Cours familier de Littérature - Volume 23
Part 19
--Si vous n'êtes pas pressées et que vos jeunes jambes, dit-il à mes filles, puissent s'accommoder au pas un peu ralenti d'un vieillard, bien volontiers, nous dit-il. Cela me fera même plaisir, bien que M. Alphonse n'y soit plus et que ses compagnons d'enfance qu'il aimait tant soient dispersés en partie, mais les familles y sont encore. Je vous conduirai moi-même où j'allais si gaiement dans ma jeunesse, tantôt pour porter un livre, tantôt une lettre, tantôt une invitation de l'un à l'autre. Madame de Lamartine, sa mère, vivait encore alors, et en me voyant entrer dans sa cour pour porter ceci ou cela à son fils, elle me souriait avec son air si aimable de bonté et me disait: «Entrez donc, Besson, un moment à la cuisine, et prenez donc un verre de vin blanc pour vous rafraîchir pendant que mon fils va répondre à M. le curé.» Ah! c'était une incomparable dame, une dame du bon Dieu, allez! La charité même, on ne la voyait jamais sans quelque chose à la main pour ses vignerons ou pour les malades, ou pour les pauvres. Ils ont bien tort de dire que le peuple est ingrat; un accident l'a enlevée il y a trente ans et plus à ses bonnes oeuvres; eh bien, elle est aussi présente dans toutes les familles de dix lieues à la ronde que quand elle passait à pas vifs sur la bruyère de cette montagne, pour aller porter secours à un pauvre homme qui venait de se casser la jambe en tombant d'un noyer!
XII
Tout en parlant ainsi nous suivions le fendeur de bois dans une étroite vallée formée d'un côté par des vignes en pente, et de l'autre par une étroite lisière de prés, où paissaient le long de la haie de vagabondes chèvres blondes. Au milieu de ce chemin il y avait un lavoir plein de belle eau bleue et bordé de cinq ou six jeunes et belles filles de Milly. Nous les saluâmes poliment, et il y en eut une qui dit à Besson: «Où menez-vous donc ces jeunes et belles demoiselles?--Je les mène à Milly, dit-il.--Ah! ce n'est pas étonnant qu'elles soient si jolies, dit la plus âgée des laveuses, elles nous ont parlé avec la douceur et la gracieuseté de notre ancienne dame.--Nous ne fîmes pas semblant d'entendre et Besson nous rejoignit lentement.
XIII
À la cime de la montée nous vîmes quelques toits gris et de pierres moussues s'élever sur la vigne et assombrir le paysage. Un clocher gris aussi formait une espèce de pyramide au milieu d'un groupe de maisonnettes et d'écuries. Quelques vaches maigres broutaient l'herbe poudreuse au pied des murailles, deux femmes tricotaient assises sur le seuil de la porte.--Qu'est-ce que cela, dis-je à Besson.--C'est ce que vous cherchez, me répondit-il, c'est Milly.--Et la maison de la famille de M. Alphonse, où est-elle donc? nous croyions voir un château?--Oh! il n'y a point de château dans le village, reprit-il. Tenez, là, en bas du chemin où nous sommes, vous voyez bien une grande porte à deux battants réparée par morceaux et peinte en vert-jaune, eh bien, c'est la porte de Milly.
Nous précipitâmes nos pas et nous fûmes bientôt en face du portail. Aglaé ouvrit et nous nous jetâmes toutes dans la cour comme un troupeau de génisses effarouchées.
--Ce n'est pas possible, dit Aglaé, qu'une si petite demeure ait produit et nourri une si remarquable famille. Mais cela ressemble tout simplement à la maison de Renève où notre père instruit les quinze enfants de Mirebeau.
--C'est pourtant cela, nous dit Besson en ôtant son bonnet.
Alors nous restâmes immobiles et nous regardâmes sans rien dire pour bien nous entrer dans les yeux la cour, la maison et le jardin dont nous apercevions un coin par une grille de bois cassée sur la droite.
La cour était formée par une rangée de hangars et par une ligne d'écurie basses d'un côté, un long bâtiment à couvert en dalles de pierres noires vieilles comme le temps, très-basses et sur lesquelles des plantes saxifrages et même des arbres rabougris avaient pris racine. Ce bâtiment, qui était un pressoir, s'étendait de la porte de la cour jusqu'à l'angle de la maison de maître. Il en était séparé seulement par un étroit espace vide qu'occupait la grille de bois menant au jardin.
--Entrons-y, dit Marie, et ne faisons pas de bruit pour que personne de la maison ne vienne effaroucher nos souvenirs.
Nous entrâmes en silence.
--Oh! c'est bien cela, dit Mathilde. Voilà la mare creusée dans le roc vif au pied du toit pour recueillir l'eau des pluies et arroser le jardin l'été!
--Voilà les platanes plantés autour par madame de Lamartine pour suspendre aux branches les berceaux successifs de ses filles et travailler à l'ombre pendant les chaleurs.
--Et les petits espaces de plate-bande entourés d'oeillets rouges, dit Marie, ce sont sans doute les vestiges du petit jardin d'enfant qu'on leur donnait pour récompense et où M. Alphonse cultivait ses laitues comme le vieux Dioclétien à Salone.
--Mais venez voir, s'écrie tout bas Aglaé, voilà le cabinet de charmille entremêlé de sureau que le vent de ses premiers rêves agite encore, et voilà le tronc de chêne tortueux qui lui servait d'appui quand il commençait à écrire ses vers.--Nous accourûmes et nous entrâmes toutes recueillies sous l'ombre obscure du cabinet. Moi, monsieur, je me représentai le chagrin que M. Alphonse avait dû éprouver en abandonnant ce petit asile où son âme était née avec son goût en lisant pour la première fois Fénelon. Nous ne pûmes nous empêcher de pleurer quand Marie nous récita ce passage. Nous y restâmes ensuite un moment pour sécher nos yeux après avoir lu les dates, les lettres et les mots gravés avec la pointe d'un couteau sur le bois et sur les troncs des arbres.
XIV
Enfin nous nous levâmes à la douce vois d'une femme jeune qui entrait dans l'ombre et qui nous demanda pardon de nous déranger dans notre pèlerinage. Elle nous pria d'entrer à la maison et d'accepter à déjeuner avec elle. Il pouvait être midi, mais la force de nos émotions nous avait empêchées de remarquer l'heure.
Cette dame était si gracieuse et si obligeante que nous ne pûmes refuser. C'était Madame D..., la femme du notaire qui avait acheté Milly. Il aimait lui-même beaucoup M. de Lamartine; il avait revendu pour six ou sept cent mille francs du domaine, et il habitait ce qui en restait, ayant offert lui-même à M. de Lamartine de lui rendre la maison de son père et quelques vignes alentour, au prix coûtant, si la fortune, qui lui était si sévère, lui permettait de songer à y rentrer, et ce procédé d'homme de coeur annonçait le plus aimable et le plus sensible des acquéreurs.
XV
Nous entrâmes dans le vestibule avec reconnaissance et recueillement.
--Rien, nous dit Madame D..., n'avait été changé dans l'ameublement de la pauvre maison pour conserver religieusement les vestiges de madame de Lamartine, de ses filles et de son fils. On entrait par un vestibule au bout duquel était une vieille horloge de campagne qui avait si souvent sonné les heures de l'heureuse famille alors; une rangée de sacs de farine pour la maison était debout d'un côté, une large cuisine s'ouvrait du côté opposé, pleine de bruit, de feu, de domestiques, de mendiants et de malades, comme du temps de M. et de madame de Lamartine. On entrait ensuite dans la salle à manger qui avait été autrefois votre salle d'études quand vous appreniez à écrire sous M. de Vaudran. Le papier peint en était taché d'encre et déchiré, pour bien rappeler son ancien usage, puis, dans une pièce ouvrant sur le jardin au nord, sur le midi et sur la cour d'un autre côté. C'était ce que madame de Lamartine avait autrefois pour lit dans une grande alcôve; on repassait ensuite dans la salle à manger qui vous conduisait dans deux petites chambres au couchant sur le jardin. On voyait de là les chèvres et les moutons paissant sur les bruyères de la montagne de Craz dont vous connaissiez toutes les touffes. Elle venait aboutir en pente roide jusqu'au jardin.
La chambre de M. de Lamartine, votre père, était de ce côté. On y distinguait encore les clous dans la muraille qui portaient jadis son fusil et son sabre de cavalerie, qui lui rappelait son ancien état; il y avait aussi sur la cheminée un vieil almanach de l'état militaire de 1789, qu'il ne quittait jamais et qui lui rappelait les noms et les fonctions au régiment de ses anciens camarades.
XVI
Madame D*** nous laissa visiter seules les pièces du second étage, conduites par sa petite fille, pendant qu'elle allait commander le déjeuner. Pendant cette longue station que nous fîmes dans votre chambre de jeune homme, occupées à déchiffrer et à copier des lambeaux de notes au crayon noir à moitié effacées sur le plâtre blanc des murailles, Besson qui buvait un coup à la cuisine racontait à cette aimable dame et aux femmes du village ensuite ce qu'il savait de nous, et qui nous étions. Elles furent toutes vivement touchées en apprenant que nous venions à pied de plus loin que Dijon pour faire une espèce de pèlerinage à ce petit coin de Milly, et pour y voir seulement l'ombre de leurs anciens maîtres. Cela leur tira des larmes des yeux.--Eh bien! se dirent-elles entre elles, il faut que nous participions à leur voyage puisque nous en sommes en partie l'objet; moi je leur ferai voir ceci, moi je leur montrerai cela, moi la montagne, moi la vigne, moi le lavoir dans les prés; et moi, se dirent-elles toutes ensemble, je disputerai à madame D*** l'honneur de les coucher après leur avoir préparé le lait de ma vache et le plat de courges de mon jardin cuites au four. Puisqu'elles veulent aller à Saint-Point demain matin, nous ne les laisserons pas partir sans leur avoir enseigné le chemin. Cela dit, elles coururent raconter leurs résolutions à leurs voisines et à leurs maris, et elles chargèrent Besson d'en avertir tout bas madame D***.
Il le fit, et nous n'en savions rien quand nous nous mîmes à table, qu'il était plus de deux heures, pour déjeuner; mais le temps ne nous avait pas paru long.
XVII
Madame D*** nous donna un dîner au lieu d'un déjeuner. Il y avait toute espèce de légumes du jardin, des pigeons du colombier qui nous faisaient de la peine à manger parce que c'étaient peut-être les enfants de ceux que les soeurs de M. Alphonse élevaient à béqueter leurs cheveux et à boire sur leurs lèvres. Les beaux fruits et les belles grappes ornaient la table du dessert; mais, ce qui nous plaisait davantage, c'était l'accueil si honnête de la maîtresse de la maison et les souvenirs touchants du temps passé qui nous entretenaient de madame de Lamartine, de son mari, de sa fille, et de M. Alphonse. La conversation ne finissait pas et le soleil baissait déjà dans le ciel quand nous nous levâmes de table pour demander la route de Saint-Point.
XVIII
À ce moment nous entendîmes un grand bruit de sabots dans le vestibule. C'étaient les femmes des anciens vignerons de M. Alphonse, qui venaient, comme elles se l'étaient promis, nous dire bonsoir et s'opposer à notre départ. «Non, c'est trop tard, nous dit la plus âgée, qui avait été servante de l'abbé Dumont avant de devenir vigneronne; on ne monte pas la montagne de Craz à une pareille heure, on ne s'engage pas dans les bois de l'autre côté, vous n'arriveriez pas à Saint-Point avant minuit, il n'y a pas de lune aujourd'hui; nous ne souffrirons pas que ces jeunes demoiselles s'exposent aux loups du grand bois. Ce sera temps demain, et comme nous voulons que la peine et les frais de votre voyage en l'honneur de nos anciens maîtres soient partagés entre tous ceux qui les connaissent et qui se souviennent d'eux avec amitié, nous nous sommes partagé le plaisir de vous recevoir dans nos pauvres chaumières pour la nuit; chacun de nous en prendra une à coucher. Ne vous inquiétez pas du souper non plus: nous ne sommes pas riches, mais nous avons des raisins, des fruits, des courges qui sont déjà au four pour ce soir. Ne nous refusez pas, cela nous ferait de la peine; vous ne voulez pas laisser une amertume dans le pays où vous êtes venues chercher de bons souvenirs.»
Madame D*** retenait mal ses larmes. Nous ne pûmes pas retenir les nôtres non plus; il fallut céder. Nous remerciâmes la bonne madame D***, et nous nous livrâmes à ces excellentes amies. Les maris instruits par leurs femmes furent aussi obligeants qu'elles. Tout le petit village eut un air de fête. Chacune de nous fut conduite par son hôtesse à l'endroit que Marie retrouvait dans sa mémoire. Le pressoir, la vigne, le noyer, le puits, le pré, la fontaine; jamais livre ne fut calqué plus scrupuleusement que ces Confidences d'enfant par le pas des visiteurs, il n'y manquait que la mère, le père, les demoiselles et le fils. Chacune de ces femmes savait une anecdote sur la famille dans chacun de ces lieux. Toute la journée se passa ainsi. Il était presque nuit quand nous revînmes au village. Toutes les femmes étaient réunies sur la place du hameau, c'est-à-dire sous le four banal, où les paysannes avaient fait cuire des châtaignes, des pommes de terre, et les courges dorées; des pots de crème en terre rouge, et des raisins de différentes couleurs étaient épars autour de nous; nos yeux étaient enivrés d'avance de ce frugal et délicieux repas. Les femmes nous servaient à qui mieux mieux. Mes filles auraient voulu que leur père eût pu nous voir recevoir ainsi tout au long une si cordiale hospitalité en votre nom.
Enfin, le jour s'éteignit tout à fait, et on nous conduisit toutes les quatre aux différentes maisons du village où l'on avait préparé nos lits. Ma mère avait le plus beau chez la veuve de l'ancien maire; le lit, gonflé de feuilles de blé de maïs, était haut comme un monticule; des buis bénits étaient suspendus à la muraille, un bénitier en argent doré contenait de l'eau bénite; une image coloriée du Juif-Errant donnant cinq sous au bourgeois de Bruxelles, et une gravure représentant Bonaparte faisant grâce de la vie à une dame de Berlin, dont le mari avait raconté dans une lettre à son roi l'entrée triomphale de l'Empereur des Français dans sa capitale, avec des expressions de respect pour le souverain de la Prusse, décoraient les murs. Ce trait de générosité touchait vivement le peuple peu réfléchi de ces campagnes, qui croyait que la force était le droit, et que c'était un crime que d'avoir un autre roi que le vainqueur.
On conduisit ensuite Aglaé dans une chaumière voisine, il n'y avait rien dans sa chambre, excepté des raisins suspendus au plafond et des feuilles de noisetiers répandues sur le plancher pour cacher la terre, et toutes les autres par rang d'âge dans d'autres maisonnettes; les familles s'étaient résignées à coucher avec les chèvres dans les écuries des maisons.
Nous nous couchâmes avec reconnaissance dans ces lits bien blancs et nous fîmes nos prières devant la sainte de toutes ces braves familles, puis nous nous endormîmes bien fatiguées, mais bien heureuses d'une si longue journée.
XIX
La cloche de l'église de Bussières nous réveilla aux premières lueurs du crépuscule. Nous nous rejoignîmes pour partir. Les femmes, après avoir reçu nos remerciements, se rassemblèrent en groupes sous le four pour nous montrer le chemin de Saint-Point et nous accompagner jusqu'au sommet de la montagne de Craz qui domine Milly, et d'où l'on voit à peu près le chemin à travers les bois montueux qui mènent à la vallée de Saint-Point. Nous y arrivâmes en peu de temps; elles nous firent leurs adieux et nous leur promîmes de venir par le même chemin le surlendemain soir reprendre nos lits et notre nourriture chez elles. Vous allez voir que nous n'y avons pas manqué, car en ce moment même nous venons de Milly.
XX
La chaleur était étouffante dans ces gorges élevées de montagnes. À chaque instant le courage manquait à l'une de nous. Elle s'arrêtait étouffée, sous l'ombre d'un chêne ou d'un poirier sauvage, ou près d'une source entre des pierres noires, sous un large châtaignier. Nous buvions un peu d'eau fraîche, et nous nous reposions à notre aisance, car nous n'étions pas pressées, n'ayant que trois lieues à faire dans une longue journée. Le pays devenait charmant de plus en plus, mais toujours aussi sauvage. On n'entendait ni coq ni poule, on n'apercevait ni toit ni fumée dans l'étroite vallée; un merle seulement traversait de temps en temps le sentier, en jetant un cri d'effroi et en laissant tomber quelques plumes. Nous ne voulions pas lui faire de mal, au contraire: mais il était étonné que quelqu'un vînt troubler la solitude de son nid depuis cinq ou six ans qu'on n'avait plus entendu le sabot de votre cheval. Ces haltes toujours si fréquentes nous menèrent jusqu'au milieu de la soirée, et nous ne voyions toujours rien devant nous qu'une haute chaîne de montagnes, noire de forêts; mais ni église, ni château, ni village; cela nous trompa de route, monsieur. Au lieu de suivre notre sentier qui nous conduisait comme s'il avait eu des yeux, craignant de nous égarer en allant trop à droite, nous prîmes un autre sentier à gauche qui montait dans les bois et qui paraissait redescendre ensuite dans une plus large vallée, dont nous n'apercevions pas le bas. Après avoir marché environ une demi-heure, nous vîmes une légère fumée s'élever au-dessus des bois, et nous nous en approchâmes pour demander notre chemin. Nous fûmes bientôt près de la masure. Deux femmes vêtues en religieuses s'en approchaient du côté opposé. Nous nous assîmes pour les attendre, mais étant arrivées à la masure, elles y entrèrent, et nous entendîmes parler d'une voix très-douce.
--Eh bien, ma pauvre fille, dirent-elles à quelqu'un que nous ne voyions pas dans la chaumière, nous venons vous apporter une bonne nouvelle.
--Et quoi donc, ma mère? répondit la pauvre ermite.
--C'est que, grâce à ce monsieur bienfaisant que vous avez vu au château le soir du grand dîner de cent couverts sous les ormes de la basse-cour, M. le préfet de Mâcon ayant eu pitié de vous vous a accordé une place gratuite à l'hospice des infirmes de cette ville. Nous sommes chargées de vous y faire conduire par la première charrette qui ira le samedi à cet hospice. Vous n'y serez plus seule, des hommes et des femmes y seront avec vous et vous tiendront compagnie tout le jour; vous aurez du pain, et surtout vous n'aurez plus peur les nuits d'hiver des loups qui viennent gratter à votre porte. Remerciez bien ce monsieur d'avoir été si bon, votre bonheur est assuré. Ce monsieur s'appelle M. Edmond Texier; il a beaucoup de talent pour attendrir les hommes charitables. Personne ne lui avait parlé de vous, mais à la vue de votre maigreur, de votre pâleur et des femmes qui vous parlaient à table, il a demandé qui vous étiez, et ayant appris que pendant que votre père était à gagner son pain et le vôtre aux moissons, vous restiez toute seule avec des pommes de terre souvent gâtées et la peur des loups à la maison, il n'a point eu de repos, ainsi que ses charmantes filles, qu'il ne vous ait obtenu ce changement d'état. Priez donc le bon Dieu pour lui et pour ses jolies demoiselles, qu'il lui conserve son talent dont il fait un si bon usage.
--Oh Dieu! dit une voit douce en pleurant, que le Seigneur bénisse ce monsieur, mon vieux père, vous, mes soeurs, et madame Valentine qui a bien pensé à moi dans ma misère; que le bon Dieu leur rende le bien qu'ils vont me faire.
À ces mots, nous comprenions de quoi il s'agissait; nous nous approchâmes à pas discrets de la chaumière, la porte était ouverte et nous entrâmes. Jamais, monsieur, même à Renève, nous n'avions vu une pareille misère. Les murs étaient en pierres sèches sans ciment; seulement, quelques genêts enfoncés entre les jointures des pierres les fermaient un peu au vent; le toit était formé de faisceaux de châtaigniers aux feuilles lisses, mais qui s'amoncelaient en grosses bottes et qui s'infiltraient çà et là dans la chambre par les déchirures du toit. Un petit réduit à côté servait de couchette au père quand il y était; quant à la fille, elle avait pour lit une vieille pétrissoire où elle avait étendu quelques herbes desséchées par le soleil d'été, et de vieux lambeaux qui lui servaient de couverture. L'hiver, sa chèvre lui tenait chaud la nuit, le père lui ramassait dans le bois des racines. Un coq et trois poules nichaient aussi dans la chambre; ils mangeaient un peu de blé noir que la pauvre fille semait autour de la cabane et qu'ils disputaient aux grives en automne. La porte était solide, mais elle laissait passer le museau des renards et des loups dans la saison des neiges. Il y avait une petite mare d'eau pleine d'herbes et de feuilles qui la tenaient chaude pendant l'hiver. C'était la seule boisson du logis.
Quant à la jeune fille, elle était tellement boiteuse qu'elle ne pouvait sortir de son lit; elle tricotait tout le jour des bas pour son père, et le soir elle s'éclairait avec des moelles de sureau qu'elle trempait dans des morceaux de chandelles que les paysans de la Bresse donnaient à son père, quand il revenait de battre le froment en grange.
XXI
Nous ne pûmes nous empêcher de pleurer en contemplant cette pauvre enfant.
Puis nous parlâmes aux religieuses de la charité qui ne pleuraient pas, mais qui tiraient de leurs poches du pain blanc et du fromage de chèvre et une demi-bouteille de vin qu'elles avaient apportée pour son père.
--Comment vous trouvez-vous là, mes soeurs? leur dis-je.
--Il y a plusieurs années que nous sommes à Saint-Point, répondirent-elles; seulement, nous ne pouvons pas venir souvent jusqu'ici, parce que c'est trop loin et trop haut; madame de Lamartine qui élevait elle-même les cent petites filles de la paroisse, se sentant mourir, voulut que sa bienfaisance ne mourût pas avec elle; elle nous donna alors une très-jolie maison que vous verrez tout à l'heure sur la terrasse du château, non loin de l'église, et nous y installa pour instruire les enfants de Saint-Point, et pour aller porter des secours et des consolations à tous les malades de la paroisse. Nous sommes trois soeurs sous l'inspection du vénérable curé qui nous acquittons de ces devoirs, et quelle que soit la distance, une d'entre nous va toujours au sommet des montagnes porter la main de Dieu aux maladies humaines. Aussi, ce peuple est si reconnaissant qu'il nous aime comme si nous étions des médecins; il n'y en a point dans le pays, mais nous tâchons d'y suppléer.
Mais puisque vous allez vous-mêmes voir la paroisse et le château, ayez donc la complaisance de descendre avec nous par ces pentes rapides entre ces châtaigniers. Nous vous conduirons sans vous perdre et en peu de temps au village. Nous allons le voir tout à l'heure.
Nous laissâmes la pauvre infirme, isolée, tout en prières, et nous lui promîmes de l'envoyer chercher par des femmes très-fortes pour l'aider, le lendemain, à descendre et à remonter la route difficile jusqu'au château. Nous étions déjà bien loin de sa maison, que nous l'entendions encore à travers les feuilles chanter un cantique de joie au Seigneur!
Est-il possible qu'on éprouve une telle joie pour entrer dans un hôpital d'incurables?
Dieu est bon!
XXII
Tout d'un coup nous nous arrêtâmes et nous poussâmes un cri. Ce pays venait de nous découvrir une autre face.
Ce n'étaient plus ni les rudes aspects de Milly, ni les longues forêts de châtaigniers que nous avions traversées depuis ce matin. Tout était changé, comme si on avait tiré un voile devant la nature, et tout paraissait si près qu'il semblait qu'on allait toucher tous les hameaux de la paroisse. Mais ce n'était pas près, monsieur, c'était une illusion; le vallon était si profond qu'il semblait qu'on allait se heurter contre les maisons; pas du tout, monsieur, c'était très-loin. Les montagnes trompent comme la mer.