Cours familier de Littérature - Volume 21
Part 8
LE FILS. «Je vous bénis, Père céleste, Père de Jésus-Christ, mon Seigneur, parce que vous avez daigné vous souvenir de moi, pauvre créature.
«Ô Père des miséricordes et Dieu de toute consolation! je vous rends grâces de ce que, tout indigne que j'en suis, vous voulez bien cependant me consoler!
«Je vous bénis à jamais, et je vous glorifie avec votre Fils unique et votre Esprit consolateur, dans les siècles des siècles.
«Ô Seigneur, mon Dieu, saint objet de mon amour! quand vous descendrez dans mon coeur, toutes mes entrailles tressailliront de joie.
«Vous êtes ma gloire et la joie de mon coeur.
«Vous êtes mon espérance et mon refuge au jour de la tribulation.
«Mais, parce que mon amour est encore faible et ma vertu chancelante, j'ai besoin d'être fortifié et consolé par vous: visitez-moi donc souvent, et dirigez-moi par vos divines instructions.
«Délivrez-moi des passions mauvaises, et retranchez de mon coeur toutes ses affections déréglées, afin que, guéri et purifié intérieurement, je devienne propre à vous aimer, fort pour souffrir, ferme pour persévérer.
«C'est quelque chose de grand que l'amour, et un bien au-dessus de tous les biens. Seul, il rend léger ce qui est pesant, et fait qu'on supporte avec une âme égale toutes les vicissitudes de la vie.
«Il porte son fardeau sans en sentir le poids, et rend doux ce qu'il y a de plus amer.
«L'amour de Jésus est généreux; il fait entreprendre de grandes choses, et il excite toujours à ce qu'il y a de plus parfait.
«L'amour aspire à s'élever, et ne se laisse arrêter par rien de terrestre.
«L'amour veut être libre et dégagé de toute affection du monde, afin que ses regards pénètrent jusqu'à Dieu sans obstacle, afin qu'il ne soit ni retardé par les biens, ni abattu par les maux du temps.
«Rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux; il n'est rien de plus parfait ni de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu au-dessus de toutes les créatures.
«Celui qui aime court, vole; il est dans la joie, il est libre et rien ne l'arrête.
«Il donne tout pour posséder tout, et il possède tout en toutes choses, parce qu'au-dessus de toutes choses il se repose dans le seul Être souverain, de qui tout bien procède et découle.
«Il ne regarde pas aux dons, mais il s'élève au-dessus de tous les biens jusqu'à celui qui donne.
«L'amour souvent ne connaît point de mesure; mais, comme l'eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts.
«Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte; il tente plus qu'il ne peut; jamais il ne prétexte l'impossibilité, parce qu'il se croit tout possible et tout permis.»
Après ce magnifique tableau de l'amour divin, il revient à la patience, qui est le sceau de cette vertu.
XXV
«Qui n'est pas prêt à souffrir et à s'abandonner entièrement à la volonté de son Bien-aimé, ne sait pas ce que c'est que d'aimer.
«Il faut que celui qui aime embrasse avec joie tout ce qu'il y a de plus dur et de plus amer, pour son Bien-aimé, et qu'aucune traverse ne le détache de lui.
«Cet amour tendre et doux que vous éprouvez quelquefois est l'effet de la présence de la grâce, et une sorte d'avant-goût de la patrie céleste; il n'y faut pas chercher trop d'appui, parce qu'il passe comme il est venu.
«Mais combattre les mouvements déréglés de l'âme, et mépriser les sollicitations du démon, c'est un grand sujet de mérite, et la marque d'une solide vertu.»
XXVI
Puis il se retourne vers la faiblesse humaine, et lui dit avec une douce colère:
«Tais-toi donc, ne me parle plus; je ne t'écouterai pas davantage, quoi que tu fasses pour m'inquiéter. Le Seigneur est ma lumière et mon salut: que craindrai-je?
«Quand une armée se rangerait en bataille contre moi, mon coeur ne craindrait pas. Le Seigneur est mon aide et mon rédempteur.
«Combattez comme un généreux soldat: et, si quelquefois vous succombez par fragilité, reprenez un courage plus grand dans l'espérance d'être soutenu par une grâce plus forte; et gardez-vous surtout de la vaine complaisance et de l'orgueil.
«Pour vous, mon fils, ne suivez pas vos convoitises, et détachez-vous de votre volonté. Mettez vos délices dans le Seigneur, et il vous accordera ce que votre coeur demande.
«Si vous voulez goûter une véritable joie et des consolations abondantes, méprisez toutes les choses du monde, repoussez toujours les joies terrestres; et je vous bénirai, je verserai sur vous mes inépuisables consolations.
«Plus vous renoncerez à celles que donnent les créatures, plus les miennes seront douces et puissantes.
«Mais vous ne les goûterez point sans avoir auparavant ressenti quelque tristesse, sans avoir travaillé, combattu.
«Une mauvaise habitude vous arrêtera, mais vous la vaincrez par une meilleure.
«La chair murmurera; mais elle sera contenue par la ferveur de l'esprit.
«L'antique serpent vous sollicitera, vous exercera; mais vous le mettrez en fuite par la prière, et, en vous occupant surtout d'un travail utile, vous lui fermerez l'entrée de votre âme.»
Enfin il atteint la paix, et il lui chante ce _Te Deum_ suprême:
XXVII
«Ô mon Dieu! vous êtes seul infiniment bon, seul très-haut, très-puissant; vous suffisez seul, parce que seul vous possédez et vous donnez tout; vous seul nous consolez par vos douceurs inexprimables; seul, vous êtes toute beauté, tout amour; votre gloire s'élève au-dessus de toute gloire, votre grandeur au-dessus de toute grandeur; la perfection de tous les biens ensemble est en vous, Seigneur mon Dieu, y a toujours été, y sera toujours.
«Ainsi tout ce que vous me donnez hors de vous, tout ce que vous me découvrez de vous-même, tout ce que vous m'en promettez, est trop peu et ne suffit pas, si je ne vous vois, si je ne vous possède pleinement.
«Car mon coeur ne peut avoir de vrai repos, ni être entièrement rassasié, jusqu'à ce que, s'élevant au-dessus de tous vos dons et de toute créature, il se repose uniquement en vous.
«J'ai été délaissé, pauvre exilé, en une terre ennemie, où il y a guerre continuelle et de grandes infortunes.
«Consolez mon exil, adoucissez l'angoisse de mon coeur: car il soupire après vous de toute l'ardeur de ses désirs.»
XXVIII
Voilà cette nouvelle philosophie du christianisme; j'en ai goûté la saveur, je l'ai jugée par ses oeuvres. Elle avait sur mes lèvres d'enfant la douceur du lait de ma nourrice. C'était une femme de l'école de Gerson, ou plutôt de l'école de Dieu. Elle avait trouvé dans ce petit livre toutes ses doctrines, toute son intelligence, tout son coeur; aussi était-il partout dans la maison. C'était l'ubiquité de la parole de Dieu dans l'humble famille. Voyant le caractère grave et pieux que contractait le doux et ravissant visage de notre jeune mère, quand, après nous avoir embrassés, elle prenait ce livre dans sa main pour en lire quelques versets, comme pour l'avant-goût de la journée dans la nourriture de son âme, nous appelions avec respect l'_Imitation_ la gravité de notre mère, et nous nous mettions le doigt sur les lèvres pour nous commander à nous-mêmes le silence sans savoir pourquoi, jusqu'à ce que sa courte lecture fût achevée.
Quand elle était levée, elle y mettait en guise de signet une petite branche de buis bénit le jour des Rameaux, comme si ce buis jauni par l'année avait poussé entre ses pages, puis elle nous faisait balbutier nos prières, et nous courions après au jardin.
Nous ne sûmes que plus tard que cette miniature de volume contenait plus de philosophie sainte que tous les gros volumes de la bibliothèque de la maison.
Qu'est-ce en effet qu'une philosophie, me disais-je? Il y en a de deux espèces, me répondis-je bientôt: l'une morte et l'autre vivante; l'une qui disserte et ne conclut pas, l'autre qui conclut sans disserter; l'une qui dit oui et non, l'autre qui dit: Je n'en sais rien, mais je consulte mon coeur ignorant, et j'affirme sur la parole muette de ma conscience. Et je me sens convaincu, tranquillisé et heureux, car le silence est une conviction, la tranquillité est une preuve, le bonheur est une paix. Tenons-nous-en à ces trois dons que nous trouvons dans ce petit livre, et vivons: nous en saurons plus loin et plus haut quand nous serons dans la vraie vie.
Voilà la philosophie de Gerson; elle ne dit pas vérité, mais elle dit charité selon ses propres paroles, charité envers tous nos frères, et d'abord envers nous-mêmes. Qui ne s'aime mieux après avoir lu cette onction divine qui découle de toutes ces lignes? Quelle est la philosophie qui communique à l'âme des émanations aussi tendres et des consolations aussi sensibles?
XXIX
Est-ce la philosophie antique (j'excepte celle de l'Inde, qui semble découler de l'arbre de vie planté dans l'Éden de l'Himalaya)? Est-ce la philosophie de Socrate, qui n'est que sécheresse, froideur et raisonnement? Est-ce la philosophie de Platon, qui rêve inutilement pour la vertu des idéalités à deux faces, l'une faite pour les anges, l'autre pour les démons? Est-ce la philosophie des Romains, ces bâtards du vieux monde, que Cicéron élève jusqu'aux sublimités du _Songe de Scipion_, et que Marc-Aurèle ravale jusqu'aux mystères de l'ascétisme? Est-ce la philosophie française du dix-huitième siècle, qui pour expliquer l'oeuvre divine commence par nier le Créateur, et qui révèle à la place des fins dernières, avec Condorcet, la stupide théorie du progrès continu et indéfini? Le progrès indéfini n'est qu'une qualité de l'Être des êtres; toute créature est assujettie aux lois de sa création. Imperfection et vicissitude sont les deux termes qui définissent l'humanité; changement est sa nature; cette vicissitude humaine, que la raison proclame, l'expérience et l'histoire ne la proclament pas moins. La mort de tout est la condition de la vie universelle. Naître et ne pas mourir est l'utopie contradictoire. Des myriades d'hommes qui ont traversé la terre depuis qu'elle tourne, montrez-m'en un seul qui ait indéfiniment progressé, un seul dont un cheveu n'ait pas blanchi, un seul qui ait ajouté à son être un organe nouveau, un poil, une plume, un atome de raison ou de matière! La raison et la matière sont à Dieu, et non à l'homme. Aucun homme n'échappe à la loi générale ou particulière; l'argile se brise, mais ne fléchit pas. La poésie a-t-elle fait un pas en avant depuis Homère? la philosophie pratique, à l'exception de celle de l'_Imitation_, depuis Gerson? la mécanique, depuis Archimède? la géographie, depuis Colomb? Nous allons un peu plus vite à la mort par la route du chemin de fer qui nivelle le sol, et par l'art du télégraphe électrique; nos boulets frappent un peu plus fort la poitrine de nos ennemis, mais c'est tout. La matière seule a progressé, mais elle est toujours matière, c'est-à-dire obstacle et non moyen. Éteignez son foyer courant, et elle s'arrête; coupez son fil, et son âme s'évanouit. Point de changement, par conséquent point de progrès. Mais donnez à l'homme la conviction que se résigner humblement à la volonté de Dieu est plus beau que vouloir soi-même, et que la suprême sagesse est d'accepter ce que Dieu veut: voilà une sagesse, voilà une force nouvelle, voilà un progrès! L'homme devient Dieu et s'élève à la divinité par la conformité volontaire de sa nature infime avec la nature céleste; à celui-là Dieu dira lui-même: Assieds-toi à ma droite, car tu m'as adoré dans mon esprit.....
Encore une fois, voilà la philosophie de ce petit livre; il a été dicté par les anges à un homme plus ange qu'eux. Cet homme était Gerson, qui fit faire un pas à ses frères, et qui, en disant à l'homme: «Tu n'es qu'un homme,» lui fit accomplir l'évolution morale qui en fait presque un Dieu!
LAMARTINE.
CXXIIIe ENTRETIEN
FIOR D'ALIZA
CHAPITRE PREMIER
I
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Après ces grandes fièvres de l'âme qui l'exaltent jusqu'au ciel et qui la précipitent tour à tour jusque dans l'abattement du désespoir, on reste quelque temps dans une sorte d'immobilité insensible, comme un homme tombé d'un haut lieu à terre, qui ne sent plus battre ses tempes, et qui ne donne plus aucun signe de vie.
Telle était ma situation morale après tant de vicissitudes de coeur, et après la perte, par la mort ou autrement, de tant de personnes adorées. On éprouve alors comme une convalescence de l'âme, qui n'est ni le trouble de l'adolescence, ni la paix de l'âge mur, ni la pleine santé, ni la maladie; état mixte, et, pour ainsi dire, neutre et passif, pendant lequel les blessures de l'âme se cicatrisent pour nous laisser vivre de nouveau, malgré tout le sang que nous avons perdu. Cet état, sans ivresse, n'est cependant pas sans douceur; c'est le recueillement du soir dans le demi-jour d'une triste enceinte; c'est la mélancolie qui n'espère plus, mais qui n'aura plus à désespérer; c'est ce qu'on appelle la résignation précoce, où les pensées religieuses surgissent en nous après les tempêtes, comme ces rayons calmants de l'astre nocturne qui se glissent entre deux nuages sur les dernières ondulations de l'Océan qui se tait.
II
Les démarches obligeantes de madame la marquise de Saint-Aulaire et de madame la duchesse de Broglie, mes deux principales protectrices auprès du ministre des affaires étrangères, qui était alors M. Pasquier, de centenaire mémoire, venaient d'emporter ma nomination au poste de troisième secrétaire de l'ambassade de Naples; je m'occupais de mon prochain départ, et pendant ces jours d'adieux à mes amitiés déjà nombreuses à Paris, M. Gosselin, libraire et imprimeur déjà célèbre, se pressait d'imprimer et de donner au public mes premiers essais de poésie, intitulés: _Méditations poétiques et religieuses._
C'était un mince petit volume d'une magnifique impression, édité à cinq ou six cents exemplaires, et qui paraissait plus fait pour être offert par un auteur timide à un petit nombre d'amis d'élite et de femmes de goût, qu'à être lancé à grand nombre dans le rapide courant de la publicité anonyme; je n'avais pas même permis à M. de Genoude et au duc de Rohan, mes amis, qui s'en occupaient à mon défaut, d'y mettre mon nom. «Si cela réussit, leur disais-je, on saura bien le découvrir, et si cela échoue, l'insaisissable anonyme ne donnera qu'une ombre sans corps à saisir à la critique.»
III
Le volume ne fut mis en vente que la veille de mon départ de Paris. La seule nouvelle que j'eus de mon sort, dans la matinée de mon départ, fut un mot de M. Gosselin m'annonçant que le public d'élite se portait en foule à sa librairie pour retenir les exemplaires, et un billet de l'oracle, le prince de Talleyrand, à son amie, la soeur du fameux prince Poniatowski, billet qu'elle m'envoyait à huit heures du matin, et dans lequel le grand diplomate lui disait qu'il avait passé la nuit à me lire, et que l'âme avait enfin son poëte. Je n'aspirais pas au génie, l'âme me suffisait; tous mes pauvres vers n'étaient que des soupirs.
IV
Je partis sur ce bon augure et je m'arrêtai seulement quelques jours, dans ma famille, à Mâcon, où m'attendait un nouveau bonheur, préparé et négocié par ma mère en mon absence.
J'avais eu l'occasion, l'année précédente, de rencontrer à Chambéry une jeune personne anglaise, d'un extérieur gracieux, d'une imagination poétique, d'une naissance distinguée, alliée aux plus illustres familles de son pays. Son père, colonel d'un des régiments de milice levés par M. Pitt pendant les anxiétés patriotiques du camp de Boulogne, était mort récemment; sa mère, qui n'avait d'autre enfant que cette fille, lui avait donné une instruction grave et des talents de peinture et de musique qui dépassaient la portée de l'amateur. Sa fortune lui permettait de compléter, par des voyages sur le continent et par la pratique des langues étrangères, cette éducation soignée d'une fille unique. Elle l'avait liée, dès sa plus tendre enfance, en Angleterre, avec une famille émigrée de Savoie, celle du marquis de La Pierre, gentilhomme de haute distinction, retiré à Londres depuis l'expulsion du roi de Sardaigne.
Le marquis de La Pierre était mort en exil; il avait laissé en mourant une nombreuse et belle famille, composée de: la marquise de La Pierre, sa veuve, et de quatre filles d'une beauté remarquable et d'un caractère accompli; l'une a épousé le marquis de Grimaldi, aide de camp du roi Charles-Albert; trois autres vivent à Turin dans la pratique de toutes les vertus pieuses. Après le renversement de 1815, le marquis de La Pierre fit des démarches auprès du roi de Sardaigne afin d'obtenir des indemnités pour ses biens confisqués pendant la Révolution. Les négociations ne furent terminées qu'après sa mort, mais en 1819 sa veuve revint à Chambéry avec sa belle famille, chercher quelques débris de son antique opulence. Mademoiselle B..., que je devais épouser, presque inséparable de ses amies, profita de cette circonstance pour venir, avec sa mère, rejoindre la marquise de La Pierre et visiter le continent. Elle se fixa avec sa mère, à Chambéry, dans la maison de ses amies, comme une cinquième fille de cette charmante famille.
V
Cette famille, respectée et recherchée de tous les étrangers de la ville et de la campagne, devint le centre d'une société de tout âge, composée de ce qu'il y avait de plus respectable, de plus brillant et de plus aimable dans le pays. C'est ainsi que j'avais connu celle qui devait être ma femme. Mademoiselle B... aimait passionnément la poésie, et mes vers encore inédits, mais récités dans la maison de la marquise de La Pierre par des amis de mon âge, l'avaient prévenue en ma faveur avant même de me connaître de vue: j'avais été accueilli avec cet enthousiasme que le mystère et le demi-jour ajoutent au talent.
Libres l'un et l'autre, rien ne nous empêchait de songer à nous unir, si nos deux familles consentaient à notre union. La religion différente était le seul obstacle aux yeux de ma famille, d'une orthodoxie sévère, et aussi aux yeux de la mère de mademoiselle B.... Quant à elle, cette diversité du culte natal n'était pas un empêchement; car, élevée dans l'intimité journalière de quatre personnes zélées catholiques, elle n'avait pas tardé à subir elle-même l'influence secrète du catholicisme du coin du feu, et elle était résolue à adopter la religion de ses amies aussitôt qu'elle pourrait le faire sans affliger sa mère. Les personnes pieuses du pays, confidentes de son penchant pour moi, faisaient des voeux charitables pour que l'amour achevât la conversion de l'esprit. Je me rappelle même, non sans sourire, une circonstance étrange, qui montre à quel point le zèle religieux exalte le prosélytisme du coeur.
VI
La marquise de La Pierre, son amie, et ses filles étaient venues s'établir pour quelques semaines aux bains d'Aix, en Savoie. J'y étais moi-même et je logeais dans une maison peu éloignée de celle que ces dames habitaient. J'y venais, presque tous les jours, passer la soirée comme en famille. L'hôte de la marquise était un excellent et pieux vieillard, nommé M. Perret, qui, pour accroître son modique revenu et pour gagner, l'été, le pain de l'hiver, louait, pendant la belle saison, quelques chambres garnies et tenait à bon marché une pension gouvernée par ses deux soeurs. Ce vieillard simple et respectable, dont la vie ascétique avait écrit la macération sur sa pâle figure, passait sa vie en solitude et en prières dans une chambre haute de sa maison. Il y vivait entièrement étranger aux tracas d'une maison publique, comme un ermite dans sa cellule, au milieu du bruit qui ne l'atteint pas. C'était un véritable saint qui, par modestie, s'était refusé la prêtrise, et qui passait sa vie recueillie entre la contemplation et l'étude des merveilles de Dieu dans sa création. Le saint était botaniste. On le voyait tous les matins, après avoir entendu la messe, gravir seul, sans chapeau, des portefeuilles sous le bras, des filets à prendre des insectes à la main, les pentes escarpées des ruelles d'Aix, qui mènent aux plus hauts plateaux des montagnes, tout en murmurant à demi-voix les versets de son bréviaire.
Le soir, il en redescendait plus ou moins chargé de plantes ou de pauvres papillons épinglés, dont il grossissait sa collection. La seule distraction qu'il se permit après souper, le chapelet et la prière du soir, était un air de flûte, joué au bord de sa fenêtre donnant sur les prés de Tresserves. Il avait conservé ce goût de musique et cet instrument du temps de sa jeunesse où il avait été fifre dans un régiment du roi de Sardaigne.
Il avait beaucoup d'amitié pour moi, parce que j'aimais à aller, à mes heures perdues, visiter son herbier et entendre les explications scientifiques et providentielles sur la vertu des plantes et sur les moeurs des insectes, toutes attestant, suivant lui, la grandeur et les desseins de la Providence.
Les chuchotements de la maison lui avaient fait connaître la secrète intelligence qui existait entre la jeune Anglaise et moi, les obstacles que sa mère mettait par religion à ce penchant de sa fille, et les difficultés qu'elle apportait à nos entretiens. Il croyait de son devoir de les favoriser de toute sa complicité, pensant ainsi contribuer au salut d'une âme qui serait perdue, si le mariage ne la sauvait pas. Il me proposa d'être ma sentinelle dans la maison de ses soeurs, et de m'avertir, en jouant de la flûte, chaque fois que la mère vigilante sortirait sans sa fille pour la promenade. Ma fenêtre, dans une chambre de faubourg hors de la ville, était assez rapprochée pour que les sons aigus de l'instrument fussent saisissables à mon oreille et pour que je fisse cadrer mes visites avec l'absence de celle qui fut, plus tard, ma belle-mère. C'est ainsi que le saint homme servait en conscience un amour naissant, en croyant servir le ciel; c'est la première fois sans doute que la piété la plus sincère sonnait à des profanes l'heure des rencontres.
VII
Je revins à Paris après la saison des bains; il était convenu que nous profiterions, l'un et l'autre, de toutes les circonstances favorables pour amener, elle sa mère et moi ma famille, à consentir à un mariage que nous désirions tous les deux très-vivement. Ma mère, comme à l'ordinaire, était ma complice.
Ma nomination à Naples, les espérances que cette carrière ouverte donnait à mon père, mon séjour de quelques semaines à Mâcon, mes instances auprès de mes oncles et de mes tantes amenèrent à bien les négociations; je partis avec l'autorisation de tout le monde et avec des assurances d'héritages, après la mort de grands parents, qui rendaient ma fortune au moins égale à celle de ma femme. Ses démarches auprès de sa mère, et l'influence de ses amies, mesdemoiselles de La Pierre, avaient triomphé de son côté de tous les obstacles. J'en étais informé par sa correspondance, et, en arrivant à Chambéry, je n'eus qu'à recueillir le fruit d'un an de patience et à emmener avec moi la femme accomplie que l'attachement le plus fidèle et le plus dévoué me destinait pour compagne de mes jours bons et mauvais. Nous fûmes mariés dans la chapelle du château royal de Chambéry, chez le marquis d'Andezène, qui gouvernait alors la Savoie. L'illustre comte _de Maistre_, mon allié par le mariage de la plus charmante de mes soeurs, madame Césarine, comtesse de Vignet, avec un neveu du comte de Maistre, me servit de parrain, chargé des pouvoirs de mon père.
VIII
Nous partîmes pour Turin, où je m'arrêtai quelques jours pour y voir le premier secrétaire d'ambassade, le comte de Virieu, mon ami le plus intime et presque un frère. Le duc d'Alberg, ami du prince de Talleyrand, y était alors ambassadeur. Il nous accueillit à _Rivsalta_, belle maison de plaisance qu'il habitait pendant l'été.
Rien ne semblait annoncer, à Turin, la fermentation sourde d'une révolution prochaine qui couvait sous les sociétés secrètes et dans les conjurations ambitieuses des amis du prince de Carignan, depuis le roi Charles-Albert.