Cours familier de Littérature - Volume 22
Part 22
Quand, quelques jours après, Lavretzky vint le chercher en calèche, il essaya de se dire malade. Mais Fédor Ivanowitch entra dans sa chambre et finit par le persuader. Ce qui agit le plus sur Lemm, ce fut cette circonstance, que Lavretzky avait fait venir pour lui un piano de la ville. Tous deux se rendirent chez les Kalitine et y passèrent la soirée, mais d'une manière moins agréable que quelques jours auparavant. Panchine s'y trouvait. Il parla beaucoup de son excursion et se mit à parodier d'une manière très-comique les divers propriétaires qu'il avait vus. Lavretzky riait, mais Lemm ne quittait pas son coin, se taisait et remuait les membres en silence comme une araignée. Il regardait d'un air sombre et concentré, et ne s'anima que lorsque Lavretzky se leva pour prendre congé. Même en calèche, le vieillard continua à songer et persista dans sa boudeuse sauvagerie; mais l'air doux et chaud, la brise, les ombres légères, le parfum de l'herbe et des bourgeons du bouleau, la lueur d'une nuit étoilée, le piétinement et la respiration des chevaux, toutes les séductions du printemps, de la route et de la nuit descendirent dans l'âme du pauvre Allemand, et ce fut lui le premier qui rompit le silence.
Il se mit à parler de musique, puis de Lise, puis de nouveau de musique. En parlant de Lise, il semblait prononcer les paroles plus lentement. Lavretzky dirigea la conversation sur ses oeuvres, et, moitié sérieux, moitié plaisantant, lui proposa de lui écrire un libretto.
«Hum... un libretto, répliqua Lemm. Non, cela n'est pas pour moi.--Je n'ai plus la vivacité d'imagination qu'il faut pour un opéra.--J'ai déjà perdu mes forces, mais si je pouvais encore faire quelque chose, je me contenterais d'une romance: certainement je voudrais de belles paroles.»
Il se tut et resta longtemps immobile, les yeux attachés au ciel.
«Par exemple, dit-il enfin, quelque chose dans ce genre: Ô vous, étoiles! ô vous, pures étoiles!...»
Lavretzky se tourna légèrement vers lui et se mit à le considérer.
«Ô vous, étoiles! pures étoiles!... répéta Lemm. Vous regardez de la même manière les innocents et les coupables... mais les purs de coeur seuls,» ou quelque chose dans ce genre, «vous comprennent,» c'est-à-dire non, «vous aiment.» Du reste, je ne suis pas poëte. Cela n'est pas mon fait; mais quelque chose dans ce genre, quelque chose d'élevé.
Lemm renversa son chapeau sur sa nuque, et, dans la demi-teinte de la nuit, sa figure semblait plus pâle et plus jeune.
«Et vous aussi, continua-t-il en baissant graduellement la voix, vous savez qui aime, qui sait aimer, parce que vous êtes pures; vous seules pouvez consoler.»--Non, ce n'est pas encore cela,--je ne suis pas poëte, murmura-t-il, mais quelque chose dans ce genre...
--Je regrette de ne pas être non plus poëte, observa Lavretzky.
--Vaine rêverie!» répliqua Lemm.
Et il se blottit dans le fond de la calèche. Il ferma les yeux, comme s'il eût voulu dormir. Quelques instants s'écoulèrent; Lavretzky tendait l'oreille pour écouter.
«Oh! étoiles! pures étoiles;--amour!»--murmurait le vieillard.
«Amour!» répéta en lui-même Lavretzky.
Puis il devint rêveur et sentit son âme oppressée...
«Vous avez fait une très-bonne musique sur les paroles de _Fridolin_, Chistophor Fédorowitch, dit-il tout à coup à haute voix. Mais quelle est votre pensée? Ce Fridolin, après que le comte l'eut amené à sa femme, devint-il immédiatement l'amant de cette dernière?
--C'est vous qui pensez ainsi, répliqua Lemm, parce que, vraisemblablement, l'expérience...»
Il s'arrêta tout à coup et se détourna d'un air embarrassé. Lavretzky se prit à rire avec contrainte, mais se détourna aussi et porta ses regards vers la route.
Les étoiles commençaient déjà à pâlir, et le ciel blanchissait quand la calèche s'arrêta devant le perron de la petite maison de Wassiliewskoé. Lavretzky conduisit son hôte jusqu'à la chambre qui lui était destinée, revint dans son cabinet et s'assit devant la fenêtre. Au jardin, le rossignol adressait son dernier chant à l'aurore. Lavretzky se souvint que, dans le jardin des Kalitine, le rossignol chantait aussi; il se souvint du mouvement lent des yeux de Lise lorsqu'ils se dirigèrent vers la sombre fenêtre par laquelle les chants pénétraient dans la pièce. Sa pensée s'arrêta sur elle, et son coeur reprit un peu de calme: «Pure jeune fille!» prononça-t-il à demi-voix... «Pures étoiles!» ajouta-t-il avec un sourire. Puis il alla se coucher en paix.
Lemm, de son côté, resta longtemps assis sur son lit, un papier de musique sur les genoux. Il semblait qu'une mélodie inconnue et douce allait jaillir de son cerveau. Brûlant, agité, il ressentait déjà la douceur enivrante de l'enfantement... Mais, hélas! il attendit en vain.
«Ni poëte ni musicien!» murmura-t-il.
Et sa tête fatiguée s'affaissa pesamment sur l'oreiller.
Le lendemain matin, Lavretzky et son hôte prenaient le thé au jardin, sous un vieux tilleul.
«Maestro, dit entre autres choses Lavretzky, vous aurez bientôt à composer une cantate solennelle.
--À quelle occasion?
--À l'occasion du mariage de M. Panchine et de mademoiselle Lise. Avez-vous remarqué comme il était hier attentif auprès d'elle? Il paraît que l'affaire est en bon train.
--Cela ne sera pas! s'écria Lemm.
--Pourquoi?
--Parce que c'est impossible. Du reste, ajouta-t-il un instant après, dans ce monde, tout est possible, surtout ici, chez vous, en Russie.
--Laissons, si vous le voulez bien, la Russie de côté, mais que trouvez-vous de mauvais dans ce mariage?
--Tout est mauvais, tout. Mademoiselle Lise est une jeune fille sensée, sérieuse. Elle a des sentiments élevés. Et lui..., c'est un dilettante, c'est tout dire.
--Mais elle l'aime.»
Le maestro se leva soudain.
«Non, elle ne l'aime pas, dit-il. C'est-à-dire, elle est très-pure de coeur et elle ne sait pas elle-même ce que cela signifie, aimer. Madame von Kalitine lui dit que le jeune homme est bien. Elle a confiance en madame von Kalitine, parce que, malgré ses dix-neuf ans, elle n'est qu'un enfant... Le matin, elle prie; le soir, elle prie encore. Tout cela est fort bien, mais elle ne l'aime pas. Elle ne peut aimer que le beau, et lui n'est pas beau, je veux dire, son âme n'est pas belle.»
Lemm parlait rapidement, avec feu, tout en marchant à petits pas en long et en large devant la table à thé. Ses yeux semblaient courir sur le sol.
«Mon cher maestro, dit tout à coup Lavretzky, il me semble que vous êtes vous-même amoureux de ma cousine.»
Lemm s'arrêta court.
«Je vous prie, dit-il d'une voix mal assurée, ne me raillez pas ainsi; je ne suis pas un fou. J'ai devant moi les ténèbres de la tombe, et non point un avenir couleur de rose.»
Lavretzky eut pitié du vieillard et lui demanda pardon. Après le thé, Lemm lui joua sa cantate, puis, pendant le dîner, se remit à parler de Lise, à l'instigation de Lavretzky. Celui-ci prêtait l'oreille avec un évident intérêt.
«Qu'en pensez-vous, Christophor Fédorowitch? dit-il enfin. Tout est maintenant en bon ordre ici, et le jardin est en fleur. Si je l'invitais à venir passer une journée avec sa mère et ma vieille tante. Hein? cela vous serait-il agréable?»
Lemm inclina la tête de côté.
«Invitez, murmura-t-il.
--Mais il n'est pas nécessaire d'inviter Panchine.
--Non, cela n'est pas nécessaire,» répliqua le vieillard avec un sourire presque enfantin.
Deux jours après, Fédor Ivanowitch se rendit en ville, chez les Kalitine.
La famille se rend à l'invitation; tout est en joie; pendant le dîner, Lemm tira de la poche de son frac, dans laquelle il glissait à chaque instant la main, un petit rouleau de papier de musique, et, les lèvres pincées, le plaça en silence sur le piano. C'était la romance qu'il avait composée la veille sur d'anciennes paroles allemandes, où il était fait allusion aux étoiles. Lise se plaça aussitôt au piano et déchiffra la romance. Hélas! la musique en était compliquée et d'une forme pénible; on voyait que le compositeur avait fait tous ses efforts pour exprimer la passion et un sentiment profond, mais il n'en était rien sorti de bon. L'effort seul se faisait sentir. Lavretzky et Lise s'en aperçurent tous les deux, et Lemm le comprit. Sans proférer une parole, il remit sa romance en poche; à la demande que fit Lise de la jouer encore une fois, il hocha la tête et dit d'une manière significative:
«Maintenant, c'est fini.»
Puis, il se replia sur lui-même et s'éloigna.
Vers le soir, on alla en grande compagnie à la pêche. Dans l'étang, au delà du jardin, il y avait beaucoup de tanches et de goujons.--On plaça Maria Dmitriévna dans un fauteuil tout près du bord, à l'ombre; on étendit un tapis sous ses pieds, et on lui donna la meilleure ligne. Antoine, en qualité d'ancien et habile pêcheur, lui offrit ses services. C'était avec le plus grand zèle qu'il attachait les vermisseaux à l'hameçon, et jetait lui-même la ligne en se donnant des airs gracieux. Le même jour, Maria Dmitriévna avait parlé de lui à Fédor Ivanowitch, dans un français digne de nos institutions de demoiselles: _Il n'y a plus maintenant de ces gens comme ça, comme autrefois._
Lemm, accompagné de deux jeunes filles, alla plus loin, jusqu'à la digue; Lavretzky s'établit à côté de Lise. Les poissons mordaient à l'hameçon; les tanches, suspendues au bout de la ligne, faisaient briller en frétillant leurs écailles d'or et d'argent. Les exclamations de joie des petites filles retentissaient sans cesse; Maria Dmitriévna poussa une ou deux fois un petit cri de satisfaction préméditée. C'étaient les lignes de Lavretzky et de Lise qui fonctionnaient le plus rarement. Cela venait probablement de ce qu'ils étaient, moins que les autres, occupés de la pêche, et laissaient les bouchons flotter jusqu'au rivage. Autour d'eux, les grands joncs rougeâtres se balançaient doucement; devant eux, la nappe d'eau brillait d'un doux éclat.--Ils causaient à voix basse.--Lise se tenait debout sur le radeau.--Lavretzky était assis sur le tronc incliné d'un cytise.--Lise portait une robe blanche avec une large ceinture de ruban blanc; d'une main, elle tenait son chapeau de paille suspendu; de l'autre, elle soutenait, avec un certain effort, sa ligne flexible.--Lavretzky considérait son profil pur et un peu sévère,--ses cheveux relevés derrière les oreilles, ses joues si délicates, légèrement hâlées comme chez un enfant, et, à part lui, il se disait:
«Qu'elle est belle ainsi, planant sur un étang!»
Lise ne se retournait pas vers lui; elle regardait l'eau.--On n'aurait su dire si elle fermait les yeux ou si elle souriait.--Un tilleul projetait sur eux son ombre.
«J'ai beaucoup réfléchi à notre dernière conversation, dit Lavretzky, et je suis arrivé à cette conclusion, que vous êtes très-bonne.
--Mais je n'avais pas l'intention..., balbutia Lise toute confuse.
--Vous êtes bonne, répéta Lavretzky, et moi, avec ma rude écorce, je sens que tout le monde doit vous aimer; Lemm, par exemple. Celui-là est tout bonnement amoureux de vous.»
Un léger tressaillement contracta les sourcils de la jeune fille, comme cela lui arrivait toujours quand elle entendait quelque chose de désagréable.
«Il m'a fait beaucoup de peine aujourd'hui, reprit Lavretzky, avec sa romance manquée. Que la jeunesse se montre inhabile à produire, passe encore; mais c'est toujours un spectacle pénible que celui de la vieillesse impuissante et débile, surtout quand elle ne sait pas mesurer le moment où ses forces l'abandonnent. Un vieillard supporte difficilement une pareille découverte... Attention! le poisson mord.»
VII
Au retour, Théodore voulut les accompagner à cheval.
La soirée s'avançait, et Maria Dmitriévna témoigna le désir de rentrer. On eut de la peine à arracher les petites filles de l'étang et à les habiller. Lavretzky promit d'accompagner ses visiteuses jusqu'à mi-chemin et fit seller son cheval. En mettant Maria Dmitriévna en voiture, il s'aperçut de l'absence de Lemm. Le vieillard était introuvable, il avait disparu sitôt la pêche finie. Antoine ferma la portière avec une vigueur remarquable pour son âge, et cria d'un ton d'autorité:
«Avancez, cocher!»
La voiture s'ébranla. Maria Dmitriévna occupait le fond avec Lise; les petites filles et la femme de chambre étaient sur le devant; la soirée était chaude et calme; les deux glaces étaient baissées, et Lavretzky trottait du côté de Lise, la main appuyée sur la portière: il laissait flotter la bride sur le cou de son cheval; de temps en temps il échangeait quelques paroles avec la jeune fille.--Le crépuscule s'éteignait, la nuit était venue, et l'air s'était attiédi.--Maria Dmitriévna sommeillait; les petites filles et la femme de chambre s'endormirent aussi. La voiture roulait rapidement et d'un pas égal.
Lise se pencha hors de la portière. La lune, qui venait de se lever, éclairait son visage. La brise embaumée du soir lui caressait les yeux et les joues. Elle éprouvait un indicible sentiment de bien-être. Sa main s'était posée sur la portière, à côté de celle de Lavretzky. Et lui aussi se sentait heureux; il s'abandonnait aux charmes de cette nuit tiède, les yeux fixés sur ce jeune et bon visage, écoutant cette voix fraîche et timbrée, qui lui disait des choses simples et brèves; il arriva ainsi, sans s'en apercevoir, à la moitié du chemin, et, ne voulant pas réveiller Maria Dmitriévna, il serra légèrement la main de Lise et lui dit:
«Nous sommes amis à présent, n'est-ce pas?»
Elle fit un signe de tête, il arrêta son cheval. La voiture continua sa route en se balançant sur ses ressorts. Lavretzky regagna au pas son habitation. La magie de cette nuit d'été s'était emparée de lui: tout lui semblait nouveau, en même temps que tout lui semblait connu et aimé de longue date. De près ou de loin, l'oeil distrait ne se rendait pas bien compte des objets, mais l'âme en recevait une douce impression.
Tout reposait et, dans ce repos, la vie se montrait pleine de séve et de jeunesse. Le cheval de Lavretzky avançait fièrement en se balançant. Son ombre noire marchait fidèlement à son côté. Il y avait un certain charme mystérieux dans le bruit de ses sabots, quelque chose de gai dans le cri saccadé des cailles. Les étoiles semblaient noyées dans une vapeur lumineuse, et la lune brillait d'un vif éclat. Ses rayons répandaient une nappe de lumière azurée sur le ciel, et brodaient d'une marge d'or le contour des nuages qui passaient à l'horizon. La fraîcheur de l'air humectait les yeux, pénétrait par tous les sens comme une fortifiante caresse et glissait à larges gorgées dans les poumons. Lavretzky était sous le charme et se réjouissait de le ressentir.
«Nous vivrons encore, pensait-il; je ne suis pas brisé pour jamais...»
Et il n'acheva pas. Puis il se mit à songer à Lise; il se demanda si elle pouvait aimer Panchine; il se dit que s'il l'avait rencontrée dans d'autres circonstances, sa vie eût suivi probablement un autre cours; qu'il comprenait Lemm, «quoiqu'elle n'eût pas de paroles à elle,» comme elle disait; mais elle se trompait,--elle avait des paroles à elle,--et Lavretzky se rappela ce qu'elle se disait:
«N'en parlez pas légèrement...»
Il continua sa route la tête baissée; et puis, soudain, se redressant, il murmura lentement:
«J'ai brûlé tout ce que j'adorais jadis, et j'adore maintenant tout ce que j'ai brûlé.»
Il poussa son cheval et le fit galoper jusqu'à sa demeure. En mettant pied à terre, il se retourna une dernière fois, avec un sourire involontaire de reconnaissance. La nuit, douce et silencieuse, s'étendait sur les collines et les vallées; cette vapeur chaude et douce descendait-elle du ciel? venait-elle de la terre? Dieu sait de quelle profondeur embaumée elle arrivait jusqu'à lui. Lavretzky envoya un dernier adieu à Lise, et monta le perron en courant. La journée du lendemain fut bien monotone; il plut dès le matin. Lemm avait le regard sombre et serrait de plus en plus les lèvres, comme s'il avait fait le voeu de ne plus parler. En se mettant au lit, Lavretzky prit une liasse de journaux français, qu'il n'avait pas lus depuis plus de quinze jours. Il se mit, d'un mouvement machinal, à en déchirer les enveloppes, et à parcourir négligemment les colonnes, qui ne renfermaient, du reste, rien de nouveau. Il allait les rejeter loin de lui, lorsque le feuilleton d'une des gazettes lui frappa les yeux; il bondit comme si un serpent l'eût piqué. Dans ce feuilleton, ce M. Édouard, que nous connaissons déjà, annonçait à ses lecteurs une nouvelle douloureuse:
«La charmante et séduisante Moscovite, écrivait-il, une des reines de la mode, l'ornement des salons parisiens, madame de Lavretzky, était morte presque subitement; et cette nouvelle, qui n'était malheureusement que trop vraie, venait de lui parvenir à l'instant.--On peut dire, continuait-il, que je fus un des amis de la défunte.»
Lavretzky reprit ses vêtements, descendit au jardin et se promena en long et en large jusqu'au matin.
* * * * *
Lavretzky n'était plus un jeune homme; il ne pouvait se méprendre longtemps sur le sentiment que lui inspirait Lise; ce jour-là, il acquit définitivement la conviction qu'il l'aimait. Il n'en ressentit guère de joie. «Est-il possible, pensa-t-il, qu'à trente-cinq ans je n'aie pas autre chose à faire que de confier mon âme à une femme? Mais Lise ne ressemble pas à l'autre; ce n'est pas elle qui m'aurait préparé une vie d'humiliations; elle ne m'aurait pas détourné de mes occupations; elle m'aurait inspiré elle-même une activité honnête et sérieuse, et nous aurions cheminé ensemble vers un noble but. Oui, tout cela est fort beau, dit-il pour clore ses réflexions, mais c'est qu'elle ne voudra pas suivre cette route avec moi. Ne m'a-t-elle pas dit que je lui faisais peur? À la vérité, elle n'aime pas Panchine. Triste consolation!»
* * * * *
Lavretzky partit pour Wassiliewskoé; mais il n'y tint pas plus de quatre jours,--l'ennui l'en chassa. L'attente le tourmentait aussi: il ne recevait aucune lettre, et la nouvelle donnée par M. Édouard demandait confirmation. Il se rendit à la ville et passa la soirée chez les Kalitine. Il lui était aisé de remarquer que Maria Dmitriévna lui en voulait; mais il parvint à l'adoucir en perdant avec elle une quinzaine de roubles au piquet. Il put entretenir Lise, et une demi-heure environ, bien que la veille la mère eût recommandé à sa fille de montrer moins de familiarité avec un homme «qui avait un si grand ridicule.» Il observa en elle quelque changement. Elle semblait plus rêveuse que de coutume; elle lui fit un reproche de s'être absenté; puis elle lui demanda s'il irait à la messe le lendemain. Le lendemain était un dimanche.
«Allez-y, lui dit-elle avant qu'il eût le temps de répondre; nous prierons ensemble pour le repos de _son_ âme.»
Elle ajouta qu'elle ne savait que faire, qu'elle ne savait pas si elle avait le droit de faire attendre Panchine.
«Pourquoi? lui demanda Lavretzky.
--Parce que je commence à soupçonner de quelle nature sera ma résolution.»
Elle prétexta un mal de tête et monta à sa chambre, en lui tendant d'un air irrésolu le bout de ses petits doigts.
Le lendemain, Lavretzky se rendit à l'église; Lise s'y trouvait déjà. Elle priait avec ferveur; ses regards étaient pleins d'un doux éclat; sa jolie tête s'inclinait et se relevait par un mouvement souple et lent. Il sentait qu'elle priait pour lui, et son âme s'abîma dans une sorte d'extase. Mais, malgré cette douce émotion, il se sentait la conscience troublée. La foule recueillie et grave, la vue de visages amis, l'harmonie du chant, l'odeur de l'encens, les longs rayons obliques du soleil, l'obscurité des voûtes et des murailles, tout parlait à son coeur. Il y avait longtemps qu'il n'avait été à l'église, qu'il n'avait tourné ses regards vers Dieu: en ce moment même, aucune prière ne sortait de sa bouche; il ne priait pas même en pensée, mais il prosternait, pour ainsi dire, son coeur dans la poussière. Il se ressouvint que dans son enfance il n'achevait jamais la prière qu'après avoir senti sur son front, comme une faible sensation, le contact d'une aile invisible: c'était, pensait-il alors, son ange gardien qui venait le visiter et manifestait son consentement. Il leva son regard sur Lise...
--C'est toi qui m'as amené ici, se dit-il; effleure aussi mon âme de ton aile.
Lise continuait à prier doucement; son visage lui paraissait radieux, et il sentait son coeur se fondre; il réclamait de cette âme, soeur de la sienne, le repos et le pardon pour son âme.
Sur le parvis, ils se rencontrèrent; elle l'accueillit avec une gaieté grave et amicale.
Le soleil éclairait le gazon de la cour de l'église, et prêtait plus d'éclat aux vêtements variés et aux mouchoirs bigarrés des femmes; les cloches des églises voisines retentissaient dans les airs; les oiseaux gazouillaient sur les haies des jardins. Lavretzky se tenait la tête découverte et le sourire aux lèvres; un vent léger se jouait dans ses cheveux et les mêlait aux rubans du chapeau de Lise. Il l'aida à monter en voiture avec Lénotchka, donna toute sa monnaie aux pauvres, et se dirigea lentement vers sa demeure.
* * * * *
Quant à lui, il était obligé de la passer au travail, courbé sur de stupides paperasses. Il salua froidement Lise, il lui gardait rancune de lui faire attendre sa réponse, et s'éloigna; Lavretzky le suivit. Ils se séparèrent à la porte; Panchine, du bout de sa canne, réveilla son cocher, se carra dans son droschky, et la voiture partit. Lavretzky ne se sentait pas disposé à rentrer; il se dirigea vers les champs. La nuit était calme et claire, quoiqu'il n'y eût pas de lune. Il erra longtemps à travers l'herbe humide de rosée; un étroit sentier s'offrit à lui; il le suivit.--Ce dernier le conduisit jusqu'à une clôture en bois, devant une petite porte, que d'un mouvement machinal il essaya d'ouvrir; la porte céda en grinçant légèrement, comme si elle n'eût attendu que la pression de sa main.--Lavretzky se trouva dans un jardin, fit quelques pas sous une allée de tilleuls et s'arrêta tout étonné: il reconnut le jardin des Kalitine. Aussitôt, il se rejeta dans l'ombre portée d'un massif de noisetiers, et resta longtemps immobile, plein de surprise.
«C'est le sort qui m'a conduit,» pensa-t-il.