Cours familier de Littérature - Volume 23
Part 13
Tout changeait autour de lui, Fritz Kobus seul ne changeait pas; tous ses anciens camarades montaient en grade, et Kobus ne leur portait pas envie; au contraire, lisait-il dans son journal que Yéri Hans venait d'être nommé capitaine de hussards, à cause de son courage; que Frantz Sépel venait d'inventer une machine pour filer le chanvre à moitié prix; que Pétrus venait d'obtenir une chaire de métaphysique à Munich; que Nickel Bischof venait d'être décoré de l'ordre du Mérite pour ses belles poésies, aussitôt il se réjouissait et disait: «Voyez comme ces gaillards-là se donnent de la peine: les uns se font casser bras et jambes pour me garder mon bien; les autres font des inventions pour m'obtenir les choses à bon marché; les autres suent sang et eau pour écrire des poésies et me faire passer un bon quart d'heure quand je m'ennuie... Ah! ah! ah! les bons enfants!»
Et les grosses joues de Kobus se relevaient, sa grande bouche se fendait jusqu'aux oreilles, son large nez s'épatait de satisfaction; il poussait un éclat de rire qui n'en finissait plus.
Du reste, ayant toujours eu soin de prendre un exercice modéré, Fritz se portait de mieux en mieux; sa fortune s'augmentait raisonnablement, parce qu'il n'achetait pas d'actions et ne voulait pas s'enrichir d'un seul coup. Il était exempt de tous les soucis de la famille, étant resté garçon; tout le secondait, tout le satisfaisait, tout le réjouissait; c'était un exemple de la bonne humeur que vous procurent le bon sens et la sagesse humaine, et naturellement il avait des amis, ayant des écus.
Le premier jour du printemps revient. Kobus le salue en le décrivant avec l'entrain insoucieux du joyeux égoïste qui se sent les pieds chauds. Il rêvait voluptueusement entre le réveil et le jour.
Un jour, vers la fin du mois d'avril, Fritz Kobus s'était levé de grand matin, pour ouvrir ses fenêtres sur la place des Acacias, puis il s'était recouché dans son lit bien chaud, la couverture autour des épaules, le duvet sur les jambes, et regardait la lumière rouge à travers ses paupières, en bâillant avec une véritable satisfaction. Il songeait à différentes choses, et, de temps en temps, entr'ouvrait les yeux pour voir s'il était bien éveillé.
Dehors il faisait un de ces temps clairs de la fonte des neiges, où les nuages s'en vont, où le toit en face, les petites lucarnes miroitantes, la pointe des arbres, enfin tout vous paraît brillant, où l'on se croit redevenu plus jeune parce qu'une séve nouvelle court dans vos membres, et que vous revoyez des choses cachées depuis cinq mois: le pot de fleurs de la voisine, le chat qui se remet en route sur les gouttières, les moineaux criards qui recommencent leurs batailles.
De petits coups de vent tiède soulevaient les rideaux de Fritz et les laissaient retomber; puis, aussitôt après, le souffle de la montagne, refroidi par les glaces qui s'écoulent lentement à l'ombre des ravines, remplissaient de nouveau la chambre.
On entendait au loin, dans la rue, les commères rire entre elles, en chassant à grands coups de balai la neige fondante le long des rigoles, les chiens aboyer d'une voix plus claire, et les poules caqueter dans la cour.
Enfin, c'était le printemps.
Kobus, à force de rêver, avait fini par se rendormir, quand le son d'un violon, pénétrant et doux comme la voix d'un ami que vous entendez vous dire après une longue absence: «Me voilà, c'est moi!» le tira de son sommeil et lui fit venir les larmes aux yeux. Il respirait à peine pour mieux entendre.
C'était le violon du bohémien Iôsef, qui chantait, accompagné d'un autre violon et d'une contre-basse; il chantait dans sa chambre, derrière ses rideaux bleus, et disait:
«C'est moi, Kobus, c'est moi, ton vieil ami! Je te reviens avec le printemps, avec le beau soleil...--Écoute, Kobus, les abeilles bourdonnent autour des premières fleurs, les premières feuilles murmurent, la première alouette gazouille dans le ciel bleu, la première caille court dans les sillons.--Et je reviens t'embrasser!--Maintenant, Kobus, les misères de l'hiver sont oubliées.--Maintenant, je vais encore courir de village en village joyeusement, dans la poussière des chemins ou sous la pluie chaude des orages.--Mais je n'ai pas voulu passer sans te voir, Kobus; je viens te chanter mon chant d'amour, mon premier salut au printemps.»
Tout cela, le violon de Iôsef le disait, et bien d'autres choses encore, plus profondes; de ces choses qui vous rappellent les vieux souvenirs de la jeunesse, et qui sont pour nous... pour nous seuls. Aussi le joyeux Kobus en pleurait d'attendrissement.
Enfin, tout doucement, il écarta les rideaux de son lit, pendant que la musique allait toujours, plus grave et plus touchante, et il vit les trois bohémiens sur le seuil de la chambre, et la vieille Katel derrière, sous la porte. Il vit Iôsef, grand, maigre, jaune, déguenillé comme toujours, le menton allongé sur le violon avec sentiment, l'archet frémissant sur les cordes avec amour, les paupières baissées, ses grands cheveux noirs, laineux, recouverts du large feutre en loques, retombant sur ses épaules comme la toison d'un mérinos, et ses narines aplaties sur sa grosse lèvre bleuâtre retroussée.
III
Kobus a concentré toutes ses affections sur sa vieille cuisinière Katel, qui a servi son père. Il l'envoie au marché pour acheter les plus belles truites et les primeurs les plus chères; il voit passer un petit garçon dans la neige fondue, il le charge d'aller inviter ses meilleurs amis pour le dîner de midi; puis il descend seul et fait à loisir la revue de sa cave. Il s'extasie sur chaque échantillon de vin vieux. L'eau vient à la bouche à chaque dégustation. Il choisit huit ou dix bouteilles et les monte en réserve pour le festin. Il passe, en remontant, à la cuisine, il voit sur la table deux gélinottes, un superbe brochet arrondi dans le cuveau, des petites truites pour la friture, un beau pâté de foies gras. «Tout ira bien,» dit-il. Il encourage gaiement sa cuisinière Katel.
En ouvrant les volets de la salle basse destinée au dîner de gala, il lève les voiles étendus sur les portraits de famille.--C'étaient les portraits de Nicolas Kobus, conseiller à la cour de l'électeur Frédéric-Wilhelm, en l'an de grâce 1715. M. le conseiller portait l'immense perruque Louis XIV, l'habit marron à larges manches relevées jusqu'aux coudes, et le jabot de fines dentelles; sa figure était large, carrée et digne. Un autre portrait représentait Frantz-Sépel Kobus, enseigne dans le régiment de dragons de Leiningen, avec l'uniforme bleu de ciel à brandebourgs d'argent, l'écharpe blanche au bras gauche, les cheveux poudrés et le tricorne penché sur l'oreille; il avait alors vingt ans au plus, et paraissait frais comme un bouton d'églantine. Un troisième portrait représentait Zacharias Kobus, le juge de paix, en habit noir carré; il tenait à la main sa tabatière et portait la perruque à queue de rat.
Ces trois portraits, de même grandeur, étaient de larges et solides peintures; on voyait que les Kobus avaient toujours eu de quoi payer grassement les artistes chargés de transmettre leur effigie à la postérité. Fritz avait avec chacun d'eux un grand air de ressemblance, c'est-à-dire les yeux bleus, le nez épaté, le menton rond frappé d'une fossette, la bouche bien fendue et l'air content de vivre.
Enfin, à droite, contre le mur, en face de la cheminée, était le portrait d'une femme, la grand'mère de Kobus, fraîche, riante, la bouche entr'ouverte, pour laisser voir les plus belles dents blanches qu'il soit possible de se figurer, les cheveux relevés en forme de navire, et la robe de velours bleu de ciel bordée de rose.
D'après cette peinture, le grand-père Frantz Sépel avait dû faire bien des envieux, et l'on s'étonnait que son petit-fils eût si peu de goût pour le mariage.
Tous ces portraits, entourés de cadres à grosses moulures dorées, produisaient un bel effet sur le fond brun de la haute salle.
Au-dessus de la porte, on voyait une sorte de moulure représentant l'Amour emporté sur un char par trois colombes. Enfin tous les meubles, les hautes portes d'armoires, la vieille chiffonnière en bois de rose, le buffet à larges panneaux sculptés, la table ovale à jambes torses, et jusqu'au parquet de chêne palmé alternativement jaune et noir, tout annonçait la bonne figure que les Kobus faisaient à Hunebourg depuis cent cinquante ans.
Fritz, après avoir ouvert les persiennes, poussa la table à roulettes au milieu de la salle, puis il ouvrit deux armoires, de ces hautes armoires à doubles battants pratiquées dans les boiseries, et descendant du plafond jusque sur le parquet. Dans l'une était le linge de table, aussi beau qu'il soit possible de le désirer, sur une infinité de rayons; dans l'autre, la vaisselle, de cette magnifique porcelaine de vieux saxe fleuronnée, moulée et dorée: les piles d'assiettes en bas, les services de toute sorte, les soupières rebondies, les tasses, les sucriers au-dessus; puis l'argenterie ordinaire dans une corbeille.
Kobus choisit une belle nappe damassée, et l'étendit sur la table soigneusement, passant une main dessus pour en effacer les plis, et faisant aux coins de gros noeuds pour les empêcher de balayer le plancher. Il fit cela lentement, gravement, avec amour. Après quoi, il prit une pile d'assiettes plates et la posa sur la cheminée, puis une autre d'assiettes creuses. Il fit de même d'un plateau de verres de cristal, taillés à gros diamants, de ces verres lourds où le vin rouge a les reflets sombres du rubis et le vin jaune ceux de la topaze. Enfin il déposa les couverts sur la table, régulièrement, l'un en face de l'autre; il plia les serviettes dessus avec soin, en bateau et en bonnet d'évêque, se plaçant tantôt à droite, tantôt à gauche, pour juger de la symétrie.
En se livrant à cette occupation, sa bonne grosse figure avait un air de recueillement inexprimable, ses lèvres se serraient, ses sourcils se fronçaient.
«C'est cela, se disait-il à voix basse: le grand Frédéric Schoûltz du côté des fenêtres, le dos à la lumière, le percepteur Christian Hâan en face de lui, Iôsef de ce côté, et moi de celui-ci; ce sera bien... c'est bien comme cela. Quand la porte s'ouvrira, je verrai tout d'avance, je saurai ce qu'on va servir, je pourrai faire signe à Katel d'approcher ou d'attendre: c'est très-bien. Maintenant les verres: à droite, celui du bordeaux pour commencer; au milieu, celui du rudesheim, et ensuite celui du des johannisberg capucins. Toute chose doit venir en ordre et selon son temps: l'huilier sur la cheminée, le sel et le poivre sur la table: rien ne manque plus, et j'ose me flatter... Ah! le vin! comme il fait déjà chaud, nous le mettrons rafraîchir dans un baquet sous la pompe, excepté le bordeaux qui doit se boire tiède; je vais prévenir Katel.--Et maintenant à mon tour, il faut que je me rase, que je change, que je mette ma belle redingote marron.--Ça va, Kobus...! Ah! ah! ah! quelle fête du printemps!... Et dehors donc, il fait un soleil superbe!--Hé! le grand Frédéric se promène déjà sur la place... il n'y a plus une minute à perdre!»
Fritz sortit; en passant devant la cuisine, il avertit Katel de faire chauffer le bordeaux et rafraîchir les autres vins: il était radieux et entra dans sa chambre en chantant tout bas: «Tra, ri, ro, l'été vient encore une fois... you! you!»
La bonne odeur de la soupe aux écrevisses remplissait toute la maison, et la grande Frentzel, la cuisinière du _Boeuf-Rouge_, avertie d'avance, entrait alors pour veiller au service, car la vieille Katel ne pouvait être à la fois dans la cuisine et dans la salle à manger.
La demie sonnait alors à l'église Saint-Landolphe, et les convives ne pouvaient tarder à paraître.
IV
Est-il rien de plus agréable en ce bas monde que de s'asseoir, avec trois ou quatre vieux camarades, devant une table bien servie, dans l'antique salle à manger de ses pères; et là, de s'attacher gravement la serviette au menton, de plonger la cuillère dans une bonne soupe aux queues d'écrevisses qui embaume, et de passer les assiettes en disant:
«Goûtez-moi cela, mes amis, et vous m'en donnerez des nouvelles.»
Qu'on est heureux de commencer un pareil dîner, les fenêtres ouvertes, sur le ciel bleu du printemps ou de l'automne!
Et quand vous prenez le grand couteau à manche de corne pour découper des tranches de gigot fondantes, ou la truelle d'argent pour diviser tout du long avec délicatesse un magnifique brochet à la gelée, la gueule pleine de persil, avec quel air de recueillement les autres vous regardent!
Puis, quand vous saisissez derrière votre chaise, dans la cuvette, une autre bouteille et que vous la placez entre vos genoux pour en tirer le bouchon sans secousse, comme ils rient en pensant: «Qu'est-ce qui va venir à cette heure?»
Ah! je vous le dis, c'est un grand plaisir de traiter ses vieux amis, et de penser: «Cela recommencera de la sorte d'année en année, jusqu'à ce que le Seigneur Dieu nous fasse signe de venir, et que nous dormions en paix dans le sein d'Abraham.»
Et quand, à la cinquième ou sixième bouteille, les figures s'animent, quand les uns éprouvent tout à coup le besoin de louer le Seigneur, qui nous comble de ses bénédictions, et les autres de célébrer la gloire de la vieille Allemagne, ses jambons, ses pâtes et ses nobles vins: quand Kasper s'attendrit et demande pardon à Michel de lui avoir gardé rancune, sans que Michel s'en soit jamais douté, et que Christian, la tête penchée sur l'épaule, rit tout bas en songeant au père Bischoff, mort depuis dix ans, et qu'il avait oublié; quand d'autres parlent de chasse, d'autres de musique, tous ensemble, en s'arrêtant de temps en temps pour éclater de rire: c'est alors que la chose devient tout à fait réjouissante, et que le paradis, le vrai paradis, est sur la terre.
Eh bien, tel était précisément l'état des choses chez Fritz Kobus, vers une heure de l'après-midi: le vin vieux avait produit son effet.
Le grand Frédéric Schoûltz, ancien secrétaire du père Kobus, et ancien sergent de la landwehr, en 1814, avec sa grande redingote bleue, sa perruque ficelée en queue de rat, ses longs bras et ses longues jambes, son dos plat et son nez pointu, se démenait d'une façon étrange, pour raconter comment il était réchappé de la campagne de France, dans certain village d'Alsace, où il avait fait le mort pendant que deux paysans lui retiraient ses bottes. Il serrait les lèvres, écarquillait les yeux, et criait, en ouvrant les mains, comme s'il avait encore été dans la même position critique: «Je ne bougerai pas!» Je pensais: «Si tu bouges, ils sont capables de te planter leur fourche dans le dos!»
Il racontait cet événement au gros percepteur Hâan, qui semblait l'écouter, son ventre arrondi comme un bouvreuil, la face pourpre, la cravate lâchée, ses gros yeux voilés de douces larmes, et qui riait en songeant à la prochaine ouverture de la chasse. De temps en temps il se rengorgeait, comme pour dire quelque chose; mais il se recouchait lentement au dos de son fauteuil, sa main grasse, chargée de bagues, sur la table, à côté de son verre.
V
Mais Katel venait à peine de sortir, et la porte restait encore ouverte, qu'une petite voix fraîche et gaie s'écriait dans la cuisine:
«Hé! bonjour, mademoiselle Katel; mon Dieu, que vous avez donc un grand dîner! toute la ville en parle.
--Chut!» fit la vieille servante.
Toutes les oreilles s'étaient dressées dans la salle, et le gros percepteur Hâan dit:
«Tiens! quelle jolie voix! avez-vous entendu? Hé! hé! hé! ce gueux de Kobus, voyez-vous ça!
--Katel... Katel!» s'écria Kobus en se retournant tout étonné.
La porte de la cuisine se rouvrit.
«Est-ce qu'on a oublié quelque chose, monsieur? demanda Katel.
--Non, mais qui est donc dehors?
--C'est la petite Sûzel, vous savez, la fille de Christel, votre fermier de Meisenthâl? Elle apporte des oeufs et du beurre frais.
--Ah! c'est la petite Sûzel, tiens! tiens!... Eh bien, qu'elle entre; voilà plus de cinq mois que je ne l'ai vue.»
Katel se retourna:
«Sûzel, monsieur demande que tu entres.
--Ah mon Dieu! mademoiselle Katel, moi qui ne suis pas habillée!
--Sûzel, cria Kobus, arrive donc!»
Alors une petite fille blonde et rose, de seize à dix-sept ans, fraîche comme un bouton d'églantine, les yeux bleus, le petit nez droit aux narines délicates, les lèvres gracieusement arrondies, en petite jupe de laine blanche et casaquin de toile bleue, parut sur le seuil, la tête baissée, toute honteuse.
Tous les amis la regardaient d'un air d'admiration, et Kobus parut comme surpris de la voir.
«Que te voilà devenue grande, Sûzel! dit-il. Mais avance donc, n'aie pas peur, on ne veut pas te manger.
--Ah! je sais bien, fit la petite; mais c'est que je ne suis pas habillée, monsieur Kobus.
--Habillée! s'écria Hâan, est-ce que les jolies filles ne sont pas toujours assez bien habillées!»
Alors Fritz, se retournant, dit en hochant la tête et haussant les épaules:
«Hâan! Hâan! une enfant... une véritable enfant! Allons, Sûzel, viens prendre le café avec nous. Katel, apporte une tasse pour la petite.
--Oh! monsieur Kobus, je n'oserai jamais!
--Bah! bah!... Katel, dépêche-toi.»
Lorsque la vieille servante revint avec une tasse, Sûzel, rouge jusqu'aux oreilles, était assise, toute droite sur le bord de sa chaise, entre Kobus et le vieux rebbe.
«Eh bien, qu'est-ce qu'on fait à la ferme, Sûzel? Le père Christel va toujours bien?
--Oh! oui, monsieur, Dieu merci, fit la petite, il va toujours bien; il m'a chargée de bien des compliments pour vous, et la mère aussi.
--À la bonne heure, ça me fait plaisir. Vous avez eu beaucoup de neige cette année?
--Deux pieds autour de la ferme pendant trois mois, et il n'a fallu que huit jours pour la fondre.
--Alors les semailles ont été bien couvertes?
--Oui, monsieur Kobus. Tout pousse, la terre est déjà verte jusqu'au creux des sillons.
--C'est bien. Mais bois donc, Sûzel; tu n'aimes peut-être pas le café? Si tu veux un verre de vin?
--Oh non! j'aime le café, monsieur Kobus.»
Le vieux rebbe regardait la petite d'un air tendre et paternel; il voulut sucrer lui-même son café, disant:
«Ça, c'est une bonne petite fille; oui, une bonne petite fille, mais elle est un peu trop craintive. Allons, Sûzel, bois un petit coup, cela te donnera du courage.
--Merci, monsieur David,» répondit la petite à voix basse.
Et le vieux rebbe se redressa content, la regardant d'un air tendre tremper ses lèvres roses dans la tasse.
Tous regardaient avec un véritable plaisir cette jolie fille, si douce et si timide; Iôsef lui-même souriait. Il y avait en elle comme un parfum des champs, une bonne odeur de printemps et de grand air, quelque chose de riant et de doux, comme le babillement de l'alouette au-dessus des blés; en la regardant, il vous semblait être en pleine campagne, dans la vieille ferme, après la fonte des neiges.
«Alors, tout reverdit là-bas, reprit Fritz; est-ce qu'on a commencé le jardinage?
--Oui, monsieur Kobus; la terre est encore un peu fraîche; mais, depuis ces huit jours de soleil, tout vient; dans une quinzaine, nous aurons des petits radis. Ah! le père voudrait bien vous voir; nous avons tous le temps long après vous, nous vous attendons tous les jours; le père aurait bien des choses à vous dire. La Blanchette a fait veau la semaine dernière, et le petit vient bien: c'est une génisse blanche.
--Une génisse blanche? ah! tant mieux.
--Oui, les blanches donnent plus de lait, et puis c'est aussi plus joli que les autres.»
Il y eut un silence, et Kobus, voyant que la petite avait bu son café et qu'elle était tout embarrassée, lui dit:
«Allons, mon enfant, je suis bien content de t'avoir vue; mais puisque tu es si gênée avec nous, va voir la vieille Katel qui t'attend; elle te mettra un bon morceau de pâté dans ton panier, tu m'entends, tu lui diras ça, et une bouteille de vin pour le père Christel.
--Merci, monsieur Kobus,» dit la petite en se levant bien vite.
Elle fit une jolie révérence pour se sauver.
«N'oublie pas de dire là-bas que j'arriverai dans la quinzaine au plus tard, lui cria Fritz.
--Non, monsieur, je n'oublierai rien; on sera bien content.»
Elle s'échappa comme un oiseau de sa cage; et le vieux David, les yeux pétillants de joie, s'écria:
«Voilà ce qu'on peut appeler une jolie petite fille, et qui fera bientôt une bonne petite femme de ménage, je l'espère.
--Une bonne petite femme de ménage, j'en étais sûr! s'écria Kobus en riant aux éclats; le vieux _posché-isroel_ ne peut voir une fille ou un garçon sans songer à les marier... Ah! ah! ah!
--Eh bien, oui! s'écria le vieux rebbe, la barbiche hérissée; oui, j'ai dit et je le répète: une bonne petite femme de ménage! Quel mal y a-t-il à cela? Dans deux ans, cette petite Sûzel peut être mariée, elle peut même avoir un petit poupon rose dans les bras.
--Allons, tais-toi, vieux, tu radotes.
--Je radote... c'est toi qui radotes, _épicaures_; pour tout le reste, tu parais avoir assez de bon sens, mais sur le chapitre du mariage, tu es un véritable fou.
--Bon, maintenant, c'est moi qui suis le fou, et David Sichel, l'homme raisonnable. Quelle diable d'idée possède le vieux rebbe, de vouloir marier tout le monde!
--N'est-ce pas la destination de l'homme et de la femme? Est-ce que Dieu n'a pas dit dès le commencement: «Allez, croissez et multipliez!» Est-ce que ce n'est pas une folie que de vouloir aller contre Dieu, de vouloir vivre...»
Mais alors Fritz se mit tellement à rire, que le vieux rebbe en devint tout pâle d'indignation:
«Tu ris! fit-il en se contenant; c'est facile de rire. Quand tu ferais ah! ah! ah! hé! hé! hé! hi! hi! hi! jusqu'à la fin des siècles, cela prouverait grand'chose, n'est-ce pas? Si seulement une fois tu voulais raisonner avec moi, comme je t'aplatirais! Mais tu ris, tu ouvres ta grande bouche: «Ah! ah! ah!» et ton nez s'étend sur tes joues comme une tache d'huile, et tu crois m'avoir vaincu. Ce n'est pas cela, Kobus, ce n'est pas ainsi qu'on raisonne.»
En parlant, le vieux rebbe faisait des gestes si comiques, il imitait la façon de rire de Kobus avec des grimaces si grotesques, que toute la salle ne put y tenir, et que Fritz lui-même dut se serrer l'estomac pour ne pas éclater.
«Non, ce n'est pas ça, poursuivit David avec une vivacité singulière. Tu ne penses pas, tu n'as jamais réfléchi.