promenez vos regards de tous côtés, vous examinez vos capsules, et de temps en temps vous échangez un signe d'intelligence avec votre compagnon. Un quart d'heure se passe. Le soleil est déjà couché, mais il ne fait pas encore sombre dans le bois; l'air y est pur et transparent; les oiseaux gazouillent à l'envi autour de vous; l'herbe naissante étincelle gaiement des reflets de l'émeraude... Vous attendez. Le jour commence à baisser rapidement; les feux rougeâtres qui embrasent l'horizon effleurent d'abord les racines et le tronc des arbres; puis, montant peu à peu, ils en colorent les branches les plus basses, chargées de bourgeons à peine éclos, et gagnent enfin leurs cimes immobiles, qui semblent assoupies. Mais celles-ci s'éteignent à leur tour; le ciel jusqu'alors empourpré bleuit de plus en plus. L'air s'imprègne des suaves parfums que les bois exhalent à cette heure du jour; un souffle humide et à peine sensible s'élève par moments et vient mourir près de vous dans les branches. Les oiseaux s'endorment successivement et par espèces; ce sont les pinsons qui se taisent les premiers; quelques instants après, les fauvettes; puis, les épeiches... L'obscurité continue à augmenter; les arbres se transforment à vos yeux en masses confuses et gigantesques; quelques étoiles scintillent timidement à la voûte du ciel...... la plupart des oiseaux reposent. Les rouges-queues et les jeunes pies sont les seuls qui sifflent encore par moments; mais ils se taisent à leur tour. Le petit chant sonore du pouillot se fait entendre une dernière fois au-dessus de votre tête; le cri plaintif du loriot lui a répondu dans le lointain; au fond du bois, un rossignol vient de lancer rapidement sa première note; l'impatience vous dévore. Tout à coup..., mais un chasseur seul pourra me répondre, au milieu du profond silence qui règne depuis quelques instants, s'élève un bruit tout particulier: c'est celui de deux ailes qui s'agitent rapidement en mesure, et une bécasse des bois, au long bec gracieusement incliné, se détache sur le feuillage foncé d'un bouleau et se dirige lentement vers nous.
Voilà ce qu'il faut entendre par chasse à l'affût. Ainsi donc, je me mis en route avec Jermolaï pour aller à la chasse. Mais j'oubliais une chose importante; il faut encore, cher lecteur, que je vous fasse faire connaissance avec mon compagnon.
Tourgueneff avait pris pour compagnon un chasseur, paysan des environs, véritable aventurier des forêts. Ils partent ensemble, ils arrivent à la tombée de la nuit près du moulin où l'on refuse d'abord de les recevoir. À la fin le meunier entr'ouvre sa porte, il les engage à aller passer la nuit dans un hangar à quelque distance, leur fait allumer du feu et leur envoie sa femme pour veiller à leurs besoins. Il reconnaît dans la meunière malade de la poitrine une certaine _Anina_, jeune femme, d'une classe et d'une éducation supérieures aux paysans et qui servait à Pétersbourg chez un de ses amis M. Zverkoff.
M. Zverkoff lui avait un jour raconté ce qu'il appelait l'atroce ingratitude d'Anina. La voici.
C'est M. Zverkoff qui parle:
--M. Zverkoff commença en ces termes:--Vous n'êtes pas sans savoir quelle femme j'ai le bonheur de posséder; je crois qu'il est impossible de trouver une meilleure personne; vous en conviendrez vous-même. Il n'y a certainement pas d'existence plus heureuse que celle des femmes de chambre de ma femme; c'est une véritable béatitude. Mais madame Zverkoff s'est donné pour règle de ne point avoir à son service de femme de chambre mariée; et, en effet, cela ne vaut rien. Viennent les enfants, et ceci et cela;--comment, je vous le demande, une femme de chambre mariée pourrait-elle remplir son devoir et se conformer à toutes les habitudes de sa maîtresse? ce n'est plus cela du tout; elle a tout autre chose en tête. Il faut en général, lorsqu'on raisonne, ne point perdre de vue la nature humaine. Ainsi, par exemple, un jour, en traversant un de nos villages, il y a bien de cela,... comment vous dirai-je sans mentir?... une quinzaine d'années, nous remarquâmes, ma femme et moi, la fille du starosta; c'était une charmante enfant; elle avait même un je ne sais quoi, vous me comprenez, quelque chose de très-prévenant dans les manières. Ma femme me dit aussitôt:--Coco, c'est-à-dire vous comprenez: elle m'appelle ainsi; prenons cette petite fille à Pétersbourg; elle me plaît.--Prenons-la,--lui répondis-je; je ne demande pas mieux.--Le starosta tombe, bien entendu, à nos pieds; il ne pouvait pas s'attendre, vous comprenez, à un pareil bonheur. Quant à la petite, elle se mit naturellement à pleurer, par bêtise... Au commencement, ce n'est pas l'embarras, la chose peut paraître un peu dure, j'en conviens; la maison paternelle... en général.... il n'y a là rien d'extraordinaire. Je n'en persisterai pas moins à dire qu'il faut juger humainement des choses. Cependant la petite s'habitua bientôt à nous; on la mit d'abord dans la chambre des femmes de service pour l'y instruire, comme il convient. Mais ce qui vous surprendra sans doute, c'est qu'elle fit des progrès étonnants; ma femme la prit tout bonnement en adoration et daigna enfin l'attacher de préférence à toute autre, remarquez-le bien,... à sa propre personne. Et, pour être juste, je dois dire que... jamais elle n'avait encore eu de meilleure femme de chambre; c'était une créature serviable, modeste, soumise,--en un mot, elle avait toutes les qualités qu'on peut souhaiter. Mais aussi il fallait voir à quel point ma femme la gâtait: elle poussait même à cet égard les choses beaucoup trop loin: elle l'habillait on ne peut mieux, la nourrissait de notre desserte, lui faisait porter du thé; enfin, elle lui donnait tout au monde. C'est ainsi qu'elle vécut une dizaine d'années près de ma femme. Mais un beau jour, figurez-vous que je vois entrer Arina (c'était le nom de cette fille) dans mon cabinet, sans m'en avoir fait demander la permission. Arrivée devant moi, elle se jette à mes pieds. C'est, je vous l'avoue très-franchement, une habitude que je ne puis pas souffrir. Un être humain ne doit jamais manquer à sa propre dignité; convenez-en!--Que me veux-tu?--demandai-je à Arina.--Mon père Alexandre Silitche, je viens vous supplier de m'accorder une grâce.--Laquelle?--Permettez-moi de me marier.--Cette demande me surprit étrangement, je l'avoue.--Mais tu sais bien, petite sotte,--lui répondis-je,--que ta maîtresse n'a point d'autre femme de chambre?--Je continuerai à la servir, comme d'ordinaire.--Allons donc! allons donc! ta maîtresse ne veut pas avoir de femme de chambre mariée.--Malania peut me remplacer.--Je te prie de ne pas raisonner.--Qu'il en soit comme vous voudrez... Moi, je vous le déclare, j'étais stupéfait. Je suis organisé de telle sorte que... rien ne m'indigne plus, j'ose le dire, que l'ingratitude... Je n'ai pas besoin de vous le répéter, vous connaissez ma femme; c'est un ange sous forme humaine; elle est d'une bonté inexprimable. Le plus grand des scélérats aurait bien certainement des égards pour elle. Je chassai Arina, et je supposais qu'avec le temps elle reviendrait à de meilleurs sentiments; il me répugne, vous savez, de croire au mal et à la noire ingratitude du coeur humain. Mais que pensez-vous? six mois après, je la vois arriver de nouveau vers moi avec la même prière. Cette fois, je le reconnais, je la chassai avec indignation; je la menaçai et lui dis même que j'en instruirais ma femme. J'étais tout bouleversé; mais figurez-vous mon étonnement; quelque temps après, ma femme accourt à moi tout en larmes et si agitée que j'en fus effrayé.--Qu'est-il arrivé?--Arina,...--me dit-elle, vous comprenez,... je rougis de vous le raconter.--Est-il possible? mais avec qui donc?--Pétrouchka le laquais.--Cette nouvelle me mit tout à fait hors de moi. Je suis ainsi fait,... je n'aime pas les demi-mesures... Pétrouchka n'était pas coupable; j'aurais pu le punir;... mais suivant moi, il n'était pas coupable. Quant à Arina... qu'ajouter à cela? Il n'y a vraiment rien à dire; j'ordonnai naturellement qu'on lui coupât les cheveux[16], qu'on l'habillât de _zatrapés_[17] et qu'on l'expédiât immédiatement à la campagne. Ma femme y perdit, il est vrai, une excellente femme de chambre, mais il n'y avait rien à faire; il est impossible cependant de tolérer des désordres pareils dans une maison; il vaut mieux couper tout de suite les membres malades. Eh bien, maintenant, jugez-en vous-même; vous connaissez ma femme; c'est, comme je vous l'ai déjà dit, un ange!... elle s'était attachée à Arina,... et Arina, qui la servait, n'a pas eu assez de conscience pour... Ah! vraiment, il faut en convenir... Mais à quoi bon s'étendre là-dessus? dans tous les cas, il n'y avait rien à faire. Cette preuve d'insensibilité m'a personnellement affecté et blessé au dernier point. Vous avez beau dire,--le coeur, les sentiments... non! ne leur en demandez pas! Nourrissez un loup aussi bien que vous voudrez, il aura toujours les regards tournés vers la forêt... C'est une leçon... Mais je voulais seulement vous prouver...
[Note 16: Couper les cheveux à une jeune femme est regardé en Russie comme une punition infamante.]
[Note 17: Étoffe grossière dont les seigneurs habillent les femmes dvorovi de la dernière classe.]
* * * * *
Et ici M. Zverkoff détourna la tête et s'enveloppa chaudement dans son manteau, en comprimant avec courage l'émotion qui l'agitait.
Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je regardais Arina avec tant d'intérêt.
--Y a-t-il longtemps que tu as épousé le meunier? lui demandai-je.
--Deux ans.
--Mais comment cela? Ton maître te l'a donc permis?
--On m'a rachetée.
--Qui cela?
--Savéli Alexéïevitch.
--Qui est-ce?
--Mon mari.--Je remarquai qu'à ces mots Jermolaï avait comprimé un sourire.--Mon maître, continua Arina. Vous aurait-il parlé de moi?
Je ne savais que lui répondre.--Arina!--cria de loin le meunier; celle-ci se leva et nous laissa seuls.
--Son mari est-il un brave homme? demandai-je à Jermolaï.
--Il n'y a rien a en dire.
--Ont-ils des enfants?
--Ils en avaient un, mais il est mort.
--Elle a donc plu au meunier? Combien a-t-il donné pour l'affranchir?
--Je n'en sais rien; mais elle sait lire et écrire. Pour leur genre d'affaires, c'est une chose... comment dirai-je, qui peut être utile. Mais oui, du reste, il faut croire qu'Arina lui plaisait.
--Et toi, tu la connais depuis longtemps?
--Depuis longtemps. J'allais autrefois chez ses maîtres. Leur bien n'est pas loin d'ici.
--Connaissais-tu le laquais Pétrouchka?