Cours familier de Littérature - Volume 23

Part 11

Chapter 113,717 wordsPublic domain

--Sans doute, fit aussitôt le médecin de l'hôpital, la jambe gauche est trop courte; c'est un cas d'exemption.

--Oui, reprit M. le maire, je suis sûr que ce garçon-là ne pourrait pas supporter une longue marche; il resterait en route à la deuxième étape.»

Le premier médecin ne disait plus rien.

Je me croyais déjà sauvé de la guerre, quand M. le sous-préfet me demanda:

«Vous êtes bien Joseph Bertha?

--Oui, monsieur le sous-préfet, répondis-je.

--Eh bien, messieurs, dit-il en sortant une lettre de son portefeuille; écoutez!»

Il se mit à lire cette lettre, dans laquelle on racontait que, six mois avant, j'avais parié d'aller à Saverne, et d'en revenir plus vite que Pinacle; que nous avions fait ce chemin ensemble en moins de trois heures, et que j'avais gagné.

C'était malheureusement vrai! ce gueux de Pinacle m'appelait toujours boiteux, et dans ma colère, j'avais parié contre lui. Tout le monde le savait, je ne pouvais donc pas soutenir le contraire.

Comme je restais confondu, le premier chirurgien me dit:

«Voilà qui tranche la question; rhabillez-vous.»

Et, se tournant vers le secrétaire, il s'écria:

«Bon pour le service!»

Je me rhabillai dans un désespoir épouvantable.

Werner en appela un autre. Je ne faisais plus attention à rien... Quelqu'un m'aidait à passer les manches de mon habit. Tout à coup je fus sur l'escalier; et comme Catherine me demandait ce qui s'était passé, je poussai un sanglot terrible; je serais tombé du haut en bas, si la tante Grédel ne m'avait pas soutenu.

Nous sortîmes par derrière et nous traversâmes la petite place; je pleurais comme un enfant et Catherine aussi. Sous la halle, dans l'ombre, nous nous arrêtâmes en nous embrassant.

La tante Grédel criait:

«Ah! les brigands!... ils enlèvent maintenant jusqu'aux boiteux... jusqu'aux infirmes! Il leur faut tout! Qu'ils viennent donc aussi nous prendre!»

Les gens se réunissaient, et le boucher Sépel, qui découpait là sa viande sur l'étal, dit:

«Mère Grédel, au nom du ciel, taisez-vous... On serait capable de vous mettre en prison.

--Eh bien qu'on m'y mette, s'écria-t-elle, qu'on me massacre; je dis que les hommes sont des lâches de permettre ces horreurs!»

Mais le sergent de ville s'étant approché, nous repartîmes ensemble en pleurant. Nous tournâmes le coin du café Hemmerlé, et nous entrâmes chez nous. Les gens nous regardaient de leurs fenêtres et se disaient: «En voilà encore un qui part!»

M. Goulden, sachant que la tante Grédel et Catherine viendraient dîner avec nous le jour de la révision, avait fait apporter du _Mouton-d'Or_ une oie farcie et deux bouteilles de bon vin d'Alsace. Il était convaincu que j'allais être réformé tout de suite; aussi quelle ne fut pas sa surprise de nous voir entrer ensemble dans une désolation pareille.

«Qu'est-ce que c'est?» dit-il en relevant son bonnet de soie sur son front chauve, et nous regardant les yeux écarquillés.

Je n'avais pas la force de lui répondre; je me jetai dans le fauteuil en fondant en larmes; Catherine s'assit près de moi, le bras autour de mon cou, et nos sanglots redoublèrent.

La tante Grédel dit:

«Les gueux l'ont pris.

--Ce n'est pas possible! fit M. Goulden, dont les bras tombèrent.

--Oui, c'est tout ce qu'on peut voir de pire, dit la tante; ça montre bien la scélératesse de ces gens.»

Et s'animant de plus en plus, elle criait:

«Il ne viendra donc plus de révolution! Ces bandits seront donc toujours les maîtres!

--Voyons, voyons, mère Grédel, calmez-vous, disait M. Goulden. Au nom du ciel, ne criez pas si haut. Joseph, raconte-nous raisonnablement les choses; ils se sont trompés... ce ne peut être autrement... M. le maire et le médecin de l'hôpital n'ont donc rien dit?»

Je racontai en gémissant l'histoire de la lettre; et la tante Grédel, qui ne savait rien de cela, se mit à crier en levant les poings:

«Ah! le brigand! Dieu veuille qu'il entre une fois chez nous! je lui fends la tête avec la hachette.»

M. Goulden était consterné.

«Comment! tu n'as pas crié que c'était faux! dit-il; c'est donc vrai cette histoire?»

Et comme je baissais la tête sans répondre, joignant les mains il ajouta:

«Ah! la jeunesse, la jeunesse, cela ne pense à rien... Quelle imprudence... quelle imprudence!»

Il se promenait autour de la chambre; puis il s'assit pour essuyer ses lunettes, et la tante Grédel dit:

«Oui! mais ils ne l'auront pas tout de même; leurs méchancetés ne serviront à rien: ce soir, Joseph sera déjà dans la montagne, en route pour la Suisse.»

M. Goulden, en entendant cela, devint grave; il fronça le sourcil et répondit au bout d'un instant:

«C'est un malheur... un grand malheur... car Joseph est réellement boiteux... on le reconnaîtra plus tard: il ne pourra pas marcher deux jours sans rester en arrière et sans tomber malade. Mais vous avez tort, mère Grédel, de parler comme vous faites et de lui donner un mauvais conseil.

--Un mauvais conseil! dit-elle; vous êtes donc aussi pour faire massacrer les gens, vous?

--Non, répondit-il, je n'aime pas les guerres, surtout celles où des cent mille hommes perdent la vie pour la gloire d'un seul. Mais ces guerres-là sont finies; ce n'est plus pour gagner de la gloire et des royaumes qu'on lève des soldats.»

VII

En attendant le jour du départ, Joseph laissa l'ouvrage et alla tous les jours chez sa tante et sa cousine, aux Quatre-Vents.

À la fin, Goulden se leva et sortit de l'armoire un sac de soldat en peau de vache, qu'il posa sur la table. Je le regardais tout abattu, ne songeant à rien qu'au malheur de partir.

«Voici ton sac, dit-il; j'ai mis là-dedans tout ce qu'il te faut: deux chemises de toile, deux gilets de flanelle et le reste. Tu recevras deux chemises à Mayence, c'est tout ce qu'il te faudra; mais je t'ai fait faire des souliers, car rien n'est plus mauvais que les souliers des fournisseurs; c'est presque toujours du cuir de cheval, qui vous échauffe terriblement les pieds. Tu n'es pas déjà trop solide sur tes jambes, mon pauvre enfant, au moins que tu n'aies pas cette douleur de plus. Enfin voilà... c'est tout.»

Il posa le sac sur la table et se rassit.

Dehors on entendait les allées et les venues des Italiens qui se préparaient à partir. Au-dessus de nous, le capitaine Vidal donnait des ordres. Il avait son cheval à la caserne de gendarmerie, et disait à son soldat d'aller voir s'il était bien bouchonné, s'il avait reçu son avoine.

Tout ce bruit, tout ce mouvement me produisait un effet étrange, et je ne pouvais encore croire qu'il fallait quitter la ville. Comme j'étais ainsi dans le plus grand trouble, voilà que la porte s'ouvre, et que Catherine se jette dans mes bras en gémissant, et que la mère Grédel crie:

«Je te disais bien qu'il fallait te sauver en Suisse... que ces gueux finiraient par t'emmener... je te le disais bien... tu n'as pas voulu me croire.

--Mère Grédel, répondit aussitôt M. Goulden, de partir pour faire son devoir, ce n'est pas un aussi grand malheur que d'être méprisé par les honnêtes gens. Au lieu de tous ces cris et de tous ces reproches qui ne servent à rien, vous feriez mieux de consoler et de soutenir Joseph.

--Ah! dit-elle, je ne lui fais pas de reproches, non! quoique ce soit terrible de voir des choses pareilles.»

Catherine ne me quittait pas; elle s'était assise à côté de moi, et nous nous embrassions.

«Tu reviendras, faisait-elle en me serrant.

--Oui... oui, lui disais-je tout bas; et toi, tu penseras à moi... tu n'en aimeras pas un autre!»

Alors elle sanglotait en disant:

«Oh! non, je ne veux jamais aimer que toi.»

Cela durait depuis un quart d'heure, lorsque la porte s'ouvrit, et que le capitaine Vidal entra, le manteau roulé comme un cor de chasse sur son épaule.

--«Eh bien! dit-il, eh bien! et notre jeune homme?

--Le voilà, répondit M. Goulden.

--Ah! oui! fit le capitaine, ils sont en train de se désoler, c'est tout simple... Je me rappelle ça... Nous laissons tous quelqu'un au pays.»

Puis, élevant la voix:

«Allons, jeune homme, du courage! Nous ne sommes plus un enfant, que diable!»

Il regarda Catherine:

«C'est égal, dit-il à M. Goulden, je comprends qu'il n'aime pas de partir.»

Le tambour battait à tous les coins de la rue; le capitaine Vidal ajouta:

«Nous avons encore vingt minutes pour lever le pied.»

Et, me lançant un coup d'oeil:

«Ne manquons pas au premier appel, jeune homme,» fit-il en serrant la main de M. Goulden.

Il sortit; on entendait son cheval piaffer à la porte.

Le temps était gris, la tristesse m'accablait; je ne pouvais lâcher Catherine.

Tout à coup le roulement commença; tous les tambours s'étaient réunis sur la place. M. Goulden, prenant aussitôt le sac par ses courroies sur la table, dit d'un ton grave:

«Joseph, maintenant, embrassons-nous... il est temps.»

Je me redressai tout pâle; il m'attacha le sac sur les épaules. Catherine, assise, la figure dans son tablier, sanglotait. La mère Grédel, debout, me regardait les lèvres serrées.

Le roulement continuait toujours; subitement il se tut.

«L'appel va commencer, dit M. Goulden en m'embrassant, et tout à coup son coeur éclata, il se mit à pleurer, m'appelant tout bas son enfant, et me disant:

--Courage!»

La mère Grédel s'assit; comme je me baissais vers elle, elle me prit la tête entre ses mains, et m'embrassant, elle criait:

«Je t'ai toujours aimé, Joseph, depuis que tu n'étais qu'un enfant... je t'ai toujours aimé! tu ne nous as donné que de la satisfaction... et maintenant il faut que tu partes... Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur!»

Moi, je ne pleurais plus.

Quand la tante Grédel m'eut lâché, je regardai Catherine, qui ne bougeait pas, et m'étant approché, je la baisai sur le cou. Elle ne se leva point, et je m'en allais bien vite, n'ayant plus de force, lorsqu'elle se mit à crier d'une voix déchirante:

«Joseph!... Joseph!...»

Alors je me retournai; nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, et quelques instants encore nous restâmes ainsi, sanglotant. Catherine ne pouvait plus se tenir, je la posai dans le fauteuil et je partis sans oser tourner la tête.

J'étais déjà sur la place, au milieu des Italiens et d'une foule de gens qui criaient et pleuraient en reconduisant leurs garçons, et je ne voyais rien, je n'entendais rien.

Quand le roulement recommença, je regardai et je vis que j'étais entre Klipfel et Furst, tous deux le sac au dos; leurs parents devant nous, sur la place, pleuraient comme pour un enterrement. À droite, près de l'Hôtel-de-Ville, le capitaine Vidal, à cheval sur sa petite jument grise, causait avec deux officiers d'infanterie. Les sergents faisaient l'appel et l'on répondait. On appela Furst, Klipfel, Bertha, nous répondîmes comme les autres; puis le capitaine commanda: «Marche!» et nous partîmes deux à deux vers la porte de France.

Au coin du boulanger Spitz, une vieille, au premier, cria de sa fenêtre, d'une voix étranglée:

«Kasper! Kasper!»

C'était la grand'mère de Zébédé; son menton tremblait. Zébédé leva la main sans répondre; il était aussi bien triste et baissait la tête.

Moi, je frémissais d'avance de passer devant chez nous. En arrivant là, mes jambes fléchissaient; j'entendis aussi quelqu'un crier des fenêtres, mais je tournai la tête du côté de l'auberge du _Boeuf-Rouge_; le bruit du tambour couvrait tout.

Les enfants couraient derrière nous en criant: «Les voilà qui partent... Tiens... Voilà Klipfel... Voilà Joseph!»

Sous la porte de France, les hommes de garde rangés en ligne nous regardèrent défiler, l'arme au bras. Nous traversâmes l'avancée, puis nos tambours se turent, et nous tournâmes à droite. On n'entendait plus que le bruit des pas dans la boue, car la neige fondait.

Nous avions dépassé la ferme du Gerberhoff, et nous allions descendre la côte du grand pont, lorsque j'entendis quelqu'un me parler; c'était le capitaine, qui me criait du haut de son cheval:

«À la bonne heure, jeune homme; je suis content de vous!»

En entendant cela, je ne pus m'empêcher de répandre encore des larmes, et le grand Furst aussi, nous pleurions en marchant; les autres, pâles comme des morts, ne disaient rien. Au grand pont, Zébédé sortit sa pipe pour fumer. Devant nous, les Italiens parlaient et riaient entre eux, étant habitués depuis trois semaines à cette existence.

Une fois sur la côte de Metting, à plus d'une lieue de la ville, comme nous allions descendre, Klipfel me toucha l'épaule, et tournant la tête il me dit:

«Regarde là-bas.»

Je regardai et j'aperçus Phalsbourg bien loin au-dessous de nous, les casernes, les poudrières, et le clocher d'où j'avais vu la maison de Catherine six semaines avant, avec le vieux Brainstein: tout cela gris, les bois noirs autour. J'aurais bien voulu m'arrêter là quelques instants; mais la troupe marchait, il fallut suivre. Nous descendîmes à Metting.

VIII

Le grand intérêt du roman avec l'histoire finit là; le reste est tragique, mais la naïveté change de ton. Tout devient héroïque et sanglant. C'est de l'histoire, nous vous renvoyons aux analystes des guerres de l'Empire. Ces pages de mémoires militaires leur appartiennent. Il n'y a que quelques premiers pas de la route de Phalsbourg à Dresde qui soient du ton du roman.

Seulement ce ton est merveilleusement retracé dans la première marche. Le peuple y est tout entier.

IX

Ce même jour, nous allâmes jusqu'à Bitche, puis le lendemain à Hornbach, à Kaiserslautern, etc. Le temps s'était remis à la neige.

Combien de fois, durant cette longue route, je regrettai le bon manteau de M. Goulden et ses souliers à doubles semelles!

Nous traversions des villages sans nombre, tantôt en montagne, tantôt en plaine. À l'entrée de chaque bourgade, les tambours attachaient leur caisse et battaient la marche; alors nous redressions la tête, nous marquions le pas, pour avoir l'air de vieux soldats. Les gens venaient à leurs petites fenêtres, ou s'avançaient sur leur porte en disant: «Ce sont des conscrits!»

Le soir, à la halte, nous étions bien heureux de reposer nos pieds fatigués, moi surtout. Je ne puis pas dire que ma jambe me faisait mal, mais les pieds... Ah! je n'avais jamais senti cette grande fatigue! Avec notre billet de logement, nous avions le droit de nous asseoir au coin du feu; mais les gens nous donnaient aussi place à leur table. Presque toujours nous avions du lait caillé et des pommes de terre; quelquefois aussi du lard frais, tremblotant sur un plat de choucroute. Les enfants venaient nous voir; les vieilles nous demandaient de quel pays nous étions, ce que nous faisions avant de partir; les jeunes filles nous regardaient d'un air triste, rêvant à leurs amoureux, partis cinq, six ou sept mois avant. Ensuite on nous conduisait dans le lit du garçon.

Avec quel bonheur je m'étendais! Comme j'aurais voulu dormir mes douze heures! Mais de bon matin, au petit jour, le bourdonnement de la caisse me réveillait; je regardais les poutres brunes du plafond, les petites vitres couvertes de givre, et je me demandais: «Où suis-je?» Tout à coup mon coeur se serrait; je me disais: «Tu es à Bitche, à Kaiserslautern... tu es conscrit!» Et bien vite il fallait m'habiller, reprendre le sac et courir répondre à l'appel.

«Bon voyage! disait la ménagère éveillée de grand matin.

--Merci,» répondait le conscrit.

Et l'on partait.

Oui... oui... bon voyage! On ne te reverra plus, pauvre diable... Combien d'autres ont suivi le même chemin!

Je n'oublierai jamais qu'à Kaiserslautern, le deuxième jour de notre départ, ayant débouclé mon sac pour mettre une chemise blanche, je découvris, sous les chemises, un paquet assez rond, et que, l'ayant ouvert, j'y trouvai cinquante-quatre francs en pièces de six livres, et sur le papier ces mots de M. Goulden: «Sois toujours bon, honnête, à la guerre. Songe à tes parents, à tous ceux pour lesquels tu donnerais ta vie, et traite humainement les étrangers, afin qu'ils agissent de même à l'égard des nôtres. Et que le ciel te conduise... qu'il te sauve des périls! Voici quelque argent. Il est bon, loin des siens, d'avoir toujours un peu d'argent. Écris-nous le plus souvent que tu pourras. Je t'embrasse, mon enfant, je te serre sur mon coeur.»

En lisant cela, je répandis des larmes, et je pensai: «Tu n'es pas entièrement abandonné sur la terre... De braves gens songent à toi! Tu n'oublieras jamais leurs bons conseils.»

Le Grand Furst et Zébédé avaient aussi leur billet pour la Capougner Strasse; nous partîmes, encore bien heureux de boiter et de traîner la semelle ensemble dans cette ville étrangère.

Furst trouva le premier sa maison, mais elle était fermée, et, comme il frappait à la porte, je trouvai aussi la mienne, dont les deux fenêtres brillaient à gauche. Je poussai la porte, elle s'ouvrit, et j'entrai dans une allée sombre, où l'on sentait le pain frais, ce qui me réjouit intérieurement. Zébédé alla plus loin. Moi, je criais dans l'allée: «Il n'y a personne?»

Et presque aussitôt une vieille femme parut, la main devant sa chandelle, au bout d'un escalier en bois.

«Qu'est-ce que vous voulez?» fit-elle.

Je lui dis que j'avais un billet de logement pour chez eux. Elle descendit et regarda mon billet, puis elle me dit en allemand:

«Venez!»

Je montai donc l'escalier. En passant, j'aperçus, par une porte ouverte, deux hommes en culotte, nus jusqu'à la ceinture, qui brassaient la pâte devant deux pétrins. J'étais chez un boulanger, et voilà pourquoi cette vieille ne dormait pas encore, ayant sans doute aussi de l'ouvrage. Elle avait un bonnet à rubans noirs, les bras nus jusqu'aux coudes, une grosse jupe de laine bleue soutenue par des bretelles, et semblait triste. En haut elle me conduisit dans une chambre assez grande, avec un bon fourneau de faïence, et un lit au fond.

«Vous arrivez tard, me dit cette femme.

--Oui, nous avons marché tout le jour, lui répondis-je sans presque pouvoir parler; je tombe de faim et de fatigue.»

Alors elle me regarda, et je l'entendis qui disait:

«Pauvre enfant! pauvre enfant!»

Puis elle me fit asseoir près du fourneau et me demanda:

«Vous avez mal aux pieds?

--Oui, depuis trois jours.

--Eh bien! ôtez vos souliers, fit-elle, et mettez ces sabots. Je reviens.»

Elle laissa sa chandelle sur la table et redescendit. J'ôtai mon sac et mes souliers; j'avais des ampoules et je pensais: «Mon Dieu... mon Dieu... Peut-on souffrir autant? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux être mort?

Cette idée m'était venue cent fois en route; mais alors, auprès de ce bon feu, je me sentais si las, si malheureux, que j'aurais voulu m'endormir pour toujours, malgré Catherine, malgré la tante Grédel, M. Goulden et tous ceux qui me souhaitaient du bien. Oui, je me trouvais trop misérable!

Tandis que je songeais à ces choses, la porte s'ouvrit, et un homme grand, fort, la tête déjà grise, entra. C'était un de ceux que j'avais vus travailler en bas. Il avait mis une chemise, et tenait dans ses mains une cruche et deux verres.

«Bonne nuit!» dit-il en me regardant d'un air grave.

Je penchai la tête. La vieille entra derrière cet homme: elle portait un cuveau de bois, et le posant à terre près de ma chaise:

«Prenez un bain de pieds, me dit-elle, cela vous fera du bien.»

En voyant cela, je fus attendri et je pensai: «Il y a pourtant de braves gens sur la terre!» J'ôtai mes bas. Comme les ampoules étaient ouvertes, elles saignaient, et la bonne vieille répéta:

«Pauvre enfant! pauvre enfant!»

L'homme me dit:

«De quel pays êtes-vous?

--De Phalsbourg, en Lorraine.

--Ah! bon,» fit-il.

Puis, au bout d'un instant, il dit à sa femme:

«Va donc chercher une de nos galettes; ce jeune homme prendra un verre de vin, et nous le laisserons ensuite dormir en paix, car il a besoin de repos.»

Il poussa la table devant moi, de sorte que j'avais les pieds dans la baignoire, ce qui me faisait du bien, et que j'étais devant la cruche. Il emplit ensuite nos verres d'un bon vin blanc, en me disant:

«À votre santé!»

La mère était sortie. Elle revint avec une grande galette encore chaude, et toute couverte de beurre frais à moitié fondu. C'est alors que je sentis combien j'avais faim; je me trouvai presque mal. Il paraît que ces bonnes gens le virent, car la femme me dit:

«Avant de manger, mon enfant, il faut sortir vos pieds de l'eau.»

Elle se baissa et m'essuya les pieds avec son tablier, avant que j'eusse compris ce qu'elle voulait faire.

Alors je m'écriai:

«Mon Dieu, madame, vous me traitez comme votre enfant.»

Elle répondit au bout d'un instant:

«Nous avons un fils à l'armée!»

J'entendis que sa voix tremblait en disant ces mots, et mon coeur se mit à sangloter intérieurement; je songeais à Catherine, à la tante Grédel, et je ne pouvais rien répondre.

«Mangez et buvez,» me dit l'homme en découpant la galette.

Ce que je fis avec un bonheur que je n'avais jamais connu. Tous deux me regardaient gravement. Quand j'eus fini, l'homme se leva:

«Oui, dit-il, nous avons un fils à l'armée; il est parti l'année dernière pour la Russie, et nous n'en avons pas eu de nouvelles... Ces guerres sont terribles!»

Il se parlait à lui-même en marchant d'un air rêveur, les mains croisées sur le dos. Moi, je sentais mes yeux se fermer.

Tout à coup l'homme dit:

«Allons, bonsoir.»

Il sortit; sa femme le suivit emportant le cuveau.

«Merci, leur criai-je; que Dieu ramène votre fils!»

Puis je me déshabillai, je me couchai et je m'endormis profondément.

Le lendemain, je m'éveillai vers sept heures. Un trompette sonnait le rappel au coin de la _Capougner Strasse_; tout s'agitait: on entendait passer des chevaux, des voitures et des gens. Mes pieds me faisaient encore un peu mal, mais ce n'était rien en comparaison des autres jours; quand j'eus mis des bas propres, il me sembla renaître, j'étais solide sur mes jambes, et je me dis en moi-même: «Joseph, si cela continue, tu deviendras un gaillard; il n'y a que le premier jour qui coûte.»

Je m'habillai dans ces heureuses dispositions.

La femme du boulanger avait mis sécher mes souliers près du four, après les avoir remplis de cendres chaudes, pour les empêcher de se racornir. Ils étaient bien graissés et luisants.

Enfin je bouclai mon sac, et je descendis sans avoir le temps de remercier les bonnes gens qui m'avaient si bien reçu, pensant remplir ce devoir après l'appel.

X

Le conscrit, devenu un brave soldat, est blessé à Leipzig; il passe la nuit dans un fossé de la route, il rêve à sa situation, il voit dans son délire Catherine, sa tante Grédel, le bon Goulden.