Cours familier de Littérature - Volume 22
Part 12
«Non, reprit Pierre, cela ne va pas. Il lui plaît de nous déclarer qu'elle est épicurienne. Et moi, s'il me manque deux dents au côté droit, je n'ai pas besoin de le dire: on le voit assez. En outre, je vous le demande, est-ce là une femme de ménage? Je sors de chez elle sans avoir pu satisfaire mon appétit. Ah! qu'elle soit spirituelle, instruite, de bon ton, je le veux bien; mais, avant tout, donnez-moi une bonne ménagère, que diable! Je vous le répète, cela ne vous convient pas. Est-ce que ce domestique, avec son gilet rouge, et ces plats recouverts de cloches en fer-blanc, vous ont étonné?
X
Une seconde visite, où _Boris_ se trouve placé à table entre deux soeurs, ne réussit pas mieux.
L'une est trop sémillante, l'autre trop timide.
Les deux amis se rendirent chez un autre voisin, qui vivait seul à la campagne avec une fille nommée _Viéra_.
Le ridicule de ce solitaire est un peu chargé, mais la charge finit par devenir pathétique.
--Il n'était pas nécessaire que je fusse étonné.
--Je sais ce qu'il vous faut. Je le sais à présent.
--Je vous assure que j'ai été très-content de connaître Sophie Cirilovna.
--J'en suis charmé. Mais elle ne vous convient pas.»
En arrivant à la maison de Boris, Pierre lui dit: «Nous n'en avons pas fini. Je ne vous rends pas votre parole.
--Je suis à votre disposition, répondit Boris.
--Très-bien.»
Une semaine entière s'écoula à peu près comme les autres, si ce n'est que Pierre disparaissait quelquefois pendant une grande partie de la journée. Un matin, il se présenta de nouveau chez son ami, dans ses vêtements d'apparat, et invita Boris à venir faire avec lui une autre visite.
«Où me conduisez-vous aujourd'hui? demanda Boris, qui avait attendu cette seconde invitation avec une certaine impatience, et qui se hâta de faire atteler son traîneau, car l'hiver était venu et les voitures étaient remisées pour plusieurs mois.
--Je veux vous présenter dans une très-honorable maison, à Tikodouïef. Le maître de cette maison est un excellent homme qui s'est retiré du service avec le grade de colonel. Sa femme est une personne fort recommandable, et il y a là deux jeunes filles fort gracieuses, qui ont reçu une éducation du premier ordre et qui, en outre, ont de la fortune. Je ne sais laquelle des deux vous plaira le plus. L'une est vive et animée, l'autre un peu trop timide; mais toutes deux sont de vrais modèles. Vous verrez.
--Et comment s'appelle le père?
--Calimon Ivanitch.
--Calimon! Quel singulier nom. Et la mère?
--Pélagie Ivanovna. L'une de ses filles s'appelle aussi Pélagie; l'autre Émérance.
Quelques jours se passèrent. Boris s'attendait à être promptement invité à une autre excursion; mais Pierre semblait avoir renoncé à ses projets. Pour l'y ramener, Boris se mit à parler de la jeune veuve et de la famille Calimon. Il disait qu'on ne pouvait bien juger les choses en un premier aperçu, qu'il faudrait revoir, et il faisait d'autres insinuations que le cruel Pierre s'obstinait à ne pas vouloir comprendre. À la fin, Boris, impatienté de cette froide réserve, lui dit un matin:
«Eh quoi! mon ami, est-ce à moi à présent de vous rappeler vos promesses?
--Quelles promesses?
--Ne vous souvenez-vous plus que vous voulez me marier? J'attends.
--Vous avez des prétentions trop difficiles à satisfaire, le goût trop délicat. Il n'y a pas dans ce district une femme qui puisse vous convenir.
--Ah! ce n'est pas bien à vous, Pierre, de renoncer si vite à votre entreprise. Nous n'avons fait encore que deux essais infructueux; est-ce une raison pour désespérer? D'ailleurs, la veuve ne m'a point déplu. Si vous m'abandonnez, je retourne près d'elle.
--Allez à la grâce de Dieu!
--Pierre, je vous assure très-sérieusement que je désire me marier. Faites-moi donc connaître une autre femme.
--Je n'en connais pas dans tout ce canton.
--C'est impossible; vous ne pouvez pas me faire croire qu'il n'existe pas une agréable personne à plusieurs lieues à la ronde.
--Je vous dis la vérité.
--Voyons, réfléchissez, cherchez un peu dans votre esprit.»
Pierre mordait le bout d'ambre de sa pipe. Après un long silence, il reprit:
«Je pourrais bien vous indiquer encore Viéra Barçoukova. Une très-brave fille! Mais elle ne vous convient pas.
--Et pourquoi?
--Parce qu'elle est trop simple.
--Tant mieux!
--Et son père est si bizarre!
--Qu'importe? Allons, Pierre Vasilitch, allons, mon bon ami, faites-moi connaître Melle... Comment l'appelez-vous?
--Viéra Barçoukova.»
Boris insista tellement, que Pierre, finit par lui promettre de le conduire dans la maison de la jeune fille.
Le surlendemain, ils étaient en route. Étienne Barçoukof était en effet, comme Pierre l'avait dit, un homme de la nature la plus bizarre. Après avoir achevé d'une façon brillante son éducation dans l'un des établissements de la couronne, il était entré dans la marine, et y avait acquis promptement une notable distinction; puis, un beau jour, il avait tout à coup quitté le service pour se retirer dans son domaine, pour se marier; puis, ayant perdu sa femme, il était devenu si sauvage qu'il ne faisait plus aucune visite et ne sortait pas même de sa demeure. Chaque jour, enveloppé dans sa touloupe, les pieds dans des babouches, les mains dans ses poches, il se promenait de long en large dans sa chambre, en fredonnant ou en sifflant, et à tout ce qu'on lui disait il ne répondait que par un sourire et une exclamation: «Braou! braou!» ce qui, pour lui, signifiait Bravo! bravo!
Ses voisins aimaient à venir le voir, car, avec toute son étrangeté, il était très-bon et très-hospitalier. Si un ami, à sa table, lui disait: «Savez-vous, Étienne, qu'au dernier marché de la ville le seigle s'est vendu trente roubles?
--Braou! braou! répondait Étienne, qui venait de livrer le sien à moitié prix.
--Avez-vous appris, disait un autre, que Paul Temitch a perdu vingt mille roubles au jeu?
--Braou! braou! répliquait Étienne avec le même calme.
--On affirme, disait un troisième, qu'une épizootie a éclaté dans le village voisin.
--Braou! braou!
--Mademoiselle Hélène s'est enfuie avec l'intendant.
--Braou! braou!»
Et toujours le même cri. Soit qu'on vînt lui annoncer que ses chevaux boitaient, qu'un juif arrivait au village avec une cargaison de marchandises, qu'un de ses meubles était brisé, que son groom avait perdu ses souliers, il répétait avec la même indifférence: «Braou! braou!» Cependant, sa maison n'était point en désordre; il ne faisait point de dettes, et ses paysans vivaient dans l'aisance.
Nous devons dire, en outre, que l'extérieur d'Étienne Barçoukof était agréable. Il avait la figure ronde, de grands yeux vifs, un nez bien fait et des lèvres roses qui avaient conservé la fraîcheur de la jeunesse, une fraîcheur rehaussée encore par la teinte argentée de ses cheveux. Un léger sourire errait habituellement sur ses lèvres et se répandait même sur ses joues. Mais il ne riait jamais, ou il lui arrivait d'être saisi d'une sorte de rire convulsif qui le rendait malade. S'il était obligé de prononcer quelques autres mots que son exclamation accoutumée, il ne le faisait qu'à la dernière extrémité, et en abrégeant autant que possible ses paroles.
Viéra, sa fille unique, avait la même coupe de figure que lui, le même sourire, les mêmes yeux foncés qui paraissaient plus foncés encore sous les bandeaux blonds de ses cheveux. Elle était d'une taille moyenne et très-gracieuse. Rien en elle pourtant n'était d'une beauté rare, mais il suffisait de la voir et de l'entendre pour se dire aussitôt: voilà une excellente personne. Elle et son père avaient l'un pour l'autre une tendre affection. C'était elle qui régissait et gouvernait toute la maison. Elle s'acquittait de cette tâche avec plaisir, et n'en connaissait pas d'autres. Ainsi que Pierre l'avait dit, c'était la simplicité même.
Lorsque Pierre et Boris arrivèrent chez Étienne, il se promenait comme de coutume dans son cabinet, un vaste cabinet qui occupait presque la moitié de l'étendue de sa maison, et qui lui servait à la fois de salon et de salle à manger, car il y recevait ses visites et y prenait ses repas. L'ameublement de cette pièce n'était pas brillant, mais propre. Sur un des côtés s'étendait un divan, bien connu des propriétaires du voisinage, un large divan, très-doux, très-confortable et garni d'une quantité de coussins. Dans les autres chambres, on ne voyait qu'une chaise, une petite table et une armoire. Elles étaient inhabitées. La petite chambre de Viéra s'ouvrait sur le jardin. Tout son mobilier se composait d'un joli petit lit, d'une table, d'une glace, d'un fauteuil. Mais, en revanche, elle était garnie d'une quantité de flacons de conserves et de liqueurs préparées par la jeune fille.
En arrivant dans l'antichambre, Pierre pria le domestique de l'annoncer; mais celui-ci, le regardant en silence, l'aida à se dégager de sa pelisse, et lui dit: «Ayez la bonté d'entrer.» Les deux amis s'avancèrent dans le salon, et Pierre présenta son ami à Étienne.
«Très-content... toujours... lui dit le laconique solitaire en lui tendant la main... Très-froid... Un verre d'eau-de-vie?» et, du doigt ayant indiqué la bouteille qui se trouvait sur la table, il continua sa promenade.
Boris et Pierre prirent un peu d'eau-de-vie, puis s'assirent sur le canapé, si flexible et si commode que, dès qu'il y eut pris place, Boris s'y trouva établi comme s'il faisait usage de ce meuble depuis longtemps. Tous les amis de Barçoukof, en s'asseyant là, avaient la même agréable impression.
Ce jour-là Étienne n'était pas seul, et il faut dire que rarement il était seul. Près de lui était une sorte de figure patibulaire, un individu nommé Onufre Ilitch, au visage ridé et usé, au nez arqué comme le bec d'un épervier, et à l'oeil inquiet. Il avait autrefois occupé un emploi dont il tirait plus d'un profit peu légitime, et maintenant il se trouvait sous le poids d'un jugement. Une main posée sur sa poitrine et l'autre au noeud de sa cravate, il suivait du regard Étienne, et dès que les deux visiteurs furent assis, il dit avec un profond soupir:
«Ah! Étienne Pétrovitch, il est aisé de condamner un homme. Mais vous connaissez la sentence: Pécheurs honnêtes, pécheurs coquins, tout le monde vit dans le péché, et moi je fais comme les autres.
--Braou! murmura Étienne; puis, après un moment de silence, il ajouta:--Mauvaise sentence!
--Mauvaise! c'est possible. Mais que faire? La nécessité cruelle nous arrache quelquefois notre honneur. Tenez: j'en appelle à ces gentils messieurs, je leur raconterai tous les détails de mon affaire, s'ils veulent bien m'écouter.
--Me permettez-vous de fumer?» demanda Boris à Étienne.
Celui-ci fit un signe d'assentiment.
«Ah! reprit Onufre, j'ai été plus d'une fois irrité contre moi-même et contre le monde, et j'ai plus d'une fois éprouvé une généreuse indignation!
--Belle phrase! murmura Étienne; inventions de fripons!»
Onufre tressaillit.
«Quoi? s'écria-t-il; que voulez-vous dire? que ce sont les fripons qui affectent de faire voir une généreuse indignation?»
Étienne répondit par un signe affirmatif.
L'ancien fonctionnaire garda un instant le silence, puis tout à coup éclata de rire, et l'on remarqua qu'il ne lui restait pas une dent. Pourtant il parlait assez distinctement.
«Eh! eh! Étienne Pétrovitch, vous plaisantez toujours. Notre avocat a bien raison de dire que vous êtes un faiseur de calembours.
--Braou! braou!» répéta Barçoukof.
En ce moment la porte s'ouvrit, et Viéra s'avança d'un pas léger, portant sur un plateau vert deux tasses de café et de la crème. Une robe grise lui serrait gracieusement la taille. Boris et son ami se levèrent vivement à son approche. Elle s'inclina devant eux, et plaçant son plateau sur la table:
«Mon père, dit-elle, voici votre café.
--Braou! répliqua le père. Encore deux tasses, ajouta-t-il. Ma fille, voilà M. Boris Andréitch.»
Boris s'inclina de nouveau.
«Voulez-vous du café? lui demanda-t-elle en levant sur lui ses yeux doux et calmes. Nous ne dînerons pas avant une heure et demie.
--J'en prendrai une tasse avec plaisir, répondit Boris.
--Et vous, Pierre Vasilitch? reprit Viéra.
--Très-volontiers.
--À l'instant je vais vous servir; il y a longtemps que nous ne vous avons vu.»
À ces mots Viéra sortit.
Boris la suivit du regard, puis se tournant vers son ami:
«Elle est très-agréable, lui dit-il. Quelle aisance! quelle grâce dans ses mouvements!
--Oui, répondit froidement Pierre; mais cette maison est comme une auberge; dès qu'une personne est sortie, il en arrive une autre.»
En effet, un nouvel hôte entrait au salon: c'était un homme d'une énorme corpulence, large tête, larges joues, grands yeux, et une profusion de longs cheveux. Sa physionomie était empreinte d'une expression d'aigreur et de mécontentement, et sur son corps flottait un très-simple et très-ample vêtement.
«Bonjour,» dit-il, en se jetant sur le canapé sans même regarder ceux à qui s'adressait ce bref salut.
Étienne lui offrit le flacon d'eau-de-vie.
«Non, pas d'eau-de-vie. Ah! bonjour Pierre Vasilitch.
--Bonjour Michel Micheïtch, répondit Pierre. D'où venez-vous donc?
--De la ville. Vous êtes heureux, vous, si rien ne vous oblige d'aller à la ville. Grâce à ce petit monsieur, ajouta-t-il en indiquant du doigt Onufre Ilitch, j'ai fatigué mes chevaux à courir à travers la ville que Dieu maudisse!
--Nos très-humbles respects à Michel Micheïtch, dit Onufre, désigné si lestement par cette épithète de petit monsieur.
--Ah! maître Onufre, répliqua Michel en croisant les bras, fais-moi donc le plaisir de m'apprendre si tu ne dois pas bientôt être pendu?»
Onufre ne répondit pas.
«Oui, cela devrait déjà être fait, reprit Michel. La justice est trop indulgente envers toi. Quelle impression cela te fait-il d'être dans l'attente de ton jugement? Pas la moindre. Seulement tu es vexé de ne plus pouvoir... et en disant ces mots, Michel faisait le geste d'un homme qui saisit un rouleau d'argent et le met dans sa poche. Quel malheur! continua-t-il, les filous se rejoignent de tous les côtés.
--Vous plaisantez, répliqua Onufre; mais vous conviendrez que celui qui donne est libre de donner, et que celui qui reçoit a envie de recevoir. Au reste, ce n'est pas moi seul qui ai été l'instigateur de l'affaire; plus d'un autre y a pris part, comme je l'ai démontré.
--Sans aucun doute. En un temps d'orage, le renard se cache sous la herse, et toutes les gouttes de pluie ne tombent pas sur lui. Mais l'ispravnik t'a réglé ton compte. C'est un gaillard habile!
--Il s'entend aux moyens rapides de répression, répliqua Onufre en bégayant.
--Oui, oui.
--Et il y aurait bien des choses aussi à dire sur lui.
--Quel gaillard! s'écria Michel en se tournant vers Étienne. Quelle créature admirable! Près des filous et des ivrognes, c'est un vrai colosse.
--«Braou! braou! murmura le flegmatique Étienne.
Viéra rentra avec deux tasses.
--Encore une, lui dit son père, tandis que Michel s'inclinait devant elle.
--Que de peine vous vous donnez, lui dit Boris en s'avançant pour la délivrer de son plateau.
--Une très-petite peine, répondit la jeune fille. Pourvu seulement que ce café soit bon!
--Servi par vos mains...
Mais la jeune fille, sans faire attention à ce compliment, sortit et revint un instant après offrir une tasse à Michel.
«Avez-vous appris, demanda Michel en humant son café, ce qui est arrivé à Marie Ilinichna?»
Étienne s'arrêta dans sa promenade et prêta l'oreille.
«Oui... elle est tombée en paralysie.»
--Vous savez qu'elle mangeait énormément. Voilà qu'un jour elle se met à table avec plusieurs convives. On sert de la batvine. Elle remplit son assiette une fois, deux fois, elle en reprend encore, puis tout à coup sa vue se trouble, sa tête s'égare, et elle tombe sur le plancher. On s'empresse autour d'elle. Soins inutiles! Elle ne peut plus parler. On dit que le médecin du district s'est distingué en cette occasion. Dès qu'il l'a vue tomber, il s'est levé en criant: «Un docteur! vite un docteur!» Aussi faut-il dire qu'il ne vit que du produit des morts que l'on trouve dans l'arrondissement. Quelle heureuse profession!
--Braou! braou! répéta Barçoukof.
--Et aujourd'hui, à dîner, nous avons justement de la batvine, dit Viéra, qui venait de s'asseoir à l'un des angles du salon.
--De la batvine à l'esturgeon? demanda Michel.
--Précisément.
--À merveille. Il y a des gens qui prétendent qu'il ne convient pas de servir de batvine en hiver, parce que c'est une soupe froide. Ils se trompent, n'est-ce pas, Pierre Vasilitch?
--Assurément. N'avez-vous pas ici très-chaud?
--Oui.
--Eh bien, pourquoi ne pas user d'un aliment froid dans une chambre chaude? C'est ce que je ne puis comprendre.
--Ni moi.»
L'entretien se continua quelque temps sur ce même ton. Étienne n'y prenait aucune part et continuait à se promener dans sa chambre.
Le dîner parut excellent à tous les convives. Viéra en faisait elle-même les honneurs, servait avec soin ses hôtes, et cherchait à deviner leurs désirs. Boris, assis à côté d'elle, ne la quittait pas du regard. De même que son père, elle ne pouvait parler sans sourire, et ce sourire lui seyait à merveille. Boris lui adressait de fréquentes questions, non pas tant pour les réponses qu'il pouvait en attendre que pour voir ses lèvres s'entr'ouvrir.
Après le dîner, les visiteurs, à l'exception de Boris, se mirent à jouer aux cartes. Michel, qui avait bu un peu plus que de coutume, ne se montrait plus aussi rigoureux envers Onufre, quoiqu'il continuât encore à lui adresser plusieurs acerbes plaisanteries. Tantôt il lui reprochait d'être semblable aux orties, tantôt il l'accusait d'avoir les ongles crochus et d'accaparer constamment les atouts; mais le gain d'une partie l'adoucit subitement. Il se tourna d'un air riant vers celui qu'il avait tant maltraité et lui dit:
--Eh bien! qu'on pense de toi ce que l'on voudra, après tout, ce ne sont que des niaiseries, et, sur ma foi, je t'aime, d'abord parce que c'est dans ma nature, et ensuite, parce qu'il y a encore des gens plus mauvais que toi, et qu'à tout prendre, tu es, dans ton genre, un honnête homme.
--C'est vrai, c'est vrai, s'écria Onufre, encouragé par ces paroles. C'est très-vrai. Si vous saviez ce que la calomnie....
--Voyons! répliqua Michel avec une nouvelle explosion. La calomnie! quelle calomnie? Ne devrais-tu pas être dans la tour de Pugatschef, enfermé et enchaîné? Donne-nous des cartes.»
Onufre se mit à distribuer les cartes en clignotant et en passant à plusieurs reprises son doigt sur sa langue effilée.
Pendant ce temps, Étienne marchait de long en large dans sa chambre, et Boris était assis près de Viéra. Il voulait causer avec elle et n'y parvenait pas sans quelques difficultés et sans être obligé de se résigner à de fréquentes interrogations, car, à chaque instant, sa tâche de maîtresse de maison l'appelait hors du salon. Il lui demandait si elle avait autour d'elle beaucoup de voisins, si elle les voyait souvent, si ses travaux journaliers lui étaient agréables. Puis il lui demanda si elle lisait; à quoi elle répondit qu'elle n'en avait pas le temps.
Il en était là de son dialogue quand le domestique vint lui annoncer que ses chevaux étaient attelés. Il se leva à regret, il s'affligeait déjà de partir, de s'éloigner de ce bon regard, de ce pur sourire. Il serait resté si Étienne avait fait la moindre tentative pour le retenir; mais Étienne avait pour principe que lorsque ses hôtes désiraient passer la journée chez lui, ils devaient eux-mêmes s'y décider et ordonner qu'on préparât leurs lits. Ainsi firent Michel Micheïtch et Onufre. Ils s'installèrent dans la même chambre, et on les entendit longtemps causer. C'était surtout Onufre qui se livrait à une faconde extraordinaire. Il racontait à Michel une foule de choses qu'il essayait de lui persuader, tandis que celui-ci se contentait de lui répondre de temps à autre par un monosyllabe qui, de sa part, n'indiquait encore qu'une confiance très-équivoque. Le lendemain matin, tous deux partirent pourtant de bon accord pour se rendre à la métairie de Michel, et de là à la ville.
Boris reprit le chemin de sa demeure avec Pierre. Celui-ci, bercé par le monotone tintement de la clochette du cheval et par le balancement du traîneau, s'était assoupi.
«Pierre! lui cria son ami après un long silence.
--Qu'y a-t-il? répliqua Pierre à demi endormi.
--Pourquoi ne m'interrogez-vous pas?
--Sur quoi donc?
--Sur mes impressions, comme à nos deux précédentes excursions.
--Sur Viéra?
--Oui.
--À quoi bon? Ne vous en avais-je pas prévenu? Elle ne vous convient pas.
--Vous êtes dans l'erreur, elle me plaît beaucoup plus que la blonde Émérance et que la jeune veuve.
--Est-il possible?
--Je vous assure.
--Faites attention, je vous prie, que c'est une jeune fille d'une simplicité extrême. Elle s'entend, il est vrai, à conduire une maison, mais ce n'est pas là ce qu'il vous faut.
--Pourquoi? C'est peut-être précisément ce que je cherche.
--Quelle idée! Songez donc qu'elle ne peut pas même prononcer un mot français.
--Que m'importe! Ne peut-on pas se dispenser de parler français?»
Pierre se tut; puis, un moment après, il reprit:
«Je n'aurais pas supposé.... que vous... non.... cela ne peut être.... Vous plaisantez.
--Je ne plaisante nullement.
--À la garde de Dieu! Je pensais que cette bonne fille ne pouvait convenir qu'à un rustique campagnard comme moi.»
À ces mots, Pierre, serrant les plis de son manteau, posa la tête sur un coussin et s'endormit. Boris continua à rêver à Viéra. Dans sa pensée, il la contemplait avec son charmant sourire, avec son beau et franc regard. La nuit était froide et claire, le ciel étoilé. Les grains de neige scintillaient comme des diamants. La glace craquait et bruissait sous les pieds des chevaux. Les rameaux d'arbres, avec leurs épaisses couches de givre, résonnaient aussi au souffle du vent et brillaient comme des miroirs à facettes aux rayons de la lune.
Dans la solitude, en de telles nuits, l'imagination parcourt rapidement de vastes espaces. Boris l'éprouva lui-même. Que de rêves ne fit-il pas jusqu'à ce qu'il arriva à la porte de sa maison? mais à tous ces rêves s'associait l'image de Viéra.
Pierre avait été, comme nous l'avons dit, très-surpris de l'impression produite sur Boris par la jeune fille. Il le fut bien plus encore lorsque, le lendemain de cette première visite, son ami lui dit:
«J'ai envie d'aller voir Étienne Barçoukof; si vous n'êtes pas disposé à m'accompagner, j'irai seul.»