Cours familier de Littérature - Volume 21

Part 9

Chapter 93,617 wordsPublic domain

Indépendamment du comte de Virieu, du marquis de Barral, du marquis Alfieri et de son fils, avec lequel j'avais été élevé, je connaissais d'enfance presque toutes les illustres familles du Piémont: les Sambuy, les Ghilini, les Costa, pour avoir reçu avec eux une éducation commune chez les jésuites de Belley, dans ce collége soutenu par eux. Je quittai Turin comblé de leur accueil et je m'arrêtai peu à Florence.

IX

En arrivant à Rome, où je comptais m'arrêter moins de temps encore, j'appris la révolution qui venait d'éclater inopinément à Naples, et qui me força de suspendre mon voyage; la route de Rome à Naples était interceptée, on ne passait plus. J'attendis qu'elle fût matériellement rouverte, et, ne voulant pas exposer ma femme et ma belle-mère aux dangers inconnus d'une route couverte de soldats débandés et d'une capitale en révolution qu'on nous dépeignait comme sanglante; d'un autre côté, désirant me trouver à mon poste dans une circonstance éminemment intéressante pour la France et pour la maison de Bourbon, je partis seul pour Naples, au risque de ne pas arriver.

J'eus, en effet, beaucoup de peine à franchir la frontière du royaume. Après Terracine, le chemin était couvert de postes de soldats volontaires qui ne recevaient d'ordre que de leur caprice, et qui, voyant en moi un agent diplomatique français, se figuraient que j'apportais à la révolution l'appui de la France contre la Sainte-Alliance, et m'accueillaient de leurs acclamations. Grâce à cette erreur populaire, j'arrivai à Naples sans obstacle, la nuit du jour où les Calabrais, l'armée insurrectionnelle et le général Pepe, qui avait pris le rôle de Lafayette napolitain dans le pays et dans l'armée, entraient dans cette capitale. Je fus témoin, le soir, de cette entrée séditieuse et triomphale de la révolution dans Naples. C'était beau, enivrant et menaçant comme une révolution à sa première heure.

Le vieux roi Ferdinand, pilote expérimenté et railleur, avait pris le parti d'abdiquer et de remettre le gouvernement à son fils, le prince héréditaire, plus propre que lui à se compromettre, soit avec les révolutionnaires, soit contre les puissances étrangères. Ce prince, encore jeune, mais habile et déjà expérimenté des révolutions, passait pour constitutionnel et pouvait, grâce à cette opinion, peut-être fausse, exercer un certain ascendant sur l'armée insurgée au nom d'une constitution, et sur le peuple encore royaliste. Il passa en revue l'armée et la bande des carbonari calabrais, que le général Pepe lui présentait sous les armes, soit comme soutiens du trône transformé, soit comme expression de sa cour.

X

Le moment était délicat et décisif pour la diplomatie de la France. La question allait se poser entre le système constitutionnel et le régime absolu dans les États d'Italie dépendant de l'influence de la maison de Bourbon. Au premier regard, il paraissait évident que l'intérêt de la France serait de se poser en médiatrice entre les rois et les peuples, et d'empêcher les puissances étrangères d'intervenir, comme une haute police armée, à Naples, et bientôt à Turin, pour faire reculer le régime des institutions libres. La France elle-même ayant adopté le régime constitutionnel, il était peu logique à elle de combattre chez les autres ce qu'elle protégeait chez elle-même. Nous devions donc incliner modérément à la cause constitutionnelle à Naples, surtout si cette cause, sincèrement acceptée par le roi et patronnée par l'armée, se préservait des anarchies, des violences, où même des excès qui déshonorent les révolutions au commencement.

D'un autre côté, cette révolution, ou plutôt cette explosion inattendue de l'armée, travaillée par la société secrète des carbonari, était un fait d'indiscipline militaire bien plutôt que d'opinion nationale. Calquée sur l'insurrection armée de Cadix et de Riego, en Espagne, elle était un encouragement à toutes les turbulences des ambitieux de régiment; enfin, si la Sainte-Alliance, cette mutualité des rois, prenait dans un congrès fait et cause pour le roi de Naples, il était bien embarrassant à nous, gouvernement restauré par la vertu et dans l'intérêt de cette ligue de monarchies, de nous déclarer contre elle les soutiens d'une insurrection de troupes et de conspirateurs qui couvaient peut-être jusque sous notre propre trône, à Paris. Le bon sens d'un côté, la reconnaissance de l'autre, nous commandaient une extrême circonspection dans ces circonstances.

XI

L'ambassade française à Naples était alors dirigée par le duc de Narbonne, émigré rentré d'Angleterre avec le roi Louis XVIII, mais émigré formé à Londres aux usages du régime constitutionnel, complétement rallié à la Charte française, cette transaction habile et loyale entre 89 et 1815, qui affermissait les rois et qui coïntéressait les peuples libres à la monarchie populaire. C'était un homme modeste, timide, ayant peur du son de sa propre voix, mais plein de bon sens et d'aperçus justes, un des hommes qui n'aiment pas à paraître en scène, mais qui ont, comme spectateurs, le sens le plus parfait des situations. Il joignait à ces dons renfermés de son âme une bonté exquise qui le faisait adorer de ses subordonnés. Il m'accueillit dans son ambassade comme dans une famille; il eut pour ma femme et pour moi, pendant les quelques mois de notre séjour, des égards et des bontés qui nous rendront son souvenir éternellement respectable et cher.

Particulièrement attaché au roi Louis XVIII et tenant de lui sa place beaucoup plus que du ministère, il dépendait moins de M. Pasquier que de M. de Blacas. M. de Blacas, favori du roi, déplacé en 1815 et relégué à Rome où il représentait la France comme ambassadeur, avait sur les légations de France en Italie une direction presque absolue, avouée par le roi et complétement opposée à celle du ministère. Il était l'oracle secret de la monarchie absolue, oracle que nous avions l'ordre d'interroger dans tous les cas soudains et difficiles. Cet oracle contre-révolutionnaire, en passant par l'âme absolue de M. de Blacas, ne pouvait pas être favorable au tempérament que la politique exigeait de nous. Le duc de Narbonne était forcé de le consulter, mais il n'approuvait pas ses réponses. Il remit les affaires à M. de Fontenay, premier secrétaire d'ambassade, comme cela se fait ordinairement dans les circonstances équivoques, afin de pouvoir désavouer des hommes secondaires, et il resta de sa personne à Naples encore quelque temps, pour recevoir des instructions de Paris.

XII

M. de Fontenay était de mon pays, gentilhomme des environs d'Autun, ami de mes amis, beaucoup plus âgé et plus mûr que moi; il était entré dans la carrière diplomatique par l'influence de M. Courtais de Pressigny, envoyé de France à Rome, immédiatement après la Restauration. C'était un des hommes les plus solides, les plus aimables et les plus capables sous l'apparence de l'ancienne légèreté française. Mais sa légèreté n'était qu'une qualité et nullement un défaut de son esprit. Son sourire bienveillant donnait de la grâce au sérieux de ses pensées, et ses mots fins et à deux sens portaient d'eux-mêmes et touchaient avec justesse à leur double but, comme deux traits partis à la fois d'un même arc: l'un pour faire sourire, l'autre pour faire penser. Il avait par-dessus tout un coeur d'or, pur, solide et franc comme le caractère de la Bourgogne, un peu railleur, mais jamais mordant. La jalousie n'avait jamais approché de ce coeur. Il jouissait du bonheur de faire valoir ses inférieurs et ses égaux. Tel était l'homme avec lequel j'avais à faire mon noviciat diplomatique dans une circonstance où l'on apprenait beaucoup en peu de temps. Les révolutions suppléent au temps en concentrant beaucoup d'événements dans quelques mois. Les campagnes comptent double quand on se bat, elles comptent triple quand on négocie; il faut manoeuvrer aussi vite que les passions d'un peuple en ébullition.

Nous n'eûmes pas deux pensées, M. de Fontenay et moi; il m'associa à tout, nous agîmes en commun sous l'inspiration de son grand sens et de son expérience. La situation complexe de la cour de Naples, les conseils secrets où nous fûmes appelés et les négociations confidentielles avec les chefs de partis et avec les membres les plus influents du parlement, rendaient notre action très-intéressante, quelquefois périlleuse et dramatique. J'en ai rendu compte dans la partie politique de mes oeuvres complètes intitulée: _Mémoires politiques._ Je ne traite dans ces confidences que de cette partie intime qui touche seulement au coeur et qui n'intéresse que la famille et les amis. Glissons donc.

XIII

Pour soustraire ma femme et sa mère aux convulsions de la capitale en révolution, j'avais loué, dans l'île d'Ischia, à quelques lieues en mer, une charmante habitation, appelée la Sentinella, que l'on voit encore pyramider au sommet d'un cap avancé de l'île, quand on débouche du golfe de Gaëte dans le golfe de Naples, non loin de la côte des champs Phlégréens et du promontoire merveilleusement désert de Misène. Cette maison, entourée de treilles, est dominée par l'Epoméo, montagne couverte de bois de lauriers et de jeunes châtaigniers, qui divise l'île en deux zones. Elle domine elle-même la mer, qu'on voit luire à ses pieds, à travers la claire-voie de pampres. À cette hauteur, les voiles qui glissent sur cette surface d'un bleu vif, comme un second ciel, ressemblent à des ailes de colombes blanches qui volent en silence, d'arbre en arbre, parmi les oliviers.

Je m'embarquais à Pouzzoles une ou deux fois par semaine, dans une de ces petites barques à un ou deux rameurs, que j'avais si bien appris à manier moi-même dans ma première jeunesse. (Voyez _Graziella_, Oeuvres complètes.) Nous déployions la voile quand le vent était favorable, et nous faisions cette traversée en deux ou trois heures de navigation. Je trouvais ma femme au bord de la mer et nous remontions par les vignes à la Sentinella, en causant des événements de Naples pendant la semaine. Le contraste du calme resplendissant de cette solitude, cernée par les flots de la mer, avec le bruit menaçant et tumultueux d'une grande ville en révolution, augmentait la sensation de bonheur, de calme et de sécurité qu'inspirait cette résidence enchantée entre le ciel et l'eau. Nous en jouissions jusqu'à l'ivresse. Toutefois cette ivresse avait, pour moi seulement, quelque arrière-goût de mélancolie, en songeant à Graziella, cette fleur précoce que j'avais cueillie dans la même île, et en revoyant de loin sur Procida les ruines de la cabane de son père, abandonnée aux ronces depuis la mort de la jeune fille, et marquant l'horizon d'une borne funèbre dans le passé, comme il devait l'être si souvent dans mon avenir. Mais la jeunesse a des végétations qui recouvrent tout, même les tombes.

XIV

Nous passions la matinée sous les longues et hautes treilles chargées de raisins mûrs, comme d'autant de lustres d'ambre qui laissaient les rayons de l'aurore transluire, à travers leurs grains jaunis, sur nos têtes. Nous y portions des livres italiens de la grande époque lyrique ou épique, tels que Dante, Pétrarque, Tasse, ces hommes qui ont doté l'Italie de chefs-d'oeuvre. Quelquefois, j'y portais mon album et des crayons; moi-même, Pétrarque inférieur pour une autre terre et un autre temps, j'écrivais quelque harmonie ou quelque méditation.

À midi, nous rentrions pour déjeuner à l'ombre plus fraîche des terrasses de la Sentinella, puis la sieste napolitaine, la musique, la peinture, abrégeaient les heures du milieu du jour; quand le soleil baissait et que les grandes ombres dentelées de l'Epoméo se déroulaient sur les flancs de la montagne, nous parcourions, tantôt à pied, tantôt sur des mules aux pieds agiles, les sentiers escarpés de l'île, en contemplant les feux souterrains du Vésuve briller à l'horizon comme un phare tournant, tantôt visible, tantôt flamboyant sur les bords des mers aux yeux des matelots.

XV

Ainsi se passa l'été. Je ne retrouvais la politique que les jours de la semaine où mes fonctions me ramenaient à l'ambassade. Je prenais une part très-vive et très-confidentielle aux différentes phases et aux différents orages que cette révolution suscitait dans le peuple, dans le parlement et dans le palais. Ce fut là que j'eus l'occasion de voir et d'admirer, suspendue aux bras de sa mère, cette ravissante princesse Christine, dans toute la fleur de beauté et d'intelligence, que son sort destinait pour épouse au roi d'Espagne, Ferdinand VII, et qui a su, au milieu des tempêtes, plaire, gouverner, transmettre un trône à sa fille, régner, tomber, ou plutôt se retirer du trône, plus heureuse et plus habile que Christine de Suède, dans le demi-jour d'une existence à l'abri des coups de vent. On distinguait déjà dans sa gracieuse et spirituelle physionomie les signes d'une femme courageuse qui saurait faire de la jeunesse, de la beauté et de l'attrait trois pouvoirs politiques aussi irrésistibles que la nature. Elle flottait sur les ondulations des plus graves et des plus tragiques événements comme une rose de Pæstum arrachée de sa tige sur les flots bouillants du golfe. Nous en étions tous respectueusement enivrés.

XVI

L'automne venu, le vieux roi partit avec le consentement de son peuple, difficilement arraché, pour aller, disait-il, plaider lui-même la cause de la révolution auprès des souverains réunis au congrès de Troppau. On sait ce qui en arriva. L'armée napolitaine, commandée, à Entrodocco, par un général mandataire des carbonari, se dispersa au premier coup de canon, hors de portée, d'un faible corps autrichien, dans les vignes. Il n'y avait rien à en conclure contre la bravoure individuelle de ce peuple souvent héroïque quand une généreuse passion l'anime; mais les carbonari ne lui présentaient pour rois que des tribuns militaires, et pour causes, que des théories qu'il ne pouvait ni comprendre, ni aimer. Les sociétés secrètes, excellentes pour soulever, sont incapables de combattre. La fumée du coup de canon d'Entrodocco fit rentrer les carbonari dans l'ombre. Le général Foy, qui venait de prophétiser à la tribune de Paris que l'armée de la Sainte-Alliance ne sortirait pas des défilés d'Entrodocco, retira sa prophétie. Le brave et téméraire général Pepe n'osa pas reparaître à Naples; il se réfugia en Angleterre, puis en France. Il y réfléchit sur le danger d'être le général d'une société secrète. C'était un bon soldat et un honnête homme, incapable d'un crime, mais très-capable de rêver un rôle héroïque à la tête de bataillons qu'il trouvait évanouis en se retournant. Je lui restai toujours attaché de coeur jusqu'à sa mort.

XVII

L'état de ma femme, avancée dans sa première grossesse, et la convenance de la soustraire, au moment de ses couches, au tumulte d'une ville en révolution, me firent partir pour Rome. J'y arrivai au moment où un détachement de l'armée autrichienne campait de l'autre côté du Tibre, prêt à entrer dans la ville, si une révolution analogue à la révolution d'Espagne, de Naples et de Turin, venait à éclater, comme on l'annonçait à toute heure. L'ombre de ce détachement suffit pour arrêter les révolutionnaires carbonari de Rome et des États du Pape. Tout resta dans le calme habituel de cette capitale de la religion, de la science et des arts. La société était nombreuse, cosmopolite, brillante. Le gouvernement du doux et pieux Pie VII, souvent persécuté, jamais persécuteur, y était insensible et aimé. L'ami de ce Pape, le cardinal Consalvi, y régnait par la séduction bienveillante de son caractère. Rome, sous son gouvernement, ressemblait à une république où chacun pense et dit ce qu'il veut, sans que personne inquiète ou tyrannise personne. C'était la ville hanséatique des consciences et des opinions. Aucun gouvernement ne pouvait offrir une liberté aussi complète, malgré les vices inhérents à cette nature de gouvernement, composé d'une monarchie sans hérédité, d'une démocratie sans représentation, d'une aristocratie étrangère sans patriotisme, et d'un sacerdoce sans responsabilité. Mais tous ces vices théoriques disparaissaient dans la pratique par le caractère que Pie VII et Consalvi imprimaient à son régime. J'étais particulièrement recommandé au cardinal-ministre que je voyais presque tous les jours chez la célèbre duchesse de Devonshire, patronne de tous les hommes de lettres et de tous les artistes romains. Veuve d'un des plus opulents seigneurs des trois royaumes, elle employait son immense fortune à faire fleurir l'Italie d'une seconde Renaissance. Le cardinal Consalvi la visitait deux fois par jour, une fois dans la matinée pour les intérêts politiques de son gouvernement avec l'Angleterre, dont elle passait pour l'ambassadeur anonyme; une fois dans la soirée, pour s'y délasser dans un petit cercle d'hommes d'esprit des soucis du ministère.

Le chevalier de Médici, premier ministre du roi de Naples avant l'explosion des carbonari, réfugié momentanément à Rome par crainte de l'assassinat dont il avait été menacé, nous y charmait, tous les soirs, par l'agrément de sa conversation napolitaine, la plus spirituelle et la plus voltairienne des conversations. L'abbé Galiani, le plus sensé et le plus amusant des économistes, ne causait pas avec plus d'originalité, contre l'honnête et pesant Turgot dans ses entretiens sur la liberté du commerce des blés. Il donnait le ton à l'auteur de _Candide_. J'ai toujours soupçonné Voltaire d'avoir dans les veines du sang napolitain, et, en remontant un peu loin, j'ai reconnu que je n'avais pas tout à fait tort. Il y a des verves de race qu'on n'invente pas; Médici était de la famille.

XVIII

Le vieux roi de Naples Ferdinand, quoiqu'il passât pour un lazzarone sur le trône parmi les libéraux de Paris, avait lui-même autant de cet esprit napolitain, fin et railleur, que tout son royaume. Il revenait en ce moment du congrès de Troppau avec la jolie duchesse de Floridia, sa favorite, dont il avait fait sa femme, comme Louis XIV de madame de Maintenon. Mais c'était une Maintenon sicilienne, avec le pédantisme de moins, la jeunesse et la beauté de plus. Il écrivait à son fils, le régent de Naples, pour être communiquées au parlement, des dépêches pleines de l'éloge des chiens de chasse qu'il ramenait pour chasser le sanglier en Calabre.

Il s'arrêta quelques mois à Rome avant de rentrer dans son royaume, pour laisser aux Autrichiens et à son fils, son lieutenant général, l'odieux et les embarras de sa restauration. Elle ne fut, du reste, que plaisante et non sanglante. Tout fut liquidé et soldé par quelques exils promptement révoqués. Il y avait eu peu d'excès, il n'y eut pas de longue vengeance. Le pape, selon l'usage, lui donna à dîner en grande cérémonie au Vatican le jeudi saint. Par une faveur tout inusitée, le cardinal Consalvi m'invita à cette table de pape, de rois et d'ambassadeurs. C'était contre l'étiquette, mais les rois passent par-dessus et les poëtes par-dessous.

XIX

Peu de jours après, j'eus un fils qui fut baptisé à Saint-Pierre de Rome, et tenu sur les fonts du baptême par une belle Vénitienne, devenue une grande dame polonaise, la comtesse Oginska. Cet enfant, né sous les plus heureux auspices, échappa comme ma fille, en mourant jeune, à sa triste destinée. L'un ne vit que mon aurore, et l'autre que mes jours de fêtes. Je les pleurai sincèrement tous les deux, mais quand je me regarde maintenant, je suis tenté de ne pas les plaindre. Les malheurs d'un père obligé à travailler jusqu'à satiété pour vivre et pour faire vivre ceux qui se sont compromis pour lui et pour leur patrie, sont un triste héritage à recueillir. Mieux vaut la paix du ciel, où nous nous retrouverons tous, consolés, les uns d'être morts, les autres d'avoir vécu!

XX

Les nouvelles circonstances politiques où se trouvait le royaume de Naples après le retour du roi ne permettant guère au ministère français d'y employer avec convenance les mêmes agents qui avaient eu à traiter avec la révolution, je reçus un congé indéfini pour rentrer en France. J'en profitai au printemps, et je revins lentement à petites journées par cette belle route de Terni et de Narni, tout ondoyante de forêts et toute ruisselante de cascatelles, qui conduit en Étrurie comme dans un jardin du monde planté, taillé et arrosé pour le peuple-roi.

Nous nous arrêtâmes quelques jours à Florence. Le prince de Carignan, devenu depuis le roi Charles-Albert, repentant de son apparente complicité dans la révolution militaire de Turin, était venu y cacher sa faute chez son beau-frère, le grand-duc de Toscane, dans une retraite du palais Pitti; son écuyer, Sylvain de Costa, un de mes amis les plus intimes et les plus loyaux, me découvrit dans mon hôtel; il annonça à son prince mon arrivée, et revint de sa part me demander une entrevue secrète chez moi.

Je ne le permis pas par respect pour ce jeune proscrit d'un trône, et j'allai au palais Pitti lui présenter mes hommages et des espérances de réconciliation avec la cause des rois, qu'il ne tarda pas à aller servir en Espagne. Se doutait-il alors qu'il régnerait vingt ans en Piémont sous la tutelle de l'Autriche et sous l'influence absolue des jésuites, et qu'il reprendrait, vingt ans après, les ordres des carbonari, les armes contre l'Autriche, les conspirations contre le pape, le patronage de la France révolutionnaire, et qu'il laisserait l'Italie conquise et tous les princes, ses collègues et ses parents, chassés par son fils de ces mêmes palais où lui-même avait reçu l'hospitalité de famille?

Ce que l'esprit n'ose prévoir, les événements et les caractères l'amènent. L'inattendu est le nom des choses humaines. Nos neveux en verront bien d'autres avant que l'Italie en revienne à la seule unité honnête et forte qui lui convienne et qui convienne à la France: la confédération-république d'États.

XXI

Je passai l'été dans une belle vallée des Alpes, auprès de ma soeur, non loin de Chambéry. Ma femme, fière de son bel enfant, et trop frêle pour pouvoir le nourrir longtemps, fut remplacée par une paysanne de la Maurienne, au teint de rose, aux dents d'ivoire; mais, hélas! l'enfant dépérissait sur ce sein de neige: on n'achète pas la vie, Dieu la donne ou la refuse.

XXII

Je résolus de profiter de ce loisir diplomatique, en attendant une nouvelle destination, pour visiter l'Angleterre et pour faire connaissance avec la famille de ma femme. Ma belle-mère possédait, dans un des plus riches quartiers de Londres, une maison élégante et magnifiquement meublée, dans le voisinage de Hyde-Park. Nous nous y établîmes pour quelques mois. Je trouvai dans la famille de ma femme un accueil plein de noblesse et de grâce, qui n'a pas cessé jusqu'à ce jour de me faire deux patries et deux centres d'affection. L'Angleterre, pays de la famille par excellence, est aussi le pays de l'adoption. Le coeur reconnaissant s'y partage entre les sentiments innés et les sentiments acquis.