Cours familier de Littérature - Volume 22

Part 17

Chapter 173,397 wordsPublic domain

Erochka se posa sur la dernière marche de l'escalier. La troupe, assemblée un instant auparavant, se dispersa, à l'exception de quelques enfants et de quelques curieux. Gabriel rentra à la maison et, par l'entremise de Lioubov, fit dire à la baruinia que ses volontés étaient accomplies.

La délicate veuve replia un des coins de son mouchoir, y versa de l'eau de Cologne, se frotta les tempes, but une tasse de thé et, comme elle était encore sous l'influence des gouttes soporifiques, elle se rendormit.

Une heure environ s'écoula. La porte devant laquelle il y avait eu tant de mouvement s'ouvrit, et Guérassime apparut. Il était revêtu de son habit des dimanches et tenait en laisse Moumou. Erochka se rangea à son approche et le laissa passer. Les enfants et les valets qui se trouvaient encore dans la cour l'observaient en silence. Il marcha gravement sans se détourner, et ne mit son bonnet sur sa tête que lorsqu'il fut dans la rue. Erochka le vit entrer avec son chien dans un cabaret et se posta près de là pour épier sa sortie.

Le muet était connu dans ce cabaret. On y comprenait ses signes. Il demanda des choux, du boeuf, et s'assit les coudes sur la table. Moumou était près de lui, le regardant tranquillement avec ses bons yeux tendres. Son poil était poli et luisant, on voyait qu'elle avait été tout récemment lavée et essuyée.

Quand on eut apporté à Guérassime les mets qu'il avait commandés, il coupa le boeuf par petits morceaux, y émietta du pain, et mit le plat par terre. Moumou mangea avec sa délicatesse habituelle, touchant à peine l'assiette du bout de son museau.

Son maître la contemplait immobile, et tout à coup deux grosses larmes s'échappèrent de ses yeux; l'une tomba sur la tête de la chienne, l'autre dans le plat devant elle. Guérassime cacha sa figure dans ses mains. Moumou ayant achevé son repas, s'éloigna de l'assiette en se léchant les lèvres. Le muet se leva, paya, et sortit. Le garçon du cabaret l'observait d'un air étonné. Erochka le voyant venir, se retira à l'écart, et l'ayant laissé passer, le suivit de nouveau à quelque distance.

Il marchait, le pauvre Guérassime, sans se hâter, en tenant toujours la corde en laisse au cou de la chienne. Arrivé au coin d'une rue, il s'arrêta, hésita un instant, puis se dirigea à grands pas vers le pont nommé Krymsky-Brod. Là il entra dans la cour d'un édifice où l'on faisait une nouvelle construction, prit sous son bras deux briques, et s'avança sur la rive de la Moskva jusqu'à un certain endroit où il avait remarqué précédemment deux barques munies de leurs avirons et amarrées à des poteaux. Il détacha une de ces barques et y entra avec Moumou. Un vieux boiteux sortit aussitôt d'une hutte élevée près d'un potager et se mit à crier. Mais Guérassime ramait si vigoureusement que quoiqu'il eût à lutter contre le courant qu'il remontait, il se trouva en un instant à une assez longue distance du vieillard, qui, voyant l'inutilité de ses réclamations; se gratta le dos et rentra en boitant dans sa cabane.

Guérassime continuait à ramer. Bientôt les murs de Moskou disparurent derrière lui. Bientôt à ses regards se déroula un tout autre rivage: c'étaient des champs, des bois, des jardins et des îles. Alors il laissa tomber son aviron, pencha la tête sur Moumou assise près de lui, et resta immobile, les mains croisées derrière le dos, tandis que le courant reportait peu à peu l'embarcation vers Moscou. Soudain il se releva brusquement avec une sorte d'expression de cruauté douloureuse sur le visage, noua fortement avec une corde les deux briques qu'il avait apportées, les lia ensuite au cou de sa chienne, la prit entre ses bras, la contempla encore une fois. Elle le regardait avec confiance, en agitant doucement la queue. Il détourna la tête, ferma les yeux, ouvrit les mains....

Il n'entendit rien.... ni le subit aboiement de la pauvre Moumou, ni le clapotement de l'eau. Son oreille était fermée à toutes les rumeurs. Pour lui le jour le plus brillant était plus silencieux que ne l'est pour nous la nuit la plus calme....

Quand il releva la tête, quand il ouvrit ses paupières, les flots de la Moskva suivaient leur cours habituel, leur cours rapide, et se brisaient en soupirant sur les flancs de son embarcation. À quelque distance derrière lui, du côté du rivage, un grand cercle se dessinait à la surface de l'eau.

Erochka, qui avait perdu de vue Guérassime, était rentré à la maison pour y raconter ce dont il avait été témoin.

«Eh bien, dit Étienne, il a noyé son chien. C'est sûr. Quand il a promis quelque chose, on peut y compter.»

Pendant le reste de la journée, on ne vit pas Guérassime. Il ne parut ni au dîner, ni au souper.

«Quel être bizarre que ce Guérassime, dit une grosse blanchisseuse. Est-il possible de se donner tant de peine pour un chien?

--Guérassime est revenu, s'écria tout à coup Étienne, en prenant une assiette de gruau.

--En vérité! Quand donc?

--Il y a environ deux heures. Je l'ai rencontré sous la porte cochère. Il sortait. J'ai voulu lui adresser quelques questions. Mais il n'était pas de bonne humeur, et il m'a donné un coup de poing très-remarquable dans l'omoplate comme pour me dire: Laisse-moi la paix. Ah! il n'y va pas de main morte, ajouta Étienne en se frottant le dos! J'en ai encore les reins meurtris. Il faut l'avouer, sa main est une main vraiment bénie.»

À ces mots, les domestiques se mirent à rire, puis se séparèrent pour aller se coucher.

À cette même heure, sur le chemin de T..., marchait d'un pas rapide un homme d'une taille élevée portant un sac sur l'épaule et un long bâton à la main. C'était Guérassime. Il allait résolument vers sa terre natale, vers son village. Après avoir sacrifié sa chère Moumou, il était rentré dans sa chambre, il avait mis quelques hardes dans une sacoche, pris cette sacoche sur son dos et il était parti.

Le domaine d'où sa maîtresse l'avait fait venir à Moscou n'était qu'à vingt-cinq verstes de la chaussée. Il avait remarqué le chemin qu'il avait suivi; il était sûr de le retrouver, et il cheminait vigoureusement avec une détermination dans laquelle il y avait à la fois du désespoir et du contentement. Il avait quitté à jamais la maison de sa maîtresse, et la poitrine dilatée, le regard ardemment fixé devant lui, il marchait précipitamment, comme si sa vieille mère l'attendait à son foyer, comme si elle le rappelait près d'elle, après les jours qu'il venait de passer dans une autre demeure, parmi des étrangers.

La nuit vint; une nuit d'été calme et tiède. D'un côté de l'horizon, à l'endroit où le soleil venait de se coucher, un coin du ciel était encore blanchi et empourpré par un dernier reflet de la lumière du jour; de l'autre, il était déjà voilé par une ombre grisâtre.

Des centaines de cailles chantaient à l'envi, les râles de genêt poussaient leurs cris vibrants. Guérassime ne pouvait les entendre. Il ne pouvait entendre le murmure des bois près desquels l'emportaient ses pieds robustes, mais il sentait l'arôme qu'il connaissait, l'odeur des blés qui mûrissaient dans les champs. Il aspirait l'air vivace du sol natal qui semblait venir à sa rencontre, qui lui caressait le visage, qui se jouait dans ses cheveux et dans sa longue barbe.

Devant lui s'étendait en droite ligne le chemin qui devait le ramener à son isba. Les étoiles du ciel éclairaient sa marche. Il allait comme un lion vigoureux et fier, et lorsque le lendemain l'aurore reparut à l'horizon, il était à plus de trente-cinq verstes de Moscou.

Deux jours après, il rentrait dans sa cabane, à la grande surprise d'une femme de soldat qui y avait été installée. Il s'inclina devant les saintes images suspendues à son foyer, puis se rendit chez le staroste, qui d'abord ne savait comment le recevoir. Mais on était au temps de la fenaison. On se souvenait des facultés de travail du robuste muet; on lui donna une faux, et il se mit à l'ouvrage comme par le passé, et il faucha de telle sorte que tous ses compagnons l'admiraient.

Cependant à Moscou, on n'avait pas tardé à s'apercevoir de son absence. Dès le lendemain de son départ, on était entré dans sa chambre, puis on avait prévenu Gabriel de sa disparition. Celui-ci regarda de côté et d'autre, haussa les épaules, puis pensa que le muet avait pris la fuite, ou qu'il avait été rejoindre son misérable chien dans la rivière. La déclaration de cet événement fut faite à la police, et il fallut aussi l'annoncer à la veuve. À cette nouvelle, elle entra en colère, se lamenta, puis ordonna de chercher le muet partout et de le ramener, déclarant que jamais elle n'avait voulu faire périr Moumou. Elle adressa une si sévère réprimande à Gabriel, que tout le jour l'infortuné majordome secoua la tête en murmurant: «Allons! allons!» le sommelier finit par le tranquilliser par la même interjection différemment accentuée.

Enfin, on apprit par un rapport du staroste que Guérassime était rentré dans son village. La baruinia s'apaisa. Sa première idée pourtant fut de le faire revenir au plus tôt à Moscou, puis elle réfléchit et déclara qu'elle n'avait pas besoin de reprendre dans sa maison un tel ingrat. Peu de temps après elle mourut, et non-seulement ses héritiers ne pensèrent point à rappeler au service de l'hôtel Guérassime, mais ils congédièrent même tous les autres domestiques.

Guérassime vit encore dans son isba solitaire qui est son seul refuge. Il a conservé sa force et son ardeur pour le travail, son caractère grave et réservé. Seulement ses voisins remarquent que depuis son séjour à Moscou, il ne regarde aucune femme et ne peut souffrir aucun chien près de lui. «Mais, à quoi, disent-ils, lui servirait une femme, et que ferait-il d'un chien? On connaît la vigueur de son bras, et les voleurs n'oseraient entrer dans l'enceinte de son isba.»

LAMARTINE.

CXXXIIe ENTRETIEN

LITTÉRATURE RUSSE

IVAN TOURGUENEFF

(Suite.--Voir la livraison précédente.)

I

_Jacques Passinkof_, _Faust_, le _Ferrailleur_, les _Trois Portraits_, l'_Auberge de grand chemin_, _quelques essais dramatiques_ et enfin _Deux journées dans les grands bois_, magnifique scène descriptive des plaines ténébreuses de la Grande Russie, forment le premier et le second volume de cette collection étrange, pittoresque et attachante.

La description animée des _Grands bois_ ne peut être citée que presque en entier. On y voit, avec la vie du chasseur russe, l'impression vraie des grandes forêts (ce que les Turcs appellent la _mer des feuilles_, entre _Brousse et Konia_), sur l'homme qui les parcourt. C'est Chateaubriand naturel et vivant, au lieu de la rhétorique des déserts et des sauvages dans Attala. Lisons donc encore.

DEUX JOURNÉES

DANS

LES GRANDS BOIS

PREMIÈRE JOURNÉE

La vue d'une vaste forêt de sapins, la vue des grands bois, rappelle celle de l'Océan. Elle éveille les mêmes impressions; c'est la même plénitude intacte et primitive, qui se déroule à l'oeil du spectateur dans sa royale majesté. Du sein des forêts séculaires, comme du sein de l'onde immortelle, s'élève la même voix: «Je n'ai pas affaire à toi, dit la nature à l'homme; je règne, et toi, tâche de ne pas mourir.» Mais la forêt est plus triste et plus monotone que la mer, surtout la forêt de sapins. Toujours la même en toute saison, elle, est d'habitude silencieuse. La mer caresse et menace; elle prend toutes les nuances, elle parle toutes les voix, elle reflète le ciel, ce ciel d'où nous vient aussi un souffle d'éternité qui ne nous semble pas étrangère, tandis qu'à l'aspect de la sombre et morne forêt, avec son lugubre silence ou ses sourds et longs gémissements, l'homme sent plus irrésistiblement pénétrer dans son coeur la conscience de son néant. Il est difficile à cet être éphémère, né d'hier et condamné à mourir demain, de soutenir le regard froid et indifférent de l'éternelle Isis. Ce ne sont pas seulement les espérances audacieuses et les confiantes rêveries de sa jeunesse qui s'humilient et s'éteignent au souffle glacial des puissances élémentaires; toute son âme se resserre et se rapetisse: il sent bien que le dernier de ses frères pourrait disparaître de la face de la terre, sans qu'une seule feuille s'agitât sur sa branche; il sent son isolement, sa faiblesse, le hasard de son existence, et il se hâte, avec une terreur secrète, de revenir aux soucis mesquins et aux petits travaux de sa vie. Il se trouve plus à l'aise dans ce monde qu'il s'est créé; là il est chez lui, là il peut croire encore à sa force et à son importance.

Ce furent les idées qui me vinrent à l'esprit, il y a quelques années, lorsque, debout sur le perron d'une petite auberge bâtie aux bords marécageux de la Resseta, j'aperçus pour la première fois de ma vie les Grands-Bois. Comme en gradins d'amphithéâtre, et à perte de vue, s'étendait devant moi l'interminable forêt de sapins, où, sur un fond bleuâtre, se détachaient en vert frais et pâle des bouquets de bouleaux. Nulle part une blanche église, nulle part une plaine aux champs dorés; partout les cimes dentelées des arbres, partout l'éternelle brume qui les enveloppe dans cette contrée. Ce que je voyais ne respirait pas la paresse, cette immobilité de la vie; non, quoique grandiose, c'était la mort. Une chaude journée d'été tenait la terre endormie, et de grands nuages blancs passaient très-haut avec lenteur. L'eau rougeâtre de la Resseta glissait sans bruit à travers d'épais roseaux; des mamelons de sombre mousse se voyaient confusément au fond, et les bords de la rivière semblaient se fondre, tantôt en marécages, tantôt en amas de sable crayeux.

Un chemin fréquenté passait devant l'auberge. Auprès du perron se tenait une _telega_ remplie de caisses et de boîtes de différentes grandeurs. Son maître, petit homme sec, au nez d'épervier et aux yeux de souris, le dos voûté et la jambe boiteuse, attelait un petit cheval aussi boiteux que lui. C'était un marchand de pains d'épices qui se rendait à la foire de Karatcheff. Tout à coup, sur le même chemin, parurent quelques hommes bientôt suivis d'un plus grand nombre, et finalement d'une foule entière. Tous portaient de longs bâtons à la main et des havre-sacs sur le dos. À leur démarche fatiguée et chancelante, à leur teint hâlé, on pouvait reconnaître qu'ils venaient de loin. C'étaient des puisatiers de Youknoff qui retournaient au pays. Un vieillard aux cheveux blancs comme la neige semblait être leur chef. Il s'arrêtait de temps à autre, et d'une voix tranquille stimulait les traînards. Tous marchaient en silence, dans une sorte de grave recueillement. L'un d'eux, homme trapu et de mine renfrognée, le _touloup_ entr'ouvert et un bonnet de peau de mouton enfoncé jusqu'aux yeux, s'approcha du marchand forain, et lui dit brusquement: «À combien le pain d'épices, imbécile?--C'est selon ce que tu prendras, homme aimable, répondit d'une voix grêle le marchand surpris et fâché; il y a du pain d'épices à deux kopecks, à trois kopecks; et toi, en as-tu un seulement dans ta poche?--Ce manger de bourgeois est fade pour un ventre de paysan,» répliqua en s'éloignant le paysan au _touloup_. «Enfants, enfants, suivez la route; il faut arriver avant l'étoile du soir,» fit entendre la voix du vieux chef; et toute la horde s'écoula rapidement, sans qu'aucun d'eux pensât à soulever son bonnet en passant devant moi. Le vieillard seul me fit un grave salut, tout en souriant sous ses blanches moustaches. «Gens peu civilisés, dit le marchand en me jetant un regard de côté, ce n'est pas pour eux, certes, qu'est mon pain d'épices.» Et achevant d'atteler sa rosse, il descendit vers la rivière où se voyait une espèce de bac en troncs d'arbres liés ensemble. Un paysan, coiffé du bonnet en feutre blanc particulier à cette contrée, sortit d'une hutte, et le passa sur l'autre rive. La petite _telega_ se mit à ramper dans un chemin raboteux, faisant gémir à chaque tour une de ses roues.

Quand mes chevaux eurent mangé, je passai sur l'autre rive. Après avoir marché l'espace de deux verstes dans une plaine marécageuse, j'entrai dans la trouée percée au milieu de la forêt. Mon _tarantass_ commença à danser sur les rondins qui servaient à paver cette route. Je mis pied à terre, et suivis la voiture. Les chevaux marchaient d'un pas égal, soufflant avec force et agitant la tête pour chasser les mouches. Bientôt les Grands-Bois nous reçurent dans leur sein. Non loin de la lisière poussaient des bouleaux, des trembles, des tilleuls et quelques chênes; puis parut comme un mur de sapins épais, auxquels succédèrent les troncs rougeâtres et moins serrés des pins communs en Écosse; puis, de nouveau, un bois mélangé, garni par en bas de noisetiers, de sorbiers, de cerisiers sauvages, d'herbes à tiges hautes et dures. Les rayons du soleil éclairaient vivement les cimes des arbres, s'éparpillaient dans les branches, et n'arrivaient jusqu'à terre qu'en minces et pâles filets. On n'entendait presque point d'oiseaux: ils n'aiment pas les forêts profondes; seulement, de temps à autre, le cri plaintif et trois fois répété de la huppe, ou bien l'aigre miaulement du geai; quelquefois un rollier, toujours solitaire et silencieux, traversait la trouée en y faisant luire son plumage d'or et d'azur. De loin en loin, les arbres étaient plus espacés, une éclaircie se montrait, et le _tarantass_ entrait dans une petite plaine sablonneuse, nouvellement défrichée. Du seigle chétif y croissait par longues bandes et agitait sans bruit ses maigres tiges. Une petite chapelle noircie, avec sa croix inclinée, se voyait au-dessus d'un puits, et un invisible ruisseau babillait d'un bruit faible et sourd comme s'il fût entré dans le goulot d'une bouteille vide. Un bouleau, abattu par le vent, interceptait tout à coup la route. En d'autres endroits, elle était cachée sous une couche d'eau stagnante; des deux côtés, un marécage étendait sa nappe verdâtre, couverte de joncs et d'aunes rabougris. Des canards sauvages s'élevaient par couples, et l'oeil suivait avec surprise leur vol inusité à travers les troncs des grands sapins.

«Ah! ah! ah! ah!» criait tout à coup un pâtre qui poussait devant lui son troupeau de bétail à demi sauvage. Une vache au poil roux, aux cornes courtes et affilées, traversait bruyamment les broussailles, et, comme pétrifiée, s'arrêtait au bord de la trouée, en fixant ses grands yeux sombres sur le chien qui courait devant moi. Le vent apportait fréquemment une odeur de bois brûlé, et une petite fumée circulait en mince spirale dans l'air bleuâtre de la forêt. C'était sans doute un paysan qui se procurait à peu de frais du charbon pour quelque fabrique de verre ou de soude des environs. Plus nous avancions, plus autour de nous tout devenait sourd et silencieux. Une forêt de sapins est toujours silencieuse; seulement, là-haut, bien au-dessus de la tête, s'entend un long murmure, et comme une plainte vague et contenue qui court dans la cime des arbres. On va, on va, et cette incessante voix de la forêt ne cesse point de gémir; et le coeur commence à gémir lui-même, et l'on désire arriver plus vite à l'espace et à la lumière. On désire respirer à pleine poitrine un air pur et léger, et non cet air étouffant à force de parfums et d'humidité.

Pendant quinze verstes, nous allâmes au pas, rarement au petit trot. Je voulais atteindre avant la nuit le petit village de Sviatoïé, situé au coeur de la forêt. Plusieurs fois, j'avais rencontré des paysans portant sur leurs telegas de longues poutres ou des écorces de tilleul. «Y a-t-il loin d'ici à Sviatoïé? demandai-je à l'un d'eux.

--Non, pas loin: trois verstes environ.»

Deux heures se passent; nous marchions toujours. Enfin j'entends le grincement des roues d'un telega. Un paysan paraît, marchant à côté de son petit cheval: «Frère, combien y a-t-il d'ici à Sviatoïé?

--Qu'est-ce?

--D'ici à Sviatoïé?

--Huit verstes.»

Le soleil se couchait quand je sortis enfin du bois, et j'aperçus devant moi un petit village. Une vingtaine d'_isbas_ se pressaient autour d'une vieille église en bois à coupole unique et à toiture verte, dont les petites fenêtres s'enflammaient au soleil couchant. C'était Sviatoïé. Ce village avait jadis appartenu à un monastère, et son église possédait une petite image miraculeuse, à l'influence de laquelle les habitants attribuaient leur bonne fortune d'être restés libres, au beau milieu des possessions d'un puissant seigneur. De là, le village avait conservé son nom. Au moment d'y entrer, le troupeau commun dépassa mon _tarantass_ en courant au milieu d'un tourbillon de poussière, avec des beuglements, des bêlements, des grognements tels que si une troupe de loups se fût mise à leurs trousses. Les filles du village, de longues gaules à la main, couraient avec de grands cris à la rencontre de leurs vaches; les jeunes garçons, aux cheveux de chanvre, poursuivaient les cochons indociles qui s'échappaient de tous côtés; et ce fut au milieu de cet infernal brouhaha que je fis mon entrée dans le village de Sviatoïé.