Cours familier de Littérature - Volume 22

Part 10

Chapter 103,667 wordsPublic domain

Quand ils ont fini ou accompli à demi leurs migrations mystérieuses des confins de l'Orient aux confins de l'Europe; quand ils ont conquis un vaste territoire inhabité ou presque désert, qu'ils s'y sont établis avec leurs hordes populeuses, leurs moeurs traditionnelles et leurs facultés de croissance gigantesques et presque indéfinies; quand ils se sont fait place par le premier génie des nations, le génie sauvage de la guerre, accompagné du génie de l'unité ou de l'ordre, sous des chefs absolus; quand ils commencent à jouir de l'agriculture, de l'aisance, du loisir, ils se civilisent, ils se policent, ils songent par instinct à se procurer les douceurs et les gloires de l'existence.

Les poëtes, ces précurseurs des littératures, naissent parmi eux; les conteurs leur succèdent; quelques historiens, jaloux de retrouver dans le passé fabuleux les traces du chemin que leurs races ont fait à travers le monde, recherchent ces traces dans les vieilles traditions et les gravent avec orgueil dans leurs annales. Ces peuples fondent des capitales improvisées, comme Pétersbourg; des étapes d'un moment dans des climats inhabitables, aux bords de la mer, pour surveiller de là des voisins plus avancés qu'eux-mêmes dans les arts de la navigation; puis, lorsque le péril est passé, ils passent dans de meilleurs climats et bâtissent, comme en Crimée, aux bords d'autres mers, des capitales d'avenir, pour porter leurs yeux et attirer leurs coeurs vers des empires croulants, qui offrent à leur espoir des capitales définitives, où le soleil et l'ambition les invitent. C'est alors aussi que la littérature commence à les visiter et qu'ils s'essayent, à leur tour, à charmer le monde, après l'avoir menacé.

C'est alors que _Karamsin_ écrit, d'une main encore novice, l'histoire nationale de la Russie; que _Pouschkine_ ou _Lamanof_ chantent leurs poëmes, auxquels il ne manque que l'originalité; c'est alors, enfin, que des écrivains à formes moins prétentieuses, comme _Ivan Tourgueneff_, dont nous nous occupons en ce moment, écrivent avec une originalité à la fois savante et naïve ces _romans_ ou ces _nouvelles_, poëmes épiques des salons, où les moeurs de leur nation sont représentées avec l'étrangeté de leur origine, la poésie des steppes et la grâce de la jeunesse des peuples.

C'est alors aussi que la Russie prend sa place dans la famille littéraire de l'Europe, avec une saveur de l'Asie que le comte de Maistre avait respirée à Moscou et qui lui a valu en France une popularité biblique.

Le goût du terroir reste à l'homme comme au jus du raisin. Bien qu'élevé à Berlin et vivant à Paris, le génie d'_Ivan Tourgueneff_ a l'arrière-goût de Russie. C'est une partie de son charme.

II

Je connais légèrement _Ivan Tourgueneff_. Retenu seul à Paris, en 1861, pendant les chaleurs d'un brûlant été, j'ouvris par oisiveté un de ses volumes: _les Chasseurs russes_. Je passai beaucoup d'heures solitaires pendant l'ardeur du jour, étendu nonchalamment sur un canapé dans une chambre obscure, à attendre que le soleil baissât pour me permettre d'aller respirer la brise du soir dans les bois de Meudon. Je lisais le premier ouvrage de Tourgueneff: _les Chasseurs russes_, et je faisais durer autant que possible le plaisir, en posant souvent le volume sur mes genoux et en m'enivrant des moeurs naïves et des charmantes images dont chacune de ces _nouvelles_ était un recueil délicieux. Quand j'eus fini, je cherchai à me procurer tout ce que les traductions pouvaient me permettre de savourer du même écrivain. Je passai, avec lui et grâce à lui, tout un été dans ce même ravissement d'imagination.

J'appris qu'il habitait Paris. L'intervention d'une femme lettrée, cosmopolite, ravissante de figure et d'esprit, me valut le plaisir de le connaître. Il me donna tous ses ouvrages; je les emportai à la campagne; j'aurais voulu emporter l'auteur!

III

Le comte Ivan Tourgueneff touche à cet âge où l'homme précoce sort de la première jeunesse pour s'approcher de la maturité. Quelques filets de cheveux blancs, au-dessous des tempes, se mêlent aux touffes épaisses et noirâtres de sa vigoureuse chevelure légèrement bouclée. Son aspect tient du lion-homme de nos vieilles armoiries. Son front est plane, élevé, lumineux, comme une façade de temple antique, sous la lisière d'une sombre forêt. Ses yeux sereins et calmes, teintés de bleu, s'ouvrent à fleur de tête sous une vaste arcade frontale pour laisser entrer et sortir la pensée haute, fière et douce, sans obstacle; la bienveillance en tempère la clarté; ils regardent franchement et se laissent regarder jusqu'au fond, comme des yeux de jeunes filles qui n'ont rien à cacher. Son nez couvert et large prolonge la largeur du front; sa bouche, où la fermeté s'unit à la grâce, a la cordialité d'une nature ouverte qui sourit quelquefois à sa propre pensée. Sa taille est gigantesque et ses membres robustes semblent plutôt faits pour manier la hache d'armes ou la lance que la plume. On sent dans son attitude, un peu indolente, l'énergique enfant d'une race croissante, qui amuse son oisiveté à des jeux littéraires, en attendant que son pays l'appelle aux combats. C'est le Russe, le Russe d'_Alexandre_, civilisé et discipliné par sa force même; croissant, comme un vaste chêne du Nord, sans changer de place, mais étouffant par sa croissance naturelle les plantes étiolées qui veulent faire obstacle à sa grandeur. Le droit divin de l'avenir respire en lui. Héritier du Scythe et du Slave, il a la vigueur sauvage du premier et la flexibilité du second.

Tel est exactement Tourgueneff.

IV

Il porte sa noblesse dans tout son extérieur. Il est né, en effet, d'une haute race aristocratique dans la Russie orientale; à _Orel_.

Sa famille, après l'avoir élevé dans les champs et dans les neiges du gouvernement de Toula, l'envoya achever son éducation à Pétersbourg et à Moscou, puis la raffiner à Berlin parmi ces Allemands distingués qui ont Goethe pour poëte, Hegel pour philosophe. Il s'y polit et revint en Russie, déjà poëte et philosophe, pour servir son empereur dans les corps de la noblesse.

La guerre ne secondant pas alors son ambition et son ardeur militaire, il franchit l'Allemagne et vint à Paris pour y soigner l'éducation d'une jeune enfant qu'il appelle sa fille. C'est là qu'il vit, entre sa fille, ses livres, ses amis très-choisis et ses rares compatriotes, allant de temps en temps en Russie visiter ses propriétés et raviver dans son coeur les souvenirs de son heureuse enfance; cosmopolite par sa résidence, Moscovite par son coeur, homme éminent par tout.

V

Il avait débuté à Pétersbourg, dans un journal littéraire, par des _Essais_ qui firent une vive impression pendant quelque temps, qui ne furent point contrariés ni interdits par le gouvernement, mais que leur tendance plus libérale que le climat lui fit néanmoins suspendre au bout de quelques mois. Ces Essais en langue russe lui donnèrent la révélation de son talent. Il les poursuivit à Berlin, après avoir quitté le service militaire. Il vint enfin en France, pays auquel il s'attacha par l'attrait du coeur et des arts.

Voilà tout ce que je sais de _Tourgueneff_ jusqu'à ce moment. C'est le parfait gentilhomme étranger, naturalisé par le génie dans la vraie patrie des lettres.

Je dis _génie_ et je ne le dis point par politesse.

VI

Il y a beaucoup de talent dans notre pays; le génie y est rare comme partout ailleurs.

J'entends par _génie_, le caractère transcendant du talent, cette physionomie de l'esprit qui vous frappe au premier coup d'oeil dans un homme de lettre, ou dans un homme politique, soit par la nouveauté inattendue, soit par la force de l'acte, de la pensée et du style, et qui vous fait dire: Voilà un homme de génie. L'originalité en tout est le caractère du génie; l'originalité en est le sceau.

Originalité, force, délicatesse sont des signes évidents auxquels il est impossible de ne pas reconnaître le génie.

La force se révèle dans l'acte, l'originalité dans les moeurs, la sensibilité dans le pathétique.

La force ou l'héroïsme ne se trouve que dans l'acte. Cela ne regarde pas l'homme de lettres proprement dit. Bossuet a le style fort; mais qui peut savoir si Bossuet n'eût été très-timide hors de sa chaire? Sa complaisance envers le roi et son exigence envers le pape ne donnent pas une haute idée de sa magnanimité.

La sensibilité, au contraire, ne s'invente pas et ne se joue pas. Elle se révèle par l'expression dans le style, comme le caractère dans la figure. Il est possible de feindre l'esprit, il est impossible de feindre les larmes. Le pathétique est inimitable. Voyez Racine et Fénelon; voyez Virgile, voyez Pétrarque. La tendresse triste forme le fond de leur génie.

VII

Il est difficile de caractériser par aucun de ces grands noms séculaires la littérature russe. Elle n'est pas arrivée encore à l'âge fait, où les noms d'hommes servent à signifier les nations. Elle est jeune, timide, imitative, diverse, comme les enfants. Elle s'essaye et elle s'applaudit quand elle parvient à bien ressembler aux Allemands de l'époque de _Goethe_ et de _Schiller_, aux Anglais de l'époque de _Shakspeare_, de _Byron_, de _Walter Scott_, aux Français de l'époque de _Voltaire_, ou de l'époque indécise de l'émigration, les deux _de Maistre_.

Il est même impossible de méconnaître dans _Tourgueneff_ une certaine ressemblance avec l'auteur du _Lépreux de la vallée d'Aoste_, le plus jeune et le plus original des deux _de Maistre_, surtout dans la touchante histoire de _Mou-Mou_ et du _Sourd-Muet_.

On ne peut dire quel est le plus pathétique des deux écrivains, dans la description et dans la mort de ce pauvre chien, seul ami et seul consolateur de l'homme. Les larmes qu'on répand ont le même goût, la sensibilité est la même, le récit est aussi parfait, la main aussi délicate. Deux frères ne se ressembleraient pas davantage: jumeaux du génie qui ont sucé le même lait.

Mais à cela près, _Tourgueneff_ est très-supérieur à _de Maistre_, l'auteur du _Lépreux_. De Maistre est une source cachée dans un recoin des Alpes; Tourgueneff est intarissable, grand, fécond, varié comme un fleuve de la Moscovie roulant ses grandes eaux à la Crimée ou à la Baltique, à travers les plaines de la Russie. Son seul malheur est de n'avoir pas encore trouvé ou inventé, comme Balzac ou madame Sand, un de ces vastes sujets humains où l'écrivain, réunissant à un centre commun tous les fils de son imagination, compose un tableau qui saisit tout l'homme, au lieu de faire des portraits à bordures trop étroites. Mais il est jeune; et le monde, qu'il voit maintenant d'un point de vue plus général, lui fournira peut-être des conceptions idéales, égales à son splendide talent. On ne sent nulle part chez lui les bornes de son imagination. On sent qu'il s'arrête parce qu'il veut s'arrêter, mais que sa brièveté vient de sa volonté et non de son impuissance.

VIII

Le principal mérite de ces Essais russes de _Tourgueneff_ est de nous faire connaître, classe par classe, homme par homme, les moeurs encore peu connues de l'immense population de l'empire. Depuis le seigneur de village jusqu'au _starost_, chargé par lui de la direction des cultures et du gouvernement des paysans; jusqu'à la dernière catégorie de ces paysans, hier esclaves, aujourd'hui libres, grâce à la courageuse initiative de l'empereur, tout entre dans le cadre, tout s'y meut, tout y parle, tout y agit avec la candeur de la nature. C'est le daguerréotype de la nature moscovite. On voyagerait dans tous les villages de l'empire, qu'on s'y reconnaîtrait comme dans son propre pays. Le paysan bon, doux, soumis; le domestique paresseux, fier, oppresseur; le maître indolent; sa femme et ses filles lentes et oisives, un peu vaniteuses; les jeunes gens du voisinage venant passer leurs semestres dans les familles amies, occupés à faire l'agrément des jeunes filles, à danser, à monter à cheval, à chasser, à pêcher, à lire les livres nouveaux arrivés de Paris à Moscou, de Moscou dans leurs villages: en tout, des caractères extrêmement effacés, très-doux, très-tristes, plutôt féminins que sauvages.

Tel est l'ensemble des moeurs russes peintes à fresque par Tourgueneff. Cela est complétement d'accord avec ce que les voyageurs nous en rapportent. On y sent l'Asie molle et obéissante dans le Nord. Si le peintre n'était que peintre, cela serait facilement monotone et fastidieux; mais le peintre est poëte dans l'invention et dans la description de ses sujets. Il vit, il sent, il palpite, il invente ou il raconte avec naturel, sympathie, chaleur, finesse. C'est le romancier des steppes. On les parcourt avec lui sans lassitude et sans ennui. On les aime, on s'y passionne, on vit de leur vie, on pleure de leurs larmes. On y devient mélancolique de leur mélancolie, mais on n'en est jamais saturé. La parfaite vérité, la naïveté touchante des personnages, la simplicité vraisemblable et probablement vraie des aventures vous retiennent et vous captivent fortement par le charme sans prétention de l'auteur.

Son talent, neuf, original et délicat, quoique précis, répand sur ses descriptions et sur ses récits des formes et des couleurs qu'aucun artifice de composition n'aurait pu inventer. Tout se tient, tout est logique, tout est calqué sur nature.

Ces livres ne pouvaient être écrits qu'en Russie et par un Russe. Il est l'aurore d'une littérature qui s'introduit par le roman dans le monde.

Parcourons-le et citons-le à grandes pages, le roman de moeurs ne peut pas se comprendre ou s'admirer autrement. Un poëte peut condenser un immense génie en quelques vers, un écrivain en prose ne peut donner une idée de lui que par grands fragments. Ce sera notre excuse et ce sera le charme du lecteur intelligent.

IX

Nous vous avons dit en commençant cet entretien que le jeune _Tourgueneff_, après avoir dépensé son adolescence en plein air et en pleins champs dans les terres de sa famille, était venu achever son éducation à _Moscou_, à _Pétersbourg_, à _Berlin_, et que, sollicité par une vocation puissante et naturelle, il avait publié de premiers Essais dans une revue littéraire russe, pendant qu'il faisait ses premières armes dans un corps de noblesse, à Pétersbourg. Il débuta par _les Chasseurs russes_, dont la collection réunie forme aujourd'hui deux volumes. C'étaient les premiers souvenirs et les mentions les plus fraîches de sa vie vagabonde d'enfance, devenues ainsi les annales pittoresques des steppes de son pays. Je possède ce recueil et je vais vous en ouvrir quelques chapitres qui, je crois, ne vous laisseront pas libres de ne pas lire tout, si vous avez comme moi le goût du vrai, le sentiment du fin et la passion de l'originalité.

Lisons d'abord ensemble et en les abrégeant par quelques analyses succinctes la première et la plus intéressante de ces nouvelles. Elle est intitulée _les Deux Amis_.

Voyez comme cela commence, comme toute chose et comme tout le monde.

RÉCIT

LES DEUX AMIS

Au printemps de l'année 181..., un jeune homme de vingt-six ans, nommé Boris Andréitch Viasovnine, venait de quitter ses fonctions officielles pour se vouer à l'administration des domaines que son père lui avait légués dans une des provinces de la Russie centrale. Des motifs particuliers l'obligeaient, disait-il, à prendre cette décision, et ces motifs n'étaient point d'une nature agréable. Le fait est que, d'année en année, il voyait ses dettes s'accroître et ses revenus diminuer. Il ne pouvait plus rester au service, vivre dans la capitale, comme il avait vécu jusque-là, et, bien qu'il renonçât à regret à sa carrière de fonctionnaire, la raison lui prescrivait de rentrer dans son village pour mettre ordre à ses affaires.

À son arrivée, il trouva sa propriété fort négligée, sa métairie en désordre, sa maison dégradée. Il commença par prendre un autre staroste, diminua les gages de ses gens, fit nettoyer un petit appartement dans lequel il s'établit, et clouer quelques planches au toit ouvert à la pluie. Là se bornèrent d'abord ses travaux d'installation; avant d'en faire d'autres, il avait besoin d'examiner attentivement ses ressources et l'état de ses domaines.

Cette première tâche accomplie, il s'appliqua à l'administration de son patrimoine, mais lentement, comme un homme qui cherche pour se distraire à prolonger le travail qu'il a entrepris. Ce séjour rustique l'ennuyait de telle sorte, que très-souvent il ne savait comment employer toutes les heures de la journée qui lui semblaient si longues. Il y avait autour de lui quelques propriétaires qu'il ne voyait pas, non point qu'il dédaignât de les fréquenter, mais parce qu'il n'avait pas eu occasion de faire connaissance avec eux. En automne, enfin, le hasard le mit en rapport avec un de ses plus proches voisins, Pierre Vasilitch Kroupitzine, qui avait servi dans un régiment de cavalerie et s'était retiré de l'armée avec le grade de lieutenant.

Entre les paysans de Boris Andréitch et ceux du lieutenant Pierre Vasilitch, il existait depuis longtemps des difficultés pour le partage de deux bandes de prairie de quelques ares d'étendue. Plus d'une fois, ce terrain en litige avait occasionné entre les deux communautés des actes d'hostilité. Les meules de foin avaient été subrepticement enlevées et transportées en une autre place. L'animosité s'accroissait de part et d'autre, et ce fâcheux état de choses menaçait de devenir encore plus grave. Par bonheur, Pierre Vasilitch, qui avait entendu parler de la droiture d'esprit et du caractère pacifique de Boris, résolut de lui abandonner à lui-même la solution de cette question. Cette démarche de sa part eut le meilleur résultat. D'abord, la décision de Boris mit fin à toute collision; puis, par suite de cet arrangement, les deux voisins entrèrent en bonnes relations l'un avec l'autre, se firent de fréquentes visites, et enfin en vinrent à vivre en frères presque constamment.

Entre eux pourtant, dans leur extérieur comme dans la nature de leur esprit, il y avait peu d'analogie. Boris, qui n'était pas riche, mais dont les parents autrefois étaient riches, avait été élevé à l'université et avait reçu une excellente éducation. Il parlait plusieurs langues, il aimait l'étude et les livres; en un mot, il possédait les qualités d'un homme distingué. Pierre Vasilitch, au contraire, balbutiait à peine quelques mots de français, ne prenait un livre entre ses mains que lorsqu'il y était en quelque sorte forcé, et ne pouvait être classé que dans la catégorie des gens illettrés.

Par leur extérieur, les deux nouveaux amis ne différaient pas moins l'un de l'autre. Avec sa taille mince, élancée, sa chevelure blonde, Boris ressemblait à un Anglais. Il avait des habitudes de propreté extrême, surtout pour ses mains, s'habillait avec soin, et avait conservé dans son village, comme dans la capitale, la coquetterie de la cravate.

Pierre Vasilitch était petit, un peu courbé. Son teint était basané, ses cheveux noirs. En été comme en hiver, il portait un paletot-sac en drap bronzé, avec de grandes poches entre-bâillées sur les côtés. «J'aime cette couleur de bronze, disait-il, parce qu'elle n'est pas salissante;» mais le drap qu'elle décorait était bel et bien taché.

Boris Andréitch avait des goûts gastronomiques élégants, recherchés. Pierre mangeait, sans y regarder de si près, tout ce qui se présentait, pourvu qu'il y eût de quoi satisfaire son appétit. Si on lui servait des choux avec du gruau, il commençait par savourer les choux, puis attaquait résolûment le gruau. Si on lui offrait une liquide soupe allemande, il acceptait cette soupe avec le même plaisir, et entassait le gruau sur son assiette.

Le kwas était sa boisson favorite et, pour ainsi dire, sa boisson nourricière. Quant aux vins de France, particulièrement les vins rouges, il ne pouvait les souffrir, et déclarait qu'il les trouvait trop aigres.

En un mot, les deux voisins étaient fort différents l'un de l'autre. Il n'y avait entre eux qu'une ressemblance, c'est qu'ils étaient tous deux également honnêtes et bons garçons. Pierre était né avec cette qualité, et Boris l'avait acquise. Nous devons dire en outre que ni l'un ni l'autre n'avaient aucune passion dominante, aucun penchant, ni aucun lien particulier. Ajoutons enfin, pour terminer ces deux portraits, que Pierre était de sept ou huit ans plus âgé que Boris.

Dans leur retraite champêtre, l'existence des deux voisins s'écoulait d'une façon uniforme. Le matin, vers les neuf heures, Boris ayant fait sa toilette et revêtu une belle robe de chambre qui laissait à découvert une chemise blanche comme la neige, s'asseyait près de la fenêtre avec un livre et une tasse de thé. La porte s'ouvrait, et Pierre Vasilitch entrait dans son négligé habituel. Son village n'était qu'à une demi-verste de celui de son ami, et très-souvent il n'y retournait pas. Il couchait dans la maison de Boris.

«Bonjour! disaient-ils tous deux en même temps. Comment avez-vous passé la nuit?» Alors Théodore, un petit domestique de quinze ans, s'avançait avec sa casaque, ses cheveux ébouriffés, apportait à Pierre la robe de chambre qu'il s'était fait faire en étoffe rustique. Pierre commençait par faire entendre un cri de satisfaction, puis se parait de ce vêtement, ensuite se servait une tasse de thé et préparait sa pipe. Alors l'entretien s'engageait, un entretien peu animé, et coupé par de longs intervalles et de longs repos. Les deux amis parlaient des incidents de la veille, de la pluie et du beau temps, des travaux de la campagne, du prix des récoltes, quelquefois de leurs voisins et de leurs voisines.

Au commencement de ses relations avec Boris, souvent Pierre s'était cru obligé, par politesse, de le questionner sur le mouvement et la vie des grandes villes; sur divers points scientifiques ou industriels, parfois même sur des questions assez élevées. Les réponses de Boris l'étonnaient et l'intéressaient. Bientôt pourtant il se sentit fatigué de cette investigation; peu à peu il y renonça, et Boris n'éprouvait pas un grand désir de l'y ramener. De loin en loin, il arrivait encore que tout à coup Pierre s'avisait de formuler quelque difficile question comme celle-ci: «Boris, dites-moi donc ce que c'est que le télégraphe électrique?» Boris lui expliquait le plus clairement possible cette merveilleuse invention, après quoi Pierre, qui ne l'avait pas compris, disait: «C'est étonnant!» Puis il se taisait, et de longtemps il ne se hasardait à aborder un autre problème scientifique.

Que si l'on veut savoir quelle était, la plupart du temps, la causerie des deux amis, en voici un échantillon:

Pierre, ayant retenu dans sa bouche la fumée de sa pipe, et la lançant en bouffées impétueuses par ses narines, disait à Boris: «Quelle est donc cette jeune fille que j'ai vue tout à l'heure à votre porte?»

Boris aspirait une bouffée de son cigare, humait une cuillerée de thé froid, et répondait: «Quelle jeune fille?»

Pierre se penchait sur le bord de la fenêtre, regardait dans la cour le chien qui mordillait les jambes nues d'un petit garçon, puis ajoutait: «Une jeune fille blonde qui n'est, ma foi, pas laide.

--Ah! reprenait Boris après un moment de silence. C'est ma nouvelle blanchisseuse.

--D'où vient-elle?

--De Moscou, où elle a fait son apprentissage.»

Après cette réponse, nouveau silence.