Cours familier de Littérature - Volume 23
Part 17
Il rentre tout joyeux à la ville; il a pris la résolution d'aller passer six semaines à la ferme pour voir Sûzel à son aise. Mais on sonne à sa porte: c'est la mère de Sûzel, qui vient lui apprendre le prochain mariage de la petite. Au premier mot, Kobus tombe évanoui du seul contre-coup de ce renversement de sa pensée.
Les amis accourent, le vieux rebbe le premier. On lui arrache son secret. Kobus et lui s'acheminent vers la ferme, tremblants que les promesses de mariage faites à un autre ne soient un obstacle invincible à la passion de Kobus. Kobus attend dehors pendant que David va sonder le fermier et sa femme. Kobus, transi d'angoisse, regarde.
Enfin, David reparut au coin de l'étable; il n'agitait rien, et Fritz, le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe, au bout d'un instant, fourra la main dans la poche de sa longue capote jusqu'au coude, il en tira son mouchoir, se moucha comme si de rien n'était, et finalement, levant le mouchoir, il l'agita. Aussitôt Kobus partit, ses jambes galopaient toutes seules: c'était un véritable cerf. En moins de cinq minutes il fut près de la ferme; David, les joues plissées de rides innombrables et les yeux pétillants, le reçut par un sourire:
«Bonjour, monsieur Kobus... Hé! hé! hé! fit-il tout bas, ça va bien... ça va bien... On t'accepte... Attends donc... écoute!»
Fritz ne l'écoutait plus: il courait à la porte, et le rebbe le suivait tout réjoui de son ardeur. Cinq ou six journaliers en blouse, coiffés du chapeau de paille, allaient repartir pour l'ouvrage; les uns remettaient les boeufs sous le joug garni de feuilles; les autres, la fourche ou le râteau sur l'épaule, regardaient. Ces gens tournèrent la tête et dirent:
«Bonjour, monsieur Kobus!»
Mais il passa sans les entendre, et entra dans l'allée comme effaré, puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se frottait les mains et riait dans sa barbiche.
On venait de dîner: les grandes écuelles de faïence rouge, les fourchettes d'étain et les cruches de grès étaient encore sur la table. Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque, regardait ébahi; la mère Orchel, avec sa grosse face rouge, se tenait debout sur la porte de la cuisine, la bouche béante: et la petite Sûzel, assise dans le vieux fauteuil de cuir, entre le grand fourneau de fonte et la vieille horloge, qui battait sa cadence éternelle, Sûzel, en manches de chemise et petit corset de toile bleue, était là, sa douce figure cachée dans son tablier sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le soleil, et ses bras repliés.
Fritz, à cette vue, voulut parler; mais il ne put dire un mot, et c'est le père Christel qui commença:
«Monsieur Kobus, s'écria-t-il d'un accent de stupéfaction profonde, ce que le rebbe David vient de nous dire est-il possible? vous aimez Sûzel et vous nous la demandez en mariage? Il faut que vous nous le disiez vous-même, sans cela nous ne pourrons jamais le croire.
--Père Christel, répondit alors Fritz avec une sorte d'éloquence, si vous ne m'accordez pas la main de Sûzel, ou si Sûzel ne m'aime pas, je ne puis plus vivre. Je n'ai jamais aimé que Sûzel et je ne veux jamais aimer qu'elle. Si Sûzel m'aime, et si vous me l'accordez, je serai le plus heureux des hommes et je ferai tout aussi pour la rendre heureuse.»
Christel et Orchel se regardèrent comme confondus, et Sûzel se mit à sangloter. Si c'était de bonheur, on ne pouvait le savoir, mais elle pleurait comme une Madeleine.
--Père Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos mains....
--Mais, monsieur Kobus, s'écria le vieux fermier d'une voix forte et les bras étendus, c'est avec bonheur que nous vous accordons notre enfant en mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous arriver en ce monde que d'avoir pour gendre un homme tel que vous. Seulement, je vous en prie, monsieur Kobus, réfléchissez..... réfléchissez bien à ce que nous sommes et à ce que vous êtes.... Réfléchissez, que vous êtes d'un autre rang que nous; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires, et que vous êtes d'une famille distinguée depuis longtemps non-seulement par la fortune, mais encore par l'estime que vos ancêtres et vous-même avez méritée. Réfléchissez à tout cela... Que vous n'ayez pas à vous repentir plus tard.... et que nous n'ayons pas non plus la douleur de penser que vous êtes malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous, monsieur Kobus; nous sommes de pauvres gens sans instruction. Réfléchissez donc pour nous tous ensemble!
--Voilà un honnête homme!» pensa le vieux rebbe.
Et Fritz dit avec attendrissement:
«Si Sûzel m'aime, tout sera bien! Si par malheur elle ne m'aime pas, la fortune, le rang, la considération du monde, tout n'est plus rien pour moi! J'ai réfléchi, et je ne demande que l'amour de Sûzel.
--Eh bien, donc, s'écria Christel, que la volonté du Seigneur s'accomplisse! Sûzel, tu viens de l'entendre: réponds toi-même. Quant à nous, que pouvons-nous désirer de plus pour ton bonheur?... Sûzel, aimes-tu M. Kobus?»
Mais Sûzel ne répondait pas, elle sanglotait plus fort.
Cependant, à la fin, Fritz s'étant écrié d'une voix tremblante:
«Sûzel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de répondre?»
Tout à coup, se levant comme une désespérée, elle vint se jeter dans ses bras en s'écriant:
«Oh si! je vous aime!»
Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son coeur et que de grosses larmes coulaient sur ses joues.
Tous les assistants pleuraient avec eux. Mayel, son balai à la main, regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine; et tout autour des fenêtres, à cinq ou six pas, on apercevait des figures curieuses, les yeux écarquillés, se penchant pour voir et pour entendre.
Enfin le vieux rebbe se moucha et dit:
«C'est bon... c'est bon... Aimez-vous.... aimez-vous!»
Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout à coup Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de la taille de Sûzel et se mit à walser avec elle, en criant: «You! houpsa, Sûzel! You! you! you! you!»
Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent à rire, et la petite Sûzel, souriant à travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans le sein de Kobus.
La joie se peignait sur tous les visages. On aurait dit un de ces magnifiques coups de soleil qui suivent les chaudes averses du printemps.
Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en parasol, la figure pourpre et les yeux écarquillés, s'étaient enhardies jusqu'à venir croiser leurs bras au bord d'une fenêtre, regardant et riant de bon coeur. Derrière elles, tous les autres se penchaient l'oreille tendue.
Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son tablier, reparut apportant une bouteille et des verres:
--Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoyée par Sûzel, il y a trois mois, dit-elle à Fritz. Je la gardais pour la fête de Christel, mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui.»
On entendit au même instant le fouet claquer dehors, et Zaphéri, le garçon de ferme, s'écrier: «En route!»
Les fenêtres se dégarnirent, et comme l'anabaptiste remplissait les verres, le vieux rebbe, tout joyeux, lui dit:
«Eh bien, Christel, à quand les noces?»
Ces paroles rendirent Sûzel et Fritz attentifs.
«Hé! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier à sa femme.
--Quand M. Kobus voudra, répondit la grosse mère en s'asseyant.
--À votre santé, mes enfants! dit Christel, Moi, je pense qu'après la rentrée des foins....»
Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit:
«Écoutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le bonheur vaut encore mieux. Je représente le père de Kobus, dont j'ai été le meilleur ami... Eh bien! moi, je dis que nous devons fixer cela d'ici huit jours, juste le temps des publications. À quoi bon faire languir ces braves enfants? À quoi bon attendre davantage? N'est-ce pas ce que tu penses, Kobus?
--Comme Sûzel voudra je voudrai,» dit-il en la regardant.
Elle, baissant les yeux, pencha la tête contre l'épaule de Fritz sans répondre.
«Qu'il en soit donc fait ainsi! dit Christel.
--Oui, répondit David, c'est le meilleur, et vous viendrez demain à Hunebourg dresser le contrat.»
Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta:
«J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause plus de plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu chez vous, Christel, comme le serviteur d'Abraham, Éléazar, chez Laban: cette affaire est procédée de l'Éternel.
--Bénissons la volonté de l'Éternel!» répondirent Christel et Orchel d'une seule voix.
Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait le lendemain à Hunebourg et que le mariage aurait lieu huit jours après.
XIV
Et ainsi finit, entre le vin et les larmes, le roman de ces messieurs. Les amis de Kobus le raillent un peu sur sa conversion.
Qu'il vous suffise donc de savoir qu'environ quinze jours après son mariage, Fritz réunit tous ses amis à dîner dans la même salle où Sûzel était venue s'asseoir au milieu d'eux trois mois auparavant, et qu'il déclara hautement que le vieux rebbe avait eu raison de dire autrefois: «qu'en dehors de l'amour tout n'est que vanité; qu'il n'existe rien de comparable, et que le mariage avec la femme qu'on aime est le paradis sur la terre!»
Et David Sichel, alors tout ému, prononça cette belle sentence qu'il avait lue dans un livre hébraïque et qu'il trouvait sublime, quoiqu'elle ne fût pas du Vieux Testament:
«Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres. Quiconque aime les autres connaît Dieu. Celui qui ne les aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour!»
Et moi je dis: _Amen!_
Jamais l'amour heureux ne fit écrire un pareil livre. C'est le poëme de la nature. Il n'y a pas une larme qui ne soit du bonheur.
LAMARTINE.
FIN DE L'ENTRETIEN CXXXVI.
Paris.--Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four Saint-Germain, 43
CXXXVIIe ENTRETIEN
UN INTÉRIEUR
OU
LES PÈLERINES DE RENÈVE
Monceaux, 19 septembre 1865
I
Tous mes biens sont vendus ou engagés jusqu'au dernier centime de leur valeur pour payer mes dettes. J'en habite encore quelques parties provisoirement et par la complaisance de mes créanciers, jusqu'au jour où un revenu insuffisant, une maladie, un accident, une grêle, une récolte manquée, me réduira au néant de mes ressources et où un huissier, impitoyable comme le destin, viendra me dire sans réplique, ce qui m'a été dit plusieurs fois: «Payez ou sortez, j'évalue cette poussière de vos pas à _tant_; ne secouez pas trop fort vos souliers en vous en allant, de peur de diminuer d'un grain le chiffre de mes honoraires.
--Mais, monsieur, en travaillant jour et nuit, en escomptant mes récoltes sur pied, en hypothéquant les racines de mes vignes, en retranchant à mes parents les plus chers, à mes amis les plus nécessiteux leurs pensions les plus sacrées et aux mendiants eux-mêmes leurs plus restreintes oboles, je touchais au moment désiré, j'allais dire mon _Nunc dimittis_, lorsque des actes que je ne veux pas qualifier, parce que je ne sais pas comment on nomme l'acte qui dérobe l'espérance au malheureux, me rejetaient dans vos mains.
--Tout cela est très-bon, Monsieur, mais ce ne sont pas des phrases qu'il me faut, c'est de l'argent; encore une fois, payez ou sortez!
Je connaissais l'inflexibilité de la loi et je me préparais à m'exécuter coûte que coûte.
Mais pour un moment mettez-vous à ma place. C'était l'heure des adieux suprêmes à tout ce qu'on a vu, touché, aimé, vénéré dans la vie. Ce n'était pas, hélas, nouveau pour moi! J'avais déjà dit, il y a quelques années, cet adieu au cher Milly, terre et maison de mon enfance. J'y avais baisé, en m'en séparant, les marques des pieds de mon père, de ma mère, de mes soeurs sur le sable. Depuis ce jour je n'y puis plus penser, et quand, en allant à Saint-Point, je ne puis m'empêcher de passer sur la route où la colline aride surmonte avec son clocher et ses maisons le paysage, et où les sept sycomores font trembler leurs branches sur l'angle presque invisible du toit, je suis obligé de détourner la tête pour cacher mes larmes. Je me dis, en voyant le damier des cultures sur le flanc des collines, et les prés toujours verts le long du ruisseau de Milly: voilà ce qui a fait partie de moi-même pendant la première aube de mes jours! Voilà la montagne où notre mère nous menait prier Dieu au coucher du soleil! Voilà les bois retentissant dès le matin des voix des chiens courants de mon père! Voilà les dernières vignes que j'ai plantées, là-haut au bord des buis, en défrichant ce coin rocailleux de la montagne! Voilà celles que cultivaient Pierre Pernet et Claude Chanut, mes amis d'enfance; voilà le grand pré où les têtes chauves des saules prêtaient un peu d'ombre en été aux jolies et diligentes filles du hameau, dont les regards plus tard me faisaient rougir quand je les voyais laver leurs pieds roses dans les eaux de la rivière. Hélas! que sont devenus ces compagnons et ces compagnes de ma vie? J'aperçois dans les vignes quelques chapeaux qui se lèvent au bruit du sabot de mon cheval sur les pierres et quelques gestes affectueux et tristes qui me disent: «Nous reconnaissons de loin, nous aimons toujours notre ancien maître; pourquoi la rigueur du ciel nous en a-t-elle séparés? On a pu vendre nos ceps, on ne pourra pas vendre nos coeurs! Ce ne sera plus lui avec qui nous partagerons nos vendanges, mais la séve de nos vignes sera toujours à lui, car c'est lui qui les a enracinées avec nous dans le roc.»
Et je passe.
Mais je suis triste tant que je me souviens de ce village entrevu.
II
Ah! pourquoi me suis-je précipité dans cet abîme dont il est si difficile de sortir avec honneur? Non-seulement les hommes, mais les animaux eux-mêmes me demandent compte de leur nourriture; voilà la prairie où depuis quinze ans j'avais, comme à un brave et pauvre invalide, rendu la liberté sans service à mon cheval, pour qu'il pût, dans sa vieillesse, errer oisif parmi les herbes de la montagne, et hennir auprès de son compagnon frappé d'une balle aux barricades de Juin, sous Pierre Bonaparte, qui combattait ce jour-là à mes cotés! Qui aura l'ingratitude et le courage de lui ôter aujourd'hui la vie avec la faim?
Car voilà aujourd'hui où j'en suis; Milly vendu, Saint-Point est engagé ainsi que Monceaux; ces engagements satisfaits, il ne restera rien à leur possesseur et vous viendrez vainement me mettre à la porte, moi et ceux et celles que je suis obligé de nourrir.
--Vous travaillerez, me dites-vous.
--Mais je vieillis, le courage et les forces s'usent; vous ne savez pas ce qu'il en coûte à un homme malade, qui est presque découragé, de reprendre la plume et de donner jusqu'à son dernier jour, d'un côté quelques gouttes d'encre, de l'autre côté quelques gouttes de vie à ses abonnés; il faut se dire tous les matins: levons-nous et travaillons, car peu importe que je meure aujourd'hui; ce que j'aurai gagné, salaire de plus de ma journée, autant de moins qui me suivra dans un autre monde.
Voici l'état où j'étais le 20 septembre dernier, et pour me consoler, le même jour une lettre de Paris m'annonçait les difficultés inattendues d'un ami qui s'était engagé à payer pour moi pendant cet été une soixantaine de mille francs qu'il devait verser à mon imprimeur, pour que mon journal de littérature ne fît pas défaut à mes généreux amis et abonnés.
Ce n'est pas tout encore, au moment où je me croyais prêt à me libérer et à payer à mes créanciers ma dernière goutte de sueur, une dernière adversité me rejeta dans l'impossible. L'Angleterre me refuse le payement rapproché de 340,000 francs, dont elle me paye les intérêts, dont elle reconnaît me devoir le capital, mais dont elle renvoie à des époques lointaines le remboursement. Le ministre de l'intérieur, en France, me refuse l'autorisation d'une loterie de souscription qui m'avait été accordée il y a deux ans, et dont j'avais rendu la moitié au gouvernement, disant: «Je n'en ai pas besoin, je ne désire pas m'enrichir, mais payer strictement mes dettes. Si ce que je reçois ne suffit pas, je demanderai de nouveau une autorisation au ministre.» Je fais valoir cette considération, mais l'heure est passée; l'autorisation avec elle. C'est peu; j'ai l'habitude de payer tous les ans à la Saint-Martin les créanciers de l'année en leur donnant le quart du capital de leurs vins et les intérêts de l'année. Je prends cette somme sur le prix de la récolte de mes vignobles, et sur le prix de mes abonnements à mon journal littéraire qui, grâce à la complaisance de mes amis, s'élève toujours à environ 140 ou 160,000 fr. Je fais ce réabonnement ordinairement dans les premiers jours de novembre, il arrive en janvier dans ma caisse. Le malheur veut, que cette année, l'époque de ce réabonnement coïncide avec la malheureuse crise de l'épidémie de Paris et qu'on m'écrive que presque tous mes abonnés sont absents et que je ne puis pas compter de deux à trois mois sur eux. Je suis donc obligé d'attendre cette date pour avoir recours à eux. Enfin la maison de commerce de Paris, avec laquelle j'avais contracté un marché de dix ans, m'écrit qu'elle désire résilier son contrat. Je pouvais la contraindre à l'exécuter: ma récolte était très-belle en excellent vin; je consens à résilier sans difficulté, ne voulant pas que d'honorables négociants soient contraints, contre leur convenance, à l'exécution d'un contrat qui les contrarie. J'ai tous mes vins dans mes caves et je n'en trouve plus un prix prochain qui me permette d'en faire le solde de mes créanciers d'ici à quelques mois. Enfin je m'adresse aux banquiers de mon pays pour leur demander de m'avancer environ 200,000 fr. pour mes payements. Ils sont bons, ils sont obligeants, mais ils ne peuvent pas faire de placements si considérables sur une seule signature. Je le reconnais moi-même et je suis forcé d'y renoncer.
Je n'ai rien; que feriez-vous à ma place?
Ce que je fais; vous écririez à vos braves créanciers: ne venez pas d'ici à trois ou quatre mois. Je ne puis pas vous donner un sou; attendez, je vais à Paris, et je vous rapporterai en mars ce que j'aurai pu récolter de tant de peines et de travaux.
C'est ce que je fais.
Mais jugez avec quelle angoisse et quelles difficultés. Si nous étions au temps des Romains, où le suicide était religieux et honorable aux hommes politiques malheureux, je me tirerais d'affaire comme un lâche, en fuyant dans un autre monde; mais cette fuite serait une improbité envers le sort. Je n'en admets pas même la pensée.
III
Or tel était l'état de mes affaires et de mon esprit, le 20 septembre, au matin.
Après une nuit sans sommeil, je me levai avant le jour pour essayer de travailler encore, car le travail est le devoir de celui qui doit; je prenais déjà la plume quand on vint me dire que quatre femmes venant de Milly se promenaient sur la terrasse de Monceau attendant mon réveil, pour me voir et pour me parler; je maudis leur obligeante curiosité qui allait me coûter une matinée de travail; mais je rejetai loin de moi la plume et je descendis sous les grands arbres qui flanquent le château, et dont l'ombre aurait sans doute attiré les matinales visiteuses; en les apercevant, en effet, assises sur un banc de pierre, je fus saisi de respect et d'admiration par leur extérieur empreint de modestie et de grâce. Je m'avançai vers elles avec timidité et un coup d'oeil me fit pressentir à qui j'avais affaire. C'était évidemment une mère et ses filles. La mère se leva et, s'avançant pour prendre la parole, me dit en rougissant et, avec une pudeur visible dont l'heure, l'indiscrétion et l'épuisement étaient l'excuse, qu'elles étaient là à une heure si indue non pour demander, mais pour m'apercevoir de loin à l'heure du déjeuner où je sortirai du château pour venir avec ma famille et ma société goûter un moment la fraîcheur de cette salle d'arbres et le loisir du milieu du jour. Elle ajouta qu'elle était la mère de ces trois jeunes personnes qu'elle me demandait la permission de me présenter. L'aînée se présenta alors; elle s'appelait Aglaé. Sa figure, d'une beauté un peu plus mûre que celle de ses soeurs, accusait dix-sept à dix-huit ans par une ressemblance plus grave avec celle de sa mère. La seconde, moins âgée d'un an, paraissait aussi réfléchie et moins timide; elle avait l'air d'une pensée éclose tout fraîchement, mais qui jouit de se sentir, et qui dit à ses soeurs: «Voyez, comme ceci est semblable à ce que j'avais imaginé.» C'est ma seconde fille, me dit sa mère, elle sait par coeur tout ce qui intéresse votre famille; dans le volume des _Confidences_, que nous avons lu en commun depuis que ce volume est tombé dans nos mains, votre mère, vos aimables soeurs, votre... Elle baissa la voix, craignant de faire saigner ma douleur, trop rapprochée de la perte; les filles inclinèrent leurs fronts vers le gazon et nous restâmes un moment en silence.
--Enfin, voilà ma troisième fille, Marie, reprit la mère en me présentant la plus jeune. C'était presque une enfant, quatorze ans, silencieuse, rougissante, modeste, mais qui semblait se contenir plus par la convenance de son âge que par l'ignorance des lieux et des choses. Elle ne dit rien, comme si le son de sa voix lui eût fait peur; elle se retira promptement dans le groupe de ses soeurs.
Leur toilette était uniforme, simple, et pourtant convenable. La mère portait une robe de soie noire, et les trois jeunes filles portaient de plus sur le cou un fichu de diverses couleurs, noué négligemment sous le menton et sur la poitrine. Tout cela était de la plus exquise propreté; seulement, quelques gouttes de sueur brillaient comme une rosée de printemps au bout des mèches des cheveux noirs ou blonds des jeunes personnes, et quelques taches de poussière blanche de la grande route trahissaient la marche et blanchissaient les bords de leurs souliers.
IV
Après les avoir poliment reçues, je les priai non pas d'entrer, il faisait trop chaud, et l'ombre légèrement ventilée de ces grands arbres était le salon le plus naturel et le plus rafraîchissant de la saison, mais de s'asseoir sur le banc où je les avais surprises; j'en pris un moi-même en face d'elles et, m'adressant à la mère, je lui demandai à quoi je pouvais lui être agréable, pensant que quelque intérêt de famille avait pu seul les amener à une pareille heure.--Oserai-je vous demander, dis-je à la mère, à qui j'ai l'honneur de parler et le motif de votre visite?
--Mais monsieur, me répondit-elle d'une voix douce, sensible et un peu tremblante, il n'y a que vous qui ne puissiez pas le deviner: nous n'en avons point d'autre que celui que nous accomplissons en ce moment; vous voir, et ne pas même vous déranger pour vous entretenir de nous. Nous n'avons rien à demander à personne; mais mes filles sont jeunes, comme vous voyez, et pendant que vous êtes encore sur la terre, elles étaient heureuses de se ménager, en vous voyant, un souvenir. Quoique d'un âge bien plus mûr, monsieur, ajoute-t-elle, je viens avouer que je rougissais dans mon coeur de vivre à si peu de distance du pays que vous habitez, Saint-Point, Milly, Monceau, sans avoir cherché, pendant que vous vivez encore, à voir un homme dont nos contemporains ont tant entendu parler et dont la postérité dira peut-être à son tour: «L'avez-vous par hasard rencontré sur les chemins de la Bourgogne, soit dans la maison de son enfance, à Milly, soit dans la masure de Saint-Point, soit dans son château paternel de Monceau, noms familiers à nos oreilles?»