Cours familier de Littérature - Volume 23

Part 15

Chapter 153,759 wordsPublic domain

--Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel: les uns naissent avec des qualités, et les autres n'en ont pas, malheureusement pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est très-bon pour aboyer contre les gens; mais si quelqu'un voulait en faire un chien de chasse, il ne serait plus bon à rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est née pour conduire un ménage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme. On n'a jamais eu besoin de lui dire: «Sûzel, il faut s'y prendre de telle manière.» C'est venu tout seul, et voilà ce que j'appelle une vraie femme de ménage... dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant, elle n'est pas encore assez forte pour les grands travaux; mais ce sera une vraie femme de ménage; elle a reçu le don du Seigneur; elle fait ces choses avec plaisir. «Quand on est forcé de porter son chien à la chasse, disait le vieux garde Froelig, cela va mal; les vrais chiens de chasse y vont tout seuls, on n'a pas besoin de leur dire: Ça, c'est un moineau, ça une caille ou une perdrix; ils ne tombent jamais en arrêt devant une motte de terre comme devant un lièvre.» Mopsel, lui, ne ferait pas la différence. Mais quant à Sûzel, j'ose dire qu'elle est née pour tout ce qui regarde la maison.

--C'est positif, dit Fritz. Mais le don de la cuisine, voyez-vous, est une véritable bénédiction. On peut rouir le chanvre, filer, laver, tout ce que vous voudrez, avec des bras, des jambes et de la bonne volonté; mais distinguer une sauce d'une autre, et savoir les appliquer à propos, voilà quelque chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout le reste; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille fois plus de talent que pour lisser et filer cinquante aunes de toile.

--C'est possible, monsieur Kobus; vous êtes plus fort sur ces articles que moi.

--Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je voudrais savoir comment elle s'y est prise pour les faire.

--Eh! nous n'avons qu'à l'appeler, dit le vieux fermier; elle nous expliquera cela.--Sûzel! Sûzel!»

Sûzel était justement en train de battre le beurre dans la cuisine, le tablier blanc à bavette serré à la taille, agrafé sur la nuque, et remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue à son joli menton rose. Des centaines de petites taches blanches mouchetaient ses bras dodus et ses joues; il y en avait jusque dans ses cheveux, tant elle mettait d'ardeur à son ouvrage. C'est ainsi qu'elle entra tout animée, demandant:

«Quoi donc, mon père?»

Et Fritz, la voyant ainsi, fraîche et souriante, ses grands yeux bleus écarquillés d'un air naïf, et sa petite bouche entr'ouverte laissant apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put s'empêcher de faire la réflexion qu'elle était appétissante comme une assiette de fraises à la crème.

«Qu'est-ce qu'il y a, mon père, fit-elle de sa petite voix gaie; vous m'avez appelée?

--Oui; voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons, qu'il voudrait bien en connaître la recette.»

Alors Sûzel devint toute rouge de plaisir:

«Oh! M. Kobus veut rire de moi.»

--Non, Sûzel; ces beignets sont délicieux; comment les as-tu faits, voyons?

--Oh! monsieur Kobus, ça n'est pas difficile... mais, si vous voulez, j'écrirai cela... vous pourriez oublier.

--Comment! elle sait écrire, père Christel?

--Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le vieil anabaptiste.

--Diable... diable... voyez-vous cela... mais c'est une vraie ménagère... Je n'oserai plus la tutoyer tout à l'heure... Eh bien, Sûzel, c'est convenu, tu écriras la recette.»

Alors Sûzel, heureuse comme une petite reine, rentra dans la cuisine, et Kobus alluma sa pipe en attendant le café.

«Et, dit la mère Orchel, Sûzel qui pensait vous servir des radis un de ces jours!

--Que voulez-vous, répondit Fritz, je ne demanderais pas mieux que de rester; mais j'ai de l'argent à recevoir, des quittances à donner; j'ai peut-être des lettres qui m'attendent. Et puis, dans une quinzaine, je reviendrai poser les grilles, alors je verrai tout ce que vous me dites.

--Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus; mais c'est fâcheux tout de même.

--Sans doute, Christel; je le regrette aussi.»

La petite Sûzel ne dit rien, mais elle paraissait toute triste, et ce soir-là Kobus, fumant comme d'habitude une pipe à sa fenêtre, avant de se coucher, ne l'entendit pas chanter de sa jolie voix de fauvette, en lavant la vaisselle. Le ciel, à droite, vers Hunebourg, était rouge comme une braise, tandis que les coteaux en face, à l'autre bout de l'horizon, passaient des teintes d'azur au violet sombre, et finissaient par disparaître dans l'abîme.

La rivière, au fond de la vallée, fourmillait de poussière d'or; et les saules, avec leurs longues feuilles pendantes, les joncs avec leurs flèches aiguës, les osiers et les trembles, papillotant à la brise, se dessinaient en larges hachures noires sur ce fond lumineux. Un oiseau des marais, quelque martin-pêcheur sans doute, jetait de seconde en seconde, dans le silence, son cri bizarre. Puis tout se tut, et Fritz se coucha.

Le lendemain, à huit heures, il avait déjeuné, et debout, le bâton à la main devant la ferme, avec le vieil anabaptiste et la mère Orchel, il allait partir.

«Mais où donc est Sûzel? s'écria-t-il; je ne l'ai pas encore vue ce matin.

--Elle doit être à l'étable ou dans la cour, dit la fermière.

--Eh bien, allez la chercher; je ne puis quitter Meisenthâl sans lui dire adieu.»

Orchel entra dans la maison, et quelques instants après Sûzel paraissait, toute rouge.

«Hé! Sûzel, arrive donc, lui cria Kobus; il faut que je te remercie; je suis content de toi, tu m'as bien traité. Et pour te prouver ma satisfaction, tiens, voici un goulden, dont tu feras ce que tu voudras.

Mais Sûzel, au lieu d'être joyeuse à ce cadeau, parut toute confuse.

«Merci, monsieur Kobus,» dit-elle.

Et comme Fritz insistait, disant:

«Prends donc cela, Sûzel, tu l'as bien gagné...»

Elle, détournant la tête, se prit à fondre en larmes.

«Qu'est-ce que cela signifie? dit alors le père Christel; pourquoi pleures-tu?

--Je ne sais pas, mon père,» fit-elle en sanglotant.

Et Kobus de son côté pensa:

«Cette petite est fière, elle croit que je la traite comme une servante, et cela lui fait de la peine.»

C'est pourquoi, remettant le goulden dans sa poche, il dit:

«Écoute, Sûzel, je t'achèterai moi-même quelque chose, cela vaudra mieux. Seulement, il faut que tu me donnes la main; sans cela, je croirai que tu es fâchée contre moi.»

Alors Sûzel, sa jolie figure cachée dans son tablier, et la tête penchée en arrière sur l'épaule, lui tendit la main; et quand Fritz l'eut serrée, elle rentra dans l'allée en courant.

«Les enfants ont de drôles d'idées, dit l'anabaptiste. Tenez, elle a cru que vous vouliez la payer des choses qu'elle a faites de bon coeur.

--Oui, dit Kobus; je suis bien fâché de l'avoir chagrinée.»

VIII

Kobus se lasse de la ferme, revient après quelques jours à la ville; il va voir le vieux rebbe, qui le chicane toujours sur l'article du mariage:

Avant de répondre, David Sichel prit un air grave:

«Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun peut faire son profit. Avant d'être des ânes, disait cette histoire, les ânes étaient des chevaux; ils avaient le jarret solide, la tête petite, les oreilles courtes et du crin à la queue, au lieu d'une touffe de poils. Or il advint qu'un de ces chevaux, le grand grand-père de tous les ânes, se trouvant un jour dans l'herbe jusqu'au ventre, se dit à lui-même: «Cette herbe est trop grossière pour moi; ce qu'il me faut, c'est de la fine fleur, tellement délicate qu'un autre cheval n'en ait encore goûté de pareille.» Il sortit de ce pâturage, à la recherche de sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossières que celles qu'il venait de quitter: il s'en indigna. Plus loin, au bord d'un marais, il trouva des flèches d'eau et marcha par-dessus. Puis il fit le tour du marais, entra dans un pays aride, toujours à la recherche de sa fine fleur; mais il ne trouva même plus de mousse. Il eut faim, il regarda de tous côtés, vit des chardons dans un creux... et les mangea de bon appétit. Alors ses oreilles poussèrent; il eut une touffe de poils à la queue, il voulut hennir, et se mit à braire: c'était le premier des ânes!»

Fritz, au lieu de rire à cette histoire, en fut vexé sans savoir pourquoi.

«Et s'il n'avait pas mangé de chardons? dit-il.

--Alors, il aurait été moins qu'un âne vivant, il aurait été un âne mort.

--Tout cela ne signifie rien, David.

--Non: seulement, il vaut mieux se marier jeune, que de prendre sa servante pour femme, comme font tous les vieux garçons. Crois-moi...

--Va-t'en au diable! s'écria Kobus en se levant. Voici midi qui sonne, et je n'ai pas le temps de te répondre.»

David l'accompagna jusque sur le seuil, riant en lui-même.

Et comme ils se séparaient:

«Écoute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes que je t'ai présentées, tu n'as peut-être pas eu tort. Mais bientôt tu t'en chercheras une toi-même.

--_Posché-isroel!_ répondit Kobus, _posché-isroel!_»

Il haussa les épaules, joignit les mains d'un air de pitié et s'en alla.

«David, criait Sourlé dans la cuisine, le dîner est prêt, mets donc la table!»

Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plissés d'un air ironique, suivit Fritz du regard jusque hors la porte cochère: puis il rentra, riant tout bas de ce qui venait d'arriver.

IX

L'ennui le reprend à la ville, il regrette à son insu la ferme et la petite Sûzel. Il retrouve dans sa poche la recette des beignets de Sûzel. Il en commande à Katel, mais il ne les trouve pas si bons.

Survient le rebbe, le faiseur de mariages.

«Quel chagrin as-tu?

--De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et goûter ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!»

David s'assit en riant à son tour.

«Tu les a inventés, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des inventions pareilles.

--Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier d'avoir inventé ces beignets, mais rendons à César ce qui est à César: l'honneur en revient à la petite Sûzel... tu sais, la fille de l'anabaptiste?

--Ah! dit le vieux rebbe en attachant sur Kobus son oeil gris; tiens! tiens!... et tu les trouves si bons.

--Délicieux, David!

--Hé! hé! hé! oui... cette petite est capable de tout... même de satisfaire un gourmand de ton espèce.

Puis, changeant de ton:

«Cette petite Sûzel m'a plu d'abord, dit-il; elle est intelligente. Dans trois ou quatre ans, elle connaîtra la cuisine comme ta vieille Katel; elle conduira son mari par le bout du nez: et si c'est un homme d'esprit, lui-même reconnaîtra que c'était le plus grand bonheur qui pût lui arriver.

--Ah! ah! ah! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit Kobus; tu ne dis rien de trop. C'est étonnant que le père Christel et la mère Orchel, qui n'ont pas quatre idées dans la tête, aient mis ce joli petit être au monde. Sais-tu qu'elle conduit déjà tout à la ferme?

--Qu'est-ce que je disais? s'écria David, j'en suis sûr! Vois-tu, Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point glorieuse, qu'elle ne cherche pas à rabaisser son mari pour s'élever elle-même, tout de suite elle se rend maîtresse; on est heureux, en quelque sorte, de lui obéir.»

En ce moment, je ne sais quelle idée passa par la tête de Fritz, il observa le vieux rebbe du coin de l'oeil et dit:

«Elle fait très-bien les beignets, mais quant au reste...

--Et moi, s'écria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier qui l'épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et sera très-heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je crois m'y connaître, je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien! cette petite Sûzel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse si bien les beignets.»

Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant couché, ces idées le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.

Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'était un petit meuble en bois de rose, à pieds grêles terminés en poire, et qui n'avait que cinq octaves. Depuis trente ans il restait là; Katel y déposait ses assiettes avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n'y pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue absence. Il s'habilla tout rêveur; puis, regardant par la fenêtre, il vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché. S'approchant aussitôt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur ses touches jaunes: un son grêle s'échappa du petit meuble, et le bon Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de s'écouler. Il se rappela madame Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix, assis auprès d'elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant, et lui, Fritz, tout petit, assis à terre, avec le cheval de carton, criant: «Hue! hue!» pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: «Chut!» Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.

Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le _Troubadour_ et l'antique romance du _Croisé_.

«Je n'aurais jamais cru me rappeler d'une seule note, se dit-il; c'est étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me semble l'avoir entendu hier.»

Et se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse: le _Siége de Prague_, la _Cenerentola_, l'ouverture de la _Vestale_, et puis de vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure: rien en deçà, rien au delà!

Kobus, deux ou trois mois auparavant, n'aurait pas manqué de se faire du bon sang avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au plumet noir; il avait lu jadis _Werther_, et s'était tenu les côtes tout le long de l'histoire; mais maintenant, il trouvera cela fort beau.

«Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis couplets:

«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»

Comme c'est simple! comme c'est naturel!

«Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»

À la bonne heure! voilà de la poésie; cela dit des choses profondes, dans un langage naïf. Et la musique!»

Il se mit à jouer en chantant:

«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»

Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit à la porte; quelqu'un frappait.

Voici David, se dit-il en refermant bien vite le clavecin: c'est lui qui rirait, s'il m'entendait chanter _Rosette_!»

Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla lui-même lui ouvrir; mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte.

«Hé! c'est toi, Sûzel! fit-il comme émerveillé.

--Oui, monsieur Kobus, dit la petite: depuis longtemps j'attends mademoiselle Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pensé qu'il fallait tout de même faire ma commission avant de partir.

--Quelle commission donc, Sûzel?

--Mon père m'envoie vous prévenir que les grilles sont prêtes et qu'on va les mettre.

--Je chantais. Tu m'as peut-être entendu de la cuisine...; ça t'a fait bien rire, n'est-ce pas?

--Oh! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste; la belle musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette belle musique.

--Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te réjouir.»

Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commença la _Reine de Prusse_. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin à l'autre, il marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive lorsqu'on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu'il jouait devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés d'admiration et sa petite bouche rose entr'ouverte, semblait en extase.

Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de lui-même:

«Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!

--Bah! fit-il, ça, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque chose de magnifique, le _Siége de Prague_; on entend rouler les canons; écoute un peu.»

Il se mit alors à jouer le _Siége de Prague_ avec un enthousiasme extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la petite Sûzel soupirer tout bas: «Oh! que c'est beau!» cela lui donnait une ardeur, mais une ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur.

Après le _Siége de Prague_, il joua la _Cenerentola_; après la _Cenerentola_, la grande ouverture de la _Vestale_; et puis, comme il ne savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours: «Oh! que c'est beau, monsieur Kobus! oh! quelle belle musique vous faites!» il s'écria:

«Oui, c'est beau; mais si je n'étais pas enrhumé, je te chanterais quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Sûzel! Mais c'est égal, je vais essayer tout de même; seulement je suis enrhumé, c'est dommage.»

Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chanter d'une voix aussi claire qu'un coq qui s'éveille au milieu de ses poules:

«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»

Il balançait la tête lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et chaque fois qu'il arrivait à la fin d'un couplet, pendant une demi-heure il répétait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le nez en l'air, et en se balançant comme un malheureux:

«Donne-moi ton coeur, «Donne-moi ton coeur.... «Ou je vas mourir.... ou je vas mourir! «Je vas mourir.... mourir.... mourir!...»

De sorte qu'à la fin, la sueur lui coulait sur la figure.

Sûzel, toute rouge et comme honteuse d'une pareille chanson, se penchait sans oser le regarder; et Kobus s'étant retourné pour lui entendre dire: «Que c'est beau! que c'est beau!» il la vit ainsi soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés.

Katel entra; il lui dit:

«Ah! c'est bon... Tiens... voilà Sûzel qui t'attend depuis une heure.»

X

Sûzel s'en va toute pensive. Kobus réfléchit, rougit en lui-même et s'excuse par un billet à son fermier. Il va au _Grand-Cerf_ le soir. Le percepteur l'engage à l'accompagner dans une tournée pour passer le temps. Il y consent; il s'achemine avec lui de village en village pendant quinze jours. Ses soucis augmentent. Il pensait à Sûzel; il revient à la ville; il s'endort.

Dieu sait à quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-là; mais il faisait grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle vit les persiennes fermées.

«C'est toi, Katel, dit-il en se détirant les bras; qu'est-ce qui se passe?

--Le père Christel vient vous voir, monsieur. Il attend depuis une demi-heure.

--Ah! le père Christel est là. Eh bien, qu'il entre. Entrez donc, Christel. Katel, pousse les volets. Eh! bonjour, bonjour, père Christel; tiens, tiens, c'est vous!» fit-il en serrant les deux mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit, avec sa barbe grisonnante et son grand feutre noir.

Il le regardait la face épanouie. Christel était tout étonné d'un accueil si enthousiaste.

«Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme pour vous apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de ces cerises croquantes du cerisier derrière le hangar que vous avez planté vous-même il y a douze ans.»

Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises rangées et serrées avec soin dans de grandes feuilles de fraisiers qui pendaient tout autour. Elles étaient si fraîches, si appétissantes et si belles qu'il en fut émerveillé:

«Ah! c'est bon, c'est bon! Oui, j'aime beaucoup ces cerises-là! s'écria-t-il. Comment! vous avez pensé à moi, père Christel?

--C'est la petite Sûzel, répondit le fermier: elle n'avait pas de cesse et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le cerisier et disait: «Quand vous irez à Hunebourg, mon père, les cerises sont mûres. Vous savez que M. Kobus les aime!» Enfin, hier soir, je lui ai dit: «J'irai demain! et ce matin au petit jour, elle a pris l'échelle et elle est allée les cueillir.»

Fritz, à chaque parole du père Christel, sentait comme un baume rafraîchissant s'étendre dans tout son corps. Il aurait voulu embrasser le brave homme, mais il se contint, et s'écria:

«Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les goûte.»

Et Katel les ayant apportées, il les admira d'abord. Il lui semblait voir Sûzel étendre ces feuilles vertes au fond de la corbeille, puis déposer les cerises dessus, ce qui lui procurait une satisfaction intérieure, et même un attendrissement qu'on ne pourrait croire. Enfin, il les goûta, les savourant lentement et avalant les noyaux.

«Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le marché. C'est encore plein de rosée, et ça conserve tout son goût naturel, toute sa force et toute sa vie.»

Christel le regardait d'un air joyeux.

«Vous aimez bien les cerises? fit-il.

--Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.»

Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en causant, il prenait de temps en temps une cerise et la savourait, les yeux comme troublés de plaisir.

«Ainsi, père Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien chez vous..., la mère Orchel?

--Très-bien, monsieur Kobus.

--Et Sûzel aussi?

--Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours, Sûzel paraît seulement un peu triste. Je la croyais malade, mais c'est l'âge qui fait cela, monsieur Kobus; les enfants deviennent rêveurs à cet âge.»

Fritz, se rappelant la scène du clavecin, devint tout rouge et dit en toussant:

«C'est bon... oui... oui... Tiens, Katel, mets ces cerises dans l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dîner. Faites excuse, père Christel, il faut que je m'habille.

--Ne vous gênez pas, monsieur Kobus, ne vous gênez pas.»

Tout en s'habillant, Fritz reprit:

«Mais vous n'arrivez pas de Meisenthâl seulement pour m'apporter des cerises?