Cours familier de Littérature - Volume 22
Part 11
«Combien avez-vous donc de blanchisseuses? demandait de nouveau Pierre en regardant attentivement les grains de tabac qui s'allumaient et pétillaient sous la cendre au fond de sa pipe.
--J'en ai trois, répondait Boris.
--Trois! Moi, je n'en ai qu'une; elle n'a presque rien à faire. Vous savez quelle est sa besogne.
--Hum!» murmurait Boris. Et l'entretien s'arrêtait là.
Le temps s'écoulait ainsi jusqu'au moment du déjeuner. Pierre avait un goût particulier pour ce repas, et disait qu'il fallait absolument le faire à midi. À cette heure-là, il s'asseyait à table d'un air si heureux et avec un si bon appétit, que son aspect seul eût suffi pour réjouir l'humeur gastronomique d'un Allemand.
Boris Andréitch avait des besoins très-modérés. Il se contentait d'une côtelette, d'un morceau de poulet ou de deux oeufs à la coque. Seulement il assaisonnait ses repas d'ingrédients anglais disposés dans d'élégants flacons qu'il payait fort cher. Bien qu'il ne pût user de cet appareil britannique sans une sorte de répugnance, il ne croyait pas pouvoir s'en passer.
Entre le déjeuner et le dîner, les deux voisins sortaient, si le temps était beau, pour visiter la ferme ou pour se promener, ou pour assister au dressage des jeunes chevaux. Quelquefois Pierre conduisait son ami jusque dans son village et le faisait entrer dans sa maison.
Cette maison, vieille et petite, ressemblait plus à la cabane d'un valet qu'à une habitation de maître. Sur le toit de chaume, où nichaient diverses familles d'oiseaux, s'élevait une mousse verte. Des deux corps de logis construits en bois, jadis étroitement unis l'un à l'autre, l'un penchait en arrière, l'autre s'inclinait de côté et menaçait de s'écrouler. Triste à voir au dehors, cette maison ne présentait pas un aspect plus agréable au dedans. Mais Pierre, avec sa tranquillité et sa modestie de caractère, s'inquiétait peu de ce que les riches appellent les agréments de la vie, et se réjouissait de posséder une maisonnette où il pût s'abriter dans les mauvais temps. Son ménage était fait par une femme d'une quarantaine d'années, nommée Marthe, très-dévouée et très-probe, mais très-maladroite, cassant la vaisselle, déchirant le linge, et ne pouvant réussir à préparer un mets dans une condition convenable. Pierre lui avait infligé le surnom de Caligula.
Malgré son peu de fortune, le bon Pierre était très-hospitalier; il aimait à donner à dîner, et s'efforçait surtout de bien traiter son ami Boris. Mais, par l'inhabileté de Marthe, qui, dans l'ardeur de son zèle, courait impétueusement de côté et d'autre, au risque de se rompre le cou, le repas du pauvre Pierre se composait ordinairement d'un morceau d'esturgeon desséché et d'un verre d'eau-de-vie, très-bonne, disait-il en riant, _contre_ l'estomac. Le plus souvent, après la promenade, Boris ramenait son ami dans sa demeure plus confortable. Pierre apportait au dîner le même appétit qu'au repas du matin, puis se retirait à l'écart pour faire une sieste de quelques heures. Pendant ce temps, Boris lisait les journaux étrangers.
Le soir, les deux amis se rejoignaient encore dans une même salle. Quelquefois ils jouaient aux cartes. Quelquefois ils continuaient leur nonchalante causerie. Quelquefois Pierre détachait de la muraille une guitare et chantait d'une voix de ténor assez agréable. Il avait pour la musique un goût beaucoup plus décidé que Boris, qui ne pouvait prononcer le nom de Beethoven sans un transport d'admiration, et qui venait de commander un piano à Moscou. Dès que Pierre se sentait enclin à la tristesse ou à la mélancolie, il chantait en nasillant légèrement une des chansons de son régiment. Il accentuait surtout certaines strophes, telles que celle-ci: «Ce n'est pas un Français, c'est un conscrit qui nous fait la cuisine. Ce n'est pas pour nous que l'illustre Rode doit jouer, ni pour nous que Cantalini chante. Eh! trompette, sonne-nous l'aubade; le maréchal des logis nous présente son rapport.» Parfois Boris essayait de l'accompagner, mais sa voix n'était ni très-juste ni très-harmonieuse.
À dix heures, les deux amis se disaient bonsoir et se quittaient, pour recommencer le lendemain la même existence.
Un jour qu'ils étaient assis l'un en face de l'autre, selon leur habitude, Pierre, regardant fixement Boris, lui dit tout à coup d'un ton expressif:
«Il y a une chose qui m'étonne, Boris.
--Quoi donc?
--C'est de vous voir, vous si jeune encore, et avec vos qualités d'esprit, vous astreindre à rester dans un village.
--Mais vous savez bien, répondit Boris, surpris de cette remarque, vous savez bien que les circonstances m'obligent à ce genre de vie.
--Quelles circonstances? Votre fortune n'est-elle pas assez considérable pour vous assurer partout une honnête existence? Vous devriez entrer au service.»
Et, après un moment de silence, il ajouta:
«Vous devriez entrer dans les uhlans.
--Pourquoi dans les uhlans?
--Il me semble que c'est là ce qui vous conviendrait le mieux.
--Vous, pourtant, vous avez servi dans les hussards.
--Oui! s'écria Pierre avec enthousiasme. Et quel beau régiment! Dans le monde entier, il n'en existe pas un pareil; un régiment merveilleux; colonel, officiers..., tout était parfait... Mais vous, avec votre blonde figure, votre taille mince, vous seriez mieux dans les uhlans.
--Permettez, Pierre. Vous oubliez qu'en vertu des règlements militaires, je ne pourrais entrer dans l'armée qu'en qualité de cadet. Je suis bien vieux pour commencer une telle carrière, et je ne sais pas même si à mon âge on voudrait m'y admettre.
--C'est vrai... répliqua Pierre à voix basse. Eh bien, alors, reprit-il en levant subitement la tête, il faut vous marier.
--Quelles singulières idées vous avez aujourd'hui!
--Pourquoi donc singulières? Quelle raison avez-vous de vivre comme vous vivez et de perdre votre temps? Quel intérêt peut-il y avoir pour vous à ne pas vous marier?
--Il ne s'agit pas d'intérêt.
--Non, reprit Pierre avec une animation extraordinaire, non, je ne comprends pas pourquoi, de nos jours, les hommes ont un tel éloignement pour le mariage... Ah! vous me regardez... Mais moi j'ai voulu me marier, et l'on n'a pas voulu de moi. Vous qui êtes dans des conditions meilleures, vous devez prendre un parti. Quelle vie que celle du célibataire! Voyez un peu, en vérité, les jeunes gens sont étonnants...»
Après cette longue tirade, Pierre secoua sur le dos d'une chaise la cendre de sa pipe, et souffla fortement dans le tuyau pour le nettoyer.
«Qui vous dit, mon ami, repartit Boris, que je ne songe pas à me marier?»
En ce moment, Pierre puisait du tabac au fond de sa blague en velours ornée de paillettes, et d'ordinaire il effectuait très-gravement cette opération. Les paroles de Boris lui firent faire un mouvement de surprise.
«Oui, continua Boris, trouvez-moi une femme qui me convienne et je l'épouse.
--En vérité?
--En vérité!
--Non..., vous plaisantez?
--Je vous assure que je ne plaisante pas.»
Pierre alluma sa pipe; puis, se tournant vers Boris:
«Eh bien! c'est convenu, dit-il, je vous trouverai une femme.
--À merveille! Mais, maintenant, dites-moi, pourquoi voulez-vous me marier?
--Parce que, tel que je vous connais, je ne vous crois pas capable de régler vous-même cette affaire.
--Il m'a semblé, au contraire, reprit Boris en souriant, que je m'entendais assez bien à ces sortes de choses.
--Vous ne me comprenez pas,» répliqua Pierre, et il changea d'entretien.
Deux jours après, il arriva chez son ami, non plus avec son paletot sac, mais avec un frac bleu, à longue taille, orné de très-petits boutons et chargé de deux manches bouffantes. Ses moustaches étaient cirées, ses cheveux relevés en deux énormes boucles sur le front et imprégnés de pommade. Un col en velours, enjolivé d'un noeud en soie, lui serrait étroitement le cou et maintenait sa tête dans une imposante raideur.
«Que signifie cette toilette? demanda Boris.
--Ce qu'elle signifie? répliqua Pierre en s'asseyant sur une chaise, non plus avec son abandon habituel, mais avec gravité; elle signifie qu'il faut faire atteler votre voiture. Nous partons.
--Et où donc allons-nous?
--Voir une jeune femme.
--Quelle jeune femme?
--Avez-vous donc déjà oublié ce dont nous sommes convenus avant-hier?
--Mais, mon cher Pierre, répondit Boris non sans quelque embarras, c'était une plaisanterie.
--Une plaisanterie! Vous m'avez juré que vous parliez sérieusement, et vous devez tenir votre parole. J'ai déjà fait mes préparatifs.
--Comment? que voulez-vous dire?
--Ne vous inquiétez pas. J'ai seulement fait prévenir une de vos voisines que j'irais lui rendre aujourd'hui une visite avec vous.
--Quelle voisine?
--Patience! vous la connaîtrez. Habillez-vous et faites atteler.
--Mais voyez donc quel temps! reprit Boris, tout troublé de cette subite décision.
--C'est le temps de la saison.
--Et allons-nous loin?
--Non; à une quinzaine de verstes de distance.
--Sans même déjeuner? demanda Boris.
--Le déjeuner ne nous occasionnera pas un long retard. Mais, tenez, allez vous habiller; pendant ce temps, je préparerai une petite collation: un verre d'eau-de-vie. Cela ne sera pas long. Nous ferons un meilleur repas chez la jeune veuve.
--Ah! c'est donc une veuve?
--Oui, vous verrez.»
Boris entra dans son cabinet de toilette. Pierre apprêta le déjeuner et fit harnacher les chevaux.
L'élégant Boris resta longtemps enfermé dans sa chambre. Pierre, impatienté, buvait, en fronçant le sourcil, un second verre d'eau-de-vie, lorsque enfin il le vit apparaître vêtu comme un vrai citadin de bon goût. Il portait un pardessus dont la couleur noire se détachait sur un pantalon d'une nuance claire, une cravate noire, un gilet noir, des gants gris glacés; à l'une des boutonnières de son gilet était suspendue une petite chaîne en or qui retombait dans une poche de côté, et de son habit et de son linge frais s'exhalait un doux arôme.
Pierre, en l'observant, ne fit que proférer une légère exclamation et prit son chapeau.
Boris but un demi-verre d'eau-de-vie, et se dirigea avec son ami vers sa voiture.
«C'est uniquement par condescendance pour vous, lui dit-il, que j'entreprends cette course.
--Admettons que ce soit pour moi, répondit Pierre sur lequel l'élégante toilette de son voisin exerçait un visible ascendant, mais peut-être me remercierez-vous de vous avoir fait faire ce petit voyage.»
Il indiqua au cocher la route qu'il devait suivre et monta dans la calèche.
Après un moment de silence pendant lequel les deux amis se tenaient immobiles l'un à côté de l'autre: «Nous allons, dit Pierre, chez madame Sophie Cirilovna Zadnieprovskaïa. Vous connaissez sans doute déjà ce nom?
--Il me semble l'avoir entendu prononcer. Et c'est elle avec qui vous voulez me marier?
--Pourquoi pas? C'est une femme d'esprit, qui a de la fortune et de bonnes façons, des façons de grande ville. Au reste, vous en jugerez. Cette démarche ne vous impose aucun engagement.
--Sans doute. Et quel âge a-t-elle?
--Vingt-cinq ou vingt-six ans, et fraîche comme une pomme.»
La distance à parcourir pour arriver à la demeure de Sophie Cirilovna était beaucoup plus longue que le bon Pierre ne l'avait dit. Boris, se sentant saisi par le froid, plongea son visage dans son manteau de fourrure. Pierre ne s'inquiétait guère en général du froid, et moins encore quand il avait ses habits de grande cérémonie qui l'étreignaient au point de le faire transpirer.
L'habitation de Sophie était une petite maison blanche assez jolie, avec une cour et un jardin, semblable aux maisons de campagne qui décorent les environs de Moscou, mais qu'on ne rencontre que rarement dans les provinces.
En descendant de voiture, les deux amis trouvèrent sur le seuil de la porte un domestique vêtu d'un pantalon gris et d'une redingote ornée de boutons armoriés; dans l'antichambre, un autre domestique assis sur un banc et habillé de la même façon. Pierre le pria de l'annoncer à sa maîtresse, ainsi que son ami. Le domestique répondit qu'elle les attendait, et leur ouvrit la porte de la salle à manger, où un serin sautillait dans sa cage, puis celle du salon, décoré de meubles à la mode, façonnés en Russie, très-agréables en apparence et en réalité très-incommodes.
Deux minutes après, le frôlement d'une robe de soie se fit entendre dans une chambre voisine, puis la maîtresse de la maison entra d'un pas léger. Pierre s'avança à sa rencontre et lui présenta Boris.
«Je suis charmée de vous voir, dit-elle en observant Boris d'un regard rapide. Il y a longtemps que je désirais vous connaître, et je remercie Pierre Vasilitch d'avoir bien voulu me procurer cette satisfaction. Je vous en prie, asseyez-vous.»
Elle-même s'assit sur un petit canapé en aplatissant d'un coup de main les plis de sa robe verte garnie de volants blancs, penchant la tête sur le dossier du canapé, tandis qu'elle avançait sur le parquet deux petits pieds chaussés de deux jolies bottines.
Pendant qu'elle engageait elle-même l'entretien, Boris, assis dans un fauteuil en face d'elle, la regardait attentivement. Elle avait la taille svelte, élancée, le teint brun, la figure assez belle, de grands yeux brillants un peu relevés aux coins de l'orbite comme ceux des Chinoises. L'expression de son regard et de sa physionomie présentait un tel mélange de hardiesse et de timidité qu'on ne pouvait y saisir un caractère déterminé. Tantôt elle clignait ses yeux, tantôt elle les ouvrait dans toute leur étendue, et en même temps sur ses lèvres errait un sourire affecté d'indifférence. Ses mouvements étaient dégagés et parfois un peu vifs. Somme toute, son extérieur plaisait assez à Boris. Seulement il remarquait à regret qu'elle était coiffée étourdiment, qu'elle avait la raie de travers. De plus, elle parlait, selon lui, un trop correct langage, car il avait à cet égard le même sentiment que Pouschkine, qui a dit: «Je n'aime point les lèvres roses sans sourire, ni la langue russe sans quelque faute grammaticale.» En un mot, Sophie Cirilovna était de ces femmes qu'un amant nomme des femmes séduisantes; un mari, des êtres agaçants, et un vieux garçon, des enfants espiègles.
Elle parlait à ses deux hôtes de l'ennui qu'on éprouve à vivre dans un village. «Il n'y a pas ici, disait-elle en appuyant avec afféterie sur l'accentuation de certaines syllabes, il n'y a pas ici une âme avec qui on puisse converser. Je ne sais comment on se résigne à se retirer dans un tel gîte, et ceux-là seuls, ajouta-t-elle avec une petite moue d'enfant, ceux que nous aimerions à voir, s'éloignent et nous abandonnent dans notre triste solitude!»
Boris s'inclina et balbutia quelques mots d'excuse. Pierre le regarda d'un regard qui semblait dire: En voilà une qui a le don de la parole!
«Vous fumez? demanda Sophie en se tournant vers Boris.
--Oui... mais...
--N'ayez pas peur. Je fume aussi.»
À ces mots elle se leva, prit sur la table une boîte en argent, en tira des cigarettes qu'elle offrit à ses visiteurs, sonna, demanda du feu, et un domestique qui avait la poitrine couverte d'un large gilet rouge apporta une bougie.
«Vous ne croiriez pas, reprit-elle en inclinant gracieusement la tête et en lançant en l'air une légère bouffée de fumée, qu'il y a ici des gens qui n'admettent pas qu'une femme puisse savourer un petit cigare. Oui, tout ce qui échappe au vulgaire niveau, tout ce qui ne reste point asservi à la coutume banale est ici sévèrement jugé.
--Les femmes de notre district, dit Pierre Vasilitch, sont surtout très-sévères sur cet article.
--Oui. Elles sont méchantes et inflexibles; mais je ne les fréquente pas, et leurs calomnies ne pénètrent point dans mon solitaire refuge.
--Et vous ne vous ennuyez pas de cette retraite? demanda Boris.
--Non. Je lis beaucoup, et lorsque je suis fatiguée de lire, je rêve, je m'amuse à faire des conjectures sur l'avenir.
--Eh quoi! vous consultez les cartes! s'écria Pierre, étonné.
--Je suis assez vieille pour me livrer à ce passe-temps.
--À votre âge! quelle idée!» murmura Pierre.
Sophie Cirilovna le regarda en clignotant, puis, se retournant vers Boris: «Parlons d'autre chose, dit-elle; je suis sure, monsieur Boris, que vous vous intéressez à la littérature russe?
--Moi... sans doute, répondit avec quelque embarras Boris, qui lisait peu de livres russes, surtout peu de livres nouveaux, et s'en tenait à Pouschkine.
--Expliquez-moi d'où vient la défaveur qui s'attache à présent aux oeuvres de Marlinski? Elle me semble très-injuste, n'êtes-vous pas de mon avis?
--Marlinski est certainement un écrivain de mérite, répliqua Boris.
--C'est un poëte, un poëte dont l'imagination nous emporte dans les régions idéales, et maintenant on ne s'applique qu'à peindre les réalités de la vie vulgaire. Mais, je vous le demande, qu'y a-t-il donc de si attrayant dans le mouvement de l'existence journalière, dans le monde, sur cette terre?
--Je ne puis m'associer à votre pensée, répondit Boris en la regardant. Je trouve ici même un grand attrait.»
Sophie sourit d'un air confus. Pierre releva la tête, sembla vouloir prononcer quelques mots, puis se remit à fumer en silence.
L'entretien se prolongea à peu près sur le même ton, courant rapidement d'un sujet à l'autre, sans se fixer sur aucune question, sans prendre aucun caractère décisif. On en vint à parler du mariage, de ses avantages, de ses inconvénients, et de la destinée des femmes en général. Sophie prit le parti d'attaquer le mariage, et peu à peu s'anima, s'emporta, bien que ses deux auditeurs n'essayassent pas de la contredire. Ce n'était pas sans raison qu'elle vantait les oeuvres de Marlinski: elle les avait étudiées et en avait profité. Les grands mots d'art, de poésie diapraient constamment son langage.
«Qu'y a-t-il, s'écria-t-elle à la fin de sa pompeuse dissertation, qu'y a-t-il de plus précieux pour la femme que la liberté de pensée, de sentiment, d'action?
--Permettez! répliqua Pierre, dont la physionomie avait pris depuis quelques instants une expression marquée de mécontentement. Pourquoi la femme réclamerait-elle cette liberté? qu'en ferait-elle?
--Comment! selon vous, elle doit être l'attribut exclusif de l'homme?
--L'homme non plus n'en a pas besoin.
--Pas besoin?
--Non. À quoi lui sert cette liberté tant vantée? À s'ennuyer ou à faire des folies.
--Ainsi, repartit Sophie avec un sourire ironique, vous vous ennuyez: car, tel que je vous connais, je ne suppose pas que vous commettiez des folies.
--Je suis également soumis à ces deux effets de la liberté, répondit tranquillement Pierre.
--Très-bien; je ne puis me plaindre de votre ennui: je lui dois peut-être le plaisir de vous voir aujourd'hui.»
Très-satisfaite de cette pointe épigrammatique, Sophie se pencha vers Boris et lui dit à voix basse: «Votre ami se complaît dans le paradoxe.
--Je ne m'en étais pas encore aperçu, repartit Boris.
--En quoi donc me complais-je? demanda Pierre.
--À soutenir des paradoxes.»
Pierre regarda fixement Sophie, puis murmura entre ses dents: «Et moi je sais ce qui vous plairait...»
En ce moment le domestique en gilet rouge vint annoncer que le dîner était servi.
«Messieurs, dit Sophie, voulez-vous bien passer dans la salle à manger?»
Le dîner ne plut ni à l'un ni à l'autre des convives. Pierre Vasilitch se leva de table sans avoir pu apaiser sa faim, et Boris Andréitch, avec ses goûts délicats en matière de gastronomie, ne fut pas plus satisfait de ce repas, bien que les mets fussent servis sous des cloches et que les assiettes fussent chaudes. Le vin aussi était mauvais, en dépit des étiquettes argentées et dorées qui décoraient chaque bouteille.
Sophie Cirilovna ne cessait de parler, tout en jetant de temps à autre un regard impérieux sur ses domestiques. Elle vidait à de fréquents intervalles son verre d'une façon assez leste, en remarquant que les Anglais buvaient très-bien du vin, et que, dans ce district sévère, on trouvait que, de la part d'une femme, c'était un inconvénient.
Après le dîner, elle ramena ses hôtes au salon, et leur demanda ce qu'ils préféraient, du thé ou du café. Boris accepta une tasse de thé, et, après en avoir pris une cuillerée, regretta de n'avoir pas demandé du café. Mais le café n'était pas meilleur. Pierre, qui en avait demandé, le laissa pour prendre du thé, et renonça également à boire cette autre potion.
Sophie Cirilovna s'assit, alluma une cigarette, et se montra très-empressée de reprendre son vif entretien. Ses yeux pétillaient et ses joues étaient échauffées... Mais ses deux visiteurs ne la secondaient pas dans ses dispositions à l'éloquence. Ils semblaient plus occupés de leurs cigares que de ses belles phrases, et, à en juger par leurs regards constamment dirigés du côté de la porte, il y avait lieu de supposer qu'ils songeaient à s'en aller. Boris cependant se serait peut-être décidé à rester jusqu'au soir. Déjà il venait de s'engager dans un galant débat avec Sophie, qui, d'une voix coquette, lui demandait s'il n'était pas surpris qu'elle vécût ainsi seule dans la retraite. Mais Pierre voulait partir, et il sortit pour donner l'ordre au cocher d'atteler les chevaux.
Quand la voiture fut prête, Sophie essaya encore de retenir ses deux hôtes, et leur reprocha gracieusement la brièveté de leur visite. Boris s'inclina, et, par son attitude irrésolue, par l'expression de son sourire, semblait lui dire que ce n'était pas à lui que devaient s'adresser ses reproches. Mais Pierre déclara résolûment qu'il était temps de partir pour pouvoir profiter du clair de lune. En même temps, il s'avançait vers l'antichambre. Sophie offrit sa main aux deux amis, pour leur donner le _shakehand_, à la façon anglaise. Boris seul accepta cette courtoisie, et serra assez vivement les doigts de la jeune femme. De nouveau elle cligna les yeux, de nouveau elle sourit et lui fit promettre de revenir prochainement. Pierre était déjà dans l'antichambre, enveloppé dans son manteau.
Il s'assit en silence dans la voiture, et, lorsqu'il fut à quelques centaines de pas de la maison de Sophie: «Non, non, murmura-t-il, cela ne va pas.
--Que voulez-vous dire? demanda Boris.
--Cela ne vous convient pas, répéta-t-il avec une expression de dédain.
--Si vous voulez parler de Sophie Cirilovna, je ne puis être de votre avis. C'est une femme, il est vrai, un peu prétentieuse, mais agréable.
--C'est possible dans un certain sens. Mais songez au but que je m'étais proposé en vous conduisant près d'elle».
Boris ne répondit pas.