Cours familier de Littérature - Volume 22

Part 15

Chapter 153,514 wordsPublic domain

Mais, avant d'aller plus loin, nous devons dire en quelques mots qui était cette Tatiana, et pourquoi l'intendant s'inquiétait des ordres que venait de lui donner sa maîtresse.

Tatiana était une des blanchisseuses de la maison, la plus habile, celle à laquelle on ne confiait que le linge le plus fin. Elle avait vingt-huit ans, les cheveux blonds, la figure maigre, et sur la joue gauche de petites taches. Le peuple russe croit que ces taches à la joue gauche sont un signe de malheur. La pauvre Tatiana justifiait cette croyance superstitieuse. Dès son enfance, elle avait été assujettie à un rude travail, et n'avait jamais goûté la jouissance d'un témoignage d'affection. Orpheline de bonne heure, sans autres parents que des oncles germains, l'un d'eux ancien valet, les autres paysans, elle avait toujours été mal nourrie, mal vêtue, mal rétribuée. Dans sa première jeunesse, on remarquait en elle une certaine beauté, mais bientôt cette beauté s'était flétrie. Elle avait le caractère timide, d'une morne indifférence en ce qui tenait à sa propre personne, mais craintif envers les autres. Elle n'avait qu'un souci, c'était de faire dans le délai prescrit le travail qui lui était imposé. Elle ne parlait à personne, et tremblait au seul nom de sa maîtresse, quoiqu'elle la connût à peine de vue.

Lorsque Guérassime arriva à la maison, l'aspect de ce rude colosse lui fit peur. Elle l'évitait constamment avec soin, et si par hasard elle venait à le rencontrer, elle détournait les yeux et se hâtait de rentrer dans la lingerie. Celui qui sans y songer lui inspirait un tel effroi ne fit d'abord aucune attention à elle, puis il en vint à sourire lorsqu'il l'apercevait, puis il la regarda attentivement, et la rechercha. Soit par l'impression de sa physionomie, soit par la timidité de son maintien, le fait est qu'elle lui plaisait.

Un matin qu'elle traversait la cour portant délicatement un mantelet de dentelles de sa maîtresse, tout à coup elle se sentit tirer par le coude. Elle se retourna et jeta un cri. Guérassime était près d'elle; il la contemplait avec un sourire niais, en essayant d'articuler quelques sons qui ressemblaient à un beuglement, puis il tira de sa poche un coq en pain d'épice, doré à la queue et aux ailes, et le lui offrit. Elle voulait refuser ce présent; mais il le lui mit de force entre les mains, puis se retira en secouant la tête, et en lui adressant encore un signe d'amitié.

À partir de ce jour, il se montra très-occupé d'elle. Dès qu'il l'apercevait, il courait à sa rencontre, en agitant les bras et en proférant un de ses cris de muet, et souvent il tirait de son cafetan quelques rubans qu'il l'obligeait à accepter, et il balayait avec soin la place par où elle devait passer. La pauvre fille ne savait que faire. Bientôt tous les gens de la maison remarquèrent ce qui se passait. Elle devint l'objet de leurs sarcasmes, de leurs facétieux commentaires. Mais ils n'osaient se moquer ouvertement de Guérassime. Le redoutable portier n'aimait pas la raillerie, et devant lui on se contenait. Bon gré, mal gré, Tatiana se trouva placée sous sa protection. Comme la plupart des sourds-muets, il avait une vive perspicacité, et il n'était pas aisé de rire à ses dépens, ou aux dépens de la jeune fille, sans qu'il s'en aperçût. Un jour, à dîner, la femme de charge de la maison s'étant mise à plaisanter Tatiana sur sa conquête, prolongea tellement ses épigrammes, et d'un ton si vif, que la timide Tatiana, incapable de se défendre, baissait la tête, rougissait et semblait prête à pleurer. Tout à coup Guérassime se leva, s'avança vers la femme de charge, et lui mettant sa lourde main sur la tête, la regarda de telle sorte, qu'elle s'inclina en tremblant sur la table. Tous les assistants restèrent immobiles et silencieux. Guérassime retourna à sa place, reprit sa cuiller et se remit à manger sa soupe.

Une autre fois, comme il avait remarqué que Klimof semblait faire la cour à Tatiana, il fit signe au galant cordonnier de le suivre, le conduisit dans la remise, et, prenant un timon assez fort dans un coin, il l'agita comme un simple bâton pour lui donner un salutaire avertissement.

Dès ce jour, les domestiques n'osèrent plus se permettre la moindre incartade envers Tatiana. La femme de charge pourtant n'avait pas manque de dire à sa maîtresse quel acte de brutalité cet odieux portier avait commis envers elle, et quelle commotion elle en avait ressentie, une commotion telle, qu'en rentrant dans sa chambre, elle s'était évanouie. Mais à ce récit la fantasque baruinia éclata de rire, et pria la plaignante de lui narrer encore les détails de cette curieuse scène. Le lendemain, elle fit remettre, à titre de gratification, un rouble d'argent à Guérassime, disant que c'était un fidèle et vigoureux gardien.

Encouragé par ce témoignage de bienveillance, Guérassime résolut de lui demander la permission d'épouser Tatiana. Il n'attendait pour se présenter devant sa maîtresse que le nouveau cafetan qui lui avait été promis par l'intendant. Sur ces entrefaites, la baruinia imagina de marier la blanchisseuse avec Klimof.

Le lecteur comprendra maintenant pourquoi Gabriel se sentait si inquiet des ordres que venait de lui signifier sa maîtresse. «Elle a des ménagements pour cet homme, se disait-il (Gabriel ne le savait que trop et traitait Guérassime en conséquence); mais comment songer à marier ce sourd-muet? D'un autre côté, voici le péril: quand il verra cette femme accordée à Klimof, il est dans le cas de tout briser et de tout saccager: un animal pareil! on ne sait comment le maîtriser, ou comment l'adoucir.»

Le cauteleux intendant fut interrompu dans ses réflexions par l'arrivée de Klimof, qu'il avait fait appeler. Le pimpant cordonnier entra d'un air dégagé, les mains derrière le dos, et s'appuya contre la muraille, en croisant sa jambe droite sur sa jambe gauche et en hochant la tête.

«Me voilà, dit-il; qu'avez-vous à m'ordonner?»

Gabriel jeta un regard sur lui, et se mit à tambouriner sur la fenêtre avec ses doigts. Klimof le regarda en clignant les jeux et en souriant, puis il passa la main dans ses cheveux ébouriffés.

«Eh bien! avait-il l'air de dire, c'est moi. Qu'avez-vous donc à m'observer ainsi?

--Un joli garçon, sur ma foi, murmura l'intendant avec une expression de mépris.»

Klimof haussa les épaules en se disant:

«Et toi, vaux-tu mieux que moi?

--Mais regarde-toi donc, s'écria Gabriel, et vois un peu à quoi tu ressembles!»

Klimof regarda tranquillement sa redingote usée et éraillée, son pantalon rapiécé, et ensuite examina avec une attention particulière la pointe de ses bottes trouées, puis tournant de nouveau la tête vers l'intendant:

«Eh bien? dit-il. Quoi?

--Quoi? s'écria Gabriel; tu me le demandes? Mais tu ressembles à un vrai démon. Voilà le fait.

--À votre aise! murmura le cordonnier en clignant de nouveau les yeux.

--Tu t'es donc encore enivré, reprit Gabriel.

--Pour fortifier ma santé, je suis obligé de prendre quelques spiritueux.

--Pour fortifier ta santé... Ah! tu mériterais d'être châtié d'une façon exemplaire... Et il a vécu à Pétersbourg! et il se vante d'y avoir acquis une haute instruction! Mais tu ne mérites pas le pain que tu manges!

--Gabriel Andréitch, répliqua Klimof, je ne reconnais qu'un juge dans cette question: Dieu seul, et pas un autre. Dieu seul sait ce que je vaux et si je ne mérite pas le pain qu'il me donne. Quant au reproche que vous m'avez fait de m'être enivré, ce n'est pas moi qui suis en cette occasion le principal coupable. C'est un de mes compagnons qui m'a entraîné, puis il a disparu au moment opportun.... et moi....

--Et toi, tu t'es laissé conduire comme une oie, indigne débauché que tu es. Mais il ne s'agit pas de cela aujourd'hui.... Il s'agit d'un projet.... La baruinia.... la baruinia a envie de te marier. Elle pense que le mariage t'amènera à une conduite plus régulière... M'entends-tu?

--Certainement; donc?...

--Moi, je pense qu'il vaudrait mieux t'administrer une bonne punition. Mais notre maîtresse a d'autres idées. Acceptes-tu?

--Se marier, répondit le cordonnier en souriant, est une chose fort agréable pour l'homme, et pour mon propre compte, je suis prêt avec le plus grand plaisir à prendre une épouse.

--Bien! répliqua Gabriel... et en lui-même il pensait: Il faut l'avouer. Cet homme s'exprime avec éloquence. Mais, reprit-il à haute voix, je ne sais si la femme qu'on te destine te conviendra.

--Qui est-ce donc?

--Tatiana.

--Tatiana, répéta Klimof en faisant un brusque mouvement.

--Pourquoi donc parais-tu alarmé? Est-ce que cette fille ne te plairait pas?

--Je n'ai rien à dire contre cette jeune fille. Elle est douce, modeste, laborieuse... Mais vous savez, Gabriel Andréitch... vous savez... cet affreux portier, cette espèce de monstre marin!...

--Oui... répondit l'intendant avec une expression de dépit, mais puisque la baruinia...

--Voyez: Gabriel Andréitch, il me tuera, c'est sûr; il m'écrasera comme une mouche. Quels bras! quelles mains! Il a les mains de la statue de Minine et Pojarski. Vit-on jamais des membres pareils? Il est sourd, et n'entend pas résonner les coups qu'il porte. Il frappe comme un homme qui agite ses poings dans son sommeil. L'apaiser, c'est impossible; car outre qu'il est sourd, il est stupide. Un animal! une idole; pire qu'une idole, une bûche... Ah! Seigneur Dieu! pourquoi faut-il qu'il j'aie tant à souffrir! Ah oui! je ne suis plus ce que j'étais autrefois; je suis dégradé comme une vieille casserole; pourtant, après tout, je suis un être humain et non un vil ustensile!

--Allons, allons! pas tant de beaux mots!

--Seigneur, mon Dieu! s'écria Klimof, quelle malheureuse existence que la mienne! N'y aura-t-il donc aucune fin à mes misères? Battu dans ma jeunesse par mon maître allemand, battu à la fleur de mes ans par mes compagnons, et maintenant...

--Âme de filasse!... À quoi sert de songer à toutes ces...

--À quoi sert? Il faut vous dire que je ne crains pas tant d'être battu. Que la baruinia me fasse administrer une correction dans l'ombre, et me traite ensuite convenablement devant ses gens. C'est bien. Mais en face de cet animal...

--Va-t'en, dit Gabriel impatienté.»

Klimof se retira.

«Et supposons, ajouta l'intendant, qu'il ne soit pas là, tu consens au mariage?

--Je déclare solennellement que j'y consens,» répondit le cordonnier, à qui les grands mots ne faisaient pas défaut dans les circonstances les plus critiques.

L'intendant se promena quelques instants dans sa chambre, puis fit appeler Tatiana.

La blanchisseuse apparut et resta timidement sur le seuil de la porte.

«Que désirez-vous,» demanda-t-elle d'une voix craintive.

Gabriel la regarda quelques minutes en silence, puis lui dit:

«Tatiana, ta maîtresse désire te marier. Cela te plaît-il?

--Et avec qui veut-elle me marier?

--Avec Klimof.

--J'entends.

--C'est un homme d'une conduite un peu légère. Mais la baruinia espère que tu lui donneras d'autres habitudes.

--J'entends.

--Le malheur est que ce rustre de Guérassime semble être amoureux de toi. Comment as-tu ensorcelé cet ours? Vois-tu, il est dans le cas de t'assommer.

--Il me tuera, Gabriel, c'est sûr.

--Il te tuera. Comme tu prononces ce mot tranquillement! Est-ce qu'il a le droit de te tuer?

--Je ne sais.

--Comment donc? Lui aurais-tu fait quelque promesse?

--Que voulez-vous dire?

--Innocente créature! murmura l'intendant. C'est bien, reprit-il, nous reparlerons de cette affaire. À présent, retire-toi. Je vois que tu es une bonne fille.»

Tatiana s'inclina en silence et s'éloigna.

«Bah! se dit l'intendant, peut être que demain notre maîtresse aura déjà oublié ce projet de mariage. Pourquoi m'en inquiéter... Puis, après tout, on peut dompter ce farouche Guérassime... recourir au besoin à la police...»

Après cette réflexion, il appela sa femme et lui dit de préparer son thé.

Après son entrevue avec l'intendant, Tatiana rentra dans la lingerie et n'en sortit pas de tout le jour. D'abord elle pleura, puis elle essuya ses larmes et se remit à son travail habituel. Quant à Klimof, il retourna au cabaret avec son compagnon de mauvaise mine. Il lui raconta qu'il avait servi à Pétersbourg un maître qui était la perle des hommes, mais qui surveillait de près ses gens et ne pardonnait pas la plus légère faute. Ce même maître buvait démesurément, et avait également la passion des femmes. Le compagnon de Klimof écoutait ce récit d'un air assez indifférent; mais lorsque Klimof ajouta que, par suite d'un fatal incident, il songeait à se suicider le lendemain, son ténébreux ami lui fit observer qu'il était temps d'aller se coucher. Tous deux se séparèrent en silence, et grossièrement.

Cependant l'espoir de Gabriel ne se réalisa pas. La baruinia avait tellement pris à coeur son idée de marier le cordonnier et Tatiana, que toute la nuit elle en parla à une espèce de dame de compagnie qui était chargée de la distraire dans ses heures d'insomnie, et qui dormait le jour comme les cochers nocturnes de Moscou. Le lendemain matin, dès qu'elle vit l'intendant: «Eh bien! s'écria-t-elle, comment va notre mariage?»

Il répondit, non toutefois sans quelque embarras, que tout allait pour le mieux, et que Klimof devait venir dans la journée la remercier.

La veuve était un peu indisposée, elle ne retint pas longtemps son intendant.

Gabriel entra chez lui et appela les gens de la maison à délibérer sur ce grave événement.

Tatiana ne faisait pas une objection. Mais Klimof s'écria avec un accent de frayeur, qu'il n'avait qu'une tête, qu'il n'en avait pas deux, qu'il n'en avait pas trois....

Guérassime, posté sur le seuil de l'office, observait cette réunion, et semblait deviner qu'il se tramait là quelque fâcheux complot contre lui.

À ce conseil assistait un vieux sommelier dont on demandait toujours l'avis avec une déférence particulière, et dont on n'obtenait jamais que d'insignifiants monosyllabes. Après une première délibération, on résolut d'enfermer, pour plus de sûreté, Klimof dans un cabinet. Puis on se mit à discuter plus librement. D'abord, on convint qu'on en finirait de toutes ces difficultés si l'on voulait employer la force.... Mais du bruit, des rumeurs! La baruinia inquiète, tourmentée! Non, il ne fallait pas y songer. Enfin, après de longs débats: on imagina un moyen de terminer l'affaire adroitement et pacifiquement.

Guérassime avait une horreur profonde pour les ivrognes. Lorsqu'il était assis à la porte de l'hôtel, il détournait la tête avec une vive répugnance dès qu'il voyait un homme qui cheminait en trébuchant, la casquette sur l'oreille. D'après cette remarque, l'ingénieux comité réuni par l'intendant engagea Tatiana à simuler aux yeux de Guérassime l'attitude et la démarche d'une personne qui se serait livrée à de trop copieuses libations. La pauvre fille refusa longtemps de jouer ce jeu cruel, puis finit par céder. Elle convenait elle-même qu'elle n'avait pas un autre moyen de se délivrer de son adorateur. Elle sortit pour accomplir son entreprise, et l'on délivra de sa prison Klimof. Tous les regards étaient fixés sur Guérassime.

Dès qu'il aperçut Tatiana, il secoua la tête et fit entendre un de ses gloussements habituels. Ensuite, il jeta de côté sa pelle, s'approcha de la jeune fille, la regarda dans le blanc des yeux... Elle était si effrayée qu'elle en chancela encore davantage. Tout à coup, il la prit par la main, lui fit rapidement traverser la cour, entra avec elle dans la chambre où était réuni le conseil et la jeta du côté de Klimof.

La pauvre Tatiana était à demi-morte de peur. Guérassime l'observa un instant en silence, fit un signe d'adieu avec sa main, puis se retira précipitamment dans sa cellule.

Là, il se tint enfermé pendant vingt-quatre heures. Le postillon raconta qu'il avait été le regarder par une fente de la porte. Il l'avait _vu chanter_. Il l'avait vu, assis sur son lit et les mains sur son visage, secouer la tête et se balancer en cadence, comme le font les cochers et les mariniers, quand ils entonnent une de leurs mélancoliques complaintes.

À cet aspect, le postillon avait ressenti une impression d'effroi et s'était retiré.

Le lendemain, lorsque Guérassime sortit de sa chambre, on ne pouvait remarquer en lui aucun changement, si ce n'est que sa physionomie paraissait plus sombre. Mais il ne fit pas la moindre attention ni à Klimof ni à Tatiana.

Le soir, les deux fiancés se présentèrent chez leur maîtresse, portant sous le bras deux oies qu'ils devaient lui offrir selon l'usage. La semaine suivante, le mariage fut célébré. Ce jour-là, Guérassime remplit sa tâche accoutumée; seulement, il revint de la rivière sans en rapporter une goutte d'eau, il avait brisé son tonneau chemin faisant. À la nuit tombante, il se retira dans l'écurie, et frotta et étrilla son cheval avec une telle violence, que le chétif animal, si rudement secoue par cette main de fer, pouvait à peine se tenir sur ses jambes.

Ceci se passait au printemps. Une année encore s'écoula, une année pendant laquelle l'incorrigible Klimof s'abandonna tellement à sa passion pour les spiritueux, qu'il fut condamné à quitter la maison et envoyé avec sa femme dans des propriétés lointaines de la baruinia. D'abord, il fit beaucoup de fanfaronnades et parla d'un ton fort dégagé de son exil. Il assurait que, si même on l'envoyait dans ces contrées éloignées, où les paysannes, après avoir lavé leur linge, posent leurs battoirs sur le bord du ciel, il n'en perdrait pas la tête. Mais bientôt il se trouva très-affecté de l'idée de quitter la grande cité de Moscou. Ce qui l'affectait surtout, c'était de songer qu'il allait vivre dans un village parmi de grossiers paysans, lui qui se considérait comme un homme distingué. Il finit par tomber dans un état de prostration si grand qu'il n'eût pas même la force de mettre son bonnet; une âme charitable le lui enfonça jusqu'aux yeux.

Au moment où le chariot qui devait emmener cet artiste méconnu était prêt à partir, où le cocher prenait ses rênes et n'attendait pour fouetter ses chevaux que le dernier mot d'ordre: «Avec l'aide de Dieu!» Guérassime sortit de sa chambre, se rapprocha de Tatiana et lui remit un mouchoir de coton rouge qu'il avait acheté pour elle un an auparavant. La malheureuse femme, si indifférente jusque-là à toutes les misères de son existence, fut tellement émue de ce dernier témoignage d'affection, qu'elle se mit à fondre en larmes et embrassa trois fois le généreux portier. Il voulait la reconduire jusqu'à la barrière, et il chemina à côté de sa telega, mais soudain il s'arrêta, fit de la main un signe d'adieu à celle qu'il avait aimée et se dirigea vers la rivière.

C'était le soir. Il marchait à pas lents, les yeux fixés sur les flots de la Moskwa... Soudain il aperçut dans l'ombre quelque chose comme un être vivant qui se débattait dans la vase près du rivage. Il s'approche et distingue un petit chien blanc moucheté de noir qui tremblait de tous ses pauvres petits membres, s'affaissait, glissait, et malgré tous ses efforts ne pouvait sortir de l'eau. Guérassime étend la main, le saisit, le place sur sa poitrine et retourne précipitamment à son logis. Arrivé dans sa chambre, il dépose l'animal souffreteux sur son lit, l'enveloppe dans sa lourde couverture, puis court à l'écurie prendre une botte de paille, ensuite à la cuisine chercher une tasse de lait. Il revient, il étale la paille sous son lit, puis présente le lait à la pauvre bête qu'il venait de sauver. C'était une chienne qui n'avait pas plus de trois semaines, dont les yeux s'ouvraient à peine, et qui était tellement affaiblie qu'elle n'avait pas même la force de faire un mouvement pour laper la boisson placée devant elle. Guérassime la prit délicatement par la tête, lui inclina le museau sur le lait. Aussitôt la chienne but avec avidité et parut se raviver. Le brave portier la regardait attentivement et sa figure s'épanouit. Toute la nuit il fut occupé d'elle; il l'essuya avec soin; il l'enveloppa de nouveau, puis finit par s'endormir près d'elle d'un paisible sommeil.

Une mère n'a pas plus de sollicitude pour ses enfants que Guérassime n'en eut pour l'animal chétif. Pendant quelque temps, cette chienne eut fort mauvaise mine. Non-seulement elle paraissait très-débile, mais très-laide. Peu à peu, grâce aux soins attentifs de son sauveur, elle se développa et prit une tout autre physionomie. C'était une chienne de race espagnole, aux oreilles longues, à la queue touffue, relevée en trompette, et aux yeux expressifs. Elle s'attacha avec une sorte de sentiment profond de gratitude à son bienfaiteur; elle le suivait partout pas à pas en agitant sa queue comme un éventail. Il voulait lui donner un nom, et il savait comme tous les muets qu'il attirait l'attention par les sons inarticulés qui s'échappaient de ses lèvres. Il balbutia ces deux syllabes:

«Moumou!»

La chienne comprit qu'elle devait répondre à ce nom de Moumou.

Les gens de la maison l'appelèrent Moumoune.

Elle se montrait docile et caressante pour tous, mais elle n'aimait que Guérassime, et celui-ci, de son côté, l'aimait extrêmement. Il l'aimait tant, qu'il ne pouvait voir sans contrariété les autres domestiques s'occuper d'elle, soit qu'il craignît qu'on ne lui fît quelque mal, soit qu'il fût jaloux de son affection.

Chaque matin, Moumou le réveillait en le tirant par le bord de sa touloupe, lui amenait par la bride le vieux cheval de trait avec qui elle vivait en bonne intelligence, puis se rendait avec lui au bord de la rivière, puis gardait sa pelle et son balai, et ne permettait pas qu'on s'approchât de sa petite chambre.

Il lui avait pratiqué une ouverture dans la porte de son réduit. Dès que Moumou y était entrée, elle sautait gaiement sur le lit, comme si elle comprenait qu'elle était la vraie maîtresse du logis.