Cours familier de Littérature - Volume 22
Part 18
Je mis pied à terre chez le _starosta_, Poléka fin et rusé, de cette race de gens dont on dit en Russie qu'ils voient à plusieurs archines sous terre. Le lendemain, de bonne heure, je partis dans un telega à deux chevaux du pays, ornés de gros ventres, avec le fils du starosta et un autre paysan du nom de Yégor, dans l'intention de chasser le grand tétras ou coq de bruyère. À l'horizon, tout alentour, la forêt étendait ses cercles bleuâtres; il n'y avait pas plus de deux cents déciatines de terres défrichées autour du village. Mais il fallait faire sept verstes pour arriver aux bons endroits. Le fils du starosta, qui se nommait Kondrate, était un jeune gars aux cheveux châtains, aux joues vermeilles, à l'expression franche et ouverte; il était serviable et bavard. Il menait les chevaux. Yégor était assis près de moi. Il faut que je dise deux mots de celui-ci. Il était réputé pour le meilleur chasseur de tout le district. Il avait battu le pays dans toutes les directions, à cinquante verstes de distance. Rarement il tirait un coup de fusil, car il avait fort peu de poudre et de plomb. Mais il se contentait d'avoir fait répondre une gélinotte à l'appeau, ou bien d'avoir trouvé l'endroit où les mâles des doubles bécassines se rassemblent et se battent. Yégor avait la réputation d'homme véridique et d'homme silencieux. En effet, il n'aimait pas à parler et n'exagérait point le nombre de gibier qu'il avait découvert, chose rare chez un chasseur de profession. Il était de taille moyenne, maigre, le visage long et pâle, avec des grands yeux aux regards honnêtes et calmes. Tous ses traits, et surtout ses lèvres toujours immobiles, respiraient une tranquillité inaltérable; les rares paroles qu'il laissait tomber s'accompagnaient d'un sourire retenu qui faisait plaisir à voir. Il ne buvait jamais d'eau-de-vie et travaillait assidûment. Mais il n'avait pas de chance; sa femme était toujours malade, ses enfants mouraient, et, comme tout paysan russe tombé dans la misère, il ne trouvait plus moyen de revenir sur l'eau. Il faut avouer d'ailleurs que la passion de la chasse ne sied guère à un paysan. Était-ce une disposition naturelle de son âme? Était-ce le résultat de sa vie incessamment passée dans les forêts face à face avec la triste et sévère nature de ces déserts? Le fait est que, dans tous les mouvements de Yégor, il y avait une sorte de gravité modeste qui n'avait rien de rêveur, la gravité d'un grand cerf des bois. Il avait tué sept ours dans le cours de sa vie, en les attendant à l'affût près des avoines. Il ne s'était décidé que la quatrième nuit à tirer le dernier des sept, parce qu'il ne le trouvait jamais assez bien placé pour le tuer sûrement, et qu'il n'avait qu'une seule balle à mettre dans son fusil. Yégor l'avait tué la veille de mon arrivée. Lorsque Kondrate me mena chez lui, je le trouvai dans la petite cour de la maison, accroupi devant l'énorme animal. Il le dépeçait avec un méchant couteau, mettant soigneusement dans un pot sa graisse, qui devait plus tard oindre les cheveux de quelque élégant.
«Comment as-tu tué ce monstre?» lui dis-je.
Yégor leva la tête, me jeta un regard, et considéra attentivement mon chien.
«Si vous êtes venu pour chasser, me dit-il, il y a des coqs de bruyère à Mochnoï, quatre couvées, et sept de gélinottes.»
Puis il se remit à l'ouvrage.
C'est avec ce Yégor que nous partîmes le lendemain pour la chasse.
Nous traversâmes rapidement la plaine qui entoure Sviatoïé; mais, une fois dans la forêt, il fallut nous remettre au pas. «Tiens, Yégor, voilà un ramier, s'écria Kondrate en le poussant du coude; tire-lui dessus.» Yégor jeta un regard de côté, et ne bougea point. Il y avait plus de cent pas de nous à l'oiseau. Kondrate fit encore quelques remarques à haute voix; mais l'éternel silence de la forêt finit par tomber sur lui-même, et le fit taire aussi. Sans échanger d'autres paroles, et écoutant seulement le souffle des chevaux, nous arrivâmes à Mochnoï. C'était le nom qu'on donnait à une partie du bois composée de pins immenses. Yégor et moi, nous descendîmes du telega, que Kondrate poussa dans un épais massif, pour mettre les chevaux à l'abri d'énormes cousins à aigrette. Yégor examina les platines de son fusil, puis fit un grand signe de croix. C'est par là qu'il commençait toute chose. L'endroit de la forêt où nous entrâmes était d'une extrême vieillesse. Je ne sais si les Tatares l'avaient traversé pendant leurs invasions; mais certes les Polonais et les rebelles russes, du temps des faux Démétrius, avaient pu chercher asile dans ses impénétrables profondeurs. À longue distance l'une de l'autre, s'élevaient en colonnes d'un jaune pâle des arbres immenses; d'autres, plus jeunes, dressaient plus serrées leurs tiges sveltes. Une mousse verdâtre, toute parsemée d'épingles de pin, couvrait la terre. La _golonbiker_ aux baies bleuâtres croissait en grande abondance, et sa forte odeur, pareille à celle du musc, oppressait la respiration. Le soleil ne pouvait pénétrer à travers l'entrelacement des branches; et pourtant il ne faisait pas sombre dans la forêt. L'air immobile, sans lumière et sans ombre, brûlait le visage. De lourdes gouttes de résine transparente sortaient comme des gouttes de sueur de la rugueuse écorce des arbres, et descendaient lentement.
Tout se taisait; on n'entendait pas même le bruit de nos pas; nous marchions sur la mousse comme sur un tapis. Yégor surtout se mouvait comme une ombre; il ne faisait pas crier une feuille sèche en posant le pied dessus. Il marchait sans se hâter, et sifflait de temps à autre dans son appeau. Une gélinotte répondit bientôt, et je la vis se jeter dans un épais sapin. Mais Yégor eut beau me l'indiquer; j'eus beau faire tous mes efforts pour la voir; je ne pus jamais la découvrir, et ce fut Yégor qui dut l'abattre. Nous trouvâmes aussi deux couvées de grands tétras. Mais ces puissants oiseaux s'enlevaient de loin avec un fracas lourd et retentissant. Nous ne pûmes en tuer que trois jeunes. Yégor s'arrêta tout à coup près d'un _maïdane_, et m'appela par un geste. «Un ours est venu chercher de l'eau, me dit-il en me montrant une large et fraîche écorchure sur la surface de la mousse qui tapissait un trou.--C'est sa patte? lui dis-je.--Oui, mais il n'y a plus d'eau. Sur ce pin-là, il y a aussi sa trace. Il est allé y chercher du miel. Voilà des entailles comme faites au couteau.»
Nous continuâmes à nous enfoncer dans la forêt. Yégor marchait avec une assurance calme, et se contentait de jeter des regards en haut, dans les rares éclaircies qui laissaient voir le ciel. J'aperçus une élévation circulaire, entourée d'un fossé presque comblé par le temps. «Est-ce encore un _maïdane_? demandai-je.--Non; ç'a été un fort de brigands. Il y a longtemps; nos grands-pères en avaient déjà oublié l'époque. Il y a un trésor enfoui là-dessous; mais, pour l'avoir, il faut avoir versé du sang humain.» Yégor fit un nouveau signe de croix. La chaleur m'accablait; je me plaignis de la soif. «Attendez un peu, me dit-il, je connais une bonne source.» Et, avant que j'eusse le temps de répondre, il avait disparu...
Je m'assis sur un tronc d'arbre, les coudes sur les genoux; puis, après un long intervalle, je relevai la tête et jetai un long regard autour de moi. Oh! comme tout était morne et triste! pas seulement triste, mais muet et menaçant. Si du moins le moindre son, le plus petit frôlement, eût retenti dans le profond abîme de la forêt! Mon coeur se resserra; dans cet instant, à cette place, je sentis presque le souffle de la mort. Je touchai en quelque sorte son incessante présence. Je baissai la tête sous une secrète terreur, comme si j'avais jeté un regard dans un endroit où il est défendu à l'homme de regarder. Je fermai les yeux avec la main, et tout à coup, comme obéissant à un ordre intérieur, je me rappelai toute ma vie passée.
Voilà que je revis mon enfance bruyante et tranquille, querelleuse et bonne, avec ses joies hâtives et ses rapides chagrins; puis ma jeunesse confuse, étrange, bizarre, pleine d'amour-propre, avec toutes ses fautes et ses aspirations, son travail désordonné et son inaction agitée. Vous me vîntes aussi à la mémoire, vous, mes amis de vingt ans, compagnons de mes premiers essais dans la vie. Puis, comme un éclair dans la nuit, apparurent quelques souvenirs lumineux. Puis des ombres s'avancèrent et grossirent de tous côtés; les années se déroulaient devant moi plus sombres et plus lourdes, et la tristesse me tomba sur le coeur comme une pierre. Assis, immobile, je regardais comme si le rouleau de ma vie se fût déroulé devant moi. «Oh! qu'ai-je fait? murmuraient amèrement mes lèvres. Oh! ma vie, comment as-tu glissé de mes mains sans laisser de traces? Est-ce toi qui m'as trompé? Est-ce moi qui n'ai pas su profiter de tes dons? Ce rien, cette pincée de cendre et de poussière, voilà tout ce qui reste de toi. Ce quelque chose de froid, d'inerte et d'inutile, est-ce moi, le moi d'autrefois? Comment! Mon âme désirait un bonheur si plein! Elle repoussait avec tant de mépris tout ce qui lui semblait incomplet! Elle se disait: «Voilà le bonheur; il va fondre sur moi comme un grand fleuve; et pas une goutte n'a seulement touché mes lèvres! Ou bien peut-être que le bonheur, le vrai bonheur de ma vie, a passé tout près de moi, m'a souri de son sourire radieux, et que je n'ai pas su le reconnaître. Ou bien il s'est assis à mon chevet, et je l'ai oublié comme un rêve. Comme un rêve,» répétai-je tristement. Des formes confuses, des images insaisissables glissaient dans mon âme en y excitant des sentiments où se mêlaient la compassion sur moi-même, les regrets, la désespérance et la résignation. Oh! mes cordes d'or, je n'ai pas entendu vos cantiques! Vous n'avez donné des sons qu'en vous brisant. Et vous, ombres chères, ombres si connues, vous qui m'entourez ici dans cette morne solitude, pourquoi êtes-vous vous-mêmes si tristement et si profondément silencieuses? Sortez-vous de l'abîme? Comment comprendrais-je vos regards muets? Me dites-vous encore adieu, ou me saluez-vous comme un ami au retour? Pourquoi coulez-vous de mes yeux, gouttes avares et tardives? Oh! mon coeur, à quoi bon des regrets? Tâche d'oublier, si tu veux être calme; habitue-toi aux résignations des séparations éternelles, à ces mots amers; «Adieu pour toujours.» Ne retourne pas en arrière; ne te ressouviens pas; ne t'élance pas là-bas où il fait clair et serein, où rit la jeunesse, où l'espérance se couronne des fleurs du printemps, où la joie agite ses ailes de colombe, où l'amour, comme la rosée à l'aurore, brille tout humide des larmes de la volupté. Non, ne t'élance pas là-bas où est la félicité, la foi, la force, la puissance. Là n'est pas notre place.
«Voici votre eau; levez-vous et buvez avec Dieu,» prononça derrière moi la voix mâle d'Yégor. Je tressaillis involontairement; cette parole vivante ébranla joyeusement tout mon être. C'était comme si je fusse tombé dans un sombre abîme où tout se taisait autour de moi, où l'on n'entendait plus que le long et continuel gémissement d'une douleur sans fin, et que tout à coup, d'une seule secousse, une puissante main d'ami m'eût ramené à la lumière du bon Dieu. Ce fut avec un vrai bonheur que je revis devant moi la calme et loyale figure de mon guide. Il était là, dans sa pose assurée, et me tendait, avec son charmant sourire, une petite bouteille pleine d'eau limpide et transparente. «Allons, dis-je en me levant et en lui serrant la main avec une sorte d'enthousiasme, conduis-moi, je te suis.» Il sourit de nouveau, et se remit en marche.
Nous continuâmes à parcourir la forêt jusqu'au soir. Le froid et l'ombre succédèrent si rapidement à la chaleur et à la lumière, qu'il fallut battre en retraite: «Retirez-vous, inquiets vivants,» semblait dire de derrière chaque arbre une voix farouche.
Au sortir du bois, nous ne retrouvâmes plus Kondrate. En vain nous criions pour l'appeler, il ne répondait pas. Tout à coup nous l'entendîmes au fond d'un ravin, près de nous, qui parlait doucement à ses chevaux. Un vent subit avait soufflé rapidement et s'était calmé aussi vite, sans laisser d'autre trace de son passage que des feuilles mises à l'envers, ce qui donnait aux arbres immobiles un aspect bigarré. Ce souffle imperceptible avait suffi pour empêcher Kondrate d'entendre nos cris. Nous montâmes dans le telega, et partîmes pour le village. Courbé sur moi-même et aspirant l'air humide du soir, je sentis toutes mes rêveries de la journée se fondre en un seul sentiment, celui de la lassitude et du sommeil, en un seul désir, celui de retourner bien vite sous un toit humain, de boire une tasse de thé à la crème, de m'enfoncer dans du foin odorant, et de m'endormir avec délices.
DEUXIÈME JOURNÉE
Le lendemain, de bonne heure, nous nous remîmes tous trois en marche pour la _Gary_. Dix années auparavant, plusieurs milliers de déciatines avaient brûlé dans les Grands-Bois. Les arbres n'avaient pas repoussé. On ne voyait sur ce vaste emplacement que de tout petits sapins. Le sol était couvert de mousse et de cendre, à travers lesquelles croissaient une multitude d'arbustes à fruits sauvages, fraises, framboises, airelles et canneberges, dont les coqs de bruyère sont très-friands. Aussi les trouvait-on, en cet endroit, en quantité prodigieuse. Nous avancions en silence, quand tout à coup Kondrate se redressa: «Eh! dit-il, n'est-ce pas Ephrem que je vois là? En effet, c'est bien lui. Bonjour, Alexandritch,» ajouta-t-il en élevant la voix et en ôtant son bonnet.
Un paysan de petite taille, vêtu d'un court _armiak_ noir, et les reins ceints d'une corde, parut de derrière un arbre, et s'approcha de notre telega.
«On t'a relâché? demanda Kondrate.
--Je le crois bien, répondit l'homme en montrant ses dents: il ne fait pas bon de me tenir sous clef.
--Tiens! et moi qui croyais, je te l'avoue, Alexandritch, que cette fois-ci l'oie n'avait plus qu'à se mettre sur le gril!
--Si tu l'as cru, tu es un nigaud.
--Et le _Stanovoï_?...
--Bah! le _Stanovoï_.... ça veut être un loup, et ça a une queue de chien. Tu vas à la chasse, barine? ajouta-t-il en jetant sur moi un regard de ses petits yeux clignotants.
--À la chasse, dis-je.
--À la _Gary_, ajouta Kondrate.
--Dans la cendre tu pourrais trouver du feu, dit le paysan continuant à ricaner; j'y ai vu beaucoup de coqs de bruyère. Mais vous n'arriverez pas jusque-là; il y a vingt verstes à vol d'oiseau à travers le bois. Yégor lui-même, qui est dans la forêt comme dans sa basse-cour, ne parviendrait pas à y arriver. Bonjour, âme de Dieu, ce qui veut dire peu,» dit-il à Yégor en lui frappant sur le bras.
Yégor le regarda gravement, et lui fit un léger signe de tête.
De longtemps je n'avais vu une figure aussi étrange que celle de cet Ephrem. Il avait le nez long, aigu, de larges lèvres, une barbe courte et rare, et ses yeux bleus couraient perpétuellement çà et là. Il se tenait crânement, les mains sur la hanche, et son bonnet enfoncé jusqu'aux sourcils.
«Tu reviens passer quelques jours chez toi? reprit Kondrate.
--Quelques jours; il fait beau maintenant, frère. Mon sentier est devenu un grand chemin. Je puis rester couché sur mon poêle jusqu'à l'hiver; aucun chien à collet rouge n'aboiera sur moi. Le maréchal m'a dit dans la ville: «Décampe, Alexandritch, sors de notre district; nous te donnerons un passe-port de première qualité.» Mais vous autres, gens de Sviatoïé, j'ai eu pitié de vous; vous ne trouveriez plus un aussi fin voleur.
--Allons, tu es toujours farceur, notre oncle, dit Kondrate en riant, et il frappa de ses rênes les chevaux qui se mirent en marche.
--Prrr! fit Ephrem, et les chevaux s'arrêtèrent.
--Veux-tu finir? dit Kondrate; tu vois bien que nous allons avec un seigneur, il se fâchera.
--Mais, gros canard, de quoi se fâcherait-il? c'est un bon seigneur. Tu vas voir qu'il me donnera pour boire un coup. Eh! barine, donne au pauvre vagabond de quoi s'acheter une bouteille d'eau-de-vie. Comme je l'écraserais en ton honneur!» ajouta-t-il en soulevant le coude jusqu'à l'épaule, et en grinçant des dents.»
Je lui donnai un _grivnik_, et je dis à Kondrate de fouetter.
«Très-content de Votre Seigneurie, cria Ephrem à la façon des soldats. Et toi, Kondrate, sache dorénavant chez qui tu dois prendre leçon. As-tu peur, tu es perdu; as-tu du courage, tu dévores tout. Écoute, quand tu reviendras au pays, viens me voir; la bombance durera trois jours chez moi. Nous casserons bien des goulots de bouteilles. Ma femme est une joyeuse commère, ma maison ouverte à tout venant. Saute, ami Ephrem, saute, alerte pie, avant qu'on ne t'ait arraché la queue.»
Et, poussant un sifflement aigu, il disparut dans les broussailles.
«Qu'est-ce que c'est que cet Ephrem? dis-je à Kondrate, qui ne cessait de secouer la tête comme s'il se fût parlé à lui-même.
--Cet Ephrem? reprit-il; ah! ah! c'est un homme comme il n'y en a pas à cent verstes à la ronde; un voleur fini. Rien que voir le bien d'autrui lui fait cligner de l'oeil. Fuyez-le en vous cachant dans la terre, il vous déterrera. Et quant à l'argent, essayez de vous asseoir dessus, il vous l'ôtera de dessous vous.
--Il me paraît bien hardi.
--Hardi! il ne craint pas le diable, c'est tout dire. On ne peut rien lui faire. Combien de fois l'a-t-on mené à la ville, et mis en prison? Dépenses inutiles. On se met à le lier, et lui vous dit: «Que n'attachez-vous cette jambe-là? Attachez-la plus fort pendant que je dormirai, et je serai à la maison avant mon escorte.» Et en effet, à peine parti, on le revoit au pays.
--D'où est-il? de chez vous?
--Oui, de Sviatoïé. C'est un homme.... Voyez seulement son nez, sa physionomie (Kondrate avait été une fois à la ville, et, depuis ce temps, employait des termes ambitieux). Nous autres Polékas, nous connaissons bien la forêt depuis notre enfance; mais aucun de nous ne peut se comparer à lui. Une nuit, il est venu tout droit ici d'Altonkino; il y a quarante verstes, et personne n'avait jamais fait ce chemin. C'est aussi le premier homme du monde pour voler le miel; les abeilles ne le piquent point. Il a ruiné tous les éleveurs de ruches.
--Il ne doit pas épargner non plus les _borts_?
--Oh non! il ne faut pas le calomnier. Jamais encore on ne lui a trouvé ce péché. Le _bort_ est chose sacrée chez nous. Une ruche est faite de main d'homme, et gardée par des hommes. Si tu réussis à la voler, tant mieux pour toi; mais les abeilles sont à la garde de Dieu; il n'y a que l'ours qui touche à leur miel.
--Aussi l'ours est-il un animal privé de raison, remarqua Yégor.
--Ephrem a-t-il de la famille? demandai-je.
--Certainement, il a un fils; et quel voleur ce sera avec le temps! c'est le père tout craché. Ephrem commence à l'enseigner. Un de ces derniers jours, il a rapporté un pot rempli de vieux sous, et il l'a enterré dans une petite éclaircie, puis il a envoyé son fils au bois, en lui disant que, tant qu'il n'aurait pas trouvé le pot, il ne lui donnerait rien à manger, et ne le laisserait pas même rentrer dans la maison. Le fils est resté au bois tout un jour avec sa nuit, et il a fini par déterrer le pot. Oui, c'est un homme bien singulier que cet Ephrem; tant qu'il est dans sa maison, c'est le meilleur vivant du monde, il donne à tout le monde à boire et à manger. On ne fait que danser chez lui; on y fait les cent coups. Et quand il y a une assemblée d'anciens, personne ne donne un meilleur conseil que lui. Il s'approche du cercle par derrière, écoute un moment, vous dit le mot juste comme s'il donnait un coup de hache au bon endroit, et s'en va en riant. Mais du moment qu'il part pour la forêt, c'est alors qu'il est dangereux. Du reste, il faut le dire, il ne touche à nous autres de Sviatoïé que quand il ne peut pas faire autrement. D'ordinaire, s'il rencontre l'un de nous, il nous crie de loin: «Au large, frère! l'esprit de la forêt a soufflé sur moi.»
--Comment! dis-je, vous êtes une commune entière, et vous ne pouvez venir à bout d'un seul homme?
--Mais apparemment.
--Le tenez-vous donc pour un sorcier?
--Dieu seul sait ce qu'il est. Il y a quelque temps, il est entré dans le rucher du sous-diacre; mais le sous-diacre faisait le guet lui-même; il l'empoigna dans les ténèbres, et le rossa. Quand il lui eut donné sa volée, Ephrem lui dit: «Sais-tu qui tu as battu?» Dès que le sous-diacre eut reconnu sa voix, il se sentit glacé de terreur; et se jeta à ses pieds: «Prends, lui dit-il, tout ce que tu veux.--Non, reprit l'autre, je te prendrai ce que je voudrai, à mon heure et à mon goût; mais sache que tu n'en seras pas quitte.» Depuis ce temps, le sous-diacre semble un échaudé; il erre comme une ombre. «Le coeur me fond dans la poitrine, me disait-il l'autre soir; ce brigand-là m'a jeté quelques mots bien cruels.»
--Votre sous-diacre doit être bien bête.
--Ah! vous croyez? Eh bien! écoutez-moi. Un jour, arrive de l'autorité l'ordre de s'emparer d'Ephrem à tout prix. Le _Stanovoï_ était tout neuf à son poste, il voulait se signaler. Voilà qu'une dizaine de paysans vont à la forêt à la recherche d'Ephrem, et, à peine étaient-ils arrivés, qu'il vient à leur rencontre. «Prenez-le! liez-le!» crie l'un d'eux. Pour Ephrem, il entre tranquillement dans le bois, se taille un bâton de trois doigts d'épaisseur, et, ce bâton à la main, il bondit tout à coup sur la route, la face hideuse: «À genoux!» cria-t-il, comme un tzar à la parade; et tous se mirent à genoux. «Qui de vous, continua Ephrem, a dit qu'on me lie? Est-ce toi, Séroga?» Séroga, qui l'entend, se lève d'un seul bond et s'enfuit comme un lièvre. Ephrem se mit à sa poursuite, et pendant toute une verste lui caressa le dos avec son bâton. «C'est dommage, dit-il après, que je ne l'aie pas empêché de manger gras,» car l'affaire se passait à la fin du carême de saint Philippe. Quant au _Stanovoï_, il fut bientôt renvoyé, et tout fut dit.
--Il vous a tous terrifiés, et il vous mène comme de petits enfants.