Cours familier de Littérature - Volume 21

Part 5

Chapter 53,849 wordsPublic domain

Bientôt la révolution débordée en France se resserre, change de forme, et devient militaire et despotique. La Prusse, tour à tour menacée et caressée par l'empereur Napoléon, hésite immobile entre la paix et la guerre; Weimar suit ces diverses agitations de Berlin. L'Allemagne est humiliée ou conquise à Austerlitz et à Wagram, Weimar frémit; la bataille d'Iéna efface Berlin de la carte du royaume; la guerre de Pologne poursuit cette cour infortunée jusqu'à Koenigsberg. La victoire de Friedland, gagnée sur la Russie, décide l'empereur de Russie à la paix de Tilsitt; il amène le roi et la reine de Prusse à venir implorer la paix avec lui. Le vainqueur épuisé l'accorde à la Russie, grande et en apparence généreuse; il la marchande, mutilée et restreinte, à la Prusse, à laquelle il ne restitue qu'un asile pour régner honteusement sur des débris. La reine, adorée de l'Allemagne et du monde, meurt d'humiliation; l'espoir de la venger court dans tous les coeurs de l'Allemagne. Napoléon passe à Weimar et y voit Goethe. Cette entrevue flatteuse caresse et enivre le poëte; son impartiale philosophie cède quelque chose à l'enthousiasme vrai ou politique pour le conquérant, protecteur de son prince et de son pays. La vieillesse et la réflexion qui la suit ramènent ses pensées à des principes plus modérés que ceux de sa jeunesse; il admet l'identité des tendances, mais les atermoiements lui paraissent une condition et une partie des améliorations. La première condition du bien, c'est d'être possible. Il croit que la multitude est aussi corruptible et aussi passionnée que l'élite. Les crimes de la révolution française, qui mène en triomphe le plus innocent des rois au supplice, et qui immole des milliers d'innocents après lui pour se venger de l'aristocratie, lui paraissent ce qu'ils sont, des lâchetés cruelles contre des ennemis ou des innocents désarmés. Il appelle de leur vrai nom ces exécuteurs des forfaits du peuple,--des meurtriers complaisants de la foule, des flatteurs d'en bas aussi timides et aussi coupables que les courtisans d'en haut. Il prononce tout bas le mot du sage d'Athènes: «La multitude m'applaudit, ai-je donc dit quelque sottise?» Il croit que la sagesse des opinions s'épure, en montant par le loisir, l'étude, l'aisance, la philosophie, de classe en classe sociale, et que la division du travail est aussi nécessaire dans l'oeuvre du gouvernement libre que dans les oeuvres manuelles de l'artisan; il pardonne donc une aristocratie intellectuelle dont il est lui-même le premier exemple, et il recommande à ses disciples d'en tenir compte. Il transige aussi sagement avec les nécessités du temps. Il instruit les masses, il ne les bouleverse pas; il conserve ainsi son ascendant sur les deux moitiés de la société en les réconciliant. On le comprend et on le respecte; en haut par l'admiration, en bas par la reconnaissance, il règne jusqu'à sa mort sur tous les esprits.

Tel fut Goethe, l'homme-dieu, dans son Olympe de Weimar.

Très-sage et très-heureux, il vécut en harmonie avec toutes les idées raisonnables des deux partis qui déchiraient son temps, religion et incrédulité, radicalisme et conservation, jamais populaire jusqu'à l'excès, jamais impopulaire jusqu'à la ciguë, géant de l'Allemagne dominant de la tête les petitesses du vulgaire, plus grand que lui et respecté de lui, le seul homme supérieur qui ait dompté l'envie!

XXIII

Aussi était-il et est-il resté le génie le plus incontesté de son siècle, et peut-être de tous les siècles modernes au-delà du Rhin et même en deçà. Nous avons prouvé qu'excepté sous le rapport de l'esprit épistolaire et de la grâce légère des poésies fugitives, Voltaire lui-même ne pouvait supporter la comparaison avec l'auteur de _Faust_. Fénelon était aussi politique, mais moins pratique; il transportait ses rêves dans la réalité; son chef-d'oeuvre n'est qu'une utopie; il n'a rien à comparer à Goethe. Bossuet est plus orateur, mais c'est l'orateur de la force, avec un Dieu au-dessus et un despote armé derrière lui; de plus, ni l'un ni l'autre n'étaient poëtes, ils parlaient la langue de la prose à laquelle manque l'âme de la parole, la mélodie. Corneille était aussi fort, mais pas aussi divin; Racine, moins philosophe et moins original. Nous ne parlons pas des vivants. En Angleterre, Shakspeare seul est plus abondant, mais moins profond et moins parfait. Byron est aussi poëte, mais moins sensé; c'est le délire de la versification à qui la lyre sert de jouet, le coeur humain de victime, et Dieu lui-même de dérision. Shakspeare seul est aussi vaste et aussi dramatique; mais, bien qu'il s'étende plus large, il est loin de s'élever aussi haut. Il a Falstaff, il a Méphistophélès; mais ni Marguerite sur la terre, ni Faust entre le ciel et l'enfer: il improvise mieux, il est moins réfléchi. Il n'a pas poursuivi pendant cinquante ans, dans les deux mondes terrestre et céleste, à travers les abîmes de l'esprit humain, les mystères d'un drame surnaturel; il est plus homme; il est moins dieu!

Des scènes telles que celle de _Faust_ ne se trouvent ni dans le Dante, ni dans le Tasse, ni dans Virgile même. Cela n'existait pas dans ce monde avant l'épopée dramatique de Weimar. L'Allemagne a attendu longtemps, mais sa patience a été récompensée par la plus belle oeuvre théâtrale de tous les temps.

XXIV

Elle le méritait; c'était la terre de la pensée féconde. Elle avait une multitude de rayons, dans ses petites et nombreuses capitales; elle n'avait point et elle n'a pas encore aujourd'hui une de ces grandes réunions d'hommes nationalisés, telles que Londres et Paris. Le philosophe et le poëte pouvaient y vivre hermétiquement solitaires, et y mûrir des conceptions intellectuelles tout à la fois neuves, originales et palpitantes. _Faust_ est l'oeuvre d'un brahmane de l'Inde, méditée dans les forêts de _Oiamanté_. On y sent son origine _indoue_; il faut remonter jusque-là pour trouver sa divine ressemblance. La race germanique est évidemment, pour la langue comme pour les idées, un dérivé du Gange; la misérable littérature imitée de Voltaire sur les bords de la Sprée, avec sa mesquine colonie de demi-philosophes sous l'empire du Denys moderne, Frédéric II, aurait médité et rimaillé pendant tout un siècle sans inventer mieux que _Nanine_ ou la _Pucelle d'Orléans_, au lieu de ces trois personnages nouveaux à force d'être antiques, Faust, Méphistophélès et Marguerite. Celui qui a créé ces trois figures mérite que son nom soit écrit en lettres apologétiques vivantes au frontispice de l'Allemagne.

Maintenant tout est mort dans la maison de Goethe. Il y a des hommes qui ont des disciples et qui fondent des empires intellectuels plus ou moins durables dans la sphère de leur influence; il y en a d'autres qui emportent tout avec eux et qui laissent la terre muette et vide après avoir écrit pour plusieurs siècles. De ce nombre était Goethe, dont Eckermann vient de perpétuer la vie en nous donnant ses conversations. Remercions ce fervent disciple, et adorons, sans espérer de jamais le revoir sur la terre, le divin maître du beau!

LAMARTINE.

CXXIIe ENTRETIEN

L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST

I

Les livres qui sont écrits pour la gloire portent un nom d'homme.

Ceux qui sont écrits pour Dieu restent anonymes. Leur immortalité est dans le bien qu'ils font. Leur récompense est dans la conscience de leur auteur.

Tel est le livre de l'_Imitation de Jésus-Christ_, ce résumé de la philosophie chrétienne.

On s'est éternellement disputé sur l'auteur de ce livre unique. C'est le secret du ciel.

On a plus ou moins approché de ce qu'on a présumé devoir être la vérité. Mais ce ne sont que des conjectures plus ou moins vraisemblables; la vérité vraie est restée cachée. Dieu n'a pas permis qu'on sût par quel organe ce flot de sa sagesse avait passé; il a voulu que l'ouvrage fût immortel et l'auteur ignoré. Il n'a réservé à la profonde humilité de son écrivain d'autre récompense que l'inconnu.

Voyez cependant ce qu'on a imaginé; il y a sur tous ces noms assez de vraisemblance pour croire, assez d'invraisemblance pour douter.

II

C'était en 1380, époque du moyen âge ou les moines s'étaient emparés de la littérature sacrée tout entière. Il y avait au mont Sainte-Agnès, dans le diocèse de Cologne, un monastère de l'ordre de Windesheim, un religieux du nom de Jean A Kempis. Jean était prieur du couvent. Il avait pour frère plus jeune que lui Thomas A Kempis. Thomas, à l'âge de douze ans, pauvre et abandonné, fut recueilli par la charité d'une pieuse femme qui le fit élever et instruire: il apprit dans cette maison la grammaire, le latin, le plain-chant, et surtout l'art recherché et précieux alors de transcrire d'une main courante les manuscrits rares que la découverte de l'imprimerie ne vulgarisait pas encore. Les deux frères consacrent au couvent du mont Sainte-Agnès les faibles ressources de l'héritage de leur père et le prix de leurs travaux dans la copie des manuscrits. Ils soutenaient ainsi la pauvreté du couvent par la culture d'un petit champ. Le travail de leur plume était leur délassement. L'église bâtie, Thomas se fit prêtre et vécut de plus en plus saintement. La délicatesse de ses membres, la maigreur et la flexibilité de ses doigts, le rendaient éminemment apte à ses travaux de copiste dans lesquels il excella. Il exécuta son chef-d'oeuvre dans la copie d'une Bible entière pour son monastère. Il transcrivit ensuite un recueil de plusieurs traités pieux, parmi lesquels se retrouvent les quatre premiers livres intitulés: _de Imitatione Christi_, bien qu'il eût signé cette copie de sa formule ordinaire: «Fini et complété par les mains de Thomas A Kempis, 1441.» On put prendre aisément plus tard le copiste pour l'auteur. Mais où l'auteur, pauvre moine inconnu dans un couvent de Brabant et n'en étant jamais sorti, aurait-il pu prendre ces trésors de sagesse humaine qu'on ne trouve que dans le long exercice du monde? La sainteté est le fruit de la solitude, mais la sagesse consommée est le fruit du monde.

III

Cette méprise involontaire se propagea plus tard dans le monde cénobitique, sans aucune intention de l'humble copiste. À l'âge de près de soixante ans, il rédigea pour les novices une suite de sermons connus de Scott, où rien ne rappelle l'inimitable onction de l'auteur de l'_Imitation_; il continua ainsi jusqu'à l'âge de soixante-dix ans, où la mort le cueillit dans sa sainteté. La chronique des frères et du couvent du mont Sainte-Agnès fut continuée par lui jusqu'à la veille de son décès. Voici en quels termes il y parle de ses oeuvres: «J'ai écrit en totalité notre Bible et beaucoup d'autres volumes pour notre maison et pour le salaire, et par dessus beaucoup de petits traités pour l'édification des jeunes gens.» Ce mot _opuscule_ ne pouvait évidemment s'appliquer à une oeuvre aussi immense, aussi achevée, et aussi universellement célèbre que l'_Imitation de Jésus-Christ_; fleuve à pleins bords, où coule à grands flots toute la sagesse humaine et divine du christianisme.

IV

Deux autres écrivains, Gerson et Gersen, ont eu l'honneur de ce livre de l'_Imitation_. La saine critique nie jusqu'à l'existence de Gersen, et la conformité de son nom avec celui de Gerson, chancelier de l'Université de Paris, paraît avoir été seule la cause ou l'occasion d'une attribution erronée.

Mais un homme se présente qui, s'il n'a pas écrit l'_Imitation_, paraît avoir été seul capable de l'écrire. Cet homme est l'illustre Gerson, chancelier de l'Université de Paris. L'Université en ce temps-là était le royaume des esprits, la règle des croyances et des moeurs, l'Église militante et enseignante, la maison de la foi. Voici l'histoire de Gerson:

Jean-Charles de Gerson, né au commencement du quinzième siècle, était né à Gerson, dont il porte le nom. Gerson était un village du diocèse de Reims, non loin de Réthel. Il est à présumer, par son nom féodal et par l'indépendance de sa vie, qu'il appartenait à une famille noble. Ses parents lui donnèrent cette première éducation qui inocule les sentiments plus que les idées, et qui donne la noblesse des âmes, le courage et la constance de la vie. Les héros sortent tout faits de ces nids de famille. Il est à croire que ses dispositions, à la fois actives et pensives, le signalèrent de bonne heure à l'attention de ses parents; car, à l'issue de cette éducation première, il fut envoyé à Paris, et suivit pendant dix ans les cours des hautes études littéraires et religieuses. Ces études, noviciat des esprits éminents, menaient en ce temps-là aux grades politiques et théologiques. L'Église était, avec la guerre, le monde universel de l'époque. Il fut l'élève du savant docteur Pierre d'Ailly; son mérite transcendant le fit élire à sa place chancelier de l'Université, chanoine de Notre-Dame, comme Abeilard, puis doyen de l'église de Bruges par la faveur du duc de Bourgogne. Cette faveur lui mérita la colère du duc d'Orléans, bientôt assassiné par ce prince dans la rue Barbette. Ce crime le délivrait d'un ennemi, mais ne lui parut pas moins un crime. Comme curé d'une des paroisses de Paris, il s'éleva contre cet attentat et fit l'oraison funèbre du prince assassiné. Peu de temps après, la populace bourguignonne de Paris s'ameuta contre ce vengeur du faible, et pilla sa demeure avec des cris de mort. Il lui échappa, non en la bravant, mais en la fuyant, dans les plus sombres souterrains de Notre-Dame. Il passa plusieurs mois enfoui dans cet asile et réfléchissant aux dangers de contredire les multitudes. Cette retraite ne lui conseilla point la lâcheté, mais le courage. Il n'en sortit que pour accuser un docteur favori du peuple, Jacques Petit, qui vantait ce meurtre. Les doubles élections du pape à Rome et à Avignon le firent envoyer souvent dans ces deux capitales ou dans le concile de Constance, pour apaiser ces guerres civiles de l'Église. C'est là que sa fermeté habile mais inflexible, en face de ces différends, lui conquit le nom de ministre très-chrétien qui resta le surnom de ce grand homme. Aux conciles de Constance et de Bâle, il représenta le roi, l'Université de Paris, l'opinion publique; il y combattit les faiblesses ou les exagérations des sectes. Il fut vainqueur et honoré partout, mais ses ennemis en devinrent plus acharnés contre lui. Il ne risqua donc pas de rentrer dans sa patrie en face des Bourguignons ses persécuteurs. Il se cacha et s'exila lui-même, d'abord dans les montagnes de Bavière, puis en Autriche, et, là, il n'eut d'autre maître que son infortune. Ce fut là qu'il se recueillit en lui-même pour écrire ses intimes consolations, appelées depuis l'_Imitation de Jésus-Christ_. La plus grande preuve que ces consolations intimes furent écrites par lui, c'est qu'il était presque impossible qu'elles fussent écrites par un autre.

V

En effet, il fallait un homme consommé par l'âge avancé, par la science sacrée, par les vicissitudes de la vie humaine, par le bonheur et par le malheur de l'existence orageuse des assemblées et des cours, pour se rendre compte en lui-même de tout ce qu'il avait souffert, pour distinguer parmi la trame mêlée de sa vie le fil conducteur de sa destinée, et pour lui donner ce nom de consolation intime qu'il ne trouvait que dans la philosophie suprême: la résignation en conformité avec la divine volonté. En cherchant plus tard le modèle après la théorie, il le trouva dans la résignation divinisée jusqu'à la mort; c'est-à-dire dans le grand philosophe chrétien, le Christ: de là le second titre des _Consolations internes_, l'_Imitation de Jésus-Christ_; de là aussi le nom que ses contemporains lui donnent lui-même, le _docteur des consolations_. Ce serait une preuve de l'authenticité de l'auteur, s'il en fallait d'autre. Personne ne s'y trompe en son temps, et on insère partout les trois premiers livres de l'_Imitation_ parmi les opuscules de Gerson.

VI

Qu'on lise attentivement aujourd'hui ce livre merveilleux dont Fontenelle disait: «Le plus beau livre écrit par la main des hommes, puisque l'Évangile n'en est pas!» Que l'on considère où est cachée la source occulte de tant de sagesse, la connaissance de tous les hommes, l'expérience de tant de vicissitudes, l'habileté instinctive qui apprend à traiter avec eux, à les convaincre, à les dominer, à les supporter, à leur pardonner; où peut-elle être? Évidemment ce n'est pas dans un jeune homme: l'absence de toute passion ne s'y ferait pas remarquer; le ressentiment, la rancune contre tant d'injustice, y éclaterait en dépit de l'écrivain; l'Évangile lui-même se permet l'injure contre les Pharisiens, les sépulcres blanchis; l'injure sacrée elle-même s'élève jusqu'à la colère et s'arme du fouet de la satire contre les marchands profanateurs du Temple, chassés violemment du sanctuaire. Cet acte raconté sans blâme est en opposition flagrante avec la maxime: «Si on vous frappe à la joue, tendez l'autre joue.» Mais ici c'est l'Évangile impeccable, c'est l'universalité du pardon! L'_Imitation_ ne se reconnaît pas le droit de s'irriter; son auteur ne propose à l'imitation que la tête couronnée d'épines et les mains liées du Christ. Fontenelle n'avait pas remarqué cette supériorité de l'homme qui excuse sur le Dieu qui frappe, mystérieuse perfection dont l'énigme reste énigmatique et contredit son axiome. L'Évangile est un récit, l'_Imitation_ est un modèle.

VII

Voyez dans la vie de Gerson comment les hommes lui enseignent les hommes.

Il se jure à lui-même de s'immoler à la justice. Le duc d'Orléans, son adversaire, tombe, mais il tombe sous les coups d'un assassin. Gerson prend la parole devant le peuple assemblé; il s'indigne de l'assassinat, il brave les partisans du duc de Bourgogne. Le peuple et les Bourguignons s'ameutent contre lui; il se dérobe à leur fureur sous les souterrains de Notre-Dame. Il y séjourne plusieurs mois caché, la haine du peuple comme l'épée de Damoclès suspendue sur sa tête. Son intrépidité brave tout pour ne pas mentir à Dieu, souveraine justice. Qui peut dire ce qui se passe dans son âme pendant son agonie de tant de jours et de tant de semaines? Il souffre, mais il ne fléchit pas. Voilà le noviciat de sa douleur.

La fureur du peuple s'éteint comme sa faveur, Gerson rentre dans ses hautes fonctions; le roi l'emploie dans sa diplomatie pour calmer la discorde au sujet des papes entre Rome et Avignon. Il y soutient le droit de l'Église de pourvoir à sa continuité et à son unité en déposant les doubles pontifes. Il y combat les sectes visionnaires et l'astrologie judiciaire. Jean Huss est condamné par lui. Ses ennemis croissent en nombre à mesure qu'il croît en renommée. Ils se coalisent contre lui. Ils se promettent sa mort, s'il retourne en France. Il s'évade du concile de Constance sous les habits d'un pèlerin, et prend, inconnu, la route d'Allemagne. Il traverse, ainsi déguisé, la forêt Noire, et s'arrête de nouveau en Bavière.

C'est là que, caché dans la montagne, il compose, à l'exemple de Boëce, en prose et en vers, ses _Consolations_. Le duc d'Autriche, s'apitoyant sur son sort, lui offre et lui assigne un lieu de refuge à l'entrée de la Bavière, dans une île du Danube. La magnifique abbaye de Moelch le reçoit, séjour des princes dans les cellules de cénobites. Cette magnifique hospitalité du duc d'Autriche fut aussi favorable à son repos qu'à ses méditations. Il avançait dans la vie, et il recueillait son âme. Il avait besoin de consolations, et il ne pouvait les trouver qu'en lui-même. Il se réfugia dans le sein de Dieu, le suprême consolateur, et il écrivit ces monologues et ces dialogues intérieurs qui portèrent d'abord le nom de _Consolations_. Consolations en effet, descendues du ciel et remontées du coeur du solitaire jusqu'à l'oreille de tous les hommes. Il y a dans toutes les âmes pour les inspirations de cette espèce une prédisposition magnétique qui attend pour ainsi dire leur publication, et qui la suit de si près qu'on dirait qu'elle la précède. C'est la grâce de l'opinion publique, c'est le miracle de la multiplication des pains sur la montagne. On ne voit pas la main qui les partage dans la foule, et tout le monde se sent nourri.

VIII

Telle fut l'apparition des _Consolations_ de Gerson. Sans doute les religieux de Moelch se transmirent l'émotion qu'ils en ressentaient en les copiant à mesure que Gerson les écrivait, et en firent passer les fragments de couvent en couvent jusqu'aux extrémités de l'Europe; car, sans qu'ils connussent précisément le nom de cet humble hôte de leur monastère, les _Consolations_ passèrent, grâce à eux, de royaume en royaume aux extrémités du monde. L'ouvrage était déjà célèbre, et l'auteur, inconnu. Mais l'auteur ne visait point à la célébrité: il ne visait qu'au ciel, impérissable célébrité muette qui trouve sa gloire en Dieu et qui jouit de vivre inconnue parmi les hommes; colombe céleste qui sème çà et là les rameaux rapportés d'en haut sans écrire son nom sur ses plumes. De là vient cette incertitude qui s'attache à son nom, et qui s'accrut au lieu de s'éclaircir à mesure que son oeuvre renommée se répandait davantage, chaque monastère donnant à l'_Imitation_ le nom d'un de ses sectaires pour accroître le nom du couvent.

C'est dans cette obscurité de l'île du Danube que Gerson végéta longtemps et qu'il acheva de laisser écouler le flot de la colère des hommes; il y acheva aussi sa propre sanctification. On n'en a pas d'autres preuves que la sainteté de son livre. Tel livre, tel homme. La philosophie de l'_Imitation_ manifestait le philosophe. Ce philosophe n'était d'aucune école et ne relevait d'aucun maître. On sentait que le maître était l'auteur lui-même, inspiré par ce je ne sais quoi qu'on appelle le génie de la sainteté chrétienne.

On ignore combien d'années Gerson fut confiné dans cette cellule de Moelch. On le retrouve à Paris en 1429, devenu simple catéchiste d'enfants dans l'église de Saint-Paul de Lyon. Il y remit son âme à Dieu à l'âge de soixante-six ans. Il légua ses manuscrits sous le nom de _Testamentum peregrini_, «Testament d'un pèlerin.» Charles VIII fit graver sa devise sur son cénotaphe: _Sursum corda_, «Élevez vos coeurs là-haut.» C'était sa vie en deux mots. Il n'en fut jamais de plus sublime. La sincérité et l'amour furent les deux caractères de son génie.

IX

C'est parmi les opuscules de Gerson, déposés à Avignon après sa mort, qu'on découvre le manuscrit des _Consolations internes_ contenant les trois premiers livres de l'_Imitation_, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas monacal dans cet ouvrage. On ignore quel est le moine qui écrivit cette partie évidemment détournée du sujet de l'ouvrage, qui était humain et nullement cénobitique. Gerson, appelé dans toutes les éditions du temps auteur de l'_Imitation_, n'écrivit jamais pour une secte, mais pour le genre humain. Il ne songea pas à faire du _pain de vie_ un aliment privilégié de quelques moines. Il écrivait pour l'homme et non pour une exception de l'homme. Non-seulement ses oeuvres, mais sa vie entière, l'attestent. C'était un des hommes les plus complets qui eussent jamais existé. Il devint saint en s'exerçant et en vieillissant, mais ses pensées répondaient toutes et toujours à la magnanimité de son âme; rien de ce qui était petit n'allait à ses proportions. Ses moindres opuscules étaient vastes: la vérité est universelle. La philosophie chrétienne, dont ce livre est le monument, ne pouvait pas se restreindre à la cellule d'un cénobite.

X

Ma mère me nourrissait, dès mon enfance, de l'_Imitation de Jésus-Christ_, ce résumé en sentiment, en prières et en oeuvres, de la philosophie chrétienne. J'en relis souvent quelques chapitres, surtout ceux où le philosophe inconnu, qui a écrit ces pages avec ses larmes, se dépouille du cilice monacal qui isole et qui dessèche sa doctrine, oublie qu'il est moine et redevient humain en redevenant homme. J'en ai lu ce matin avec édification et avec délices certaines pages que la sagesse profane ne dépassera jamais en vérité et n'égalera jamais en onction.