Cours familier de Littérature - Volume 22

Part 21

Chapter 213,591 wordsPublic domain

Elle tutoyait Nastasia Karpovna quoiqu'elle la traitât d'égale à égale, mais ce n'était pas pour rien qu'elle était une Pestoff. Trois Pestoff sont écrits sur le livre commémoratif de Jean le Terrible. Marpha Timoféevna le savait.

«Dites-moi, je vous prie, reprit Lavretzky, Maria Dmitriévna vient de me parler de ce monsieur... Comment se nomme-t-il? Panchine? je crois. Quel homme-est-ce?

--Dieu, quelle bavarde!» grommela Marpha Timoféevna.

«Je suis sûre qu'elle t'a dit, sous le sceau du secret, qu'il rôde en prétendu autour de sa fille. Ce n'est pas assez pour elle, à ce qu'il paraît, d'en chuchoter avec son fils de prêtre; non, cela ne lui suffit pas. Rien n'est encore fait cependant, et grâce à Dieu! mais il faut qu'elle bavarde.

«Et pourquoi grâce à Dieu? demanda Lavretzky.

--Parce que le jeune homme ne me plaît pas; il n'y aurait pas lieu de se réjouir.

--Il ne vous plaît pas!

--Il ne peut pas séduire tout le monde. N'est-ce pas assez que Nastasia Karpovna en soit amoureuse?

--Pouvez-vous dire cela? s'écria la pauvre veuve tout effarée. Ne craignez-vous pas Dieu!»

Et une rougeur soudaine se répandit sur son visage et sur son cou.

«Et il le sait bien, le fripon, continua Marpha Timoféevna; il sait bien comment la captiver: il lui a fait cadeau d'une tabatière. Fédia, demande-lui une prise; tu verras quelle belle tabatière! Sur le couvercle est peint un hussard à cheval. Tu ferais bien mieux, ma chère, de ne pas chercher à te justifier.»

Nastasia Karpovna ne se défendit plus que par un geste de dénégation.

«Plaît-il aussi à Lise? demanda Lavretzky.

--Il paraît lui plaire. Du reste, Dieu le sait! L'âme d'autrui, vois-tu, c'est une forêt obscure, surtout l'âme d'une jeune fille. Tiens, ne veux-tu pas approfondir le coeur de la petite Schourotschka! Pourquoi donc se cache-t-elle et ne s'en va-t-elle pas depuis que tu es entré?»

La petite fille laissa échapper un éclat de rire contenu depuis longtemps, et prit la fuite. Lavretzky se leva.

«Oui, dit-il lentement, qui peut deviner ce qui se passe dans le coeur d'une jeune fille?»

Et il fit mine de se retirer.

«Eh bien, quand te reverrons-nous? demanda Marpha Timoféevna.

--C'est selon, ma tante; je ne vais pas bien loin.

--Oui, tu vas à Wassiliewskoé. Tu ne veux pas te fixer à Lavriki,--cela te regarde; seulement va saluer la tombe de ta mère, et aussi celle de ta grand'mère. Tu as acquis tant de savoir à l'étranger; et qui sait, pourtant? peut-être sentiront-elles, au fond de leur tombeau, que tu es venu les voir. Et n'oublie pas, mon cher, de faire dire une messe pour le repos de l'âme de Glafyra Pétrowna. Voici un rouble argent. Prends-le; c'est moi qui veux faire dire cette messe. De son vivant je ne l'aimais pas, mais il faut lui rendre justice; c'était une fille de caractère et d'esprit,--et puis elle ne t'a pas oublié. Et maintenant, que Dieu te conduise; je finirais par t'ennuyer.»

Et Marpha Timoféevna embrassa son neveu.

«Quant à Lise, elle n'épousera pas Panchine, ne t'en inquiète pas. Ce n'est pas un mari de cette espèce-là qu'il lui faut.

--Mais je ne m'en inquiète nullement,» répondit Lavretzky en s'éloignant.

Quatre heures après, il était en route, et son tarantass roulait rapidement sur le chemin de traverse. Il régnait une grande sécheresse depuis quinze jours; un léger brouillard répandait dans l'atmosphère une teinte laiteuse et enveloppait les forêts lointaines; on sentait s'exhaler comme une odeur de brûlé; de petits nuages foncés dessinaient leurs contours indécis sur le ciel d'un bleu clair; un vent assez fort soufflait par bouffées sèches qui ne rafraîchissaient point l'air. La tête appuyée contre les coussins de la voiture, les bras croisés sur sa poitrine, Lavretzky laissait errer ses regards sur les champs labourés qui se déroulaient devant lui en éventail, sur les cytises qui semblaient fuir, sur les corbeaux et les pies qui suivaient d'un oeil bêtement soupçonneux l'équipage qui passait, et sur les longues raies semées d'armoise, d'absinthe et de sorbier des champs. Il regardait l'horizon et cette solitude des steppes, si nue, si fraîche, si fertile; cette verdure, ces longs coteaux, ces ravins, que couvrent des buissons de chênes nains, ces villages gris, ces maigres bouleaux; enfin tout ce spectacle de la nature russe, qu'il n'avait pas vu depuis si longtemps, éveillait dans son coeur des sentiments à la fois doux et tristes, et tenait sa poitrine sous l'oppression d'un poids qui n'était pas sans charme.--Ses pensées se succédaient lentement, mais leurs contours étaient aussi vagues que ceux des nuages qui erraient au-dessus de sa tête. Il évoquait le souvenir de son enfance, de sa mère, du moment où on l'avait apporté auprès d'elle à son lit de mort, et où, serrant sa tête contre son coeur, elle s'était mise d'une voix faible, à se lamenter sur lui, puis s'était arrêtée en apercevant Glafyra Pétrowna. Il se souvint de son père, qu'il avait vu d'abord robuste, toujours mécontent, et dont la voix cuivrée résonnait à son oreille; plus tard, vieillard aveugle, larmoyant, la barbe grise et malpropre. Il se souvint qu'un jour, à table, dans les fumées du vin, le vieillard s'était mis à rire tout à coup et à parler de ses conquêtes, en prenant un air modeste et en clignant ses yeux privés de lumière; il se souvint de Barbe, et ses traits se crispèrent comme chez un homme saisi d'une subite douleur. Il secoua la tête; puis sa pensée s'arrêta sur Lise.

«Voilà, se dit-il, un être nouveau qui entre dans la vie. Honnête jeune fille, quel sera son sort? Elle est jolie; son visage est pâle, mais plein de fraîcheur; ses yeux sont doux, sa bouche sérieuse et son regard innocent! Quel dommage qu'elle soit un peu exaltée! Belle taille, démarche gracieuse, et une voix si douce! Je me plais à la voir, quand elle s'arrête tout à coup, vous écoute attentivement sans sourire, puis s'absorbe dans sa pensée et rejette ses cheveux en arrière! Je le crois aussi, Panchine n'est pas digne d'elle. Et pourtant, que lui manque-t-il? À quoi vais-je rêver là? Elle ira par le chemin que suivent les autres... Mieux vaut dormir.» Et Lavretzky ferma les yeux. Mais il ne put dormir, et resta plongé dans cet état de torpeur mentale qui nous est si familière en voyage. Les images du passé continuèrent à monter lentement dans son âme, se mêlant et se confondant avec d'autres tableaux. Lavretzky se mit,--Dieu sait pourquoi!--à penser à sir Robert Peel, à l'histoire de France... à la victoire qu'il aurait remportée s'il eût été général; il croyait entendre le canon et les cris de guerre. Sa tête glissait de côté, il ouvrait les yeux... Les mêmes champs, le même paysage des steppes, le fer usé des chevaux brillaient tour à tour à travers les tourbillons de poussière; la chemise jaune à parements rouges du iamstchik, s'enflait au vent. «Je m'en reviens joli garçon chez moi!» se disait Théodore. Cette réflexion lui tourna l'esprit et il cria: «En avant!» puis s'enveloppant de son manteau, il s'enfonça davantage encore dans les coussins. Le tarantass fit un brusque cahot: Lavretzky se souleva et ouvrit de grands yeux. Devant lui, sur la colline, s'étendait un petit village; à droite, on voyait une vieille maison seigneuriale dont les volets étaient fermés et dont le perron s'inclinait de côté. De la porte jusqu'au bâtiment, la vaste cour était remplie d'orties aussi vertes et aussi épaisses que du chanvre. Là se dressait aussi un petit magasin à blé, en chêne, encore bien conservé. C'était Wassiliewskoé.

Le iamstchik décrivit une courbe vers la porte cochère et arrêta les chevaux; le domestique de Lavretzky se leva sur le siége, et s'apprêtant à sauter en bas, il appela du monde. On entendit un aboiement sourd et rauque, mais on ne vit pas le chien. Le domestique appela de nouveau. L'aboiement se répéta, et, au bout de quelques minutes accourut, sans qu'on vît d'où il sortait, un homme en cafetan de nankin, la tête blanche comme la neige. Il couvrit ses yeux pour les abriter des rayons du soleil et regarda un moment le tarantass; puis laissant retomber ses deux mains sur ses cuisses, il piétina quelques instants sur place, et se précipita enfin pour ouvrir la porte cochère. Le tarantass entra dans la cour, faisant bruire l'ortie sous ses roues, et s'arrêta devant le perron. L'homme à la tête blanche, vieillard encore alerte, se tenait déjà, les jambes écartées et de travers, sur la dernière marche; il décrocha le tablier de la voiture d'un mouvement saccadé, et, tout en aidant son maître à descendre, il lui baisa la main.

«Bonjour, bonjour, mon ami, dit Lavretzky. Tu t'appelles Antoine, n'est-ce pas? Tu vis donc encore?»

Le vieillard s'inclina en silence et courut chercher les clefs. Pendant ce temps le iamstchik restait immobile, penché de côté et regardant la porte fermée, tandis que le laquais de Lavretzky gardait la pose pittoresque qu'il avait prise en sautant à terre, une main appuyée sur le siége. Le vieillard apporta les clefs; il se tordait comme un serpent et se donnait beaucoup de peines inutiles en levant bien haut les coudes pour ouvrir la porte; puis il se plaça de côté et fit de nouveau un profond salut.

«Me voici donc chez moi, me voici de retour,» pensa Lavretzky, en entrant dans un petit vestibule, tandis que les volets s'ouvraient avec fracas les uns après les autres, et que le jour pénétrait dans les chambres désertes.

La petite maison que Lavretzky allait habiter, et où, deux ans auparavant, était morte Glafyra Pétrowna, avait été construite, au dernier siècle, en bois de sapin; elle paraissait ancienne, mais elle pouvait se conserver encore une cinquantaine d'années et plus. Lavretzky parcourut toutes les chambres, et, au grand chagrin des vieilles mouches indolentes, immobiles, blanchâtres sous leur poussière, qui restaient attachées aux plafonds, il fit partout ouvrir les fenêtres, closes depuis la mort de Glafyra Pétrowna.

Tout dans la maison était resté dans le même état; les petits divans du salon, sur leurs pieds grêles, tendus de damas gris, lustrés, usés et défoncés, rappelaient le temps de l'impératrice Catherine. Dans le salon, on voyait le fauteuil favori de la maîtresse de la maison, avec son dossier droit et haut contre lequel elle avait l'habitude de s'appuyer dans sa vieillesse. Au mur principal était accroché un ancien portrait de l'aïeul de Fédor, André Lavretzky: son visage sombre et bilieux se détachait à peine du fond noirci et écaillé; ses petits yeux méchants lançaient des regards moroses sous leurs paupières pendantes et gonflées; ses cheveux noirs et sans poudre se dressaient en brosse au-dessus d'un front sillonné de rides. À l'un des angles du portrait pendait une couronne d'immortelles, couverte de poussière.

«C'est Glafyra Pétrowna, dit Antoine, qui a daigné la tresser de ses propres mains.»

Dans la chambre à coucher s'élevait un lit étroit, sous un rideau d'étoffe rayée, ancienne, mais solide; une pile de coussins à demi fanés et une mince couverture ouatée étaient étendues sur le lit, au-dessus duquel pendait une image reproduisant la Présentation de la Vierge, que la vieille demoiselle, expirant seule et oubliée, avait pressée à ses derniers moments sur ses lèvres déjà glacées. Auprès de la fenêtre se trouvait une toilette en marqueterie ornée de cuivres et surmontée d'un miroir doré et noirci.--Une porte donnait dans l'oratoire, dont les murs étaient nus, et où l'on apercevait, dans un coin, une armoire remplie d'images. Un petit tapis usé et couvert de taches de cire couvrait la place où Glafyra Pétrowna s'agenouillait.

Antoine alla avec le laquais de Lavretzky ouvrir l'écurie et la remise; à sa place parut une vieille femme presque aussi âgée que lui; sa tête branlante était couverte d'un mouchoir qui descendait jusqu'aux sourcils; l'habitude de l'obéissance passive se peignait dans ses yeux, et il s'y joignait une sorte de compassion respectueuse. Elle s'approcha de Lavretzky pour lui baiser la main, et s'arrêta à la porte, comme pour attendre ses ordres. Il avait complétement oublié son nom; il ne se souvenait même pas de l'avoir jamais vue. Elle s'appelait Apraxéïa; quarante ans auparavant, Glafyra Pétrowna l'avait renvoyée de la maison et lui avait ordonné de garder la basse-cour; du reste, elle parlait peu, paraissait tombée en enfance, et n'avait conservé qu'un air d'aveugle obéissance.

Outre ces deux vieillards et trois gros enfants en longues chemises,--petits-fils d'Antoine,--vivait encore dans la maison un paysan manchot et impotent, qui gloussait comme un coq de bruyère. Le vieux chien infirme qui avait salué le retour de Lavretzky n'était guère plus utile au logis; il y avait dix ans qu'il était attaché avec une lourde chaîne, achetée par ordre de Glafyra Pétrowna, et c'est à peine s'il avait la force de se mouvoir et de traîner ce fardeau.

Après avoir examiné la maison, Lavretzky descendit au jardin et en fut satisfait, quoiqu'il fût tout rempli de mauvaises herbes, de buissons de groseilliers et de framboisiers. Il s'y trouvait de beaux ombrages, de vieux tilleuls, remarquables par leur développement gigantesque et par l'étrange disposition de leurs branches: on les avait plantés trop près les uns des autres; ils avaient été taillés naguère,--il y avait cent ans, peut-être.--Le jardin finissait à un petit étang clair, bordé de joncs rougeâtres.--Les traces de la vie humaine s'effacent vite: la propriété de Glafyra Pétrowna n'avait pas eu le temps de devenir déserte, et déjà elle paraissait plongée dans ce sommeil qui enveloppe tout ce qui est à l'abri de l'agitation humaine. Fédor Ivanowitch parcourut aussi le village; les paysannes le regardaient du seuil de leurs izbas, la joue appuyée sur la main; les paysans saluaient de loin, les enfants s'enfuyaient, les chiens aboyaient avec indifférence. Bientôt il eut faim, mais il n'attendait ses serviteurs et son cuisinier que vers le soir; les provisions n'étaient pas encore arrivées de Lavriki,--il fallut s'adresser à Antoine. Celui-ci fit aussitôt tous les arrangements: il prit une vieille poule, la mit à mort et la pluma. Apraxéïa lui fit subir l'opération d'un véritable lessivage et la mit à la casserole. Lorsqu'elle fut cuite, Antoine couvrit et disposa la table, plaça devant le couvert une salière en métal noirci, à trois pieds, et une carafe taillée à goulot étroit et à bouchon rond; il annonça ensuite d'une voix chantante à Lavretzky que le dîner était servi, et se plaça lui-même derrière la chaise du seigneur, la main droite enveloppée d'une serviette. Le vieux bonhomme exhalait une odeur de cyprès. Lavretzky goûta la soupe et en retira la poule, dont les tendons se dissimulaient mal sous la peau dure et coriace; la chair avait la saveur d'un morceau de bois. Après avoir ainsi dîné, Lavretzky manifesta le désir de prendre du thé, etc...

«Je vais vous en servir à l'instant,» interrompit le vieillard.

Et il tint parole.

On trouva une pincée de thé enveloppée d'un morceau de papier rouge; on découvrit un _samowar_, petit, à la vérité, mais qui fonctionnait d'une manière fort bruyante; on trouva même quelques pauvres morceaux de sucre à moitié fondus. Lavretzky prit son thé dans une grande tasse qui lui rappelait un souvenir d'enfance et sur laquelle étaient peintes des cartes à jouer; on ne la servait qu'aux étrangers, et maintenant c'était lui, étranger à son tour, qui buvait dans cette tasse. Vers le soir, arrivèrent les serviteurs; Lavretzky ne voulut pas se coucher dans le lit de sa tante, et s'en fit dresser un dans la salle à manger. Il éteignit la bougie et regarda longtemps et tristement autour de lui, en proie à ce sentiment désagréable qu'éprouvent tous ceux qui passent une première nuit dans un endroit depuis longtemps inhabité. Il lui semblait que l'obscurité qui l'entourait de toutes parts ne pouvait s'habituer à un nouveau venu, que les murs mêmes de la maison s'étonnaient de sa présence. Il poussa un soupir, tira sa couverture sur lui et finit par s'endormir. Antoine resta le dernier sur pied. Il fit deux fois le signe de la croix et se mit à causer avec Apraxéïa et à lui communiquer à voix basse ses doléances; ni l'un ni l'autre n'avaient pu s'attendre à voir le maître s'établir à Wassiliewskoé, lorsqu'il avait à deux pas un si beau domaine avec une maison si confortable; ils ne se doutaient pas que c'était justement cette maison qui était odieuse à Lavretzky, parce qu'elle lui rappelait d'anciens souvenirs. Après avoir chuchoté longtemps, Antoine prit sa baguette pour frapper la plaque de fer, depuis longtemps muette, qui était accrochée au magasin à blé. Ensuite il s'accroupit dans la cour, sans même couvrir sa pauvre tête blanche. La nuit de mai était calme et sereine, le vieillard dormit d'un sommeil doux et paisible.

Le lendemain, Lavretzky se leva d'assez bonne heure, causa avec le _starosta_, visita la grange, fit délivrer de sa chaîne le chien de la basse-cour, qui poussa bien quelques cris, mais ne songea même pas à profiter de sa liberté. Rentré à la maison, Théodore s'abandonna à une espèce d'engourdissement paisible, qui ne le quitta pas de toute la journée.

«Me voilà tombé au fond de la rivière!» se dit-il à plusieurs reprises.

Il était assis, immobile auprès de la fenêtre, et paraissait prêter l'oreille au calme qui régnait autour de lui et aux bruits étouffés qui venaient du village solitaire.--Une voix grêle et aiguë fredonnait une chanson derrière les grandes orties; le cousin qui bourdonne semble lui faire écho. La voix se tait, le cousin continue de bourdonner. Au milieu du murmure importun et monotone des mouches, on entend le bruit du bourdon qui heurte de la tête contre le plafond; le coq chante dans la rue, en prolongeant sa note finale; puis, c'est une porte cochère qui crie sur ses gonds ou un cheval qui hennit. Une femme passe et prononce quelques mots d'une voix glapissante.

«Eh! mon petit _Loulou_!» dit Antoine à une petite fille de deux ans qu'il porte sur les bras.

«Apporte le _kwass_,» dit encore la même voix de femme.

Et tout cela est suivi d'un morne silence.--Plus un souffle, plus le moindre bruit. Le vent n'agite pas même les feuilles; les hirondelles silencieuses glissent les unes après les autres, effleurant la terre de leurs ailes, et le cour s'attriste de les voir ainsi voler en silence.

«Me voilà donc au fond de la rivière, se dit encore Lavretzky. Et toujours, en tout temps, la vie est ici triste et lente; celui qui entre dans son cercle doit se résigner; ici, point de trouble, point d'agitation; il n'est permis de toucher au but qu'à celui qui fait tout doucement son chemin, comme le laboureur qui trace son sillon avec le soc de sa charrue. Et quelle vigueur, quelle santé dans cette paix et dans cette inaction! Là, sous la fenêtre, le chardon trapu sort de l'herbe épaisse; au-dessus la livèche étend sa tige grasse, et, plus haut encore, les _larmes de la Vierge_ suspendent leurs grappes rosées. Puis, au loin, dans les champs, on voit blanchir en ondulant le seigle et l'avoine, qui commencent à monter en épis; et les feuilles s'étendent sur les arbres comme chaque brin d'herbe sur sa tige. C'est à l'amour d'une femme que j'ai immolé mes meilleures années; eh bien! que l'ennui me rende la raison, qu'il me rende la paix de l'âme, et m'apprenne désormais à agir sans précipitation!»

Et le voilà qui s'efforce de se plier à cette vie monotone et d'étouffer tous ses désirs; il n'a plus rien à attendre, et pourtant, il ne peut se défendre d'attendre encore. De toutes parts, le calme l'envahit. Le soleil s'incline doucement sur le ciel bleu et limpide; les nuages flottent lentement dans l'éther azuré; ils paraissent avoir un but et savoir où ils vont. En ce moment, sur d'autres points de la terre, la vie roule en bouillonnant ses flots écumants et tumultueux; ici, elle s'épanche silencieuse comme une eau dormante. Et Lavretzky ne put s'arracher avant le soir à la contemplation de cette vie qui s'écoulait ainsi; les tristes souvenirs du passé fondaient dans son âme comme la neige du printemps.--Et, chose étrange! jamais il n'avait ressenti aussi profondément encore l'amour du sol natal.

VI

Théodore Lavretzky s'établit confortablement dans ce domaine abandonné de sa tante Glafyra.

Au bout de trois semaines il se rendit à cheval chez les Kalitine; il y passa la soirée comme le vieux musicien s'y trouvait. Il plut beaucoup à Théodore: celui-ci, grâce à son père, ne jouait d'aucun instrument. Toutefois, il aimait la musique avec passion, la musique sérieuse, la musique classique. Panchine était absent. Le gouverneur l'avait envoyé hors de la ville. Lise joua seule, et avec beaucoup de précision. Lemme s'anima, s'électrisa, prit un rouleau de papier, et battit la mesure. Maria Dmitriévna se mit d'abord à rire en le regardant, puis alla se coucher. Elle prétendait que Beethoven agitait trop ses nerfs. À minuit, Lavretzky reconduisit Lemm jusqu'à son logement, et y resta jusqu'à trois heures du matin. Lemm se laissa aller à causer. Il s'était redressé, ses yeux s'étaient agrandi et étincelaient, ses cheveux même s'étaient levés sur son front. Il y avait si longtemps que personne ne lui avait témoigné de l'intérêt! et Lavretzky semblait, par ses questions, lui marquer une sollicitude sincère. Le vieillard en fut touché. Il finit par montrer sa musique à son hôte, lui joua et lui chanta même d'une voix éteinte quelques fragments de ses compositions; entre autres, toute une ballade de Schiller, _Fridolin_, qu'il avait mise en musique. Lavretzky la loua fort, se fit répéter quelques passages, et, en partant, engagea le musicien à venir passer quelques jours chez lui, à la campagne. Lemm, qui le reconduisit jusqu'à la rue, y consentit sur-le-champ et lui serra chaleureusement la main. Resté seul, à l'air humide et pénétrant qu'amènent les premières lueurs de l'aube, il s'en retourna, les yeux à demi clos, le dos voûté, et regagna à petits pas sa demeure, comme un coupable.

«_Ich bin wohl nicht klug_ (je ne suis pas dans mon bon sens),» murmura-t-il en s'étendant dans un lit dur et court.