Cours familier de Littérature - Volume 23
Part 10
Je vis bien alors qu'il avait raison; je mis ses gros souliers, je passai le cordon des moufles sur mes épaules, et je jetai le manteau par-dessus. C'est ainsi que je sortis, après avoir remercié M. Goulden, qui m'avertit de ne pas rentrer trop tard, parce que le froid augmente à la nuit, et qu'une grande quantité de loups devaient avoir passé le Rhin sur la glace.
Je n'étais pas encore devant l'église, que j'avais déjà relevé le collet de peau de renard du manteau, pour sauver mes oreilles. Le froid était si vif, qu'on sentait comme des aiguilles dans l'air, et qu'on se recoquillait malgré soi jusqu'à la plante des pieds.
Sous la porte d'Allemagne, j'aperçus le soldat de garde, dans son grand manteau gris, reculé comme un saint au fond de sa niche; il serrait le fusil avec sa manche, pour n'avoir pas les doigts gelés contre le fer, deux glaçons pendaient à ses moustaches. Personne n'était sur le pont, ni devant l'octroi. Un peu plus loin, hors de l'avancée, je vis trois voitures au milieu de la route, avec leurs grandes bâches serrées comme des bourriches, elles étincelaient de givre; on les avait dételées et abandonnées. Tout semblait mort au loin, tous les êtres se cachaient, se blottissaient dans quelque trou; on n'entendait que la glace crier sous vos pieds.
En courant à côté du cimetière, dont les croix et les tombes reluisaient au milieu de la neige, je me dis en moi-même: «Ceux qui dorment là n'ont plus froid!» Je serrais le manteau contre ma poitrine et je cachais mon nez dans la fourrure, remerciant M. Goulden de la bonne idée qu'il avait eue. J'enfonçais aussi mes mains dans les moufles jusqu'aux coudes, et je galopais dans cette grande tranchée à perte de vue, que les soldats avaient faite depuis la ville jusqu'aux Quatre-Vents. C'étaient des murs de glace; en quelques endroits balayés par la bise, on voyait le ravin du fond de Fiquet, la forêt du bois de chênes et la montagne bleuâtre, comme rapprochés de vous à cause de la clarté de l'air.
On n'entendait plus aboyer les chiens de ferme, il faisait aussi trop froid pour eux.
Malgré tout, la pensée de Catherine me réchauffait le coeur, et bientôt je découvris les premières maisons des Quatre-Vents. Les cheminées et les toits de chaume, à droite et à gauche de la route, dépassaient à peine les montagnes de neige, et les gens, tout le long des murs, jusqu'au bout du village, avaient fait une tranchée pour aller les uns chez les autres. Mais ce jour-là, chaque famille se tenait autour de son âtre, et l'on voyait les petites vitres rondes comme piquées d'un point rouge, à cause du grand feu de l'intérieur. Devant chaque porte se trouvait une botte de paille, pour empêcher le froid de passer dessous.
À la cinquième porte à droite je m'arrêtai pour ôter mes moufles, puis j'ouvris et je refermai bien vite; c'était la maison de ma tante Grédel Bauer, la veuve de Mathias Bauer et la mère de Catherine.
Comme j'entrais grelottant et que la tante Grédel, assise devant l'âtre, tournait sa tête grise, tout étonnée à cause de mon grand collet de renard, Catherine, habillée en dimanche, avec une belle jupe de rayage, le mouchoir à longues franges en croix autour du sein, le cordon du tablier rouge serré à sa taille très-mince, un joli bonnet de soie bleue à bandes de velours noir renfermant sa figure rose et blonde, les yeux doux et le nez un peu relevé, Catherine s'écria:
«C'est Joseph!»
Et sans regarder deux fois elle accourut m'embrasser en disant:
«Je savais bien que le froid ne t'empêcherait pas de venir.»
J'étais tellement heureux que je ne pouvais parler! J'ôtai mon manteau, que je pendis au mur avec les moufles; j'ôtai pareillement les gros souliers de M. Goulden, et je sentis que j'étais tout pâle de bonheur.
J'aurais voulu trouver quelque chose d'agréable, mais comme cela ne venait pas, tout à coup je dis:
«Tiens, Catherine, voici quelque chose pour ta fête; mais d'abord il faut que tu m'embrasses encore une fois avant d'ouvrir la boîte.»
Elle me tendit ses bonnes joues roses et puis s'approcha de la table; la tante Grédel vint aussi voir. Catherine délia le cordon et ouvrit. Moi j'étais derrière, et mon coeur sautait, sautait: j'avais peur en ce moment que la montre ne fût pas assez belle. Mais au bout d'un instant, Catherine, joignant les mains, soupira tout bas:
«Oh! mon Dieu! que c'est beau!... C'est une montre.
--Oui, dit la tante Grédel, ça, c'est tout à fait beau: je n'ai jamais vu de montre aussi belle... On dirait de l'argent.
--Mais c'est de l'argent, fit Catherine en se retournant et me regardant pour savoir.»
Alors je dis:
«Est-ce que vous croyez, tante Grédel, que je serais capable de donner une montre en cuivre argenté à celle que j'aime plus que ma propre vie? Si j'en étais capable, je me mépriserais comme la boue de mes souliers.»
Catherine, entendant cela, me mit ses deux bras autour du cou, et comme nous étions ainsi je pensai: «Voilà le plus beau jour de ma vie!
Je ne pouvais plus la lâcher; la tante Grédel demandait:
«Qu'est-ce qu'il y a donc de peint sur le verre?»
Mais je n'avais plus la force de répondre, et seulement à la fin, nous étant assis l'un à côté de l'autre, je pris la montre et je dis:
«Cette peinture, tante Grédel, représente deux amoureux qui s'aiment plus qu'on ne peut dire: Joseph Bertha et Catherine Bauer; Joseph offre un bouquet de roses à son amoureuse, qui étend la main pour le prendre.»
Quand la tante Grédel eut bien vu la montre, elle dit:
«Viens que je t'embrasse aussi, Joseph; je vois bien qu'il t'a fallu beaucoup économiser et travailler pour cette montre-là et je pense que c'est très-beau... que tu es un bon ouvrier et que tu nous fais honneur.»
Je l'embrassai dans la joie de mon âme, et depuis ce moment jusqu'à midi, je ne lâchai plus la main de Catherine; nous étions heureux en nous regardant.
La tante Grédel allait et venait autour de l'âtre pour apprêter un _pfankougen_, avec des pruneaux secs et des _küchlen_ trempés dans du vin à la cannelle et d'autres bonnes choses; mais nous n'y faisions pas attention, et ce n'est qu'au moment où la tante, après avoir mis son casaquin rouge et ses sabots noirs, s'écria toute contente: «Allons, mes enfants, à table!» que nous vîmes la belle nappe, la grande soupière, la cruche de vin et le _pfankougen_ bien rond, bien doré, sur une large assiette au milieu. Cela nous réjouit la vue, et Catherine dit:
«Assieds-toi là, Joseph, contre la fenêtre, que je te voie bien. Seulement il faut que tu m'arranges la montre, car je ne sais pas où la mettre.»
Je lui passai la chaîne autour du cou, puis, nous étant assis, nous mangeâmes de bon appétit. Dehors on n'entendait rien, le feu pétillait sur l'âtre. Il faisait bien bon dans cette grande cuisine, et le chat gris, un peu sauvage, nous regardait de loin à travers la balustrade de l'escalier au fond, sans oser descendre.
Catherine, après le dîner, chanta l'air: _Der lieber Gott_! Elle avait une voix douce qui s'élevait jusqu'au ciel. Moi je chantais tous bas, seulement pour la soutenir. La tante Grédel, qui ne pouvait jamais rester sans rien faire, même les dimanches, s'était mise à filer; le bourdonnement du rouet remplissait les silences, et nous étions tout attendris. Quand un air était fini, nous en commencions un autre. À trois heures, la tante nous servit les _küchlen_ à la cannelle; nous y mordions ensemble, en riant comme des bienheureux, et la tante quelquefois s'écriait:
«Allons, allons, est-ce qu'on ne dirait pas de véritables enfants?»
Elle avait l'air de se fâcher, mais on voyait bien à ses yeux plissés qu'elle riait au fond de son coeur. Cela dura jusqu'à quatre heures du soir; alors la nuit commençait à venir, l'ombre entrait par les petites fenêtres, et songeant qu'il faudrait bientôt nous quitter, nous nous assîmes tristement près de l'âtre où dansait la flamme rouge. Catherine me serrait la main; moi, le front penché, j'aurais donné ma vie pour rester. Cela durait depuis une bonne demi-heure, lorsque la tante Grédel s'écria:
«Joseph... écoute... il est temps que tu partes; la lune ne se lève pas avant minuit, il va faire bientôt noir dehors comme dans un four, et par ces grands froids un malheur est si vite arrivé...»
Ces paroles me portaient un coup, et je sentais que Catherine me retenait la main. Mais la tante Grédel avait plus de raison que nous.
--C'est assez, dit-elle en se levant et décrochant le manteau du mur; tu reviendras dimanche.
Il fallut bien remettre les gros souliers, les moufles et le manteau de M. Goulden.
J'aurais voulu faire durer cela cent ans; malheureusement la tante m'aidait. Quand j'eus le grand collet dressé contre les oreilles, elle me dit:
«Embrassons-nous, Joseph!»
Je l'embrassai d'abord, ensuite Catherine, qui ne disait plus rien. Après cela, j'ouvris la porte, et le froid terrible entrant tout à coup, m'avertit qu'il ne fallait pas attendre.
«Dépêche-toi, me dit la tante.
--Bonsoir, Joseph, bonsoir!... me criait Catherine: n'oublie pas de venir dimanche.»
Je me retournai pour agiter la main, puis je me mis à courir sans lever la tête, car le froid était tel que mes yeux en pleuraient derrière les grands poils du collet.
IV
À son retour il est rencontré par un gueux d'ivrogne qui le poursuit en le menaçant de le dénoncer au conseil de révision comme n'étant pas boiteux. Il lui échappe et rentre chez M. Goulden qu'il trouva consterné du 29e bulletin après la retraite de Moscou, annonçant l'anéantissement des 750,000 hommes de l'armée de Russie. M. Goulden charge son apprenti d'aller à sa place chez ses pratiques remonter les horloges. Joseph y va et trouve les rues et les églises encombrées de phalsbouriens et de paysans inquiets du sort de leurs pauvres enfants. Il monte au clocher pour revoir de loin la maison de sa tante _Grédel_ aux _Quatre-Vents_, où il a été si heureux la veille avec Catherine. Puis tout à coup la pensée lui vint que s'il était parti l'année d'avant, Catherine serait aussi là pour prier et le redemander à Dieu. Il sentit son corps grelotter.
«Allons-nous-en, allons-nous-en, dit-il au sonneur; c'est épouvantable!
--Quoi? dit le sonneur.
--La guerre!»
V
Il assiste plus loin à la proclamation du sénatus-consulte et à la lecture du 29e bulletin. L'empereur Napoléon y racontait que chaque nuit les chevaux périssaient par milliers.
Il ne disait rien des hommes!
Trois femmes tombent à terre.
On les emmène en les soutenant par le bras.
Je me sauvai; j'aurais voulu ne rien savoir de tout cela.
VI
Il entra chez le commandant de place qui déjeunait joyeusement.
«Bah! dis au père Goulden que nous aurons notre revanche; et puis, l'honneur est sauf, nous n'avons pas été battus, que diable!»
«Le jour même de l'affiche, je me rendis aux Quatre-Vents; mais ce n'était pas alors dans la joie de mon coeur, c'était comme le dernier des malheureux auquel on enlève son amour et sa vie. Je ne me tenais plus sur mes jambes; et quand j'arrivai là-bas, ne sachant comment annoncer notre malheur, je vis en entrant qu'on savait déjà tout à la maison, car Catherine pleurait à chaudes larmes, et la tante Grédel était pâle d'indignation.
«D'abord nous nous embrassâmes en silence, et le premier mot que me dit la tante Grédel, en repoussant brusquement ses cheveux gris derrière ses oreilles, ce fut:
«Tu ne partiras pas!... Est-ce que ces guerres nous regardent, nous? Le curé lui-même a dit que c'était trop fort à la fin; qu'on devait faire la paix! Tu resteras! Ne pleure pas, Catherine, je te dis qu'il restera.»
Elle était toute verte de colère, et bousculait ses marmites en parlant.
«Voilà longtemps, dit-elle, que ce grand carnage me dégoûte; il a déjà fallu que nos deux pauvres cousins Kasper et Yokel aillent se faire casser les os en Espagne, pour cet empereur, et maintenant il vient encore nous demander les jeunes; il n'est pas content d'en avoir fait périr trois cent mille en Russie. Au lieu de songer à la paix, comme un homme de bon sens, il ne pense qu'à faire massacrer les derniers qui restent... On verra! on verra!
--Au nom du ciel! tante Grédel, taisez-vous, parlez plus bas, lui dis-je en regardant la fenêtre, on pourrait vous entendre; nous serions tous perdus.
--Eh bien, je parle pour qu'on m'entende, reprit-elle; ton Napoléon ne me fait pas peur; il a commencé par nous empêcher de parler, pour faire ce qu'il voudrait... mais tout cela va finir!... Quatre jeunes femmes vont perdre leurs maris rien que dans notre village, et dix pauvres garçons vont tout abandonner, malgré père et mère, malgré la justice, malgré le bon Dieu, malgré la religion... n'est-ce pas abominable?»
Et comme je voulais répondre:
«Tiens, Joseph, dit-elle, tais-toi, cet homme-là n'a pas de coeur!... il finira mal!... Dieu s'est déjà montré cet hiver; il a vu qu'on avait plus peur d'un homme que de lui: que les mères elles-mêmes, comme du temps d'Hérode, n'osaient plus retenir la chair de leur chair, quand il la demandait pour le massacre; alors il a fait venir le froid, et notre armée a péri... et tous ceux qui vont partir sont morts d'avance: Dieu est las!--Toi, tu ne partiras pas, me dit cette femme pleine d'entêtement, je ne veux pas que tu partes; tu te sauveras dans les bois avec Jean Kraft, Louis Bême et tous les plus courageux garçons d'ici; vous irez par les montagnes, en Suisse, et Catherine et moi nous irons près de vous jusqu'à la fin de l'extermination.»
Alors la tante Grédel se tut d'elle-même. Au lieu de nous faire un dîner ordinaire, elle nous en fit encore un meilleur que l'autre dimanche, et nous dit d'un air ferme:
«Mangez, mes enfants, n'ayez pas peur... tout cela va changer.»
Je rentrais vers quatre heures du soir à Phalsbourg un peu plus calme qu'en partant. Mais comme je remontais la rue de la Munitionnaire, voilà que j'entends, au coin du collége, le tambour du sergent de ville Harmantier, et que je vois une grande foule autour de lui. Je cours pour écouter les publications, et j'arrive juste au moment où cela commençait.
Harmantier lut que, par le sénatus-consulte du 3, le tirage de la conscription aurait lieu le 15.
Nous étions le 8, il ne restait donc plus que sept jours. Cela me bouleversa.
Tous ceux qui se trouvaient là s'en allaient à droite et à gauche dans le plus grand silence. Je rentrai chez nous fort triste, et je dis à M. Goulden:
«On tire jeudi prochain.
--Ah! fit-il, on ne perd pas de temps... ça presse.»
Il est facile de se faire une idée de mon chagrin durant ce jour et les suivants. Je ne tenais plus en place; sans cesse je me voyais sur le point d'abandonner le pays. Il me semblait d'avance courir dans les bois, ayant à mes trousses des gendarmes criant: «Halte! halte!» Puis je me représentais la désolation de Catherine, de la tante Grédel, de M. Goulden. Quelquefois je croyais marcher en rang, avec une quantité d'autres malheureux auxquels on criait: «En avant!... À la baïonnette!» tandis que les boulets en enlevaient des files entières. J'entendais ronfler ces boulets et siffler les balles; enfin j'étais dans un état pitoyable.
«Du calme, Joseph, me disait M. Goulden, ne te tourmente donc pas ainsi. Pense que de toute la conscription, il n'y en a pas dix peut-être qui puissent donner d'aussi bonnes raisons que toi pour rester. Il faudrait que le chirurgien fût aveugle pour te recevoir. D'ailleurs, je verrai M. le commandant de place... Tranquillise-toi!»
Ces bonnes paroles ne pouvaient me rassurer.
C'est ainsi que je passai toute une semaine dans des transes extraordinaires, et quand arriva le jour du tirage, le jeudi matin, j'étais tellement pâle, tellement défait, que les parents de conscrits enviaient en quelque sorte ma mine pour leur fils. «Celui-là, se disaient-ils, a de la chance... il tomberait par terre en soufflant dessus... Il y a des gens qui naissent sous une bonne étoile!»
Mais tout à coup, le 8 janvier, on mit une grande affiche à la mairie, où l'on voyait que l'empereur allait lever, avec un sénatus-consulte, comme on disait dans ce temps-là, d'abord 150,000 conscrits de 1813, ensuite 100 cohortes du premier ban de 1812, qui se croyaient déjà réchappées, ensuite 100,000 conscrits de 1809 à 1812, et ainsi de suite jusqu'à la fin, de sorte que tous les trous seraient bouchés, et que même nous aurions une plus grande armée qu'avant d'aller en Russie.
Quand le père Fouze, le vitrier, vint nous raconter cette affiche, un matin, je tombai presque en faiblesse, car je me dis en moi-même:
«Maintenant on prend tout: les pères de famille depuis 1809; je suis perdu!»
Le 8 janvier sa tante et sa cousine arrivent pour lui porter bonheur au tirage. M. Goulden les rassure et leur dit que c'est une vaine cérémonie, mais qu'il n'y a de sérieux que l'avis du conseil de révision dont il est sûr. Il tire le numéro 17.
«Alors je m'en allai sans rien dire, Catherine et ma tante derrière moi; nous descendîmes sur la place, et ayant un peu d'air, je me rappelai que j'avais tiré le numéro 17.»
La tante Grédel paraissait confondue.
«Je t'avais pourtant mis quelque chose dans ta poche, dit-elle; mais ce gueux de Pinacle t'a jeté un mauvais sort.»
En même temps elle tira de ma poche de derrière un bout de corde. Moi, de grosses gouttes de sueur me coulaient du front; Catherine était toute pâle, et c'est ainsi que nous retournâmes chez M. Goulden.
«Quel numéro as-tu, Joseph? me dit-il aussitôt.
--Dix-sept,» répondit la tante en s'asseyant les mains sur les genoux.
Un instant M. Goulden parut troublé, mais ensuite il dit:
«Autant celui-là qu'un autre... tous partiront... il faut remplir les cadres. Cela ne signifie rien pour Joseph. J'irai voir M. le Maire, M. le commandant de place... Ce n'est pas pour leur faire un mensonge; dire que Joseph est boiteux, toute la ville le sait, mais, dans la presse, on pourrait passer là-dessus. Voilà pourquoi j'irai les voir. Ainsi ne vous troublez pas... reprenez confiance.»
Ces paroles du bon M. Goulden rassurèrent la tante Grédel et Catherine, qui s'en retournèrent aux Quatre-Vents, pleines de bonnes espérances.
--J'avais entendu dire que le vinaigre donne des maux d'estomac, et sans en prévenir M. Goulden, dans ma peur j'avalai tout le vinaigre qui se trouvait dans la petite burette de l'huilier. Ensuite je m'habillai pensant avoir une mine de déterré, car le vinaigre était très-fort et me travaillait intérieurement. Mais en entrant dans la chambre de M. Goulden, à peine m'eut-il vu, qu'il s'écria:
«Joseph, qu'as-tu donc? tu es rouge comme un coq!»
En moi-même, m'étant regardé dans le miroir, je vis que, jusqu'à mes oreilles et jusqu'au bout de mon nez, tout était rouge. Alors je fus effrayé, mais au lieu de pâlir je devins encore plus rouge, et je m'écriai dans la désolation:
«Maintenant je suis perdu! Je vais avoir l'air d'un garçon qui n'a pas de défauts, et même qui se porte très-bien; c'est le vinaigre qui me monte à la tête.
--Quel vinaigre? demanda M. Goulden.
--Celui de l'huilier, que j'ai bu pour être pâle, comme on raconte de mademoiselle Sclapp, l'organiste. Ô Dieu, quelle mauvaise idée j'ai eue!
--Cela ne t'empêchera pas d'être boiteux, dit M. Goulden; seulement tu voulais tromper le conseil, et ce n'est pas honnête? Mais voici neuf heures et demi qui sonnent: Werner est venu me prévenir hier que tu passerais à dix heures... Ainsi, dépêche-toi.»
Il me faut donc partir en cet état; le feu du vinaigre me sortait des joues. Lorsque je rencontrai la tante et Catherine, qui m'attendaient sous la voûte de la mairie, elles me reconnurent à peine.
«Comme tu as l'air content et l'air réjoui!» me dit la tante Grédel.
En entendant cela, j'aurais eu bien sûr une faiblesse, si le vinaigre ne m'avait pas soutenu malgré moi. Je montai l'escalier dans un trouble extraordinaire, sans pouvoir remuer la langue pour répondre, tant j'éprouvais d'horreur contre ma bêtise.
En haut, déjà plus de vingt-cinq conscrits, qui se prétendaient infirmes, étaient reçus, et plus de vingt-cinq autres, assis sur un banc contre le mur, regardaient à terre, les joues pendantes, en attendant leur tour.
Le vieux gendarme Kelz, avec son grand chapeau à cornes, se promenait de long en large; dès qu'il me vit, il s'arrêta comme émerveillé, puis il s'écria:
«À la bonne heure! à la bonne heure! au moins en voilà un qui n'est pas fâché de partir: l'amour de la gloire éclate dans ses yeux.»
Et me posant la main sur l'épaule:
«C'est bien, Joseph, fit-il, je te prédis qu'à la fin de la campagne, tu seras caporal.
--Mais je suis boiteux! m'écriai-je tout indigné.
--Boiteux! dit Kelz en clignant de l'oeil et souriant, boiteux! C'est égal, avec une mine pareille on fait toujours son chemin.»
Il avait à peine fini son discours, que la salle du conseil de révision s'ouvrit et que l'autre gendarme, Werner, se penchant à la porte, cria d'une voix rude:
«Joseph Bertha!»
J'entrai, boitant le plus que je pouvais, et Werner referma la porte. Les maires du canton étaient assis sur des chaises en demi-cercle, M. le sous-préfet et M. le maire de Phalsbourg au milieu dans des fauteuils, et le secrétaire Frélig, à sa table. Un conscrit du Harberg se rhabillait; le gendarme Descarmes l'aidait à mettre ses bretelles. Ce conscrit, ayant ses grands cheveux bruns pendant sur les yeux, le cou nu et la bouche ouverte pour soupirer, avait l'air d'un homme qu'on va pendre. Deux médecins, M. le chirurgien-major de l'hôpital, avec un autre en uniforme, causaient au milieu de la salle. Ils se retournèrent en me disant:
«Déshabillez-vous.»
Et je me déshabillai jusqu'à la chemise, que Werner m'ôta. Les autres me regardaient.
M. le sous-préfet dit:
«Voilà un garçon plein de santé.»
Ces mots me mirent en colère; malgré cela, je répondis honnêtement:
«Mais je suis boiteux, monsieur le sous-préfet.»
Les chirurgiens me regardèrent, et celui de l'hôpital, à qui M. le commandant de place avait sans doute parlé de moi, dit:
«La jambe gauche est un peu courte.
--Bah! fit l'autre, elle est solide.
Puis, me posant la main sur la poitrine:
«La conformation est bonne, dit-il; toussez.»
Je toussai le moins fort que je pus; mais il trouva tout de même que j'avais un bon timbre, et dit encore:
«Regardez ces couleurs; voilà ce qui s'appelle un beau sang.»
Alors moi, voyant qu'on allait me prendre si je ne disais rien, je répondis:
«J'ai bu du vinaigre.
--Ah! fit-il, ça prouve que vous avez un bon estomac, puisque vous aimez le vinaigre.
--Mais je suis boiteux! m'écriai-je tout désolé.
--Bah! ne vous chagrinez pas, reprit cet homme; votre jambe est solide, j'en réponds.
--Tout cela, dit alors M. le maire, n'empêche pas ce jeune homme de boiter depuis sa naissance; c'est un fait connu de Phalsbourg.