Cours familier de Littérature - Volume 23
Part 12
La pensée de Catherine, de la tante Grédel, du bon M. Goulden, me vint aussi bientôt, et ce fut quelque chose d'épouvantable! c'était comme un spectacle qui se passe sous vos yeux:--je voyais leur étonnement et leurs craintes en apprenant la grande bataille; la tante Grédel qui courait tous les jours sur la route pour aller voir à la poste, pendant que Catherine l'attendait en priant; et M. Goulden, seul dans sa chambre, qui lisait dans la gazette que le 3e corps avait plus donné que les autres; il se promenait la tête penchée et s'asseyait bien tard à l'établi, tout rêveur. Mon âme était là-bas avec eux; elle attendait en quelque sorte devant la poste avec la tante Grédel, elle retournait au village abattue, elle voyait Catherine dans la désolation.
Puis, un matin, le facteur Roedig passait aux Quatre-Vents, avec sa blouse et son petit sac de cuir; il ouvrait la porte de la salle, et tendait un grand papier à la tante Grédel, qui restait toute saisie, Catherine debout derrière elle, pâle comme une morte: et c'était mon acte de décès qui venait d'arriver! J'entendais les sanglots déchirants de Catherine étendue à terre, et les malédictions de la tante Grédel,--ses cheveux gris défaits,--criant qu'il n'y avait plus de justice... qu'il vaudrait mieux pour les honnêtes gens n'être jamais venus au monde, puisque Dieu les abandonne!--Le bon père Goulden arrivait pour les consoler; mais en entrant il se mettait à sangloter avec eux, et tous pleuraient dans une désolation inexprimable, criant:
«Ô pauvre Joseph! pauvre Joseph!»
Cela me déchirait le coeur.
L'idée me vint aussi que trente ou quarante mille familles en France, en Russie, en Allemagne, allaient recevoir la même nouvelle, et plus terrible encore, puisqu'un grand nombre des malheureux étendus sur le champ de bataille avaient leur père et mère; je me représentai cela comme un grand cri du genre humain qui monte au ciel.
C'est alors que je me rappelai ces pauvres femmes de Phalsbourg qui priaient dans l'église à la grande retraite de Russie, et que je compris ce qui se passait dans leur âme!... Je pensais que Catherine irait bientôt là; qu'elle prierait des années et des années en songeant à moi... Oui, je pensais cela, car je savais que nous nous aimions depuis notre enfance, et qu'elle ne pourrait jamais m'oublier. Mon attendrissement était si grand, qu'une larme suivait l'autre sur mes joues; et cela me faisait pourtant du bien d'avoir cette confiance en elle, et d'être sûr qu'elle conserverait son amour jusque dans la vieillesse, qu'elle m'aurait toujours devant les yeux, et qu'elle n'en prendrait pas un autre.
La pluie s'était mise à tomber vers le matin. Ce grand bruit monotone sur les toits, dans le jardin et la ruelle remplissait le silence. Je songeais à Dieu, qui depuis le commencement des temps fait les mêmes choses, et dont la puissance est sans bornes; qui pardonne les fautes, parce qu'il est bon, et j'espérais qu'il me pardonnerait en considération de mes souffrances.
Comme la pluie était forte, elle finit par emplir le petit ruisseau. De temps en temps on entendait un mur tomber dans le village, un toit s'affaisser; les animaux, effarouchés par la bataille, reprenaient confiance et sortaient au petit jour: une chèvre bêlait dans l'étable voisine; un grand chien de berger, la queue traînante, passa, regardant les morts; le cheval en le voyant se mit à souffler d'une façon terrible; il le prenait peut-être pour un loup, et le chien se sauva.
Après la première bataille de Leipzig on le jette à l'hôpital. Il s'y guérit lentement. La seconde bataille entraîne toute l'armée française, les alliés deviennent ennemis, il revient se traînant à la suite du bataillon. À Hanau il tombe malade du typhus, Zébédé, son camarade de Phalsbourg, le sollicite de se relever pour atteindre les chariots de l'ambulance.
L'espoir d'être rejoint par Zébédé me remontait le coeur, mais je n'avait plus la force de porter mon fusil, il me paraissait lourd comme du plomb. Je ne pouvais plus manger, et mes genoux tremblaient; malgré cela, je ne désespérais pas encore, je me disais en moi-même: «Ce n'est rien... Quand tu verras le clocher de Phalsbourg, tes fièvres passeront. Tu auras un bon air, Catherine te soignera... Tout ira bien... Vous vous marierez ensemble.»
J'en voyais d'autres comme moi qui restaient en route, mais j'étais bien loin de me trouver aussi malade qu'eux.
J'avais toujours bonne confiance, lorsqu'à trois lieues de Fulde, sur la route de Salmunster, pendant une halte, on apprit que cinquante mille Bavarois venaient se mettre en travers de notre retraite, et qu'ils étaient postés dans de grandes forêts où nous devions passer. Cette nouvelle me porta le dernier coup, parce que je ne me sentais plus la force d'avancer, ni d'ajuster, ni de me défendre à la baïonnette, et que toutes mes peines pour venir de si loin étaient perdues. Je fis pourtant encore un effort lorsqu'on nous ordonna de marcher et j'essayai de me lever.
«Allons, Joseph, me disait Zébédé, voyons... du courage!...»
Mais je ne pouvais pas et je me mis à sangloter en criant:
«Je ne peux pas!»
--Lève-toi, faisait-il.
--Je ne peux pas... mon Dieu... je ne peux pas!»
Je me cramponnais à son bras... des larmes coulaient le long de son grand nez... Il essaya de me porter, mais il était aussi trop faible. Alors je le retins en lui criant:
«Zébédé, ne m'abandonne pas!»
Le capitaine Vidal s'approcha, et me regardant avec tristesse:
«Allons, mon garçon, dit-il, les voitures de l'ambulance vont passer dans une demi-heure... on te prendra.»
Mais je savais bien ce que cela voulait dire et j'attirai Zébédé dans mes bras pour le serrer. Je lui dis à l'oreille:
«Écoute, tu embrasseras Catherine pour moi... tu me le promets!... Tu lui diras que je suis mort en l'embrassant et que tu lui portes ce baiser d'adieu!
--Oui!... fit-il en sanglotant tout bas, oui... je lui dirai!...--Ô mon pauvre Joseph!»
Je ne pouvais plus le lâcher; il me posa lui-même à terre et s'en alla bien vite sans tourner la tête. La colonne s'éloignait... je la regardai longtemps, comme on regarde la dernière espérance de vie qui s'en va... Les traînards du bataillon entrèrent dans un pli de terrain... Alors je fermai les yeux et seulement une heure après, ou même plus longtemps, je me réveillai au bruit du canon et je vis une division de la garde passer sur la route au pas accéléré avec des fourgons et de l'artillerie. Sur les fourgons j'apercevais quelques malades et je criais:
«Prenez-moi!... prenez-moi!...»
Mais personne ne faisait attention à mes cris... on passait toujours... et le bruit de la canonnade augmentait. Plus de dix mille hommes passèrent ainsi, de la cavalerie et de l'infanterie; je n'avais plus la force d'appeler.
Enfin la queue de tout ce monde arriva. Je regardai les sacs et les shakos s'éloigner jusqu'à la descente, puis disparaître, et j'allais me coucher pour toujours lorsque j'entendis encore un grand bruit sur la route. C'étaient cinq ou six pièces qui galopaient attelées de solides chevaux,--les canonniers à droite et à gauche le sabre à la main.--Derrière venaient les caissons. Je n'avais pas plus d'espérance dans ceux-ci que dans les autres, et je regardais pourtant quand à côté d'une de ces pièces je vis s'avancer un grand maigre, roux, décoré, un maréchal des logis, et je reconnus Zimmer, mon vieux camarade de Leipzig. Il passait sans me voir. Mais alors de toutes mes forces je m'écriai:
«Christian!... Christian!...»
Et malgré le bruit des canons il s'arrêta, se retourna, et m'aperçut au pied d'un arbre. Il ouvrait de grands yeux.
«Christian, m'écriai-je, aie pitié de moi!»
Alors il revint, me regarda et pâlit:
«Comment, c'est toi, mon bon Joseph!» fit-il en sautant à bas de son cheval.
Il me prit dans ses bras comme un enfant en criant aux hommes qui menaient le dernier fourgon:
«Halte!... arrêtez!»
Et, m'embrassant, il me plaça dans ce fourgon la tête sur un sac. Je vis aussi qu'il étendait un gros manteau de cavalerie sur mes jambes et mes pieds en disant:
«Allons... en route... ça chauffe là-bas!»
C'est tout ce que je me rappelle, car aussitôt après je perdis tout sentiment. Il me semble bien avoir entendu depuis comme un roulement d'orage, des cris, des commandements, et même avoir vu défiler dans le ciel la cime de grands sapins au milieu de la nuit; mais tout cela pour moi n'est qu'un rêve. Ce qu'il y a de sûr, c'est que derrière Salmunster, dans les bois de Hanau, fut livrée ce jour-là une grande bataille contre les Bavarois et qu'on leur passa sur le ventre.
XI
Le 15 janvier 1814, deux mois et demi après la bataille de Hanau, je m'éveillai dans un bon lit, au fond d'une petite chambre bien chaude; et, regardant les poutres du plafond au-dessus de moi, puis les petites fenêtres, où le givre étendait ses gerbes blanches, je me dis: «C'est l'hiver!»--En même temps, j'entendais comme un bruit de canon qui tonne, et le pétillement du feu sur un âtre. Au bout de quelques instants, m'étant retourné, je vis une jeune femme pâle assise près de l'âtre, les mains croisées sur les genoux, et je reconnus Catherine. Je reconnus aussi la chambre où je venais passer de si beaux dimanches, avant de partir pour la guerre. Le bruit du canon seul, qui revenait de minute en minute, me faisait peur de rêver encore.
Et longtemps je regardai Catherine, qui me paraissait bien belle; je pensais: «Où donc est la tante Grédel? Comment suis-je revenu au pays? Est-que Catherine et moi nous sommes mariés! Mon Dieu! pourvu que ceci ne soit pas un rêve!»
À la fin, prenant courage, j'appelai tout doucement: «Catherine!» Alors, elle, tournant la tête, s'écria:
«Joseph... tu me reconnais?
--Oui, lui dis-je en étendant la main.»
Elle s'approcha toute tremblante, et je l'embrassai longtemps. Nous sanglotions ensemble.
Et comme le canon se remettait à gronder, tout à coup cela me serra le coeur.
«Qu'est-ce que j'entends, Catherine? demandai-je.
--C'est le canon de Phalsbourg, fît-elle en m'embrassant plus fort.
--Le canon?
--Oui, la ville est assiégée.
--Phalsbourg?... Les ennemis sont en France!...»
Je ne pus dire un mot de plus... Ainsi tant de souffrances, tant de larmes, deux millions d'hommes sacrifiés sur les champs de bataille, tout cela n'avait abouti qu'à faire envahir notre patrie!... Durant plus d'une heure, malgré la joie que j'éprouvais de tenir dans mes bras celle que j'aimais, cette pensée affreuse ne me quitta pas une seconde, et même aujourd'hui, tout vieux et tout blanc que je suis, elle me revient encore avec amertume... Oui, nous avons vu cela, nous autres vieillards, et il est bon que les jeunes le sachent: nous avons vu l'Allemand, le Russe, le Suédois, l'Espagnol, l'Anglais, maîtres de la France, tenir garnison dans nos villes, prendre dans nos forteresses ce qui leur convenait, insulter nos soldats, changer notre drapeau et se partager non-seulement nos conquêtes depuis 1804, mais encore celles de la République:--C'était payer cher dix ans de gloire!
Mais ne parlons pas de ces choses, l'avenir les jugera: il dira qu'après Lutzen et Bautzen, les ennemis nous offraient de nous laisser la Belgique, une partie de la Hollande, toute la rive gauche du Rhin jusqu'à Bâle, avec la Savoie et le royaume d'Italie, et que l'empereur a refusé d'accepter ces conditions,--qui étaient pourtant très-belles,--parce qu'il mettait la satisfaction de son orgueil avant le bonheur de la France!
Pour en revenir à mon histoire, quinze jours après la bataille de Hanau, des milliers de charrettes couvertes de blessés et de malades s'étaient mises à défiler sur la route de Strasbourg à Nancy. Elles s'étendaient d'une seule file du fond de l'Alsace en Lorraine.
La tante Grédel et Catherine, à leur porte, regardaient s'écouler ce convoi funèbre; leurs pensées, je n'ai pas besoin de le dire! Plus de douze cents charrettes étaient passées, je n'étais dans aucune. Des milliers de pères et de mères, accourus à la ronde, regardaient ainsi, le long de la route... Combien retournèrent chez eux sans avoir trouvé leur enfant!
Le troisième jour, Catherine me reconnut dans une de ces voitures à panier du côté de Mayence, au milieu de plusieurs autres misérables comme moi, les joues creuses, la peau collée sur les os et mourant de faim.
«C'est lui... c'est Joseph!» criait-elle de loin.
Mais personne ne voulait le croire; il fallut que la tante Grédel me regardât longtemps pour dire: «Oui, c'est lui!... Qu'on le sorte de là... C'est notre Joseph!»
Elle me fit transporter dans leur maison, et me veilla jour et nuit. Je ne voulais que de l'eau, je criais toujours: «De l'eau! de l'eau!» Personne au village ne croyait que j'en reviendrais; pourtant le bonheur de respirer l'air du pays et de revoir ceux que j'aimais me sauva.
C'est environ six mois après, le 15 juillet 1814, que nous fûmes mariés, Catherine et moi. M. Goulden, qui nous aimait comme ses enfants, m'avait mis de moitié dans son commerce; nous vivions tous ensemble dans le même nid: enfin, nous étions les plus heureux du monde.
Alors les guerres étaient finies, les alliés retournaient chez eux d'étape en étape, l'empereur était parti pour l'île d'Elbe, et le roi Louis XVIII nous avait donné des libertés raisonnables. C'était encore une fois le bon temps de la jeunesse, le temps de l'amour, le temps du travail et de la paix. On pouvait espérer en l'avenir, ou pouvait croire que chacun, avec de la conduite et de l'économie, arriverait à gagner l'estime des honnêtes gens, à bien élever sa famille, sans crainte d'être repris par la conscription sept et même huit ans après avoir gagné.
M. Goulden, qui n'était pas trop content de voir revenir les anciens rois et les anciens nobles, pensait pourtant que ces gens avaient assez souffert dans les pays étrangers, pour comprendre qu'ils n'étaient pas seuls au monde et respecter nos droits; il pensait aussi que l'empereur Napoléon aurait le bon sens de se tenir tranquille... mais il se trompait:--les Bourbons étaient revenus avec leurs vieilles idées, et l'empereur n'attendait que le moment de prendre sa revanche.
Tout cela devait nous amener encore bien des misères, et je vous les raconterais avec plaisir, si cette histoire ne me paraissait assez longue pour une fois. Nous resterons donc ici jusqu'à nouvel ordre. Si des gens raisonnables me disent que j'ai bien fait d'écrire ma campagne de 1813, que cela peut éclairer la jeunesse sur les vanités de la gloire militaire, et lui montrer qu'on n'est jamais plus heureux que par la paix, la liberté et le travail; eh bien! alors, je reprendrai la suite de ces événements, et je vous raconterai Waterloo!
XII
Voilà ce roman, vrai comme la nature; ce roman photographique, si j'ose me servir de cette expression. Quand on le ferme, on n'a dans les yeux ni héros, ni héroïne, ni amour, ni aventures qui s'effacent avec le temps. On ne voit que le pauvre apprenti de dix-huit ans, le bon horloger compatissant Goulden à son établi, la tante Grédel justement indignée, et la bonne nièce Catherine assise le dimanche sur la même chaise que son cousin Joseph, quatre coeurs où l'empire de 1813, ses victoires, sa gloire, et ses grandeurs retentissent dans un petit groupe de ce pauvre peuple et où tous les _Te Deum_ se changent tout bas en larmes et en malédictions!
Ce n'est pas là un roman, c'est la nature! Et quand on lit cet évangile du pauvre peuple en 1814, et qu'on voit les enfants de ce peuple vaniteux épris d'un nom, qu'il a grandi, tantôt avec raison, plus souvent avec démence, oublier tant de misères pour ne se souvenir que de quelques grands jours marqués d'un bulletin menteur dans sa mémoire, proclamer qu'il n'a jamais été battu et qu'il a marché de triomphe en triomphe de Moscou, de Rome, de Madrid, de Lisbonne à Paris et à Fontainebleau; niant Moscou, niant Eylau, niant Ulm, niant Leipzig, niant Salamanque, Vittoria et Abrantès, niant Montmartre, niant Waterloo, niant à peu près autant de mémorables revers qu'il a proclamé de victoires; on est tenté de déchirer ces pages d'histoire falsifiée par des écrivains trompés ou trompeurs, et de ne reconnaître pour historiens vrais que deux noms et un romancier Erckmann Chatrian. Qui veut-on tromper ici?
Est-ce 1813? Soyez plus hardis! écrivez qu'il n'y a point eu de Fontainebleau, d'abdication, d'île d'Elbe.
Est-ce 1815? Écrivez qu'il n'y a point eu de Sainte-Hélène.
Vous ne serez pas plus menteur; mais vous serez plus logique, et après avoir trompé le peuple qui vous lit et qui ne vous contrôle pas, vous tromperez peut-être la dernière postérité, et vous lui ferez dire: il y a eu un homme qui est allé avec nos pères provoquer l'univers entier depuis Saint-Jean-d'Acre, le Caire, Aboukir, Trafalgar, Lisbonne, Madrid, Rome, Moscou, Eylau, Wagram, Dresde, Leipzig, Mayence, Paris, Waterloo, et qui n'a jamais été vaincu, et alors chantez des _Te Deum_ posthumes! car il n'y avait apparemment en ce temps-là ni Providence qui châtie la démence, ni nations qui sentent l'injure et qui vengent l'opprimé, ni vicissitudes humaines qui se retournent contre les iniquités des oppresseurs, ni histoire qui instruit les rois et les peuples! Voulez-vous, après tant d'adulation, verser une goutte de vérité populaire dans la mémoire de vos enfants? ne la cherchez dans aucune de vos histoires, mais dans le roman vrai d'Erkmann et Chatrian!
Elle n'est plus que là!
LAMARTINE.
FIN DE L'ENTRETIEN CXXXV.
Paris.--Typ, Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-Saint-Germain, 43.
CXXXVIe ENTRETIEN
L'AMI FRITZ
I
Le roman que nous venons de lire est certainement un chef-d'oeuvre; mais cette histoire si naïve et si vraie du pauvre conscrit de Phalsbourg n'exige pas un autre mérite que la vérité. C'est le mérite des mérites, c'est vrai. Cependant, il ne faut, pour écrire le _Conscrit de 1813_, qu'avoir vécu et se souvenir. La moitié du talent, ici, est dans une bonne mémoire. Si un homme a vécu soixante et quelques années, et qu'il soit né écrivain, il y a à admirer sans doute, mais il n'y a pas à s'émerveiller de voir sortir de ses mains un pareil livre. C'est ce qui fait que j'ai dit en commençant. Si ce livre est du père de M. Erckmann, je le comprends; s'il est d'un jeune homme je ne le comprends pas. On n'invente pas la vraie couleur, on la copie; pour la copier, il faut la voir. Où donc ces jeunes yeux ont-ils pu voir ce qu'ils racontent aujourd'hui comme des daguerréotypes vivants? Dieu le sait; quant à moi, je l'ignore. Je ne puis que leur rendre témoignage et m'écrier à chaque page de ce miraculeux roman: Cela est vrai comme 1813!
II
Mais voici de la même main un nouveau fragment d'un roman de moeurs; roman aussi prodigieux d'invention que l'autre est prodigieux de mémoire. C'est l'_Ami Fritz_ ou l'histoire d'un insouciant égoïste. Jamais la Bruyère ou Theophraste n'ont pétri de si vivantes couleurs sur leur palette. Vous allez voir; ici il faut beaucoup plus citer que dire; car on peut raconter le dessin, mais il faut peindre la couleur. Peignons donc. Voici le sujet du roman:
Lorsque Zacharias Kobus, juge de paix à Hanebourg, mourut, en 1832, son fils Fritz Kobus, se voyant à la tête d'une belle maison sur la place des Acacias, d'une bonne ferme dans la vallée de Meisenthâl, et de pas mal d'écus placés sur solides hypothèques, essuya ses larmes et se dit, avec l'Ecclésiaste: «Vanité des vanités, tout est vanité! Quel avantage a l'homme des travaux qu'il fait sur la terre? Une génération passe et l'autre vient: le soleil se lève et se couche aujourd'hui comme hier; le vent souffle au nord, puis il souffle au midi; les fleuves vont à la mer, et la mer n'en est pas remplie; toutes choses travaillent plus que l'homme ne saurait dire; l'oeil n'est jamais rassasié de voir, ni l'oreille d'entendre; on oublie les choses passées, on oubliera celles qui viennent: le mieux est de ne rien faire... pour n'avoir rien à se reprocher!»
C'est ainsi que raisonna Fritz Kobus en ce jour.
Et le lendemain, voyant qu'il avait bien raisonné la veille, il se dit encore:
«Tu te lèveras le matin, entre sept et huit heures, et la vieille Katel t'apportera ton déjeuner, que tu choisiras toi-même, selon ton goût. Ensuite tu pourras aller soit au Casino lire le journal, soit faire un tour aux champs, pour te mettre en appétit. À midi, tu reviendras dîner; après le dîner, tu vérifieras tes comptes, tu recevras tes rentes, tu feras tes marchés. Le soir, après souper, tu iras à la brasserie du _Grand-Cerf_, faire quelques parties de _youker_ ou de _rams_ avec les premiers venus. Tu fumeras des pipes, tu videras des chopes, et tu seras l'homme le plus heureux du monde. Tâche d'avoir toujours la tête froide et les pieds chauds: c'est le précepte de la sagesse. Et, surtout, évite ces trois choses: de devenir trop gras, de prendre des actions industrielles, et de te marier. Avec cela, Kobus, j'ose te prédire que tu deviendras vieux comme Mathusalem; ceux qui te suivront diront: «C'était un homme d'esprit, un homme de sens, un joyeux compère!» Que peux-tu désirer de plus, quand le roi Salomon déclare lui-même que l'accident qui frappe l'homme et celui qui frappe la bête sont un seul et même accident; que la mort de l'un est la même mort que celle de l'autre, et qu'ils ont tous deux le même souffle!... Puisqu'il en est ainsi, pensa Kobus, tâchons au moins de profiter de notre souffle, pendant qu'il nous est permis de souffler.»
Or, durant quinze ans, Fritz Kobus suivit exactement la règle qu'il s'était tracée d'avance; sa vieille servante Katel, la meilleure cuisinière de Hunebourg, lui servit toujours les morceaux qu'il aimait le plus, apprêtés de la façon qu'il voulait; il eut toujours la meilleure choucroute, le meilleur jambon, les meilleures andouilles, et le meilleur vin du pays; il prit régulièrement ses cinq chopes de bockbier à la brasserie du _Grand-Cerf_; il lut régulièrement le même journal à la même heure; il fit régulièrement ses parties de _youker_ et de _rams_, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre.