Cours familier de Littérature - Volume 22
Part 14
Cette fois-là, Boris n'insista pas. Mais peu à peu il s'aperçut que, sans son ami, son intérieur était fort peu récréatif. Sa femme ne suffisait plus pour l'occuper. Souvent même il ne savait que lui dire, et restait des matinées entières sans prononcer un mot. Cependant il la regardait encore avec plaisir, et chaque fois que de son pied léger elle passait près de lui, il lui baisait la main, ce qui ne manquait jamais de faire éclore sur les lèvres de la jeune femme un doux sourire.
Mais ce sourire ne le charmait plus comme autrefois, et peut-on toujours se contenter d'un sourire?
Entre lui et Viéra, il y avait, trop peu de rapports intellectuels. Il commençait à s'en apercevoir.
«Décidément, se disait-il un jour en s'asseyant sur le canapé les mains croisées, la bonne Viéra n'a guère de ressources; et il se rappela l'aveu qu'elle lui avait fait elle-même: «Je ne suis pas votre égale.» Si j'avais, reprit-il, la flegmatique nature d'un Allemand, où si j'étais lié à quelque emploi qui m'occuperait la plus grande partie du jour, une telle femme serait un trésor. Mais avec mon caractère, et dans ma position.... Est-ce que je me serais trompé?»
Cette dernière réflexion lui fit plus de peine qu'il ne l'aurait cru.
Le lendemain, comme il engageait Pierre à revenir plus souvent, et comme Pierre lui répondait de nouveau qu'il craignait de le déranger:
«Tu te trompes, mon ami, répondit Boris, tu ne nous gênes nullement quand tu viens nous voir. Au contraire, avec toi, nous nous sentons plus gais.--Il fut sur le point d'ajouter: Et plus légers; ce qui était vrai.
Boris causait à coeur ouvert avec Pierre comme avant son mariage. Viéra se plaisait aussi à voir ce vieil ami. Elle aimait, elle estimait son mari, mais, avec tout son attachement pour lui, elle ne savait comment s'entretenir avec lui, ni comment l'occuper, et elle remarquait qu'il s'égayait et s'animait quand Pierre était là.
Ainsi le fidèle Pierre devenait nécessaire aux deux époux. Il aimait Viéra comme sa fille, et comment ne pas l'aimer, cette bonne âme candide? Quand Boris, dans un de ses moments d'abandon, lui confia ses secrètes pensées et ses tristesses, Pierre lui reprocha son ingratitude et lui représenta vivement toutes les qualités de la jeune femme. Un jour que Boris en était venu à lui dire que lui et Viéra n'étaient pas faits l'un pour l'autre: «Ah! s'écria Pierre avec un accent de colère, tu n'es pas digne d'elle!
--Mais, répliqua Boris, il n'y a rien en elle!
--Comment, rien! Te fallait-il donc une créature extraordinaire? C'est une femme excellente. Que peux-tu désirer de plus?
--C'est vrai,» repartit vivement Boris.
La vie des deux époux s'écoulait mollement, paisiblement. Avec la douce Viéra, il n'était pas possible d'avoir une altercation, ni même un désaccord; mais, dans les plus petits incidents de leur existence, on pouvait remarquer que leurs coeurs s'éloignaient peu à peu l'un de l'autre, comme on remarque dans l'état physique d'un blessé l'influence d'une plaie invisible.
Viéra n'avait pas l'habitude de se plaindre. En outre, elle n'avait pas même pu, dans sa pensée, accuser son mari, et il ne lui arrivait même pas de songer qu'il n'était pas très-aisé de vivre avec lui. Deux personnes seulement comprenaient sa situation: c'étaient son vieux père et son ami Pierre. Quand elle allait voir son père, il l'accueillait avec une tendresse mélancolique, il la regardait avec une expression de considération et il ne lui faisait aucune question sur son intérieur. Mais il soupirait, et lorsqu'il se promenait dans sa chambre, ses deux perpétuelles exclamations: «Braou! braou!» ne résonnaient plus ainsi qu'autrefois, comme l'accent d'une âme paisible qui s'est détachée des soucis terrestres. Depuis le jour où sa fille l'avait quitté, sa figure était devenue pâle, et ses cheveux en peu de temps avaient blanchi.
Les secrètes souffrances de Viéra ne pouvaient non plus échapper au regard de Pierre. La jeune femme n'exigeait pas que son mari s'occupât d'elle, ni même qu'il prît à tâche de s'entretenir avec elle; mais ce qui la désolait, c'était de penser qu'elle l'ennuyait. Un jour, Pierre la surprit assise à l'écart, le visage tourné contre le mur, immobile et pleurant. De même que son père, à qui elle ressemblait sur tant de points, elle ne voulait pas laisser voir ses larmes; elle les essuyait avec soin, même quand elle était seule. Pierre s'éloigna sur la pointe du pied. Il prenait à tâche constamment de ne pas lui laisser deviner qu'il comprenait le secret de sa douleur. En revanche, il ne ménagea pas Boris. Jamais, à la vérité, il n'en vint à lui dire avec une froide vanité ces mots blessants, ces mots cruels que les hommes les meilleurs ne peuvent s'empêcher de prononcer en ces moments d'emportement: «Vois-tu, je t'avais bien dit d'avance ce qui arriverait.» Mais il lui reprocha vivement son indifférence envers Viéra, et enfin le décida à se rendre près d'elle et à lui demander si elle était souffrante.
Elle le regarda avec une telle placidité et lui répondit si tranquillement, qu'il s'éloigna très-mécontent des reproches que Pierre lui avait adressés, mais satisfait de penser que Viéra ne soupçonnait pas la nature de ses sentiments envers elle.
Ainsi se passa l'hiver. Une telle situation ne peut durer longtemps. Elle aboutit à une séparation, ou à un changement qui est rarement heureux.
Boris ne se montrait ni exigeant ni emporté, comme cela arrive souvent aux hommes qui se sentent dans leur tort; il ne se laissait point entraîner non plus au sarcasme ni à d'amères plaisanteries. Dans son esprit, il s'était élevé seulement une nouvelle idée, l'idée d'entreprendre un voyage en un temps opportun.
--Un voyage! se disait-il dès le matin; un voyage! répétait-il en se mettant le soir au lit, et ce mot avait pour lui un charme indicible. Avant d'en venir à cette dernière résolution il voulut, pour essayer de se distraire, revoir Sophie Cirilova; mais le langage prétentieux, le sourire affecté, la folle coquetterie de la jeune veuve ne produisirent sur lui qu'une impression désagréable.--Quelle différence, s'écria-t-il, avec la vraie simple nature de Viéra, et cependant il ne pouvait renoncer au projet de s'éloigner de Viéra.
Le printemps, le magique printemps qui ravive toute la nature, qui fait voyager les oiseaux de par delà des mers, mit fin à son irrésolution, imprima un dernier élan à sa pensée. Il prétexta une affaire grave qu'il aurait longtemps négligée et qui l'obligeait enfin à se rendre à Pétersbourg. En disant adieu à Viéra, il sentit pourtant son coeur se serrer; il souffrait de quitter cette douce et excellente femme, ses larmes coulèrent sur le front pâle où il déposait un dernier baiser.--Je reviendrai bientôt, dit-il, et je t'écrirai, ma chère aimée. Il la recommanda à l'affection de Pierre et monta en voiture triste et pensif.
Mais sa tristesse s'allégea à la vue des plaines riantes et de la première verdure si fraîche et si tendre des saules et des bouleaux épanouis sur son chemin. Une joie indéfinissable, un enthousiasme juvénile s'empara de son âme. Il sentit sa poitrine se dilater, et, en portant ses regards vers l'horizon lointain:--Non, non, s'écria-t-il avec le poète, on n'attèle pas au même limon le cheval fougueux et la biche craintive.
Viéra était restée seule, mais Pierre venait souvent la voir, et son père s'était décidé à quitter son cher cabinet pour se rendre près d'elle. Quelle joie ils éprouvèrent à se retrouver ensemble! Ils avaient les mêmes goûts et les mêmes habitudes. Cependant Boris n'était point oublié; tout au contraire, il était le lien de réunion. Ils parlaient souvent de lui, de son esprit, de son instruction, de sa bonté. Il semblait même que son absence ne servît qu'à le faire mieux apprécier. Le temps était superbe. Les jours passaient paisiblement, doucement, comme ces grands nuages blancs et lumineux qui flottent à la surface d'un ciel bleu.
Le voyageur n'écrivait pas souvent, mais ses lettres étaient lues et relues avec avidité. Dans chacune de ses lettres, il parlait de son prochain retour; mais un jour, Pierre en reçut une qui annonçait une tout autre nouvelle. Elle était ainsi conçue:
«Mon cher ami, mon bon Pierre, j'ai longtemps réfléchi à la façon dont je commencerai cette lettre, et, après y avoir tant songé, j'aime mieux te dire tout de suite et tout nettement que je vais en pays étranger. Cette nouvelle va bien te surprendre et sans doute t'irriter. Tu ne l'avais pas prévue, et tu es en droit de m'accuser. Je n'essayerai pas de me justifier, et j'avoue même que je me sens rougir en songeant à tes reproches. Mais écoute-moi avec quelque indulgence. D'abord je ne m'éloigne que pour peu de temps, et je pars avec une société charmante et de la façon la plus agréable; en second lieu, je suis convaincu qu'après avoir cédé à cette dernière fantaisie, après avoir satisfait à ce désir de voir de nouvelles contrées et de nouveaux peuples, j'en reviendrai à la vie la plus calme et la plus casanière. Je saurai apprécier comme je dois le faire la grâce imméritée que le sort m'a accordée en me donnant une femme comme Viéra. Je t'en prie, fais-lui bien comprendre ces idées en lui montrant ma lettre. Aujourd'hui je ne lui écris pas à elle-même, mais je lui écrirai de Stettin, par le retour du bateau. En attendant, dis-lui que je me prosterne à genoux devant elle, que je la conjure de ne point condamner son méchant mari. Telle que je la connais, avec son âme angélique, je suis sûr qu'elle me pardonnera, et dans trois mois, je le jure par tout ce qu'il y a de plus sacré, j'irai la rejoindre, et jusqu'à mon dernier jour nulle puissance ne pourra me séparer d'elle. Adieu, ou pour mieux dire, à revoir bientôt. Je t'embrasse et je baise les jolies mains de ma Viéra. Adressez-moi vos lettres à Stettin. Je vous écrirai de là. S'il arrivait quelque accident ou quelque affaire imprévue dans ma maison, je compte sur toi comme sur un appui invariable.
«Ton ami BORIS VIASOVNIN.
«_P. S._ Fais remettre, en automne, des tentures dans mon cabinet. C'est entendu. Adieu.»
Hélas! les espérances exprimées dans cette lettre ne devaient jamais se réaliser. Le bateau arrivait en vue de Stettin, la rive étrangère se déroulait aux regards des passagers sous les rayons d'un beau soleil. Appuyé sur la balustrade du bâtiment, Boris, absorbé dans une muette rêverie, regardait la vague verte et profonde qui se creusait en gémissant sous la roue du bateau, et, dans son rapide tournoiement, l'arrosait d'un flot d'écume. Dans son immobilité, dans sa contemplation, tout à coup le vertige s'empara de lui, et il tomba à la mer. À l'instant même on arrêta le navire, à l'instant on lança la chaloupe à l'eau; mais il était trop tard: Boris avait cessé de vivre.
Pierre avait déjà éprouvé un chagrin cruel en communiquant à Viéra la dernière lettre de son mari. Mais lorsqu'il s'agit de lui révéler le fatal événement, il faillit en perdre la tête. Ce fut Michel qui, le premier, apprit cette nouvelle par le journal. Aussitôt il résolut d'aller l'annoncer à Pierre, et emmena Onufre, avec qui il s'était de nouveau réconcilié. Dès son entrée dans la maison de Vasilitch, il s'écria: «Quel malheur! Figurez-vous...» Longtemps Pierre refusa de le croire; lorsque enfin il ne put plus douter de cette catastrophe, il resta tout un jour sans oser se montrer à Viéra. Enfin il se présenta devant elle, si pâle, si abattu, qu'à son aspect elle se sentit atterrée. Il voulait la préparer peu à peu au malheur qu'il devait lui faire connaître, mais ses forces le trahirent. Le pauvre Pierre tomba sur une chaise et murmura en pleurant: «Il est mort! il est mort!»
* * * * *
Un an s'est écoulé. Souvent du tronc des arbres, que l'on a coupés, on voit s'élever de nouveaux rejetons; souvent les plaies les plus profondes se cicatrisent; la vie triomphe de la mort qui, à son tour, triomphera de la vie. Peu à peu Viéra se consola et se ranima.
Boris, d'ailleurs, n'était point de ces hommes qu'on ne peut remplacer, s'il en est dans le monde qui ont cet honneur suprême, et Viéra n'était pas de nature à se consacrer toute sa vie à un sentiment unique, s'il est des sentiments qui ont cette puissance. Elle s'était mariée sans peine, mais sans enthousiasme; elle avait été fidèle et dévouée à son mari, mais elle ne pouvait lui donner toute son existence. Elle l'avait pleuré sincèrement, mais raisonnablement. On ne peut rien demander de plus.
Pierre continua à la voir. Il était son plus intime, ou pour mieux dire, son unique ami. Un jour qu'il se trouvait seul avec elle, il la regarda avec sa bonne expression de physionomie et lui demanda simplement si elle voulait l'épouser. Elle sourit et lui tendit la main.
Après leur mariage, leur vie se continua tranquillement comme par le passé. Dix années se sont écoulées. Ils ont deux filles et un garçon. Le vieil Étienne demeure avec eux, ne pouvant plus se résoudre à les quitter, ni à s'éloigner de ses petits-enfants. L'aspect de ces enfants l'a rajeuni. Il cause et joue sans cesse avec eux, surtout avec le petit garçon qui, comme lui, s'appelle Étienne, et qui, sachant l'ascendant qu'il exerce sur son aïeul, s'amuse à le contrefaire quand le vieillard se promène dans la chambre en répétant: «Braou! braou!» Et le grand-père rit, et chacun rit avec lui de ces espiègleries. Le pauvre Boris n'est point oublié dans ce cercle d'affections. Pierre parle de son ami avec une vive cordialité. Chaque fois qu'il en trouve l'occasion, il ne manque pas de dire: «Voilà ce que faisait Boris, voilà ce qui lui plaisait,» et Pierre et sa femme, et tous ceux qui leur appartiennent, vivent d'une vie uniforme, silencieuse, paisible. Cette paix, c'est le bonheur... Il n'y en a pas d'autre en ce monde.
XII
Suivent plusieurs récits aussi simples, aussi vrais que nous laissons à la curiosité des lecteurs.
Mais en voici un, composé de deux notes qui arrachent du coeur des larmes qu'on n'y soupçonnait pas.
Lisez attentivement et étonnez-vous de ce que contient l'amitié d'un homme pour ce complément de l'homme, un _pauvre chien_, ami qui comprend par le coeur tout ce que l'intelligence révèle à son ami.
L'homme qui a trouvé ces pages dans son âme a plus de sensibilité que J.-J. Rousseau et presque autant que le chevalier de Maistre.
MOUMOU
À l'une des extrémités de Moscou, dans une maison grise décorée d'une colonnade et d'un balcon incliné de travers, vivait au milieu d'un nombreux entourage de domestiques une veuve, une baruinia.
Ses fils demeuraient à Pétersbourg; ses filles étaient mariées. Elle sortait rarement et traînait dans la solitude et l'ennui les dernières années de son avare vieillesse. Ses années précédentes n'avaient été ni heureuses ni gaies; mais le soir de sa vie était plus sombre que la nuit.
Parmi ses valets, l'individu le plus remarquable était un homme d'une taille et d'une force herculéennes, sourd-muet de naissance, remplissant les fonctions de portier. On l'appelait Guérassime.
Il appartenait à l'une des terres de la baruinia, et longtemps il avait vécu là, à l'écart, dans sa petite isba. On le citait comme l'ouvrier le plus laborieux et le plus vigoureux de son village. En effet, grâce à sa robuste constitution, il travaillait comme quatre, et c'était plaisir de voir avec quelle prestesse il accomplissait sa besogne. Quand il labourait un champ, en regardant ses deux larges mains appuyées sur sa charrue, on eût dit qu'il creusait lui-même ses rudes sillons sans le secours de son cheval. C'était plaisir de le voir à la Saint-Pierre, quand il promenait le long des prés sa large faux, à laquelle un taillis de jeunes bouleaux n'aurait pas pu résister, ou quand, pour battre le blé, il s'armait de son énorme fléau, et que, pendant de longues heures, ses bras musculeux se levaient et s'abaissaient sans relâche comme un levier. Son mutisme donnait à son infatigable travail une sorte de gravité solennelle. C'était du reste un excellent garçon, et n'eût été sa malheureuse infirmité, chaque fille de son village l'eût volontiers épousé.
Mais un jour Guérassime avait été appelé à Moscou par ordre de sa maîtresse. Là, on lui avait acheté une paire de bottes, un cafetan pour l'été, une touloupe pour l'hiver. On lui avait remis entre les mains un balai, une pelle, et il avait été investi de l'emploi de portier.
Ce nouveau genre d'existence lui fut d'abord très-peu agréable. Dès son enfance, il avait été habitué à la vie et aux travaux de la campagne. Isolé par sa surdité et son mutisme de la société des autres hommes, il avait grandi dans l'isolement comme un arbre vigoureux sur une forte terre. Transporté à la ville, il s'y trouvait dépaysé, embarrassé, mal à son aise. Qu'on se figure un jeune taureau enlevé tout à coup au pâturage où il se plonge dans une herbe fraîche qui lui vient jusqu'aux jarrets, et hissé sur un wagon de chemin de fer qui le conduit dans des tourbillons de vapeur, dans une pluie de flammèches, on ne sait où, et l'on aura par cette image une idée de l'état de Guérassime. Par comparaison avec ses anciens travaux, la tâche nouvelle qui lui était imposée n'était qu'un jeu. En une demi-heure il avait fini. Alors il restait dans la cour de l'hôtel, regardant bouche béante les passants, comme s'il attendait d'eux l'explication de sa situation, qui était pour lui une énigme. Puis quelquefois il se retirait dans un coin, et, jetant de côté sa pelle et son balai, il se couchait la face contre terre et passait des heures entières, immobile comme un animal sauvage réduit à la captivité.
Cependant l'homme s'habitue à tout, et Guérassime finit par s'accoutumer à sa monotone existence. Ses devoirs étaient fort restreints. Ils consistaient à nettoyer la cour, à préparer les provisions d'eau et de bois pour la cuisine et les appartements, à écarter du logis les vagabonds, et à faire bonne garde pendant la nuit. Il accomplissait sa mission avec un soin minutieux. Pas un brin de paille ne traînait dans sa cour. Si, par un temps pluvieux, le chétif cheval employé à charrier la tonne d'eau s'arrêtait dans une ornière, d'un coup d'épaule il remettait en mouvement voiture et quadrupède, et lorsqu'il travaillait à fendre du bois avec sa hache polie comme un miroir, il faisait voler de tous côtés de larges copeaux. Quant aux vagabonds, il leur imposait une grande frayeur. Un soir, il avait saisi deux filous et les avait si rudement frottés l'un contre l'autre, qu'il n'était pas besoin de les envoyer au corps de garde pour leur infliger un autre châtiment. Non-seulement les fripons, mais les passants inoffensifs ne pouvaient voir sans crainte ce terrible gardien.
Les voisins le respectaient, et les gens de la maison prenaient à tâche de vivre avec lui, sinon amicalement, au moins pacifiquement. Guérassime s'entretenait avec eux par signes, il les comprenait, il exécutait fidèlement les ordres qui lui étaient transmis; mais il connaissait ses droits, et personne n'aurait osé lui prendre sa place à table. Avec son caractère ferme et grave, il aimait l'ordre, le calme. Les coqs mêmes n'osaient se battre en sa présence. S'il leur arrivait de se livrer à une telle incartade, en un clin d'oeil, il les prenait par les pattes, les faisait tournoyer en l'air et les jetait de côté. Dans la basse-cour, il y avait aussi des oies. Mais l'oie est, comme on le sait, un animal sérieux et réfléchi. Guérassime avait pour ces bipèdes une certaine estime. Il les soignait et leur donnait à manger. N'y avait-il pas en lui quelque chose de la nature de l'oie des champs?
Une espèce de soupente lui avait été assignée pour demeure, au-dessus de la cuisine. Il l'arrangea lui-même, selon son goût. Il y construisit avec des planches de chêne un lit posé sur quatre fortes solives, un lit d'une rudesse toute primitive, qu'un fardeau de plusieurs milliers de livres n'aurait pas fait fléchir. À l'un des angles de sa chambre, il plaça une table façonnée avec les mêmes matériaux, dans le même genre, et près de cette table une chaise à trois pieds dont lui seul pouvait se servir. La porte de sa cellule se fermait avec un colossal cadenas, dont il gardait toujours la clé à sa ceinture, car il ne lui convenait pas qu'on entrât dans sa retraite.
Il y avait environ un an que Guérassime était à Moscou, quand la maison qu'il habitait fut agitée par les événements que nous allons raconter.
Sa vieille baruinia, fidèle aux anciennes coutumes de la noblesse russe, entretenait, comme nous l'avons dit, dans son hôtel un grand nombre de domestiques. Elle avait à son service non-seulement des blanchisseuses, des couturières, des menuisiers, des tailleurs et des tailleuses, elle avait même un bourrelier, un vétérinaire qui faisait l'office de médecin près de ses gens, un médecin pour sa propre personne, et un cordonnier qu'on appelait Klimof, et qui était un ivrogne de la première espèce. Ce Klimof se considérait comme un être supérieur, outragé par la fortune, indigne de vivre obscurément dans un des quartiers reculés de Moscou, et déclarant, en se frappant la poitrine, que, lorsqu'il buvait, c'était pour noyer son chagrin.
Un jour sa maîtresse, qui venait de le rencontrer dans un piteux état, se mit à parler de lui avec son intendant Gabriel, un homme qui, à en juger par ses yeux fauves et son nez en bec de corbin, était évidemment destiné à l'état d'intendant.
«Gabriel, dit la veuve, qu'en penses-tu? Si on mariait Klimof, peut-être que cela le détournerait de ses mauvaises habitudes.
--Oui, reprit l'intendant, on peut le marier.
--Mais avec qui?
--Avec qui? Je ne sais. Cela dépend de la volonté de madame.
--Il me semble qu'on pourrait lui donner Tatiana.»
À ces mots, Gabriel fut sur le point d'exprimer une idée, mais il se mordit les lèvres et garda le silence.
«Oui, c'est décidé, reprit la baruinia, en humant une prise de tabac. Tatiana, voilà notre affaire. Tu entends.
--C'est convenu, répliqua Gabriel, et il se retira dans sa chambre, située dans une des ailes de l'hôtel et encombrée de caisses. Là, il commença par renvoyer sa femme, puis s'assit, pensif, près de la fenêtre. La subite décision de sa maîtresse l'embarrassait. Enfin il se leva, et fit appeler Klimof.