Cours familier de Littérature - Volume 23
Part 14
--Moi, je ne fais que cela, dit Kobus en essuyant ses grosses joues, où serpentaient les larmes; si je ris, c'est à cause de tes idées étranges. Tu me crois aussi par trop innocent. Voilà quinze ans que je vis tranquille avec ma vieille Katel, que j'ai tout arrangé chez moi pour être à mon aise: quand je veux me promener, je me promène: quand je veux m'asseoir et dormir, je m'assois et je dors; quand je veux prendre une chope, je la prends; si l'idée me passe par la tête d'inviter trois, quatre, cinq amis, je les invite. Et tu voudrais me faire changer tout cela? tu voudrais m'amener une femme, qui bouleverserait tout de fond en comble? Franchement, David, c'est trop fort!
--Tu crois donc, Kobus, que tout ira de même jusqu'à la fin? Détrompe-toi, garçon; l'âge arrive, et, d'après le train que tu mènes, je prévois que ton gros orteil t'avertira bientôt que la plaisanterie a duré trop longtemps. Alors, tu voudras bien avoir une femme!
--J'aurai Katel.
--Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forcé de prendre une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus, pendant que tu seras en train de soupirer dans ton fauteuil, avec la goutte au pied.
--Bah! interrompit Fritz, si la chose arrive... alors comme alors, il sera temps d'aviser. En attendant, je suis heureux, parfaitement heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je me suppose de la chance, je suppose que ma femme soit excellente, bonne ménagère et tout ce qui s'ensuit, eh bien! David, il ne faudrait pas moins la mener promener de temps en temps, la conduire au bal de M. le bourgmestre ou de madame la sous-préfète; il faudrait changer mes habitudes, je ne pourrais plus aller le chapeau sur l'oreille, ou sur la nuque, la cravate un peu débraillée, il faudrait renoncer à la pipe... ce serait l'abomination de la désolation: je tremble rien que d'y penser. Tu vois que je raisonne mes petites affaires aussi bien qu'un vieux rebbe qui prêche à la synagogue. Avant tout, tâchons d'être heureux.
--Tu raisonnes mal, Kobus.
--Comment! je raisonne mal! Est-ce que le bonheur n'est pas notre but à tous?
--Non, ce n'est pas notre but; sans cela, nous serions tous heureux: on ne verrait pas tant de misérables; Dieu nous aurait donné les moyens de remplir notre but; il n'aurait eu qu'à le vouloir. Ainsi, Kobus, il veut que les oiseaux volent, et les oiseaux ont des ailes; il veut que les poissons nagent, et les poissons ont des nageoires; il veut que les arbres fruitiers portent des fruits en leur saison, et ils portent des fruits: chaque être reçoit les moyens d'atteindre son but. Et puisque l'homme n'a pas de moyens pour être heureux, puisque peut-être en ce moment, sur toute la terre, il n'y a pas un seul homme heureux, ayant les moyens de rester toujours heureux, cela prouve que Dieu ne le veut pas.
--Et qu'est-ce qu'il veut donc, David?
--Il veut que nous méritions le bonheur, et cela fait une grande différence, Kobus; car pour mériter le bonheur, soit dans ce bas monde, soit dans un autre, il faut commencer par remplir ses devoirs, et le premier de ces devoirs, c'est de se créer une famille, d'avoir une femme et des enfants, d'élever des honnêtes gens, et de transporter à d'autres le dépôt de la vie qui nous a été confié.
--Il a de drôles d'idées tout de même, ce vieux rebbe, dit alors Frédéric Schoûltz, en remplissant sa tasse de kirschenwasser, on croirait qu'il pense ce qu'il dit.
--Mes idées ne sont pas drôles, répondit David gravement, elles sont justes. Si ton père boulanger avait raisonné comme toi, s'il avait voulu se débarrasser de tous les tracas et mener une vie inutile aux autres, et si le père Zacharias Kobus avait eu la même façon de voir, vous ne seriez pas là, le nez rouge et le ventre à table, à vous goberger aux dépens de leur travail. Vous pouvez rire du vieux rebbe, mais il a la satisfaction de vous dire au moins ce qu'il pense. Ces anciens-là plaisantaient aussi quelquefois; seulement pour les choses sérieuses ils raisonnaient sérieusement, et je vous dis qu'ils se connaissaient mieux en bonheur que vous. Te rappelles-tu, Kobus, ton père, le vieux Zacharias, si grave à son tribunal; te rappelles-tu quand il revenait à la maison, entre onze heures et midi, son grand carton sous le bras, et qu'il te voyait de loin jouer sur la porte, comme sa figure changeait, comme il se mettait à sourire en lui-même, on aurait dit qu'un rayon de soleil descendait sur lui. Et quand, dans cette même chambre où nous sommes, il te faisait sauter sur ses genoux, et que tu disais mille sottises, comme à l'ordinaire, était-il heureux le pauvre homme! Va donc chercher dans ta cave ta meilleure bouteille de vin, et pose-la devant toi, nous verrons si tu ris comme lui, si ton coeur saute de plaisir, si tes yeux brillent, et si tu te mets à chanter l'air des _Trois houzards_, comme il le chantait pour te réjouir!
--David! s'écria Fritz tout attendri, parlons d'autre chose!
--Non; tous vos plaisirs de garçon, tout votre vieux vin que vous buvez entre vous, tout votre égoïsme et vos plaisanteries, tout cela n'est rien... c'est de la misère auprès du bonheur de famille: c'est là que vous êtes vraiment heureux, parce que vous êtes aimé; c'est là que vous louez le Seigneur de ses bénédictions; mais vous ne comprenez pas ces choses; je vous dis ce que je pense de plus vrai, de plus juste, et vous ne m'écoutez pas!»
En parlant ainsi, le vieux rebbe semblait tout ému; le gros percepteur Hâan le regardait, les yeux écarquillés, et Iôsef, de temps en temps, murmurait des paroles confuses.
«Que penses-tu de cela, Iôsef? dit à la fin Kobus au bohémien.
--Je pense comme le rebbe David, dit-il; mais je ne peux pas me marier, puisque j'aime le grand air et que mes petits pourraient mourir sur la route.»
Fritz était devenu rêveur.
«Oui, il ne parle pas mal, pour un vieux _posché-isroel_, fit-il en riant; mais je m'en tiens à mon idée, je suis garçon et je resterai garçon.
--Toi! s'écria David. Eh bien! écoute ceci, Kobus: je n'ai jamais fait le prophète, mais, aujourd'hui, je te prédis que tu te marieras.
--Que je me marierai? Ah! ah! ah! David, tu ne me connais pas encore.
--Tu te marieras! s'écria le vieux rebbe, en nasillant d'un air ironique; tu te marieras!
--Je parierais bien que non.
--Ne parie pas, Kobus, tu perdrais.
--Eh bien! si... je te parie... voyons... je te parie mon coin de vigne du Sonneberg; tu sais, ce petit clos qui produit de si bon vin blanc, mon meilleur vin, et que tu connais, rebbe, je te le parie...
--Contre quoi?
--Contre rien du tout.
--Et moi j'accepte, fit David, ceux-ci sont témoins que j'accepte! Je boirai du bon vin qui ne me coûtera rien, et après moi, mes deux garçons en boiront aussi, hé! hé! hé!
--Sois tranquille, David, fit Kobus en se levant, ce vin-là ne vous montera jamais à la tête.
--C'est bon, c'est bon, j'accepte; voici ma main, Fritz.
--Et voici la mienne, rebbe.»
Kobus alors, se tournant, demanda:
«Est-ce que nous n'irons pas nous rafraîchir au _Grand-Cerf_?
--Oui, allons à la brasserie, s'écrièrent les autres, cela finira bien notre journée. Dieu de Dieu! quel dîner nous venons de faire!»
Tous se levèrent et prirent leurs chapeaux; le gros percepteur Hâan et le grand Frédéric Schoûltz marchaient en avant, Kobus et Iôsef ensuite, et le vieux David Sichel tout joyeux derrière. Ils remontèrent bras dessus, bras dessous, la vieille rue des Capucins, et entrèrent à la brasserie du _Grand-Cerf_, en face des vieilles Halles.
VI
Kobus, le lendemain, se lève la tête lourde; il appelle Katel et accuse la bière. Après avoir mangé la soupe aux oignons et une oreille de veau à la vinaigrette, il sort et va, sans y penser, à la porte de Phalsbourg qui mène à sa ferme de Meisenthâl, tenue par le père de la petite Sûzel. Il monte le col des genêts, et voit passer dans l'air bleu un couple de tourterelles que l'amour porte et qui se becquètent sur les rochers. Cette vue le réjouit.
Tout en descendant le sentier en zigzag, Fritz regardait la petite Sûzel faire la lessive à la fontaine, les pigeons tourbillonner par volées de dix à douze autour du pigeonnier, et le père Christel, sa grande _cougie_[28] au poing, ramenant les boeufs de l'abreuvoir. Cet ensemble champêtre le réjouissait, et il écoutait avec une véritable satisfaction la voix du chien Mopsel résonner avec les coups de battoir dans la vallée silencieuse, et les mugissements des boeufs se prolonger jusque dans la forêt de hêtres en face, où restaient encore quelques plaques de neige jaunâtre au pied des arbres.
[Note 28: Fouet.]
Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'était la petite Sûzel, courbée sur sa planchette, savonnant le linge, le battant et le tordant à tour de bras comme une bonne petite ménagère. Chaque fois qu'elle levait son battoir tout luisant d'eau de savon, le soleil, brillant dessus, envoyait un éclair jusqu'au haut de la côte.
Fritz, jetant par hasard un coup d'oeil dans le fond de la gorge où la Lauter serpente au milieu des prairies, vit, à la pointe d'un vieux chêne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la ferme. Il le mit en joue avec sa canne: aussitôt l'oiseau partit, jetant un miaulement sauvage dans la vallée, et tous les pigeons, à ce cri de guerre, se replièrent comme un éventail dans le colombier.
Alors Kobus, riant en lui-même, repartit en trottant dans le sentier, jusqu'à ce qu'une petite voix claire se mît à crier:
«M. Kobus!... voici M. Kobus!»
C'était Sûzel qui venait de l'apercevoir et qui s'élançait sous le hangar pour appeler son père.
Il atteignait à peine le chemin des voitures, au pied de la côte, que le vieux fermier anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa camisole de laine grise garnie d'agrafes de laiton, venait à sa rencontre, la figure épanouie, et s'écriait d'un ton joyeux:
«Soyez le bienvenu, monsieur Kobus! soyez le bienvenu. Vous nous faites un grand plaisir en ce jour; nous n'espérions pas vous voir sitôt. Que le ciel soit loué de vous avoir décidé pour aujourd'hui!
--Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poignée de main au brave homme; l'idée de venir m'a pris tout à coup, et me voilà. Hé! hé! hé! je vois avec satisfaction que vous avez toujours bonne mine, père Christel.
--Oui, le ciel nous a conservé la santé, monsieur Kobus. C'est le plus grand bien que nous puissions souhaiter, qu'il en soit béni! Mais tenez, voici ma femme que la petite est allée prévenir.»
En effet, la bonne mère Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des manches de chemise, accourait aussi, la petite Sûzel derrière elle.
«Ah! Seigneur Dieu! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme toute riante, de si bonne heure. Ah! quelle bonne surprise vous nous faites.
--Oui, mère Orchel. Tout ce que je vois me réjouit: j'ai donné un coup d'oeil sur les vergers, tout pousse à souhait: et j'ai vu tout à l'heure le bétail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru en bon état.
--Oui, oui, tout est bien,» dit la grosse fermière.
On voyait qu'elle avait envie d'embrasser Kobus, et la petite Sûzel paraissait aussi bien heureuse.
Deux garçons de labour, en blouse, sortaient alors avec la charrue attelée. Ils levèrent leur bonnet en criant:
«Bonjour, monsieur Kobus!
--Bonjour Johann; bonjour Kasper,» dit-il tout joyeux.
Il s'était rapproché de la vieille ferme, dont la façade était couverte d'un lattis où grimpaient, jusque sous le toit, six ou sept gros ceps de vigne noueux; mais les bourgeons se montraient à peine.
À droite de la petite porte ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar, qui s'avançait en auvent jusqu'à douze pieds du sol, étaient entassés pêle-mêle les herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les échelles. On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande trouble à pêcher, et au-dessus, entre les poutres du hangar, pendaient des bottes de paille où des nichées de pierrots avaient élu domicile. Le chien Mopsel, un petit chien de berger à poils gris de fer, grosse moustache et queue traînante, venait se frotter à la jambe de Fritz, qui lui passait la main sur la tête.
C'est ainsi qu'au milieu des éclats de rire et des joyeux propos qu'inspirait à tous l'arrivée de ce bon Kobus, ils entrèrent ensemble dans l'allée, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle blanchie à la chaux, haute de huit à neuf pieds, et le plafond rayé de poutres brunes. Trois fenêtres à vitres octogones s'ouvraient sur la vallée; une autre petite, derrière, prenait jour sur la côte. Le long des fenêtres s'étendait une longue table de hêtre, les jambes en X, avec un banc de chaque côté; derrière la porte, à gauche, se dressait le fourneau de fonte en pyramide, et sur la table se trouvaient cinq ou six petits gobelets et la cruche de grès à fleurs bleues; de vieilles images de saintes, enluminées de vermillon et encadrées de noir, complétaient l'ameublement de cette pièce.
«Monsieur, dit Christel, vous dînerez ici, n'est-ce pas?
--Cela va sans dire.
--Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus?
--Oui, sois tranquille. Nous avons justement fait la pâte ce matin.
--Alors, asseyons-nous. Êtes-vous fatigué, monsieur Kobus? Voulez-vous changer de souliers? mettre mes sabots?
--Vous plaisantez, Christel. J'ai fait ces deux petites lieues sans m'en apercevoir.
--Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien à M. Kobus, Sûzel?
--Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis là et que nous avons tous du plaisir à le recevoir chez nous.
--Elle a raison, père Christel. Nous avons assez causé hier nous deux. Elle m'a tout raconté ce qui se passe ici. Je suis content d'elle: c'est une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes et que la mère Orchel nous apprête des noudels, savez-vous ce que nous allons faire en attendant? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin. Il y a si longtemps que je n'étais sorti que cette petite course n'a fait que me dégourdir les jambes.
--Avec plaisir, monsieur Kobus. Sûzel, tu peux aider ta mère; nous reviendrons dans une heure.»
Alors Fritz et le père Christel ressortirent, et comme ils reprenaient le chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond la cuisine. La fermière pétrissait la pâte sur l'évier.
«Dans une heure, monsieur Kobus, lui cria-t-elle.
--Oui, mère Orchel, oui, dans une heure.»
Et ils sortirent.
VII
Kobus et son fermier Christel se promènent çà et là en attendant le dîner. Christel propose à Kobus de construire un réservoir pour doubler la pêche du poisson; Kobus accepte et s'établit pour quinze jours dans la ferme pour surveiller et presser l'oeuvre du réservoir.
Les deux fenêtres de Kobus s'ouvraient sur le toit du hangar; il n'avait pas même besoin de se lever pour voir où l'ouvrage en était, car de son lit il découvrait d'un coup d'oeil la rivière, le verger en face et la côte au-dessus. C'était comme fait exprès pour lui.
Au petit jour, quand le coq lançait son cri dans la vallée encore toute grise, et qu'au loin, bien loin, les échos du Bichelberg lui répondaient dans le silence; quand Mopsel se retournait dans sa niche, après avoir lancé deux ou trois aboiements; quand la haute grive faisait entendre sa première note dans les bois sonores; puis, quand tout se taisait de nouveau quelques secondes, et que les feuilles se mettaient à frissonner sans que l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer, elles aussi, le père de la lumière et de la vie, et qu'une sorte de pâleur s'étendait dans le ciel, alors Kobus s'éveillait; il avait entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait.
Tout était encore sombre autour de lui, mais en bas, dans l'allée, le garçon de labour marchait d'un pas pesant; il entrait dans la grange et ouvrait la lucarne du fenil, sur l'écurie, pour donner le fourrage aux bêtes. Les chaînes remuaient, les boeufs mugissaient tout bas, comme endormis, les sabots allaient et venaient.
Bientôt après, la mère Orchel descendait dans la cuisine; Fritz, tout en écoutant la bonne femme allumer du feu et remuer les casseroles, écartait ses rideaux et voyait les petites fenêtres grises se découper en noir sur l'horizon pâle.
Quelquefois un nuage, léger comme un écheveau de pourpre, indiquait que le soleil allait paraître entre les deux côtes en face, dans dix minutes, un quart d'heure.
Mais déjà la ferme était pleine de bruits: dans la cour, le coq, les poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait. Dans la cuisine, les casseroles tintaient, le feu pétillait, les portes s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors sous le hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers arrivant de Bichelberg.
Puis, tout à coup, tout devenait blanc: c'était lui, le soleil, qui venait enfin de paraître. Il était là, rouge, étincelant comme de l'or. Fritz, le regardant monter entre les deux côtes, pensait: «Dieu est grand!»
Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traîner la brouette, il se disait: «Ça va bien!»
Il entendait aussi la petite Sûzel monter et descendre l'escalier en trottant comme une perdrix, déposer ses souliers cirés à la porte, et faire doucement, pour ne pas l'éveiller. Il souriait en lui-même, surtout quand le chien Mopsel se mettait à aboyer dans la cour et qu'il entendait la petite lui crier d'une voix étouffée:
«Chut! chut! Ah! le gueux, il est capable d'éveiller M. Kobus!
--C'est étonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de moi; elle devine tout ce qui peut me faire plaisir! À force de _dumfnoudels_, j'en avais assez; j'aurais voulu des oeufs à la coque, elle m'en a fait sans que j'aie dit un mot; ensuite j'avais assez d'oeufs, elle m'a fait des côtelettes aux fines herbes... C'est une enfant pleine de bon sens; cette petite Sûzel m'étonne!»
Et, songeant à ces choses, il s'habillait et descendait; les gens de la ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la charrue et se mettaient en route.
La petite nappe blanche était déjà mise au bout de la table, le couvert, la chopine de vin et la grosse carafe d'eau fraîche dessus, toute scintillante de gouttelettes. Les fenêtres de la salle, ouvertes sur la vallée, laissaient entrer par bouffées les âpres parfums des bois.
En ce moment le père Christel arrivait déjà quelquefois de la côte, la blouse chargée de rosée et les souliers chargés de glèbe jaune.
«Eh bien, monsieur Kobus, s'écriait le brave homme, comment ça va-t-il ce matin?
--Mais très-bien, père Christel; je me plais de plus en plus ici, je suis comme un coq en pâte; votre petite Sûzel ne me laisse manquer de rien.»
Si Sûzel se trouvait là, aussitôt elle rougissait et se sauvait bien vite, et le vieil anabaptiste disait:
«Vous faites trop d'éloges à cette enfant, monsieur Kobus; vous la rendrez orgueilleuse d'elle-même.
--Bah! bah! il faut bien l'encourager, que diable; c'est tout à fait une bonne petite femme de ménage; elle fera la satisfaction de vos vieux jours, père Christel.
--Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son bonheur et pour le nôtre!
Ils déjeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux, qui marchaient très-bien et prenaient une belle tournure. Après cela, le fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer une bonne pipe dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa fenêtre, sous le toit, regardant travailler les ouvriers, les gens de la ferme aller et venir, mener le bétail à la rivière, piocher le jardin, la mère Orchel semer des haricots, et Sûzel entrer dans l'étable, avec un petit cuveau de sapin bien propre pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin vers sept heures, et le soir à huit heures, après le souper.
Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car il avait fini par prendre goût au bétail, et c'était un véritable plaisir pour lui de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles, se retourner à l'approche de la petite Sûzel, avec leurs museaux roses ou bleuâtres, et se mettre à mugir en choeur comme pour la saluer.
«Allons, Schwartz; allons, Horni... retournez-vous... laissez-moi passer!» leur criait Sûzel en les poussant de sa petite main potelée.
Elles ne la quittaient pas de l'oeil, tant elles l'aimaient; et quand, assise sur son tabouret de bois à trois pieds, elle se mettait à traire, la grande Blanche ou la petite Roesel se retournaient sans cesse pour lui donner un coup de langue, ce qui la fâchait plus qu'on ne peut dire.
«Je n'en viendrai jamais à bout, c'est fini!» s'écriait-elle.
Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon coeur.
Quelquefois, dans l'après-midi, il détachait la nacelle et descendait jusqu'aux roches grises de la forêt de bouleaux. Il jetait le filet sur ces fonds de sable; mais rarement il prenait quelque chose, et, toujours en ramant pour remonter le courant jusqu'à la ferme, il pensait:
«Ah! quelle bonne idée nous avons eue de creuser un réservoir; d'un coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en prendrais en quinze jours dans la rivière.»
Ainsi s'écoulait le temps à la ferme, et Kobus s'étonnait de regretter si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la bière du _Grand-Cerf_, dont il s'était fait une habitude depuis quinze ans.
«Je ne pense pas plus à tout cela, se disait-il parfois le soir, que si ces choses n'avaient jamais existé. J'aurais du plaisir à voir le vieux rebbe David, le grand Frédéric Schoûltz, le percepteur Hâan, c'est vrai; je ferais volontiers le soir une partie de youcker avec eux, mais je m'en passe très-bien, il me semble même que je me porte mieux, que j'ai les jambes plus dégourdies et meilleur appétit; cela vient du grand air. Quand je retournerai là-bas, je vais avoir une mine de chanoine, fraîche, rose, joufflue; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse... Ah! ah! ah!»
Un jour, Sûzel ayant eu l'idée de chercher en ville une poitrine de veau bien grasse, et de la farcir de petits oignons hachés et de jaunes d'oeufs, et d'ajouter à ce dîner des beignets d'une sorte particulière, saupoudrés de cannelle et de sucre, Fritz trouva cela de si bon goût, qu'ayant appris que Sûzel avait seule préparé ces friandises, il ne put s'empêcher de dire à l'anabaptiste, après le repas:
«Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens et l'esprit. Où diable Sûzel peut-elle avoir appris tant de choses? Cela doit être naturel.