Cours familier de Littérature - Volume 23

Part 18

Chapter 183,947 wordsPublic domain

Je la remerciai de cette obligeante curiosité qui vient du coeur.

--Mais qui êtes-vous donc, madame? lui dis-je, et laissez-moi le plaisir de mettre, à mon tour, un nom sur une famille qui se confond par les souvenirs avec la mienne. Nous sommes tous parents par le coeur, la curiosité est un titre de famille.

--Oh! monsieur, ce titre est peut-être une preuve d'amour, mais non de sang; le nôtre est bien humble, mais notre coeur est au niveau de tout ce que Dieu a créé pour sentir et aimer les belles choses. Notre voyage en est la preuve.

--Il est surtout la preuve de votre bonté gratuite et de votre candeur, répliquai-je. J'ai fait quelques vers médiocres dans ma jeunesse, et cette célébrité de jeune homme m'ayant appelé à de hautes dignités, dans un âge plus mûr j'ai conquis la bienveillance du pays en vivant et en parlant à l'écart des partis passionnés pour ou contre la révolution de 1830; et le jour ayant sonné, et la France périssant dans l'hésitation, j'ai vu l'anarchie sanguinaire prête à s'emparer du pouvoir et j'ai proclamé la souveraineté des peuples et la République conservatrice de la société. La France m'a entendu et a été sauvée, moi perdu, et voilà tout. Je ne voulais pas autre chose. Depuis, la Révolution a été perdue elle-même. Un autre régime a été adopté par mon pays. Je suis rentré dans mon obscurité natale sans redemander la parole. Trop honnête pour défendre la Montagne, trop ami de l'ordre pour attaquer l'Empire, respectant trop mon passé pour me démentir, travaillant en paix pour tirer mes braves créanciers des pertes où ils s'étaient généreusement jetés pour moi, je croyais mon oeuvre accomplie dans deux ans, quand des accidents d'affaires nous rejettent entre les écueils d'où le ciel nous sauvera peut-être encore, ou bien nous mourrons insolvables, non faute de travail, mais faute de bonne fortune, Dieu le sait; je suis en ce moment dans sa main, résigné à tout, excepté à la ruine du dernier de mes braves amis.

--«Nous ne savions rien de tout cela, monsieur, si ce n'est qu'on disait chez nous que la République inspirée par vous avait sauvé la France en 1848. À cette occasion nous avons entendu parler de vous à cette époque, pour vos actes et depuis pour vos livres. Nous n'étions pas assez riches pour nous les donner, mais de temps en temps il nous en tombait quelques volumes dans les mains, et c'est alors qu'un voyageur, passant par Renève, auprès de Mirebeau, dans la Côte-d'Or, voyant notre enthousiasme, nous en laissa un volume intitulé: _les Confidences_, où nous lûmes toutes sortes de détails sur votre famille, et votre histoire si touchante de _Graziella_ que ces demoiselles savent par coeur. C'est là, monsieur, tout ce que nous connaissons de vous. Mais quel malheur! Aglaé, qui portait le volume, l'a laissé tomber à Charnay, notre dernière halte dans la petite auberge où nous avons couché en venant à Milly et nous espérons le retrouver au retour, car ces pauvres hôtes de la campagne avaient l'air de bien honnêtes gens.

--Ah! oui, monsieur, dit Aglaé, nous sommes bien sûres qu'ils nous l'auront gardé, car ils ont bien pu voir, le soir à la veillée, que c'était notre manuel de voyage que nous consultions toujours devant eux.

--Je voudrais bien vous en offrir un autre exemplaire, dis-je aux jeunes filles, mais le malheur veut que je n'en aie point ici, qui n'est qu'un lieu de vendanges.

--Oh! monsieur, nous le portons tous les quatre dans notre mémoire, s'écrièrent-elles, nous ne l'accepterions pas, nous savons l'usage que vous en faites depuis quatorze ans pour conserver encore l'image des lieux de votre enfance.

--N'en parlons pas, répondis-je, le temps approche où tout me sera ravi; mais je montrerai au moins que j'ai assez travaillé pour que personne ne puisse m'accuser de sa ruine. Attendons encore.

--Mais comment, ajoutai-je, êtes-vous venues de Renève coucher au petit village de Charnay, qui n'est qu'à deux pas d'ici et où personne ne s'arrête à moins de voyager à pied?

--C'est que nous ne sommes pas riches, et que pour nous procurer le plaisir de vous voir ou du moins de visiter Saint-Point et Milly, les villages pleins de vous, nous n'avions que la petite somme d'économies que notre excellent père a mise de côté depuis trois ans pour donner à toute la famille et à lui-même la récréation de coeur qu'il nous promettait aussitôt que notre soeur Marie serait en âge de nous accompagner; les chemins de fer, les voitures, quelque économiques qu'elles soient, nous auraient pris la moitié au moins de notre petit viatique. Nous aimions mieux le prendre sur nos jambes. Nous avons donc marché de village en village, et nous sommes arrivées, grâce à la complaisance des paysans, jusqu'ici. On a été touché partout de notre simplicité, et du motif de notre voyage à pied, et le peuple hospitalier nous a traitées en amies. Aglaé tenait la bourse, Mathilde portait son volume des _Confidences_, et chacune de nous portait son petit paquet à la main, dans un foulard.»

J'étais pénétré d'étonnement et de sensibilité: cela était dit si naturellement et si simplement qu'on n'y sentait pas l'ombre d'intention. C'était la nature prise sur le fait.

--Mais comment avez-vous fait, dis-je à la mère, pour savoir où vous alliez, et qui vous a informées de ma résidence?

--Monsieur, me dit-elle, tout le monde vous connaît dans ce pays-ci; nous l'aurions demandé aux pierres qu'elles nous l'auraient dit; d'ailleurs, Aglaé se souvenait du nom de Bussières, de votre ami dans votre enfance, ce pauvre abbé Dumont, sur qui, dit-on, vous avez pris le modèle de Jocelyn, un de vos poëmes que nous n'avons pas lu, mais dont on nous a souvent parlé. Elle nous dit, il est mort, mais il a certainement un successeur dans ce hameau de Bussières. Ce doit être un digne homme; car il succède à un homme sensible, adoré de ses paroissiens. Je vais lui écrire sans savoir son nom; je lui demanderai s'il connaît M. de Lamartine, que nous avons l'intention d'aller visiter, et s'il pourrait nous dire que nous le trouverions à Saint-Point ou à Milly? M. le curé nous dit dans sa réponse qu'étant depuis peu de jours à Bussières et M. de Lamartine ayant vendu Milly pour payer ses créanciers d'autant, il n'avait pas le plaisir de le connaître; mais qu'il avait appris par les paysans de Milly qu'il devait être à Saint-Point ou à Monceau où nous le trouverions certainement. Il nous donnait des renseignements sur la route avec beaucoup de politesse et de promptitude. C'est munies de ces renseignements, que nous nous mîmes en route. Mais hélas! notre pauvre père qui se faisait une fête de ce pèlerinage étant tombé un peu malade, fut forcé d'y renoncer et de nous laisser partir seules. Nous lui promîmes de lui raconter, au retour, toutes les circonstances du voyage et toute la physionomie du pays. Nous partîmes par une belle matinée semblable à celle-ci. Les gens de notre village de Renève nous accompagnèrent très-loin. Les uns portaient de notre petit bagage une chose, les autres une autre; puis les femmes nous embrassèrent et nous continuâmes à marcher.

V

Nous marchâmes en tricotant jusqu'au soir. Nous vîmes une belle ville couronnée de flèches aiguës. C'étaient les clochers de Saint-Bénigne. Nous entrâmes dans un cabaret que tenait une pauvre femme. Nous mangeâmes ce que nous avions apporté le matin de la maison, nous bûmes de l'eau; nous fîmes notre prix pour une petite chambre sur le derrière; c'était très-peu; d'un lit nous en fîmes deux en étendant les matelas par terre. Nous priâmes Dieu comme à la maison, moi avec Mathilde, la petite Marie avec notre mère. Cela ne nous avait presque rien coûté. La pauvre hôtesse avait eu égard à notre modestie. Nous partîmes avant que le jour éclairât les rues et nous prîmes, en disant toutes les notes de notre chapelet, la route de Châlon. Les personnes qui passaient comme le vent soit en chemin de fer, soit en cabriolet, nous jetaient à peine un coup d'oeil et nous prenaient sans doute pour une famille du voisinage qui allait à la promenade. Nous nous assîmes dans un pré sous les saules, aux environs de Milly et nous mangeâmes ce qui nous restait du pâté de la veille, puis nous nous endormîmes au murmure du ruisseau qui nous avait donné à boire. Après plusieurs heures de repos, nous profitâmes de l'ombre du soir pour aller coucher dans les environs de _Beaune_. Nous n'entrâmes pas dans la ville, nous prîmes notre gîte dans une petite maison du faubourg à gauche, dont le maître et la maîtresse nouvellement mariés, et qui n'avaient pas encore d'habitués ni de meubles, étonnés de notre voyage à pied, crurent que nous manquions de tout, et voulant signaler leur maison par une charité, nous donnèrent presque gratuitement du meilleur lait de leur vache, du pain blanc et une omelette au lard. Nous les remerciâmes bien et nous promîmes de nous arrêter chez eux à notre retour.

Là nous prîmes un chemin de traverse sur la droite, et nous arrivâmes bien fatiguées sans passer par Châlon à Sennecey. Nous n'eûmes pas la force d'aller jusqu'à la ville et nous nous arrêtâmes avant le faubourg, chez un sabotier, marchand de fromages, dont l'enseigne disait qu'il logeait à pied et à cheval. Nous y fûmes très bien à dix sous par tête et nous allâmes le lendemain, par des routes détournées, jusqu'au delà de Mâcon. Le soir nous nous arrêtâmes sur la route de Mâcon à Bussières, au village de Charnay, chez la femme d'un scieur de long dont un fagot de buis indiquait la porte.

Elle jouait sous un gros arbre à moitié descié près de la porte; trois jolies petites filles et un tout petit garçon jouaient avec de la sciure de bois sur leur porte. La mère nous regarda d'abord avec une certaine surprise, quand Marie lui demanda si elle ne pourrait pas nous donner à coucher. Puis, voyant ma mère et ses filles. «À coucher. Oui, nous dit-elle, mais à souper bien mal, car nous n'avons qu'un morceau de petit salé et de fromage de gruyère que mon mari et son garçon mangent le soir pour reprendre des forces aux bras.

--Oh! le souper nous importe peu, dit ma mère, pourvu que la chambre et le lit soient propres.

--Eh bien! entrez, mesdames, dit la jeune femme, vous verrez si vous pouvez vous accommoder du logement.

Elle laissa sur le seuil ses trois enfants les plus avancés d'âge et prenant le petit de trois mois sur son sein, elle lui donna la mamelle et pendant qu'il tétait, elle monta devant nous vers un escalier de bois qui menait aux chambres. Nous la suivîmes. Au moment où elle allait en ouvrir la porte, le scieur de long, beau et fort jeune homme d'environ vingt-cinq ans, rentra, et voyant nos robes de soie traîner sur les marches de l'escalier, cria à sa femme:

--À quoi penses-tu, Claudine! Est-ce que nos chambres sont faites pour des dames? Nos planchers ont-ils jamais résonné que sous des sabots, et que leur donneras-tu à souper? Nous n'avons rien à la maison.

--Je le leur ai dit, fit-elle; mais puisqu'elles veulent voir la grande chambre et qu'elles ne s'inquiètent pas de ce qui se mange, puis-je les en empêcher?»

En parlant ainsi, elle ouvrit la porte et nous fûmes étonnées de la bonne odeur de raisins et de maïs qui remplissait l'appartement, bien que les fenêtres fussent ouvertes. C'était l'odeur de quelques maïs dorés qui formaient le plancher supérieur de la chambre et de quelques corbeilles de raisins aussi qui étaient sur la couverture des deux lits de la double alcôve.

Le paysage magique du soir semblait entrer tout entier par la fenêtre, dans la chambre, avec les derniers rayons du soleil couchant. Ce paysage était formé, d'abord, par les trois mamelons de Fuissé, Solutré et Vergisson qui s'élèvent comme des coins dans le ciel. Ces trois sommets, comme des points d'écueils dont les vagues se sont retirées, se penchent avant du même côté comme pour regarder la mer qui s'enfuit. Ces trois plateaux élevés qui les séparent, forment trois vallées hautes qui forcent à lever la tête pour les regarder; on s'imagine voir les flots de la Méditerranée. Derrière elles, en les regardant, ces trois vallées réunies en une, et meublées de villages, de fermes, de châteaux disséminés depuis les montagnes bleues de Saint-Point jusqu'aux bords de la Saône, s'étendent à gauche jusqu'aux Alpes et aux collines de Lyon. On croit contempler une belle vallée de la Lombardie italienne; au pied de la fenêtre de la chambre, le pays que l'on voit tout entier, se creuse en larges vallons pleins de hameaux et de fumées de cheminées de paysans, qui traînent sur les prés et sur les vignes, on voit que les paysannes préparent à leur famille le souper du soir. Nous restâmes enchantés et immobiles devant ce beau spectacle.

Eh bien nous ne vous demandons pas autre chose que cet asile pour la nuit, dîmes-nous toutes les quatre à la fois, un peu de pain bis et de fromage de vos chèvres que nous avons vu en haut de votre escalier, nous suffit; quant au vin, nous sommes d'un pays où il n'y en a pas, nous n'en demandons pas. Aglaé et ses soeurs commencèrent à défaire leur petit paquet de nuit sur les deux lits de la grande alcôve. La paysanne était toute rouge de honte de ne pouvoir nous offrir que ce qu'elle avait à la maison; nous fûmes obligées de la contenter en paraissant très-contentes nous-mêmes.

Nous sortîmes de la chambre pendant qu'elle faisait les lits, le mari nous servit sur une nappe bien blanche son pain bis, bien frais, de froment, un morceau de fromage de gruyère tout ruisselant de pleurs et des grappes de raisin noir et blanc qui n'avaient pas encore perdu leur fleur; pendant que nous soupions ainsi, la mère redescendit, et nous causâmes ensemble pendant qu'elle donnait des soins à son gras nourrisson, et que le père balançait les deux petites filles sur chacun de ses genoux avec un mouvement d'escarpolette.

--Quel est, lui demandai-je avec curiosité, le nom de ce gros village à l'église neuve, qui s'étend là-bas, du côté du soleil couchant, dans la plaine, et qui semble regarder un beau château blanc avec une balustrade au-dessus?

--Ce village, dit-il en regardant, est celui où je suis né, on l'appelle Prissé; le château en face est celui de Monceau; il appartient à M. de Lamartine, fort aimé dans le pays parce que, bien qu'il ait un beau château pour demeure, il a, dit-on, le coeur d'un paysan. Aussi toutes les fois que nous le voyons passer sur la grande route dans une mauvaise voiture, lui qui avait autrefois de si beaux chevaux, il faut voir comme tous les bonnets se lèvent, on dirait qu'il est le parent de tout le monde. Tenez, voyez, continua-t-il, il paraît qu'il est à Monceau pour faire ses vendanges, car les fenêtres sont ouvertes sur sa terrasse et l'on aperçoit d'ici la rangée de tonneaux le long de ses pressoirs.

--Mes filles se levèrent à ces mots, regardant juste ici, monsieur, comme si c'eût été une porte d'or. Elles chuchotaient je ne sais quoi tout bas.

--Vous le connaissez donc? leur dit-il; cela n'est pas étonnant, on dit qu'il est connu bien loin du pays et qu'il a été un des maîtres de la France; mais à présent, c'est bien la France qui est maîtresse de lui, et quoiqu'il soit bien tranquille et ami de tous les honnêtes gens, il a bien de la peine à rester maître de sa maison à force de dettes, car tout le monde qui le peut s'empresse à lui prêter, non pas de l'argent qu'ils n'ont pas, mais du vin qu'ils récoltent et que lui vend ensuite pour se soutenir.

VI

Alors nous prîmes dans le sac de Mathilde le volume de _Confidences_ et nous lûmes à demi-voix tout ce qui concernait les villages de Milly et de Bussières qui ne faisaient qu'une paroisse du temps de votre première enfance. Nous autres, nées et habitant à la campagne, comme vous, monsieur, cela nous touchait plus que tout le reste. Pauvre Milly, disais-je à mes filles tout bas, quel dommage que la France n'ait pas pu te racheter, pour que cet homme ait au moins pleuré où il a souri!--Et où est donc déjà la ferme du scieur de long, le village de Milly et celui de Bussières?

--Suivez mon doigt de l'oeil, dit le jeune homme: vous voyez ici le château de Monceau, là la route de Mâcon se diviser en deux; l'une continue dans la vallée basse. Saint-Sorlin, grand village riche, capitale rurale du pays; l'autre se détourne à gauche et gravit une montée douce qui s'élève sur une crête de vignobles à peu près en face d'ici, puis redescend en pente douce jusqu'à un clocher grisâtre qui marque la paroisse de Bussières. C'est donc là que vous voulez aller? Eh bien, vous n'avez qu'à descendre demain ce grand chemin, passer devant les pavillons de Monceau, prendre alors à gauche, monter la colline et redescendre: vous serez bientôt au pied du clocher de Bussières que vous cherchez, et tout près du village sec de Milly qu'habitait, il y a peu d'années, M. de Lamartine. Ou vous y mènera en moins de quelques minutes; ce n'est pas la même commune, mais c'est la même paroisse, le même curé leur chante la messe. Un peu plus loin, vous voyez de grosses montagnes noires où il n'y a plus de passage pour les yeux, ce sont les montagnes de Saint-Point à deux ou trois lieues de Milly. On vous montrera bien le sentier élevé au travers du bois de châtaigniers où vous aurez à monter et à descendre pendant environ deux heures avant d'arriver sur les bords de la profonde vallée de Saint-Point, dominée par son château et par son clocher que tant de voyageurs vont voir.

VII

--Mille remercîments, dîmes-nous au jeune homme. Nous allons nous coucher pour être reposées demain et pour commencer notre route; dites-nous ce que nous vous devons, afin de ne pas vous réveiller trop matin.

--Oh! ce que vous voudrez, dit la femme, je crois que deux sous par lit pour la blanchisseuse, c'est bien payé et comme vous couchez deux ensemble, cela fait quatre sous, et six sous de pain et de grappes c'est bien payé, cela fera dix sous en tout; nous n'accepterons pas davantage, et nous vous prions d'excuser notre mauvaise réception, mais ce n'est pas notre faute; vous êtes bien bonnes de vous en contenter et d'avoir parlé avec nous. Si le travail continue, un temps viendra où nous pourrons avoir une servante, mais aujourd'hui nous n'avons que nos petits qui ne servent personne et qu'il faut garder et amuser encore, dit le jeune père en les descendant de ses jambes pour que sa femme allât les coucher.

Nous eûmes beau leur offrir et les raisonner, ils ne voulaient accepter que leurs dix sous, encore fallut-il accepter nous-mêmes un fromage blanc de leur chèvre et de belles grappes de raisin pour notre déjeuner le lendemain à notre départ. Vous comprenez, monsieur, qu'avec de pareilles gens et dans un si bon pays, notre bourse de voyage ne baissait pas vite; mon mari, qui nous l'avait préparée à force d'économie sou par sou, depuis trois ans, était bien loin de compte avec nous. Si cela continuait ainsi, c'était nous qui lui rapporterions de la surprise.

VIII

Le lendemain matin, mes filles avaient dit adieu à la mère et embrassé les enfants dans le berceau et nous étions déjà devant l'avenue de Monceau et devant ses vignes pleines de vendangeurs et de vendangeuses. Elles chantaient en cueillant les grappes avant que le soleil réchauffât l'air du matin. Nous ne tardâmes pas beaucoup, toujours en face du même spectacle, à entrer dans les premières maisons de Bussières. Ce fut alors qu'Aglaé chercha son volume de _Confidences_ pour trouver le chemin de la cure. Elle ne le trouva plus et se mit à pleurer. «Faut-il être malheureuse, disait-elle à ses soeurs, pour avoir perdu son guide au but du chemin.» Mais Marie, la plus jeune, fut la plus raisonnable. «Qu'est ce que cela fait, dit-elle, je sais toutes les lignes du volume par coeur et cette brave famille du scieur de long de Charnay est trop honnête pour ne pas nous le garder pour notre retour. Je gage que nous le trouverons dans la corbeille de raisins sur le lit où tu l'auras laissé tomber en embrassant les enfants. Voyons, que veux-tu savoir? Veux-tu que je vous conduise à l'entrée du jardin de l'ancienne cure où M. de Lamartine, descendant de Milly, attachait son cheval à la porte auprès de la plate-bande de tulipes de son ami l'abbé Dumont, plus tard Jocelyn?»--«Oh oui, dîmes-nous toutes à la fois, fions-nous à sa mémoire, elle est infaillible et présente comme celle d'un enfant. Voyons si elle ne se trompe pas.» Marie sourit comme quelqu'un qui est sûr de son fait et alla marcher devant nous.

IX

Elle tourna à droite aux premières maisons de paysans du village. Elle suivit la petite vallée de prairies domestiques où paissaient les vaches des bonnes demoiselles Bruys, jadis les protectrices aimées du village, puis, tournant à droite, sans hésitation, à l'angle d'un mur en ruines, elle tira un morceau de fil de fer caché dans une fente de la muraille intérieure, la porte s'ouvrit et nous nous trouvâmes dans le jardin de l'abbé Dumont, à côté de l'allée des tulipes.

X

Nous nous avançâmes d'un pas discret d'allée en allée dans le castel du curé comme on l'appelle encore, jusqu'à une galerie bâtie à neuf, car la maison avait changé plusieurs fois de maître, et un vieux serviteur qui fendait du bois au pied de la galerie, dans l'écurie, nous raconta toutes ces métamorphoses.

--Vous êtes entrées, nous dit-il, par la porte de M. Alphonse quand il était jeune. C'est moi qui prenais son cheval, qui le conduisais par la bride aux tours qui servaient alors d'écurie, qui lui donnait du foin pour l'amuser pendant les longues heures que les deux amis passaient à causer et à souper ensemble; je voudrais bien vous faire voir les chambres, mais je n'en ai plus les clés, et la maison, entièrement changée ainsi que les habitants, ne sert plus qu'à regarder par les fenêtres la tombe du curé que M. Alphonse lui a fait tailler et coucher à terre, là, auprès du choeur de son église.--Où est-elle, dîmes-nous toutes à la fois.--Venez, nous répondit le fendeur de bois, descendez l'escalier qui conduit à la porte d'entrée de la maison, je vais vous y conduire en trois pas, car il n'a pas eu un long voyage à faire pour aller de son lit de bois à son lit éternel de terre.

XI

Nous descendîmes avec respect le vieil escalier de pierres tremblantes qui menait du jardin dans la cour.--Tenez! le voilà, les mousses le recouvrent déjà, dit le vieillard, en nous ouvrant la porte à deux battants de bois vermoulu qui séparait la cour de la maison du cimetière. Nous nous précipitâmes vers l'endroit qu'il nous indiquait, nous tombâmes à genoux devant la pierre de taille et nous lûmes l'épitaphe en deux mots du pauvre curé et plus bas deux autres mots en petites lettres gravées: _Alphonse de Lamartine à son ami_. Nous pleurâmes en silence toutes les quatre en présence du premier sentiment et des premières douleurs de Lamartine. Nous entrâmes ensuite dans l'église. Le fendeur de bûches était en même temps le sonneur, nous priâmes avec componction devant un simple autel du bon saint où vous aviez appris à servir la messe du vieux curé de Bussières, parent et prédécesseur de l'abbé Dumont dans la paroisse. Nous étions déjà récompensées de nos peines, puisque, en présence de la mort, nous avions retrouvé les deux amis.

--Et maintenant, dîmes-nous au marguillier, pourriez-vous, si vous n'avez rien de pressé à faire, nous montrer le chemin de Milly, par où M. Alphonse descendait tous les soirs d'été chez son ami l'abbé Dumont?