Cours familier de Littérature - Volume 22

Part 16

Chapter 163,576 wordsPublic domain

Pendant la nuit, elle ne dormait point d'un sommeil imperturbable, mais elle n'aboyait pas sans raison comme ces chiens absurdes qui, se posant sur leurs pattes de derrière, et levant le museau en l'air, aboient trois fois de suite, par ennui, en regardant les étoiles. Non; Moumou n'élevait la voix que lorsqu'un étranger s'approchait de la porte de l'hôtel, ou lorsqu'elle entendait quelque bruit inusité. En un mot, c'était une intelligente gardienne. Il y avait dans la cour un autre chien, un vrai dogue, à la peau jaune, avec des taches fauves. Mais il était enchaîné toute la nuit, restait indolemment couché dans sa niche; et si, de temps à autre, il lui arrivait de se mouvoir et d'aboyer, bientôt il se taisait, comme s'il comprenait lui-même la faiblesse et l'inutilité de ses aboiements.

Humble élève d'un valet de dernier ordre, Moumou ne pénétrait jamais à l'intérieur de la maison seigneuriale. Quand Guérassime allait porter du bois dans les appartements, elle l'attendait à la porte, dressant l'oreille, penchant la tête, tantôt à droite, tantôt à gauche, s'agitant au moindre bruit.

Ainsi se passa une année. Guérassime accomplissait régulièrement sa tâche et semblait très-satisfait de son sort, quand il arriva un événement inattendu.

Par une belle journée d'été, la baruinia se promenait dans son salon avec ses commensales. Elle était ce jour-là dans une heureuse disposition d'esprit; elle riait et plaisantait, et ses obséquieuses compagnes riaient comme elle, mais non sans crainte. Elles n'aimaient point à voir leur capricieuse patronne dans cet état d'hilarité; car, lorsqu'il lui arrivait d'être de si bonne humeur, il fallait que chaque personne qui se trouvait près d'elle eût le visage riant, l'esprit enjoué. Puis, ces élans de gaieté n'étaient pas de longue durée; bientôt ils se transformaient en une tristesse sombre et acariâtre. Mais en ce moment-là, comme nous l'avons dit, tout lui souriait. Le matin, selon son habitude, elle avait tiré les cartes, et avait réuni du premier coup, dans son jeu, quatre valets; excellent augure! Puis, son thé lui avait paru très-savoureux, si savoureux qu'elle avait récompensé la servante qui le préparait, par une parole louangeuse et une gratification d'un grivennik (40 centimes).

Elle s'en allait donc gaiement dans son salon; un sourire de bonheur errait sur ses lèvres ridées. Elle s'approcha de la fenêtre qui s'ouvrait sur un petit jardin; dans ce jardin, sous un rosier, Moumou, couchée par terre, rongeait délicatement un os. La baruinia l'aperçut et s'écria:

«À qui donc est ce chien?»

La commensale à qui elle s'adressait se sentit embarrassée comme un subalterne qui ne comprend pas bien la pensée de son chef.

«Je ne sais... murmura-t-elle. Je crois que c'est au muet.

--Mais vraiment, reprit la baruinia, c'est une charmante bête... Dites qu'on me l'apporte. Y a-t-il longtemps qu'il la possède?... Comment se fait-il que je ne l'aie pas encore aperçue? Je veux la voir.»

La dame de compagnie s'élança dans l'antichambre.

«Étienne, dit-elle à un laquais qui se trouvait là, Étienne, dépêchez-vous d'aller chercher Moumou qui est dans le jardin.

--Ah! on l'appelle Moumou, dit la vieille veuve. C'est un joli nom.

--Oui, répondit la complaisante dame de compagnie. Étienne, vite, vite....»

Étienne se précipita dans le jardin, et avança la main pour saisir Moumou; mais la chienne agile lui échappa et courut se réfugier près de son maître occupé en ce moment à vider son tonneau, qu'il tournait comme s'il n'eût eu entre les bras qu'un tambour d'enfant. Étienne suivit la chienne, et de nouveau essaya de la prendre, et de nouveau elle lui glissa des doigts.

Guérassime regardait en souriant cette manoeuvre.

Le laquais, las de ses vains efforts, lui fit comprendre par signe que sa maîtresse désirait qu'on lui portât l'animal fugitif.

À cette demande, Guérassime parut inquiet. Cependant il ne pouvait y résister. Il prit Moumou entre ses mains et la remit à Étienne qui se hâta d'aller la déposer sur le parquet du salon. La baruinia l'appelle d'une voix caressante; mais la pauvre bête, qui n'avait jamais posé le pied dans ce brillant appartement, se sentit effarouchée et tenta de s'esquiver. Repoussée par l'obséquieux Étienne, elle se tapit contre le mur, toute tremblante.

«Moumou, Moumou, viens près de moi, viens près de ta maîtresse, lui dit la baruinia; viens, ma petite.

--Viens, Moumou,» répétèrent à l'unisson les commensales.

Mais Moumou regardait d'un air inquiet autour d'elle et ne quittait pas sa place.

«Apportez-lui quelque chose à manger, dit la veuve. Qu'elle est sotte de ne pas vouloir s'approcher de moi. De quoi donc a-t-elle peur?

--Elle n'est pas encore apprivoisée,» dit en souriant et d'une voix timide une des dames de compagnie.

Étienne apporta un verre de lait et le plaça devant Moumou, qui ne daigna pas même flairer cette boisson, et continua à trembler.

«Ah! la sotte petite bête!» dit la baruinia en s'approchant d'elle et en se baissant pour la caresser. Mais aussitôt Moumou releva convulsivement la tête et montra les dents.

La veuve se hâta de retirer sa main.

Il y eut un moment de silence. Moumou poussa un léger gémissement, comme pour se plaindre ou pour demander pardon. La baruinia s'éloigna, le visage assombri. Le rapide mouvement de la chienne l'avait effrayée.

«Grand Dieu! s'écrièrent ses commensales, vous aurait-elle mordue?... Hélas! hélas!»

L'innocente Moumou n'avait jamais mordu personne.

«Emportez-la, s'écria la baruinia d'une voix irritée. La sale bête! La méchante chienne!»

À ces mots, elle se dirigea vers sa chambre. Ses compagnes voulaient la suivre. Mais, d'un geste, elle les arrêta à la porte.

«Que voulez-vous? dit-elle; je ne vous ai pas ordonné de venir avec moi.» Et elle disparut.

Étienne reprit Moumou et la jeta aux pieds de Guérassime.

Une demi-heure après, un silence profond régnait dans l'hôtel. La vieille veuve était plongée dans les coussins de son divan, plus sombre que la nuit qui précède l'orage.

Qu'il faut peu de chose pour bouleverser parfois une nature humaine!

Jusqu'au soir, la triste veuve resta dans sa noire disposition d'esprit. Elle n'adressa la parole à personne, elle ne joua point aux cartes, et la nuit elle ne put dormir en paix. L'eau de Cologne qu'on lui apporta n'était point, disait-elle, la même que celle dont elle se servait habituellement; puis, son oreiller avait une odeur de savon. Sa femme de chambre fut obligée de fouiller dans toutes les armoires et de flairer tout le linge qui s'y trouvait. En un mot la délicate baruinia était extrêmement agitée et irritée.

Le lendemain matin, elle fit appeler son majordome une heure plus tôt que de coutume. Il se rendit à cet ordre, non sans inquiétude, et dès qu'elle le vit apparaître:

«Dis-moi, s'écria-t-elle, ce que c'est que ce chien qui a aboyé toute la nuit et qui m'a empêchée de dormir.

--Un chien... balbutia Gabriel... Quel chien? Peut-être celui du muet!

--Je ne sais s'il appartient au muet ou à quelque autre; ce que je sais, c'est qu'à cause de lui je n'ai pu fermer l'oeil. Mais je voudrais savoir pourquoi il se trouve tant de chiens dans la maison. N'avons-nous pas déjà un chien de basse-cour?

--Sans doute: le vieux Voltchok.

--Pourquoi donc en prendre encore un? C'est là ce que j'appelle du désordre. Il me faudrait un majordome dans la maison! Et pourquoi le muet a-t-il un chien? qui le lui a permis? Hier, je me suis approchée de la fenêtre; cette vilaine bête était là sous mes rosiers mêmes traînant et rongeant je ne sais quelle horreur!»

Après une minute de silence, la baruinia ajouta:

«Que ce chien disparaisse aujourd'hui même; tu entends?

--J'entends.

--Aujourd'hui, et maintenant retire-toi. Je te ferai rappeler plus tard.»

Gabriel sortit, et trouva dans l'antichambre Étienne, couché sur un banc, dans la position d'un guerrier tué sur un tableau de bataille, ses pieds nus sortant de dessous son caftan qui lui servait de couverture. Il le réveilla et lui donna à voix basse un ordre auquel le valet répondit par un bâillement et un éclat de rire. Puis le majordome s'éloigna, et Étienne se leva, revêtit son caftan, chaussa ses bottes et s'avança sur le seuil de la porte. Cinq minutes après, Guérassime apparut portant une énorme charge de bois; car, en été comme en hiver, la veuve voulait qu'il y eût du feu dans sa chambre à coucher et dans son cabinet. Guérassime était comme de coutume accompagné de sa chère Moumou, et comme de coutume il la laissa à la porte de l'appartement où il allait déposer son fardeau.

Étienne, qui connaissait cette habitude et qui attendait ce moment, se précipita sur la chienne comme le vautour sur un poulet, la serra contre le parquet, puis, l'étreignant sur sa poitrine pour l'empêcher de crier, descendit l'escalier sans regarder s'il était suivi, s'élança dans un drochky et se fit conduire au marché. Là, il vendit la chienne pour un demi-rouble, à la condition seulement qu'on la tiendrait à l'attache pendant une semaine au moins. Cette belle expédition terminée, il remonta dans son drochky, mais il le quitta à quelque distance de la maison, fit le tour, ne voulant pas traverser la cour, de peur d'y rencontrer Guérassime, et rentra dans la maison par un passage dérobé.

Il n'avait pas besoin de prendre tant de précautions: Guérassime n'était pas dans la cour. En sortant des appartements de sa maîtresse, il n'avait plus retrouvé Moumou à sa place habituelle, et il ne se rappelait pas que jamais la fidèle bête se fût écartée du seuil où elle l'attendait. Aussitôt il avait couru de côté et d'autre à la recherche de sa chère Moumou, dans sa chambre, dans le grenier au foin, dans la rue, partout: point de Moumou.

Guérassime, éperdu, s'adressa aux domestiques de l'hôtel, leur demandant par signes, avec une expression de désespoir, s'ils n'avaient pas vu sa chienne. Les uns ne savaient réellement pas ce qui s'était passé; d'autres, mieux instruits, riaient sournoisement. Gabriel prit un de ses grands airs et se mit à crier contre les cochers.

Guérassime sortit et ne rentra qu'à la nuit. À voir son visage abattu, son corps fatigué, ses vêtements couverts de poussière, on devait supposer qu'il avait parcouru la moitié de Moscou.

Il s'arrêta en face des fenêtres de la baruinia, jeta un regard sur le perron où une demi-douzaine de domestiques se trouvaient réunis, appela Moumou... Moumou ne répondit pas.

Alors il s'éloigna. Tous l'observaient, mais personne n'osait ni prononcer un mot, ni rire, et le postillon, qui déjà l'avait épié une fois, raconta le lendemain à la cuisine que toute la nuit le malheureux n'avait fait que gémir.

Ce jour-là, Guérassime ne parut pas. Le cocher Potapu fut obligé d'aller à sa place faire la provision d'eau, ce dont le digne Potapu n'était nullement satisfait.

Le veuve demanda à Gabriel s'il s'était souvenu de ses ordres, et le majordome se hâta de répondre qu'ils étaient exécutés.

Le jour suivant, Guérassime sortit de sa cellule et reprit son travail. Il dîna tristement avec les domestiques, puis s'éloigna sans saluer personne. Sa figure naturellement dépourvue d'expression, comme celle des sourds-muets, semblait à présent pétrifiée. Après le dîner, il sortit de nouveau, mais ne resta pas longtemps dehors, et se retira dans le grenier à foin. La nuit était belle, la lune rayonnait sur le ciel sans nuages; Guérassime, couché sur le foin, dormait d'un sommeil inquiet, respirant avec peine, et se retournant à chaque instant.

Tout à coup il lui sembla qu'on le tirait par le bord de son vêtement. Il tressaillit, mais ne leva pas la tête et ferma les yeux. Mais voilà que le tiraillement recommence et devient plus fort; Guérassime se lève, regarde. Moumou est devant lui portant un bout de corde brisé à son cou. Un long cri de joie s'échappe des lèvres de Guérassime. Il prend sa fidèle chienne dans ses bras, et elle lui lèche follement les yeux, les joues, la barbe.

Après ce premier élan de bonheur, le muet se mit à réfléchir, puis descendit avec précaution de son grenier, et voyant que personne ne l'observait, entra dans sa petite chambre. Déjà il avait songé que sa chienne, si dévouée, ne l'avait point abandonné d'elle-même, qu'elle lui avait été enlevée par l'ordre de sa maîtresse, et quelques-uns des gens lui avaient fait comprendre la colère de la vieille veuve contre l'innocent animal. Il s'agissait maintenant de le soustraire à un nouveau péril; d'abord il lui donna à manger, le caressa, le coucha sur son lit, puis après avoir longtemps songé au moyen de le soustraire à une autre persécution, il résolut de le garder tout le jour en secret dans sa chambre, et de ne le faire sortir que la nuit. Il ferma avec un de ses vêtements l'ouverture qu'il avait pratiquée à sa porte pour Moumou, et à peine l'aurore commençait-elle à poindre qu'il descendit dans la cour, comme si de rien n'était. Il s'avisa même, le bon muet, d'affecter, un air triste comme le jour précédent; il ne pensait pas que la pauvre bête le trahirait par ses aboiements. Bientôt, en effet, les domestiques surent qu'elle était revenue; mais, soit par pitié pour son maître, soit par crainte, ils ne firent pas semblant d'avoir fait cette découverte. Le majordome se gratta le front et fit un geste comme pour dire: «Eh bien, à la garde de Dieu! Peut-être que la baruinia n'en saura rien.»

Ce jour-là, Guérassime travailla avec une ardeur extraordinaire, nettoya toute la cour, sarcla les plantes du jardin, enleva les pieux de la clôture pour s'assurer de leur solidité, et les replanta avec soin. Il travailla si bien que la baruinia elle-même remarqua son zèle.

De temps à autre, dans le cours de la journée, il alla voir à la dérobée sa chère recluse; puis, dès que la nuit fut venue, il se retira près d'elle, et à deux heures, il sortit avec elle pour lui faire respirer l'air frais. Il la promenait depuis un certain temps dans la cour, et il se disposait à rentrer, quand soudain un bruit confus résonna dans la ruelle. Moumou dressa les oreilles, s'approcha de la palissade, flaira le sol, et fit entendre un long et perçant aboiement. Un homme ivre s'était couché au pied de la palissade pour y passer la nuit.

En ce moment, la baruinia venait de s'endormir après une crise nerveuse, une de ces crises qu'elle subissait ordinairement à la suite d'un souper trop copieux.

Les aboiements subits de la chienne la réveillèrent en sursaut, elle sentit son coeur battre violemment puis défaillir: «Au secours! s'écria-t-elle, au secours!»

Ses femmes accoururent tout effarées.

«Ah! je me meurs! dit-elle en se tordant les mains. Encore ce chien! ce maudit chien! Qu'on appelle le docteur! On veut me tuer! Hélas! l'affreuse bête!»

En parlant ainsi, elle s'affaissa sur son oreiller, comme si elle avait rendu l'âme.

On se hâta d'envoyer chercher le docteur, c'est-à-dire le médecin de l'hôtel. Cet homme, dont le principal mérite consistait à porter des bottes à semelles fines, et à tâter délicatement le pouls de sa noble cliente, dormait quatorze heures sur vingt-quatre, soupirait le reste du temps, et administrait sans cesse à la baruinia des gouttes de laurier-rose. Il arriva précipitamment, commença par faire brûler des plumes pour tirer la veuve de son évanouissement, puis, dès qu'il la vit ouvrir les yeux, il lui présenta sur un plateau d'argent le remède qu'il employait si souvent.

La baruinia ayant pris cette potion, recommença d'une voix lamentable à se plaindre du chien, de Gabriel, de sa malheureuse destinée.

«Pauvre vieille que je suis, disait-elle, tout le monde m'abandonne, et personne n'a pitié de moi. On désire ma mort. On n'aspire qu'à me voir mourir.»

Moumou continuait à aboyer, et Guérassime essayait en vain de l'éloigner de la fatale palissade.

«Le voilà, le voilà encore!» s'écria la veuve en roulant des yeux effarés.

Le médecin murmura quelques mots à l'oreille d'une femme de chambre. Celle-ci courut dans l'antichambre, appela Étienne, qui courut éveiller le majordome, lequel éveilla toute la maison.

Le muet, en se retournant, vit des lumières briller et des ombres circuler derrière les fenêtres. Il eut le pressentiment du malheur qui le menaçait, prit Moumou sous son bras, s'enfuit dans sa cellule et s'y enferma.

Quelques minutes après, cinq hommes arrivaient à sa porte et la trouvaient si bien close qu'ils ne pouvaient l'ouvrir. Gabriel, en proie à une agitation extrême, leur ordonna de rester là en sentinelle jusqu'au matin, puis, il se rendit près de la première femme de chambre de la baruinia, Lioubov Lioubimovna, avec laquelle il dérobait le thé, le sucre, les fruits et les épices de la maison; il la pria d'aller dire à sa maîtresse que le misérable chien était en effet revenu, mais que le lendemain il disparaîtrait et qu'on ne le reverrait plus. Lioubov devait en même temps conjurer sa bonne maîtresse de se calmer et de se reposer. Mais comme l'infortunée baruinia ne pouvait parvenir à se calmer, le médecin lui administra une double potion de laurier-rose, après quoi elle s'endormit d'un sommeil profond, tandis que Guérassime, le visage pâle, serrait sur son lit le museau de Moumou.

Le lendemain, la baruinia ne s'éveilla que très-tard. Gabriel attendait son réveil pour prendre des mesures énergiques contre l'obstination de Guérassime, et lui-même s'attendait à subir un orage. Mais l'orage n'éclata pas. La veuve, assise sur son séant, fit appeler sa vieille femme de chambre.

«Ma chère Lioubov,» lui dit-elle d'un ton plaintif et langoureux qu'elle employait souvent, car elle se plaisait à se faire passer pour une pauvre martyre délaissée, et dans ces moments-là ses gens n'étaient pas peu embarrassés. «Ma chère Lioubov, vous voyez dans quel état je suis. Je vous en prie, allez trouver Gabriel Andréitch, parlez-lui. Est-ce qu'un chien lui est plus cher que la tranquillité, que la vie même de sa maîtresse? Ah! c'est ce que je n'aurais jamais cru, ajouta-t-elle avec une profonde expression de tristesse. Allez, ma chère, soyez bonne. Rendez-moi ce service.»

Lioubov se rendit à l'instant près du majordome. Quelles furent leurs réflexions? On ne sait. Mais un instant après, tous les domestiques de l'hôtel étaient réunis et se dirigeaient vers la retraite de Guérassime. À leur tête s'avançait Gabriel, tenant la main à sa casquette, quoiqu'il n'y eût aucun souffle de vent. Près de lui étaient les laquais et le cuisinier; des enfants gambadaient en arrière, et par sa fenêtre le vieux sommelier contemplait ce spectacle.

Sur l'étroit escalier qui conduisait à la cellule de Guérassime, un homme se tenait en faction, deux autres étaient à la porte, armés de bâtons. Tout l'escalier fut envahi par les nouveaux venus. Gabriel s'approcha de la porte, la frappa du poing et cria: «Ouvre.»

Un aboiement à demi étouffé se fit entendre.

«Ouvre, ouvre, répéta le majordome.

--Mais, dit Étienne, il ne peut vous entendre, puisqu'il est sourd.»

Tous les valets se mirent à rire.

«Comment faire? demanda Gabriel.

--Il y a un trou à la porte, reprit Étienne, mettez-y votre bâton.»

Gabriel se pencha pour trouver le trou.

«Il l'a fermé, dit-il, avec une vieille touloupe.

--Eh bien! poussez la touloupe en dedans.»

On entendit un second aboiement.

«Voilà le chien qui se dénonce lui-même,» dit un des domestiques, et de nouveau tous recommencèrent à rire. Gabriel se gratta l'oreille.

«J'aime autant que tu débouches toi-même cette ouverture, dit-il en se retournant vers Étienne.

--Soit!» répondit celui-ci.

Aussitôt il monta au haut de l'escalier, enfonça son bâton dans le trou que Guérassime avait fermé et l'agita en répétant: «Sors donc! sors donc!» Il continuait son mouvement, quand soudain la porte s'ouvrit, et toute la valetaille effrayée se retira en désordre. Gabriel fuyait le premier, et le vieux sommelier ferma sa fenêtre.

«Va! va! criait Gabriel du milieu de la cour, prends garde à toi!»

Le redoutable portier était debout, sur le seuil de sa chambre, et regardait, immobile, ces hommes chétifs et mesquinement vêtus. Avec sa haute taille, ses mains robustes appuyées sur ses flancs, et sa chemise rouge de paysan, il apparaissait en face d'eux comme un géant en face d'une troupe de nains.

Gabriel fit un pas en avant.

«Prends garde! dit-il, pas d'insolence!»

Alors il se mit à expliquer à Guérassime aussi bien que possible, par signes, qu'il devait, pour complaire aux volontés expresses de la baruinia, sacrifier son chien, et que s'il s'y refusait, il lui arriverait malheur.

Guérassime le regarda, puis du doigt montra Moumou, puis promena sa main autour de son cou comme s'il y mettait une corde et faisait un noeud coulant, et de nouveau regarda le majordome.

«Oui, oui, c'est cela même,» dit Gabriel en hochant la tête.

Guérassime baissa le front, puis aussitôt le relevant brusquement, regarda encore Moumou, qui pendant ce temps était restée près de lui agitant innocemment la queue et dressant avec curiosité l'oreille, répéta le signe qu'il avait déjà fait autour de son cou, et se frappa la poitrine comme pour dire qu'il se chargeait lui-même de cette cruelle exécution.

Gabriel lui fit comprendre par un autre signe qu'il n'osait se fier à sa promesse.

Guérassime le regarda fixement avec un sourire de mépris, se frappa de nouveau la poitrine, rentra dans sa chambre et referma sa porte.

Tous les gens réunis autour de lui restèrent immobiles.

«Qu'est-ce que cela signifie? s'écria Gabriel. Le voilà qui est encore enfermé.

--Laissez-le tranquille, répliqua Étienne. S'il vous a fait une promesse, il la tiendra. Voilà comme il est. Quand il a pris un engagement, on peut s'y, fier. En cela il n'est pas comme nous autres _dvorovi_, il faut dire la vérité.

--Oui, répétèrent les autres domestiques, Étienne a raison.

--Oui, répéta le sommelier, qui venait de rouvrir sa fenêtre.

--Soit, dit Gabriel. Mais nous n'en devons pas moins être sur nos gardes.... Viens ici, Erochka, ajouta-t-il en s'adressant à un pâle garçon, vêtu d'une jaquette jaune, qui prenait le titre de jardinier.... prends un bâton, assieds-toi là, et dès qu'il arrivera quelque chose, viens me prévenir au plus vite.»