Cours familier de Littérature - Volume 22

Part 19

Chapter 193,382 wordsPublic domain

--Croyez-vous donc qu'il ne soit pas terrible? Et quel homme ingénieux! c'est à le baiser. Un jour, je le rencontrai dans la forêt; il tombait une grosse pluie. Dès que je l'aperçus, je voulus décamper; mais il me fit un petit signe de la main, et me dit: «Approche, Kondrate, ne crains rien, je suis miséricordieux aujourd'hui; viens apprendre de moi comme on vit dans la forêt, comme on sait rester sec pendant la pluie. Je m'approchai: il était assis sous un sapin; il avait fait un petit feu de bois vert; une épaisse fumée blanche était entrée dans les branches de sapin, et empêchait la pluie d'y tomber. Je l'admirai, et lui me dit: «Dieu dit à la pluie: _Tombe et mouille_; et Ephrem dit: _Tu ne mouilleras pas_.» Mais son tour le plus fameux (et ici Kondrate éclata de rire), je vais vous le conter. On avait battu de l'avoine au fléau, mais on n'avait pas eu le temps de ramasser le dernier tas avant la nuit. On y mit pour la garde deux jeunes gars qui n'étaient pas trop éveillés. Les voilà donc qui causent ensemble, se tenant aux aguets; et Ephrem, qui avait tout observé, ne s'avise-t-il pas d'emplir de paille les jambes de son pantalon, bien attachées par le bout, et de se les mettre sur la tête! Le voilà qui arrive en rampant derrière une haie, et qui montre petit à petit le bout de ses cornes. L'un des gars dit à l'autre: «Vois-tu?» l'autre dit: «Je vois,» et bientôt on n'entendit plus que le bruit des haies qu'ils franchissaient en courant l'un après l'autre. Ephrem s'approcha de l'avoine, la mit dans un sac et l'emporta chez lui; et le lendemain, c'est lui qui vint tout raconter à l'assemblée, et les pauvres garçons furent bafoués. Pourtant, tous les autres en eussent fait autant qu'eux.»

Et Kondrate partit d'un éclat de rire.

Le grave Yégor ne put s'empêcher de sourire aussi.

«Oui, on n'entendait que les haies craquer,» reprit Kondrate... Et s'interrompant tout à coup: «Bon Dieu! dit-il, c'est un incendie.

--Un incendie! où cela? m'écriai-je.

--Oui, regardez devant nous. Ephrem l'a bien prophétisé. C'est peut-être lui qui a mis le feu, et pas pour la première fois. C'est sa besogne, âme damnée qu'il est.»

Je regardais dans la direction qu'indiquait Kondrate. En effet, à deux ou trois verstes devant nous, une grosse colonne de fumée grisâtre s'élevait en ondoyant avec lenteur et en s'élargissant par le sommet. D'autres colonnes de fumée, plus petites et plus blanches, se voyaient à droite et à gauche.

Un paysan, la face rouge, inondée de sueur, et les cheveux hérissés, arriva sur nous au grand galop, et arrêta avec peine son cheval qui n'était pas bridé.

«Frères, s'écria-t-il, avez-vous vu les gardes de forêt?

--Nous n'avons vu personne; est-ce votre bois qui brûle?

--Oui, notre bois. Ah! nous sommes perdus; la dernière fois, on nous a menacés..., il faut rassembler le monde, car si la flamme se jette du côté de Trosni...» Il talonna vivement sa monture, et partit à toutes jambes.

Kondrate fouetta aussi ses chevaux. Nous allions droit sur la fumée, qui s'étendait de plus en plus. Par endroits, elle devenait tout à coup noire, et s'élançait en longues gerbes. Plus nous avancions, plus les contours de la fumée devenaient indistincts. Tout l'air fut troublé, une forte odeur de brûlé nous prit à la gorge, et voilà que, s'agitant d'une étrange façon à la lumière du jour, parurent d'un rouge pâle, derrière de petits flocons de fumée très-blanche, les premières langues de la flamme.

«Ah! grâce à Dieu s'écria Kondrate, l'incendie est surterrain.

--Comment dis-tu?

--Surterrain; c'est-à-dire que l'incendie court seulement sur la terre. Avec l'incendie souterrain, il est difficile de lutter. Que voulez-vous faire quand la terre elle-même brûle à plus d'une archine de profondeur? Il n'y a qu'un seul moyen de salut: c'est de creuser des fossés: est-ce facile? Quant à l'incendie surterrain, il ne fait que manger l'herbe et les feuilles sèches; la forêt ne s'en porte que mieux. Ah! cependant, seigneur, voyez quelles gerbes s'élancent.»

Nous approchâmes jusqu'auprès de la ligne de l'incendie. Je mis pied à terre, et marchai à sa rencontre. Ce n'était ni difficile ni dangereux; le feu courait à travers un bois de pins, peu serré et contre le vent. Il s'avançait en lignes ondoyantes, ou, pour parler plus exactement, en petites murailles dentelées, formées de langues de feu rejetées en arrière par le vent qui emportait la fumée. Kondrate avait dit juste. Cet incendie ne faisait que raser l'herbe, et marchait rapidement, ne laissant derrière lui qu'une trace noire et fumante où se voyaient à peine quelques étincelles. Il est vrai que, lorsqu'il rencontrait par hasard quelque trou rempli de feuilles sèches et de bois mort, le feu s'élançait tout à coup en longues mèches qui se tordaient avec fureur, faisant entendre une sorte de mugissement sinistre; mais il retombait bientôt au niveau ordinaire, et reprenait sa course en pétillant. Je remarquai même plus d'une fois qu'un buisson de chênes, tout desséchés, restait intact, bien qu'envahi par l'incendie; les seules feuilles d'en bas noircissaient un peu. J'avoue que je ne pouvais comprendre comment ces buissons ne s'enflammaient pas. Kondrate avait beau me répéter que l'incendie était surterrain, et dès lors pas méchant.

«C'est pourtant le même feu, lui disais-je.--Mais puisque je vous dis, répétait-il, que c'est un incendie surterrain.»

Cependant, l'incendie ne laissait pas de produire ses effets. Les lièvres couraient tout effarés et revenaient sans raison se rejeter sur le feu; des oiseaux qui étaient entrés dans la fumée se mettaient à tournoyer; les chevaux frissonnaient et regardaient avec inquiétude de côté et d'autre. La forêt, alentour, semblait elle-même gronder, et l'homme ne pouvait se défendre d'un sentiment d'effroi en sentant les bouffées de chaleur le frapper tout à coup au visage.

«Si nous ne pouvons rien faire, qu'avons-nous à regarder? dit Yégor; partons.

--Par où passer? dit Kondrate.

--Toujours en avant, reprit Yégor; c'est le moyen de passer partout.»

Nous suivîmes son conseil, et nous parvînmes à la _Gary_, bien que les chevaux eussent eu souvent à poser le nez contre terre. Là, nous passâmes une journée entière, et nous y fîmes une bien belle chasse. Vers le soir, avant que le crépuscule eût rougi le ciel, les ombres des arbres s'étendaient déjà longues et droites, et l'on sentait cette légère fraîcheur qui précède la rosée. Je m'assis par terre sur la route, près de la telega auquel Kondrate attelait les chevaux, et me rappelai mes sombres rêveries de la veille. Tout était aussi tranquille autour de moi; mais il n'y avait plus cette pesante sensation de la forêt. Sur la mousse desséchée, sur les bruyères en fleurs, sur la fine poussière de la route, sur les sveltes tiges et les feuilles luisantes des jeunes bouleaux, tombait la douce et caressante lumière du soleil abaissé à l'horizon. Tout reposait, plongé dans une fraîcheur tranquille; rien ne dormait encore, mais tout se préparait déjà au salutaire apaisement de la nuit. Tout semblait dire à l'homme: «Repose-toi aussi, notre frère; respire allègrement, et ne te fais pas d'inutiles soucis avant d'entrer dans le sein du sommeil.» En ce moment, je soulevai la tête, et j'aperçus à la pointe d'une branche une de ces grandes mouches à la tête d'émeraude, au corps effilé, et portant quatre ailes de gaze, que les élégants Français ont appelées demoiselles. Longtemps je ne la quittai point du regard; toute saturée de soleil, elle se bornait, sans bouger, à secouer quelquefois la tête et à faire frémir ses ailes soulevées. À force de la regarder, il me sembla que je comprenais le sens de la vie de la nature; une animation tranquille et lente, une absence de hâte, rien de trop, l'équilibre de toutes les sensations. Voilà la loi fondamentale. Tout ce qui sort de ce niveau, soit au-dessus soit au-dessous, est rejeté par la nature. Un animal malade s'enfonce dans un fourré pour y mourir seul; il sent qu'il n'a plus le droit de vivre avec ses égaux. Beaucoup d'insectes périssent au moment même où ils ressentent les joies de l'amour, ces joies qui rompent l'équilibre; et quant à l'homme qui, par sa faute ou par celle d'autrui, est jeté hors des voies communes, il doit au moins savoir ne pas se plaindre et se résigner.

«Allons, Yégor! s'écria Kondrate, qui, pendant ces belles réflexions, s'était installé sur le banc de la telega, viens t'asseoir ici. À quoi rêves-tu? est-ce à ta vache?

--À sa vache? répétai-je, en levant les yeux sur le grave et placide visage d'Yégor; il semblait rêver, en effet, et regardait au loin dans la campagne qui commençait à s'assombrir.

--Hélas! oui, continua Kondrate; il a perdu cette nuit sa dernière vache. Ah! c'est bien vrai, il n'a pas de chance.»

Yégor s'assit sans mot dire sur le siége, et nous partîmes; il savait, lui, ne pas se plaindre.

II

Cependant l'immense talent et l'immense succès des essais littéraires de Tourgueneff lui inspiraient la pensée de développer ce talent en romans _plus humains_, plus vastes et plus complets d'une seule pièce. Il composa alors ce qu'il crut un roman, mais ce qui n'était au fond qu'une étude des classes plus élevées de la Russie. Les touches de son pinceau y brillèrent aussi fines, aussi sensibles, aussi délicates, mais la conception entière manqua au livre, ce fut encore ce que les Anglais appellent un _essayiste_, il ne fut pas dans ces ouvrages un vrai romancier. Quoiqu'écrivain supérieur à Balzac dans la perfection des détails et dans le portrait des personnages, hommes ou femmes, il n'atteignit pas du premier coup la grandeur de son cadre, il ne sut pas ramener comme nos romanciers la diversité des caractères à l'unité dramatique. Les grands romans furent manqués, mais les épisodes furent parfaits, plus parfaits que dans la plupart des aurores modernes de la France ou de l'Angleterre, et l'étrangeté des sujets et des moeurs donna à Tourgueneff un intérêt et un charme de plus.

Celui de ses ouvrages publiés jusqu'ici où éclatent le plus ses qualités et ses défaillances, a paru tout récemment, sous le titre d'une _Nichée de gentilshommes_; c'est évidemment une peinture des moeurs de la classe élégante supérieure à la bourgeoisie et au commun dans l'empire. Ce livre est plus historique que romanesque. Il a des parties admirables et des parties stériles comme des mémoires où l'art manque de temps en temps, mais où la vérité éclate toujours. Nous allons l'extraire pour vous.

UNE NICHÉE

DE GENTILSHOMMES

I

C'était au déclin d'une belle journée de printemps; çà et là flottaient dans les hautes régions du ciel de petits nuages roses, qui semblaient se perdre dans la profondeur de l'azur plutôt que planer au-dessus de la terre.

Devant la fenêtre ouverte d'une jolie maison située dans une des rues extérieures du chef-lieu du département d'O... (l'histoire se passe en 1842), étaient assises deux femmes, dont l'une pouvait avoir cinquante ans et l'autre soixante et dix. La première se nommait Maria Dmitriévna Kalitine. Son mari, ex-procureur du gouvernement, connu, dans son temps, pour un homme retors en affaires, caractère décidé et entreprenant, d'un naturel bilieux et entêté, était mort depuis dix ans. Il avait reçu une assez bonne éducation et fait ses études à l'Université; mais, né dans une condition très-précaire, il avait compris de bonne heure la nécessité de se frayer une carrière et de se faire une petite fortune. Maria Dmitriévna l'avait épousé par amour; il était assez bien de figure, avait de l'esprit et pouvait, quand il le voulait, se montrer fort aimable. Maria Dmitriévna,--Pestoff de son nom de fille,--avait perdu ses parents en bas âge. Elle avait passé plusieurs années dans une institution de Moscou, et, à son retour, elle s'était fixée dans son village héréditaire de Pokrofsk, à cinquante verstes d'O..., avec sa tante et son frère aîné. Celui-ci n'avait pas tardé à être appelé à Pétersbourg pour prendre du service, et, jusqu'au jour où la mort vint le frapper, il avait tenu sa tante et sa soeur dans un état de dépendance humiliante. Maria Dmitriévna hérita de Pokrofsk, mais n'y demeura pas longtemps. Dans la seconde année de son mariage avec Kalitine, qui avait réussi en quelques jours à conquérir son coeur, Pokrofsk fut échangé contre un autre bien d'un revenu considérable, mais dépourvu d'agrément et privé d'habitation. En même temps Kalitine acheta une maison à O..., où il se fixa définitivement avec sa femme. Près de la maison s'étendait un grand jardin, contigu par un côté aux champs situés hors de la ville. «De cette façon,--avait dit Kalitine, peu porté à goûter le charme tranquille de la vie champêtre,--il est inutile de se traîner à la campagne.» Plus d'une fois, Maria Dmitriévna avait regretté, au fond du coeur, son joli Pokrofsk, avec son joyeux torrent, ses vastes pelouses, ses frais ombrages; mais elle ne contredisait jamais son mari et professait un profond respect pour son esprit et la connaissance qu'il avait du monde. Enfin, quand il vint à mourir, après quinze ans de mariage, laissant un fils et deux filles, Maria Dmitriévna s'était tellement habituée à sa maison et à la vie de la ville qu'elle ne songea même plus à quitter O...

Maria Dmitriévna avait passé, dans sa jeunesse, pour une jolie blonde; à cinquante ans, ses traits n'étaient pas sans charme, quoiqu'ils eussent un peu grossi. Elle était moins bonne que sensible, et avait conservé, à un âge mûr, les défauts d'une pensionnaire; elle avait le caractère d'un enfant gâté, était irascible et pleurait même quand on troublait ses habitudes; par contre, elle était aimable et gracieuse lorsqu'on remplissait ses désirs et qu'on ne la contredisait point. Sa maison était une des plus agréables de la ville. Elle avait une jolie fortune, dans laquelle l'héritage paternel tenait moins de place que les économies du mari. Ses deux filles vivaient avec elle; son fils faisait son éducation dans un des meilleurs établissements de la couronne, à Saint-Pétersbourg.

La vieille dame, assise à la fenêtre, à côté de Maria Dmitriévna, était cette même tante, soeur de son père, avec laquelle elle avait jadis passé quelques années solitaires à Pokrofsk. On l'appelait Marpha Timoféevna Pestoff. Elle passait pour une femme singulière, avait un esprit indépendant, disait à chacun la vérité en face, et, avec les ressources les plus exiguës, organisait sa vie de manière à faire croire qu'elle avait des milliers de roubles à dépenser. Elle avait détesté cordialement le défunt Kalitine, et aussitôt que sa nièce l'eut épousé, elle s'était retirée dans son petit village, où elle avait vécu pendant dix ans chez un paysan, dans une izba enfumée. Elle inspirait de la crainte à sa nièce. Petite, avec le nez pointu, des cheveux noirs et des yeux vifs dont l'éclat s'était conservé dans ses vieux jours, Marpha Timoféevna marchait vite, se tenait droite, parlait distinctement et rapidement, d'une voix aiguë et vibrante. Elle portait constamment un bonnet blanc, et un casaquin blanc.

«Qu'as-tu, mon enfant? demanda-t-elle tout d'un coup à Maria Dmitriévna. Pourquoi soupires-tu ainsi?

--Ce n'est rien, répondit la nièce.--Quels beaux nuages!

--Tu les plains? hein!»

Maria Dmitriévna ne répondit rien.

«Pourquoi Guédéonofski ne vient-il pas? murmura Marpha Timoféevna, faisant mouvoir rapidement ses longues aiguilles.--Elle tricotait une grande écharpe de laine.--Il aurait soupiré avec toi, ou bien il aurait dit quelque bêtise.

--Comme vous êtes toujours sévère pour lui! Serguéi Petrowitch est un homme respectable.

--Respectable! répéta avec un ton de reproche Marpha Timoféevna.

--Combien il a été dévoué à mon défunt mari! dit Maria Dmitriévna. Je ne puis y penser sans attendrissement.

--Il eût fait beau voir qu'il se conduisît autrement? Ton mari l'a tiré de la boue par les oreilles,» grommela la vieille dame.

Et les aiguilles accélérèrent leur mouvement.

«Il a l'air si humble! recommença Marpha Timoféevna. Sa tête est toute blanche; et pourtant dès qu'il ouvre la bouche; c'est pour dire un mensonge ou un commérage. Et avec cela, il est conseiller d'État! D'ailleurs, que peut-on attendre du fils d'un prêtre?

--Qui donc est sans péché, ma tante? Il a cette faiblesse, j'en conviens. Serguéi Petrowitch n'a pas reçu d'éducation; il ne parle pas le français, mais il est, ne vous en déplaise, un homme charmant.

--Oui, il te lèche les mains! Qu'il ne parle pas le français... le malheur n'est pas grand... Moi-même, je ne suis pas forte dans ce dialecte. Il vaudrait mieux qu'il ne parlât aucune langue, mais qu'il dît la vérité.--Bon, le voilà qui vient; sitôt qu'on parle de lui, il apparaît, ajouta Marpha Timoféevna, jetant un coup d'oeil dans la rue. Le voilà qui arrive à grandes enjambées, ton homme charmant! Qu'il est long! Une vraie cigogne!»

Maria Dmitriévna arrangea ses boucles. Marpha Timoféevna la regarda avec ironie.

«Qu'as-tu donc, ma chère? ne serait-ce pas un cheveu blanc? Il faut gronder ta Pélagie. Ne voit-elle donc pas clair?

--Vous, ma tante, vous êtes toujours ainsi,» murmura Maria Dmitriévna avec dépit.

Et elle commença à battre de ses doigts le bras du fauteuil.»

«Serguéi Petrowitch Guédéonofski!» annonça d'une voix aiguë un petit cosaque aux joues rouges, apparaissant derrière la porte.

III

Entrent en scène un beau jeune homme, employé du gouvernement, et un petit vieillard, maître de musique de _Lise_, fille aînée de la maison. Le jeune employé ressemble à tous les jeunes gens de sa profession en province, suffisant, ambitieux, rusé, il se nomme _Panchine_.

Le vieux professeur allemand, admirablement étudié et destiné à jouer un rôle ingrat et touchant dans le roman, est ainsi décrit:

Christophe-Théodore-Gottlieb Lemm était né en 1786 d'une famille de pauvres musiciens qui habitait la ville de Chemnitz, dans le royaume de Saxe. Son père jouait du hautbois, sa mère de la harpe. Pour lui, avant l'âge de cinq ans, il s'exerçait sur trois instruments différents. À huit ans, il resta orphelin; à dix, il commençait à gagner lui-même son pain de chaque jour. Longtemps il mena une vie de bohème, jouant partout, dans les auberges, aux foires, aux noces de paysans, voire même dans les bals; enfin, il réussit à entrer dans un orchestre, et, de grade en grade, parvint à l'emploi de chef d'orchestre. Son mérite, comme exécutant, se réduisait à bien peu de chose; mais il connaissait à fond son art. À vingt-huit ans, il émigra en Russie, où il avait été appelé par un grand seigneur, qui, tout en détestant cordialement la musique, s'était donné par vanité le luxe d'un orchestre. Lemm resta près de sept ans chez lui en qualité de maître de chapelle, et le quitta les mains vides. Ce grand seigneur s'était ruiné; il lui avait d'abord promis une lettre de change à son ordre, puis il s'était ravisé; et, tout compte fait, il ne lui avait pas payé un copeck.--Des amis lui conseillaient de partir; mais il ne voulait pas retourner dans sa patrie comme un mendiant, après avoir vécu en Russie, dans cette grande Russie, le pays de Cocagne des artistes. Pendant vingt ans, notre pauvre Allemand chercha fortune. Il séjourna chez différents patrons, vécut à Moscou comme dans les chefs-lieux de gouvernement, souffrit et supporta mille maux, connut la misère, et eut recours à tous les expédients imaginables. Cependant, au milieu de toutes ses souffrances, l'idée du retour au pays natal ne le quittait jamais et seule affermissait son courage. Le sort ne voulut pas lui accorder cette dernière et unique consolation. À cinquante ans, malade, décrépit avant l'âge, il arriva par hasard dans la ville d'O..... et s'y établit définitivement, ayant perdu tout espoir de quitter jamais le sol détesté de la Russie, et vivant misérablement du produit de quelques leçons.

L'extérieur de Lemm ne prévenait guère en sa faveur. Il était petit, voûté, avec des omoplates saillantes, un ventre rentré, de grands pieds tout plats, des ongles bleuâtres au bout de ses doigts durs et roides, et des mains rouges, les veines toujours gonflées. Son visage était ridé, ses joues creuses; et ses lèvres plissées, qu'il remuait perpétuellement comme s'il mâchait quelque chose, aussi bien que le silence obstiné qu'il gardait d'ordinaire, lui donnaient une expression presque sinistre. Ses cheveux pendaient en touffes grisonnantes sur son front peu élevé; ses yeux petits et immobiles avaient l'éclat terne de charbons sur lesquels on vient de verser de l'eau; il marchait lourdement, déplaçant à chaque pas toutes les parties de son corps disgracieux et difforme. Ses mouvements rappelaient parfois ceux d'un hibou qui se dandine dans sa cage, quand il sent qu'on le regarde, sans pouvoir, toutefois, rien voir avec ses prunelles grandes, jaunes, effarées et clignotantes. Un long et impitoyable chagrin avait apposé son cachet ineffaçable sur le pauvre musicien, et dénaturé sa physionomie déjà peu attrayante; mais, la première impression une fois dissipée, on découvrait quelque chose d'honnête, de bon, d'extraordinaire dans cette ruine ambulante.