Cours familier de Littérature - Volume 22
Part 2
--Oui, n'y manque pas, mon garçon, ajouta la bonne femme, nous aurons quelque chose à te dire, mon mari et moi, car ta face d'innocence me plaît, et ce serait dommage qu'une boule de neige comme ça s'en allât rouler dans la boue des ruisseaux et se fondre dans un égout, faute d'une main propre pour la ramasser encore pure.
--Bien dit, ma femme, ajouta le _bargello_; il y en a beaucoup eu dans cette geôle qui n'y seraient jamais entrés s'ils avaient trouvé une âme compatissante sur leur chemin, un soir de fête dans Lucques.
CLX
La tour était haute, étroite, humide et percée seulement, çà et là, de fentes dans l'épaisse muraille, pour regarder par-dessus la ville.
C'était une de ces guérites aériennes que les anciens seigneurs de Lucques ou chefs de faction, tels que le fameux _Castruccio Castracani_, faisaient élever autrefois, à ce que m'a dit la femme du _bargello_, pour dominer les quartiers des factions contraires et pour voir, au delà des remparts de Lucques, si les Pisans ou les Florentins s'approchaient de la ville. Les marches étaient roides, et les murs solides auraient aplati les boulets. Tout à fait en haut, à l'endroit où les hirondelles et les corneilles bâtissent leurs nids inaccessibles sous les corniches ou sur les tourelles, il y avait une petite porte tellement basse, qu'il fallait se courber en deux pour y passer; elle était fermée par un verrou gros comme le bras d'un homme fort et garni de têtes de clous, taillés en diamants, qui étaient aussi froids que la neige; elle s'ouvrait et se fermait avec un bruit creux qui résonnait du haut en bas jusqu'au pied de l'escalier de la tour. On dit qu'elle avait servi, dans les anciens temps, à murer, dans ce dernier étage de la tour, un prisonnier d'État qu'on avait voulu laisser mourir à petit bruit, dans ce sépulcre au milieu des airs, et que les gonds et les verrous de la porte avaient retenu le bruit de ses hurlements.
Le vent aussi y hurlait comme des voix désespérées à travers les mâchicoulis et les meurtrières. Cette tour du _bargello_ avait fait partie autrefois, dit-on, d'un palais d'une maison éteinte des seigneurs de Lucques; on l'avait convertie ensuite en prison d'État, et, plus tard encore, en prison pour les meurtriers ordinaires. Elle séparait la maison du _bargello_ de la petite cour profonde et étroite de la prison, sur laquelle les cachots grillés des détenus prenaient leur jour.
CLXI
Je tirai le verrou, je poussai la porte, j'entrai, toute tremblante, dans la petite chambre à voûte basse, éclairée le jour par une large meurtrière, qu'un triple grillage séparait du ciel; le vent qui sortit de la chambre, quand la porte s'ouvrit, et des chauves-souris, qui battaient leurs ailes aveugles contre les murs, faillirent éteindre la lampe que je tenais dans ma main gauche pour m'éclairer jusqu'au lit.
C'était bientôt vu, monsieur; en cinq pas, on faisait le tour de cette chambre haute, il n'y avait qu'une voûte de pierre blanchie à la chaux comme les murailles, un lit bien propre, une cruche de cuivre pleine d'eau claire et une chaise de bois, où le porte-clefs jetait sa veste et son trousseau de clefs, en se couchant.
Je me jetai d'abord à genoux devant une image de san Stefano, le saint de nos montagnes, qui se trouvait par hasard attachée par quatre clous sur la muraille. Je me dis en moi-même: Bon! c'est un protecteur inattendu que je trouve dans ma détresse; tu me secourras, toi, moi qui suis une fille de la montagne, née et grandie à l'ombre de ton couvent!
Je fis ma prière et je m'étendis ensuite tout habillée sur le lit, recouverte de mon manteau de bête et ma pauvre zampogne, fatiguée, couchée à côté de ma tête, comme si elle avait été un compagnon vivant de ma solitude et de ma misère.
J'essayai de fermer les yeux pour dormir, mais ce fut impossible, monsieur; plus je fermais mes paupières, plus j'y voyais en moi-même des personnes et des choses qui me donnaient un coup au coeur et des sursauts à la tête: les sbires sortant de derrière les arbres et tirant cruellement, malgré mes cris, sur mon chien et mes pauvres bêtes; Hyeronimo lâchant sur eux son coup de feu; le bandit de sbire mort au pied de l'arbre; Hyeronimo, surpris et enchaîné, conduit par eux au supplice; mon père aveugle et ma tante désespérée tendant leurs bras dans la nuit pour le retenir et ne retenant que son ombre; des juges, un corps mort étalé devant eux; des soldats chargeant leurs carabines avec des balles de fer dans un cimetière ou une fosse, toute creusée d'avance, attendait un assassin condamné à mort; puis deux vieillards expirant de misère et de faim à côté de leur pauvre chien blessé dans notre cahute de la montagne, puis des ruisseaux de larmes sur des taches de sang qui noyaient toutes mes idées dans un déluge d'angoisses.
Que vouliez-vous que je pusse dormir, au milieu de tout cela, mon père et ma tante? Je me décidai plutôt à rouvrir les yeux et à prier et à pleurer, toute la nuit, au pied du lit, le front sur la zampogne et les mains jointes sur mon front brûlant. C'est ce que je fis, monsieur, jusqu'à ce qu'un bruit singulier, que je n'avais jamais entendu auparavant, montât du bas de la cour de la prison jusqu'à la meurtrière qui me servait de fenêtre, et que ce bruit me fît me dresser sur mes pieds, comme en sursaut, quand on se réveille d'un mauvais rêve.
Et qu'est-ce que c'était donc que ce bruit sinistre, me direz-vous, qui montait si haut jusqu'à ton oreille à travers la lucarne de la tour? C'était un bruit de ferraille qu'on aurait remuée dans un grenier ou dans une cave, un cliquetis de gros anneaux de métal qui se dérouleraient sur des dalles de pierre, un frôlement de chaînes contre les murs d'une prison, et, de temps en temps, les gémissements sourds et les _ohimé_ contenus de prisonniers qui, se retournant sur leur paille, et qui, cherchant le sommeil comme moi, ne pouvaient trouver que l'insomnie dans leurs remords, dans leurs pensées et dans leurs larmes!
CLXIII
Après avoir écouté un moment et cherché à voir dans la cour du haut en bas, à travers les triples noeuds des grilles entrelacées en guise de serpents qui s'étouffent en s'embrassant, je ne pus rien voir, mais j'entendis de plus en plus les secousses des chaînes rivées aux anneaux de fer, et qu'un prisonnier s'efforce toujours en vain d'arracher du mur.
Une pensée me monta aussitôt au front: Si c'était lui! Si c'était le pauvre innocent Hyeronimo, que les juges auraient déjà jeté dans la prison de Lucques avant de savoir s'il était coupable ou s'il était seulement courageux pour son père, pour sa tante et pour moi!
Dieu! que cette image me bouleversa plus encore que je n'avais été bouleversée depuis le coup de feu! J'en glissai inanimée tout de mon long sur la pierre froide, au pied de la lucarne; le froid des dalles sur mes mains et sur mon visage, me ranima, je me relevai pour écouter encore; mais l'attention même avec laquelle je cherchais à écouter m'ôtait l'ouïe, à force de tendre l'oreille, et je n'entendais plus qu'un bourdonnement confus semblable à un grand vent précurseur de la pluie à travers les rameaux de sapins, quand la tempête commence à se lever de loin sur la mer des Maremmes et qu'elle monte au sommet de nos montagnes.
CLXIV
Seigneur! me disais-je, si c'était lui, pourtant, et si le hasard, ou le saint nom du hasard, le bon Dieu, nous avait rapprochés ainsi, dès le second jour, l'un de l'autre, pour nous secourir ou pour mourir du moins ensemble du même déchirement et de la même mort!...
Mais c'est impossible, et quel moyen de m'en assurer? Comment connaître si c'est lui qui se torture là-bas, au fond, dans la loge de bêtes féroces; comment lui faire savoir, sans nous trahir l'un l'autre à l'oreille des autres prisonniers ou du _bargello_, que je suis là, tout près de lui, cherchant les moyens de l'assister?
Ma voix n'irait pas jusqu'à ces profondeurs; la sienne ne monterait pas jusqu'à ces hauteurs; et puis, si nous parvenions à nous parler, tout le monde entendrait ce que nous nous serions dit, et le _bargello_ et sa femme, si bons pour moi parce qu'ils ne me connaissent pas, ne manqueraient pas d'éventer qui je suis et de me jeter dehors comme une fille perdue et mal déguisée, qui cherche à se rejoindre à son amant ou à son complice.
Et je pleurai encore, muette, devant la lucarne où il n'entrait plus du dehors que la sombre et silencieuse nuit. Les chouettes seulement s'y battaient les ailes en jetant de temps à autre des vagissements d'enfants qu'on réveille.
Vous me croirez si vous voulez, monsieur, eh bien! je leur portais envie; oui, j'aurais voulu être oiseau de nuit pour pouvoir déployer mes ailes sur ce gouffre et jeter mes cris en liberté dans ce silence!
CLXV
Tout en marchant çà et là dans la tour, je ne sais comment cela se fit, mais je posai par hasard le pied sur ma zampogne, qui avait glissé du lit sur le plancher, au moment où je m'étais levée en sursaut pour aller écouter à la lucarne.
La zampogne n'était pas encore tout à fait désenflée du vent de la noce; elle rendit sous mon pied un reste d'air ni joyeux ni triste, mais clair et perçant, semblable au reproche d'un chien qu'on écrase, en marchant par mégarde sur sa patte endormie.
Ce cri me fendit le coeur, mais il m'inspira aussitôt une idée qui ne me serait jamais venue, à moi toute seule, sans elle.
Je ramassai la zampogne avec regret et tendresse, comme si je lui avais fait un mal volontaire en la foulant sous mon pied; je l'embrassai, je la serrai sous mon bras comme une personne vivante et sentante; je lui parlai, je lui dis en pleurant: Veux-tu servir ceux qui t'ont faite? Tu as été le gagne-pain du père, sois le salut de sa malheureuse fille.
On eût dit que la zampogne m'entendait, elle se gonfla comme d'elle-même au premier mouvement de mon bras, et le chalumeau se trouva, sans que j'y eusse seulement pensé, sous mes doigts.
Je me rapprochai de la lucarne ouverte et je me dis: Là où ma voix ne parviendrait jamais ou bien où elle ne pourrait parvenir sans trahir qui je suis aux oreilles du _bargello_ et de ses prisonniers, le son délié de la zampogne parviendra de soi-même et ira dire à Hyeronimo, s'il est là et s'il reconnaît l'air que lui et moi nous avons inventé et joué seuls: «C'est Fior d'Aliza! ce ne peut être un autre! On veille donc sur toi là-haut, là-haut dans la tour ou dans quelque étoile du firmament.»
CLXVI
Alors, monsieur, je me mis à préluder doucement, çà et là, par quelques notes décousues, et puis à me taire pour dire seulement à ceux qui ne dormaient pas: «Faites attention, voilà un _pifferaro_ qui va donner une aubade à quelque Madone ou à quelque saint de la chapelle de la prison.»
Mais pas du tout, mon père et ma tante, je ne jouai point d'aubade, ni de litanie, ni de sérénade que d'autres musiciens ambulants pouvaient savoir jouer aussi bien que nous, et qui n'auraient rien appris de lui et de moi à Hyeronimo.
Je cherchai à me souvenir juste de l'air qu'Hyeronimo et moi nous avions composé ensemble, et petit à petit, note après note, dans nos soirées d'été du dimanche sous la grotte, et qui imitait tantôt le roucoulement des ramiers au printemps sur les branches, tantôt les gazouillements argentins des gouttes d'eau tombant de la rigole dans le bassin du rocher, tantôt les fines haleines du vent de nuit qui se tamise, en se coupant sur les lames des joncs de la fontaine, aiguisées comme le tranchant de la faux de mon père; tantôt le bruit des envolées subites des couples de merles bleus, quand ils se lèvent tout à coup du fourré, avec des cris vifs et précipités, moitié peur, moitié joie, pour aller s'abattre sur le nid où ils s'aiment et où ils se taisent pour qu'on ne puisse plus les découvrir sous la feuille.
L'air finissait et recommençait par cinq ou six petits soupirs, l'un triste, l'autre gai, de manière que cela semblait ne rien signifier du tout, et que cependant cela faisait rêver, pleurer et se taire comme à l'Adoration devant le Saint-Sacrement, le soir, après les litanies, à la chapelle de San-Stefano, dans notre montagne, quand l'orgue joue de contentement dans le vague de l'air.
CLXVII
Je vous laisse à penser, mon père, si je jouai bien cette nuit-là l'air de Fior d'Aliza et d'Hyeronimo (car c'était ainsi que nous avions baptisé cette musique).
Vous l'appeliez vous-mêmes ainsi, mon père et ma tante! quand vous nous disiez à l'un ou à l'autre: «Jouez aux chèvres l'air que vous avez trouvé à vous deux!» Les chevreaux en bondissaient de plaisir dans les bruyères; ils s'arrêtaient de brouter, les pieds de devant contre les rochers et la tête tournée vers nous pour écouter (les pauvres bêtes!).
Je jouai donc l'air à nous deux, avec autant de mémoire que si nous venions de le composer, sous la geôle, et avec autant de tremblement que si notre vie ou notre mort avait dépendu d'une note oubliée sur les trous d'ivoire du chalumeau; je jetais l'air autant que je pouvais par la lucarne, pour qu'il descendît bien bas dans la noire profondeur de la cour et qu'il n'en tombât pas une note sans être recueillie par une oreille, s'il y avait une oreille ouverte, dans cette nuit et dans ce silence des loges de la prison.
De temps en temps je m'arrêtais, l'espace d'un soupir seulement, pour écouter si l'air roulait bien entre les hautes murailles qui faisaient de la cour comme un abîme de rochers, et pour entendre si aucun autre bruit que celui de l'écho des notes ne trahissait une respiration d'homme au fond du silence; puis, n'entendant rien que le vent de la nuit sifflant dans le gouffre, je menais l'air, de reprise en reprise, jusqu'au bout; quand j'en fus arrivée à cette espèce de refrain en soupirs entrecoupés, gais et tristes, par quoi l'air finissait en laissant l'âme indécise entre la vie et la mort du coeur, je ralentis encore le mouvement de l'air et je jetai ces trois ou quatre soupirs de la zampogne, bien séparés par un long intervalle sous mes doigts, comme une fille à son balcon jette, une à une, tantôt une fleur blanche détachée de son bouquet, tantôt une fleur sombre, et qui se penche pour les voir descendre dans la rue et pour voir laquelle tombera la première sur la tête de son amoureux.
CLXVIII
--Quel poëte vous auriez fait! ne puis-je m'empêcher de m'écrier, en entendant cette jeune paysanne emprunter naïvement une si charmante image pour exprimer son inexprimable anxiété d'amante et de musicienne, en jouant son air dans le vide, sans savoir si ses notes tombaient sur la pierre ou dans le coeur de son amant.
--Ne vous moquez pas, monsieur, je dis ce que j'ai vu tant de fois dans les rues de Lucques et de Livourne, quand un amoureux fait donner, par les _pifferari_, une sérénade à sa fiancée.
--Eh bien! repris-je, quand l'air fut joué, qu'entendîtes-vous, pauvre abandonnée, au pied de la tour?
--Hélas! rien, monsieur, rien du tout pendant un moment qui me dura autant que mille et mille battements du coeur. Et cependant, pendant ce moment qui me parut si long à l'esprit, je n'eus pas le temps de reprendre seulement ma respiration. Mais le temps, voyez-vous, ce n'est pas la respiration qui le mesure quand on souffre et qu'on attend, c'est le coeur; le temps n'y est plus, monsieur, c'est déjà l'éternité!
CLXIX
--Quel philosophe, que cette pauvre jeune femme qui ne sait pas lire! me dis-je tout bas cette fois en moi-même, pour ne pas interrompre l'intéressante histoire.
Fior d'Aliza ne s'aperçut même pas de ma réflexion: elle était toute à son émotion désespérée pendant la nuit de silence qui lui avait duré un siècle.
--Anéantie par ce silence qui répondait seul à l'air que la zampogne venait de jouer au hasard, pour interroger la profondeur des cachots ou bien pour apprendre à Hyeronimo, s'il était là, que Fior d'Aliza y était aussi, se souvenant de lui dans son malheur, je laissai tomber à terre la zampogne et je glissai moi-même, découragée, au pied de la lucarne, les bras accrochés aux barreaux de fer de la fenêtre sans en sentir seulement le froid.
Mais au moment où mes genoux touchaient terre, monsieur, voilà qu'un lourd bruit de chaînes qu'on remue monte d'en bas jusqu'à la lucarne, et qu'une faible voix, comme celle d'un mineur qui parle aux vivants du fond d'un puits, fait entendre distinctement, quoique bien bas, ces trois mots séparés par de longs intervalles: _Fior d'Aliza, sei tu? Est-ce toi, Fior d'Aliza?_
Anges du ciel! c'était lui; la zampogne avait fait ce miracle de me découvrir son cachot. Pour toute réponse, je ramassai l'instrument de musique à terre, et je jouai une seconde fois l'air d'Hyeronimo et de Fior d'Aliza; mais je le jouai d'un mouvement plus vif, plus pressé, plus joyeux, avec des doigts qui avaient la fièvre et qui communiquaient aux sons le délire de mon contentement d'avoir découvert mon cousin.
CLXX
Quand j'eus fini, je prêtai l'oreille une seconde fois; mais le jour commençait à glisser du haut de la tour dans la cour obscure; des bruits de portes de fer et de sourds verrous qui s'ouvraient intimidaient sans doute le prisonnier: il fit résonner seulement, du fond de sa loge grillée, un grand tumulte de chaînes froissées à dessein les unes contre les autres, comme pour me faire comprendre, ne pouvant me le dire: «Je suis Hyeronimo, je suis là et j'y suis dans les fers.» La zampogne avait servi d'intelligence entre nous.
Mais, hélas! ma tante, de quoi me servait-il d'avoir découvert où il était et de lui avoir envoyé, du haut d'une tour, une voix de famille de notre montagne, si je n'avais aucun moyen de l'approcher, de le consoler, de le justifier, de le sauver des sbires ses ennemis, sans doute acharnés à sa mort?
CLXXI
Cependant je tombai à genoux pour bénir Dieu d'avoir pu seulement entendre le son de ses chaînes; toute ma crainte était qu'on ne m'éloignât tout à l'heure de l'asile que le hasard m'avait ouvert la veille; j'aurais été contente d'être une pierre scellée dans ces murailles, afin qu'on ne pût jamais m'arracher d'auprès de lui! Mais qu'allais-je devenir au réveil du _bargello_ et de sa femme?
Au moment où je roulais ces transes de mon coeur dans ma pensée, à genoux devant mon lit, les mains jointes sur la zampogne muette, et le visage, baigné de larmes, enfoui dans les poils de bête du manteau de mon oncle, la porte de la chambre s'ouvrit sans bruit, comme si une main d'ange l'avait poussée, et la femme du _bargello_ entra, croyant que je dormais encore.
En me voyant ainsi, tout habillée de si bon matin et faisant si dévotement ma prière (elle le crut ainsi du moins), la brave créature conçut encore, à ce qu'elle m'a dit depuis, une meilleure idée du petit _pifferaro_ et une plus vive compassion de mon isolement dans cette grande ville de Lucques.
Je m'étais levée toute confuse au bruit, et je tremblais qu'elle vînt me demander compte des airs de musique dont j'avais troublé, sans doute, le sommeil de ses prisonniers. Je cherchais dans ma tête une réponse apparente à lui faire, et je baissais les yeux sur la pointe de mes souliers de peur qu'elle ne lût je ne sais quoi dans mes yeux.
CLXXII
Mais au lieu de cela, mon père, elle ne parla seulement pas de la musique nocturne, pensant sans doute que j'avais étudié un air pour la neuvaine de _Montenero_, pèlerinage de matelots de la ville de Livourne, et, d'une voix très-douce et très-encourageante, elle me demanda ce que je comptais faire tout à l'heure en sortant de chez eux, et si j'avais quelque père et quelque mère ou quelque corps de _pifferari_ ambulants qui me recueillerait à Prato, ou à Pise, ou à Sienne, pour me reconduire dans les Abruzzes, d'où je paraissais être descendu avec ma zampogne.
--Non, lui dis-je, mon père est aveugle et ma mère est morte (et je ne mentais pas en le disant, comme vous voyez), je n'appartiens à aucune bande de musiciens des Abruzzes ou des Maremmes, et je cherche seulement à gagner tout seul, par les chemins, d'une façon ou d'autre, le pain de mon père et de ma tante, qui ne peut pas quitter la maison où elle soigne son frère.
CLXXIII
Tout cela était vrai encore. Mais je ne disais pas mon pays ni la raison qui m'avait fait prendre un habit d'homme, ni le meurtre d'un sbire qui avait fait jeter mon cousin dans quelque prison.
La bonne femme, me croyant vraiment des Abruzzes, ne me demanda même pas le nom de mon village.
--Est-ce que tu n'aimerais pas mieux, mon pauvre garçon, continua-t-elle, entrer en service chez des braves gens que de courir ainsi les chemins, au risque d'y perdre ton âme à vendre du vent aux oisifs des carrefours?
--Oh! oui, que je l'aimerais bien mieux! lui répondis-je, toute rouge de l'idée qu'elle allait peut-être me proposer la place du gendre qui venait de la quitter, et pensant à toutes les occasions que j'aurais ainsi de voir, d'entendre et de servir celui que je cherchais.
--Eh bien! me dit-elle avec plus de bonté encore, et comme si elle avait parlé à un de ses fils (mais elle n'en avait jamais eu), eh bien! craindrais-tu de prendre service chez nous parce que nous sommes geôliers de la prison du duché, dont tu vois la cour par cette fenêtre, et parce que le monde méprise, bien à tort quelquefois, ceux qui portent le trousseau de clefs à la ceinture, pour ouvrir ou fermer les portes des malfaiteurs ou des innocents?
--Oh! que non, m'écriai-je, en entrant tout de suite mieux qu'elle dans son idée, je ne crains rien de malhonnête au service d'honnêtes gens, comme vous et le seigneur _bargello_ vous paraissez être tous les deux. Un geôlier, ça n'est pas un bourreau; c'est une sentinelle qui peut exécuter, avec rudesse ou avec compassion, la consigne de monseigneur le duc. Je n'aurais pas de répugnance à voir des malheureux, surtout si, sans manquer à mes devoirs, je pouvais les soulager d'une partie de leurs peines. Quand j'étais chez mon père, je n'aimais pas moins mes chèvres et mes brebis, parce que je leur ouvrais la porte de l'étable le matin et que je la refermais sur elles le soir. Disposez donc de moi, comme il vous conviendra; j'obéirai avec fidélité à vos commandements, comme si vous étiez mon père et ma mère.
CLXXIV
--Et les gages? me dit-elle, toute contente en me voyant consentir à son idée, combien veux-tu d'écus de Lucques par année, outre ton logement, ta nourriture et ton habillement, que nous sommes chargés de te fournir?
--Oh! mes gages, dis-je, vous me donnerez ce que vous me jugerez devoir gagner honnêtement, quand vous aurez éprouvé mes pauvres services; pourvu que mon père et ma tante mangent leur pain retranché du morceau que vous me donnerez, je ne demande que leur vie par-dessus la mienne.
--Eh bien! c'est dit, s'écria-t-elle en battant ses mains l'une contre l'autre, comme quelqu'un qui est content; descends avec moi dans le guichet où mon mari t'attend pour t'enseigner le métier, et laisse-là ton bâton, ton manteau de peau et ta zampogne dans ta chambre; il te faut un autre costume et d'autres airs maintenant. Mais ton visage, ajouta-t-elle en riant, et en me passant la main sur la joue pour en écarter les boucles blondes, ton visage est bien doux pour la face d'un porte-clefs; il faudra que tu te fasses, non pas méchant, mais grave et sévère: voyons, fais une moue un peu rébarbative, quoique tu n'aies pas encore un poil de barbe.
--Soyez tranquille, madame, lui répondis-je, en pâlissant d'émotion, je ne rirai pas souvent en faisant mon métier; je n'ai pas envie de rire en voyant la peine d'autrui et, de plus, je n'ai jamais été rieur, tout en jouant, pour ceux qui rient, des airs de fête.
CLXXV
En parlant ainsi, nous descendions déjà lentement les marches noires de l'escalier mal éclairé par des meurtrières grillées, qui donnaient tantôt sur la cour, tantôt sur les belles campagnes de Lucques.
--Voilà ton porte-clefs, dit-elle en souriant à son mari et en me poussant, toute honteuse, devant le _bargello_, assis entre deux guichets, au bas des degrés, devant une grosse table chargée de papiers et de trousseaux de clefs luisantes comme de l'argent à force de tourner dans les serrures.