Cours familier de Littérature - Volume 21

Part 4

Chapter 43,643 wordsPublic domain

«Le matin suivant, à la promenade du Sprudel, en passant à côté de moi, elles me firent le salut le plus gracieux, le plus aimable, et je ne pus me dispenser, quand l'occasion se présenta, de m'approcher d'elles et de leur adresser la parole. Elles étaient charmantes! Je leur parlai et leur reparlai encore, elles me conduisirent à leur mère; j'étais pris. Dès lors nous nous vîmes tous les jours. Nous passions des jours entiers ensemble. Pour rendre nos relations plus intimes, le fiancé de l'une d'elles arriva, et je me trouvai lié plus exclusivement avec l'autre. Comme on peut le penser, j'étais aussi très-aimable avec la mère. En un mot, nous étions tous très-contents les uns des autres, et je passai avec cette famille de si heureux jours, que leur souvenir est toujours resté pour moi extrêmement agréable. Les deux jeunes filles me racontèrent bien vite la conversation de leur mère avec madame de Reck, et la conjuration, suivie de succès, qu'elles avaient faite pour ma conquête.»

«Goethe m'a raconté déjà une autre anecdote du même genre, qui trouvera bien sa place ici.

«Un soir, me dit-il, je me promenais avec un de mes amis dans le jardin d'un château. À l'extrémité d'une allée nous voyons deux personnes de nos connaissances qui marchaient paisiblement l'une à côté de l'autre en causant. Elles semblaient ne penser à rien; tout à coup elles se penchent l'une vers l'autre, et se donnent un baiser très-affectueux; puis elles reprennent très-sérieusement leur promenade et continuent à causer, comme si rien ne s'était passé.

«--Avez-vous vu? puis-je en croire mes yeux? s'écriait mon ami stupéfait.

«--J'ai vu, répondis-je tranquillement, mais je n'y crois pas!»

«Lundi, 2 août 1831.

«Nous avons causé de la théorie de Candolle sur la symétrie. Goethe la considère comme une pure illusion.

«La nature, a-t-il dit, ne se donne pas à tout le monde. Elle agit avec beaucoup de savants comme une malicieuse jeune fille, qui nous attire par mille charmes, et qui, au moment où nous croyons la saisir et la posséder, s'échappe de nos bras[8].»

[Note 8: «C'est au mois d'août 1831 que Goethe reçut de Paris son buste en marbre, de grandeur colossale, par David d'Angers. Il était accompagné d'une lettre de David renfermant ces passages: «Je vous envoie cette faible image de vos traits, non comme un présent digne de vous, mais comme le témoignage d'un coeur qui sait mieux éprouver des sentiments que les exprimer... Vous êtes la grande figure poétique de notre époque; une statue vous est due: j'ai essayé d'en faire un fragment; un génie digne de vous l'achèvera.» Goethe, très-heureux de cet envoi, fit placer le buste dans la salle de la bibliothèque grand-ducale; et, le 28 août, dernier jour anniversaire de sa naissance, on enleva solennellement le voile qui couvrait cette grandiose image où se révèle en même temps le génie du poëte et du sculpteur. Pendant cette cérémonie, Goethe était dans les bois de sapins d'Ilmenau; comme d'habitude, il s'était échappé de Weimar pour éviter toutes les félicitations officielles. «Il m'est chaque année plus impossible de recevoir tous ces bienveillants hommages, écrit-il à Zelter; les hommes se plaisent à considérer et à célébrer ma vie comme un ensemble harmonieux; pour moi, au contraire, plus je vieillis, plus je trouve mon existence pleine de lacunes.» N'emmenant avec lui que ses petits-fils, il alla se promener une dernière fois dans ces vallées pittoresques où, un demi-siècle auparavant, il avait fait tant de courses folles. Il gravit le Gickelhahn. Arrivé au sommet, il promena longtemps son regard sur le panorama immense qu'il avait si souvent contemplé et qu'il admirait pour la dernière fois. De ce plateau élevé, on découvre une grande partie de la forêt de Thuringe, qui s'étend jusqu'à l'horizon le plus lointain et forme un immense et sombre océan de verdure; Goethe resta longtemps immobile, et dit seulement: «Hélas! pourquoi notre bon duc n'est-il pas là!...» Puis il monta d'un pas assuré au premier étage d'une maisonnette de bois qui lui servait d'asile la nuit, pendant ses chasses avec le grand-duc; il y retrouva les vers délicieux qu'il avait jadis écrits sur le bois même, et qu'on peut lire encore aujourd'hui:

Sur les cimes Tout est calme... Dans les feuilles Le vent se tait... Dans les bois L'oiseau est muet... Patience!... Bientôt pour toi Viendra aussi Le repos!...

«Trop d'émotions et de souvenirs se pressaient dans son âme; il ne put se maîtriser, et des larmes abondantes s'échappèrent de ses yeux.»]

XVIII

La religion chrétienne l'occupait de plus en plus, et il l'admirait d'une affection éclectique. En voici la preuve:

«La lumière sans obscurité de la révélation divine est beaucoup trop pure et trop éclatante pour qu'elle convienne aux pauvres et faibles hommes, et, pour qu'ils puissent la supporter, l'Église vient comme médiatrice bienfaisante; elle éteint, elle adoucit cette lumière pour qu'elle puisse aider et protéger beaucoup d'hommes. L'Église chrétienne croit que, comme héritière du Christ, elle peut remettre aux hommes leurs péchés; c'est là pour elle une puissance énorme; maintenir cette puissance et cette croyance, et affermir ainsi l'édifice ecclésiastique, voilà la principale préoccupation du clergé chrétien. En conséquence, il ne se demande pas si tel livre de la Bible peut jeter de la lumière dans l'esprit, s'il renferme de hautes leçons de moralité, s'il offre des exemples d'une noble existence: l'important pour lui, c'est dans les livres de Moïse l'histoire de la chute, qui rend nécessaire le Sauveur; dans les prophètes, les allusions qui sont faites au Désiré; dans les évangiles, le récit de son apparition sur cette terre, et de sa mort sur la croix, qui expie nos péchés. Vous voyez que, à ce point de vue et avec ces idées, on ne peut attacher d'importance ni au noble Tobie, ni à la Sagesse de Salomon, ni aux Proverbes de Sirach.

«Ces questions d'authenticité et de fausseté des livres bibliques sont d'ailleurs bien étranges. Qu'est-ce qui est authentique, sinon ce qui est tout à fait excellent, ce qui est en harmonie avec ce qu'il y a de plus pur dans la nature et dans la raison, ce qui sert encore aujourd'hui à notre développement le plus élevé? Et qu'est-ce qui est faux, sinon l'absurde, le creux, le niais, ce qui ne donne aucun fruit, du moins aucun bon fruit? Si on devait décider l'authenticité d'un écrit biblique par la question: Ce qui nous est transmis, est-il absolument la vérité? alors on devrait sur certains points mettre en doute l'authenticité des évangiles, car Marc et Luc n'ont pas écrit ce qu'ils ont vu par eux-mêmes, ils ont recueilli longtemps après les faits une tradition orale, et Jean n'a écrit son évangile que dans un âge avancé. Cependant je tiens les quatre évangiles pour parfaitement authentiques, car il y a là le reflet de l'élévation qui brillait dans la personne du Christ, élévation d'une nature aussi divine que tout ce qui a jamais paru de divin sur la terre.»

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«Dieu ne s'est pas du tout consacré au repos; il agit toujours, et maintenant comme au premier jour. Cela aurait été une pauvre distraction pour lui de combiner quelques éléments pour fabriquer notre monde informe, et de le faire rouler tous les ans sous les rayons du soleil, s'il n'avait pas eu le plan de faire de cet amas de matière la pépinière d'un monde d'esprits. Il vit toujours et sans cesse dans les grandes natures pour élever vers lui les natures inférieures.»

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«Je ne suis pas plus amateur de la philosophie populaire. Il y a un mystère dans la philosophie aussi bien que dans la religion. On doit en épargner la connaissance au peuple, et surtout on ne doit pas le forcer pour ainsi dire à s'enfoncer dans pareille recherche. Épicure dit quelque part: «Ceci est juste, car le peuple le trouve mauvais.--Depuis la réforme, les mystères ont été livrés à la discussion populaire, on les a ainsi exposés à toutes les subtilités captieuses de l'étroitesse de jugement, et on ne peut pas encore dire quand finiront les tristes égarements d'esprit qui en sont résultés.»

XIX

Les résultats de la philosophie, de la politique, de la religion: voilà ce que l'on doit donner au peuple et ce qui lui sera utile; mais il ne faut pas vouloir des hommes du peuple faire des philosophes, des prêtres ou des politiques. Cela ne vaut rien!

On voit combien cette philosophie plus que mûre de Goethe était loin de son scepticisme primordial. Il est évident ici qu'il confond la philosophie et les lois.

XX

Il cite plus loin quelques vers de moi sur l'ubiquité de la vérité, qui attestent l'utilité d'une civilisation non nationale, mais universelle.

«Ce ne sont plus les mers, les degrés, les rivières, Qui bornent l'héritage entre l'humanité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Chacun est du climat de son intelligence, Je suis concitoyen de tout homme qui pense, La vérité c'est mon pays.»

Pour plaire aux partis, ajoute-t-il, j'aurais dû être membre du club des jacobins et prêcher le meurtre et le massacre.

XXI

L'instant suprême approchait pendant ces entretiens. Voici la fin de ce grand homme, racontée par son ami, témoin des derniers moments:

«Le lundi, il se leva, lut des brochures françaises; examina des gravures, et, dans sa conversation avec M. Vogel, lui recommanda plusieurs de ses protégés.

«Mais, dans la nuit du 19 au 20, la maladie prit tout à coup un caractère menaçant. Après quelques heures de sommeil calme, Goethe vers minuit se réveilla et sentit de minute en minute un froid qui, de ses mains, étendues nues sur son lit, gagnait tout le corps. Une douleur excessive se répandit d'abord sur les membres, puis sur la poitrine, et la respiration devint difficile.--Mais Goethe ne voulut pas que son domestique appelât le médecin.

«Ce ne sont que des souffrances, dit-il; il n'y a pas de danger.»

«Le matin, ces souffrances, toujours plus vives, le chassèrent de son lit; il se mit sur un fauteuil; ses dents claquaient de froid. La douleur qui torturait sa poitrine lui arrachait des gémissements, et de temps en temps un cri. Ses traits étaient bouleversés, son teint couleur de cendre; ses yeux, livides et enfoncés dans l'orbite, avaient perdu tout éclat; son corps, froid comme une glace, dégouttait de sueur; sa soif était ardente; quelques mots péniblement articulés firent comprendre qu'il craignait une hémorrhagie pulmonaire.--Son médecin, par des soins énergiques et prompts, fit disparaître en une heure et demie ces symptômes. Le soir, l'accès était passé.--Le malade était dans son fauteuil qu'il ne quitta plus pour son lit. Il fit avec calme quelques réflexions, et Vogel lui ayant annoncé qu'une récompense, dont Goethe avait appuyé la demande, venait d'être accordée par le grand-duc, il montra de la joie. Déjà dans la journée, sans que le médecin le sût, il avait signé d'une main tremblante le bon de payement d'un secours destiné à une jeune fille de Weimar, artiste pleine de talent pour laquelle il avait toujours montré une sollicitude paternelle, et qui allait à l'étranger achever son éducation. Ce fut là son dernier acte comme ministre des beaux-arts; ce fut la dernière fois qu'il écrivit son nom.

«Dans la matinée du jour suivant, jusqu'à onze heures, il y avait eu du mieux; mais, à partir de ce moment, l'état empira; les sens commencèrent à refuser parfois leur service; il y eut des instants de délire, et de temps en temps dans sa poitrine on entendait un bruit sourd. Cependant Goethe semblait moins accablé. Toujours assis dans son fauteuil, il répondait clairement et d'un ton amical aux questions qui lui étaient faites, questions que le médecin ne permettait que rarement, pour ne pas troubler par une trop grande excitation une fin qui dès lors paraissait inévitable.

«Le portrait de la comtesse de Vaudreuil, femme de l'ambassadeur français, arriva ce jour-là d'Eisenach. Le médecin permit qu'on le lui montrât. Il se plut à le contempler quelque temps, puis il dit:

«Oui, l'artiste mérite des éloges, il n'a pas gâté ce que la nature a créé si beau.»

«En échange, il avait l'intention d'envoyer une épreuve de son portrait lithographié par Stieler; et il dit qu'il avait déjà composé quatre vers, qu'il écrirait sur l'épreuve aussitôt après son rétablissement.

«Le soir, il demanda la liste des personnes qui étaient venues savoir de ses nouvelles, et, après l'avoir lue, il dit qu'il n'oublierait pas, après sa guérison, cette preuve d'intérêt. Déjà dans la journée il avait exprimé le regret de ne pouvoir recevoir ses amis. Il obligea tout le monde à aller se reposer, et il fit coucher sur le lit, à côté de lui, son domestique, épuisé par les veilles continues. Il dit plusieurs fois à son copiste Jean, qui était près de lui pendant la nuit:

«Soyez-moi fidèle et restez chez moi, cela ne peut durer que quelques jours.»

«Le lendemain matin, il dit encore à sa belle-fille Ottilie:

«Avril amène avec lui plus d'une belle journée; l'exercice en plein air me rendra mes forces.»

«Il fit quelques pas vers son cabinet de travail, mais il fut obligé de se rasseoir aussitôt; plus tard il voulut se lever de nouveau, il retombait dans son fauteuil. L'entrée de sa chambre était absolument interdite, même au grand-duc; il n'y avait avec lui que sa belle-fille, ses petits-enfants Wolf et Walter, le médecin et son domestique. Le nom d'Ottilie revenait souvent sur ses lèvres; il la pria de s'asseoir auprès de lui et tint longtemps sa main dans les siennes. De douces images traversaient de temps en temps son imagination.--Dans un de ses rêves il dit:

«Voyez... voyez cette belle tête de femme... avec ses boucles noires... un coloris splendide... sur un fond noir...»

«À un autre moment, voyant sur le sol une feuille de papier, il demanda:

«Pourquoi laisse-t-on par terre une lettre de Schiller?... Il faut la ramasser.»

«Après un léger sommeil, il demanda un carton avec des dessins qu'il croyait avoir vus dans sa vision.

«Peu à peu sa parole devenait plus pénible et plus obscure.

«Donnez-moi plus de lumière!» furent, dit-on, les derniers mots que l'on put entendre tomber des lèvres de cet homme qui, toute sa vie, avait été l'ennemi des ténèbres de toute nature. Son esprit resta actif, même après qu'il eût perdu l'usage de la parole; suivant une de ses habitudes, quand un sujet le préoccupait fortement, il traça avec l'index des signes dans l'air; peu à peu il traça ces signes moins haut, et enfin, sa main, tombant sur la couverture étendue sur ses genoux, y traça des mots inconnus.

«À onze heures et demie, il appuya sa tête sur le côté gauche du fauteuil et s'endormit doucement.

«On attendait autour de lui son réveil.--Il ne vint pas. Goethe était mort.

«Le matin qui suivit le jour de sa mort, je me sentis un profond désir de voir sa dépouille terrestre. Son fidèle serviteur Frédéric m'ouvrit la chambre où il avait été déposé. Étendu sur le dos, il reposait comme un homme endormi; la fermeté et une paix profonde se lisaient sur les traits pleins d'élévation de son noble visage. Son puissant front semblait encore garder des pensées. J'aurais désiré une boucle de ses cheveux, mais le respect m'empêcha de la couper. Le corps, mis à nu, était enseveli dans un drap blanc; on avait mis alentour de gros morceaux de glace, pour le conserver frais aussi longtemps que possible. Frédéric écarta le drap, et la divine beauté de ces membres me remplit d'étonnement. Sa poitrine était extrêmement développée, large et arrondie; les muscles des bras et des cuisses étaient pleins et doux; les pieds magnifiques et de la forme la plus pure; il n'y avait nulle part sur le corps trace d'embonpoint, de maigreur ou de détérioration. J'avais là devant moi un homme parfait dans sa pleine beauté, et mon enthousiasme à cette vue me fit un instant oublier que l'esprit immortel avait abandonné une pareille enveloppe. Je mis la main sur le coeur, je ne trouvai qu'un silence profond; j'avais pu jusqu'à ce moment me contenir, mais alors je me détournai et laissai un libre cours à mes larmes.»

Une pieuse et universelle ovation lui tint lieu de funérailles. L'Allemagne entière pleura à l'envi son grand homme. Il n'était point mort, il était transfiguré! Ses ouvrages vivaient et vivront éternellement.

XXII

Voilà ce charmant livre d'Eckermann sur les entretiens de Goethe pendant les dix dernières années de sa vie. Quand on l'a lu avec bonne foi, on change sa manière de voir sur ce grand homme. Goethe jeune n'était pas Goethe. C'était une nature vigoureuse qui avait besoin de beaucoup d'années pour mûrir. Il y a deux hommes en lui: l'adolescent et le vieillard. Dans l'adolescent, on ne sent que l'abondance et l'âpreté de la séve. Le talent s'y révèle, et il semble se contenter du talent. La gloire et le monde sont ses uniques pensées; qu'il brille, qu'il émeuve, qu'il éclate d'une façon quelconque, qu'on dise qu'un génie est né en Allemagne et que ce génie aspire évidemment au diadème intellectuel de son siècle, et il est content. La moralité de ses oeuvres lui importe peu; au contraire, même une certaine originalité paradoxale, qui scandalise un peu les idées routinières en philosophie, en politique, en religion, ne lui déplaît pas; c'est le sel du génie, c'est le sceau de sa supériorité sur le commun des hommes; il se moque des larmes et du sang qu'il a fait couler par la contagion de son roman de Werther. Ceux qui se tuent n'ont pas le droit de vivre, car ils n'ont pas la force de supporter les grands assauts de la nature de l'homme, les passions meurtrières! Il est artiste, il n'est pas moraliste; tant pis pour ceux qui ne comprennent pas que l'art est tout dans son délicieux poëme d'_Hermann et Dorothée_, il change les notes de son clavier et il chante à demi-voix les divines naïvetés de l'amour innocent et domestique. Le même succès couronne ce délicieux poëme. Alors il sent ses ailes pousser dans toute leur envergure, et il monte dans le drame à une hauteur de l'éther où jamais homme, ni antique, ni moderne, n'avait osé regarder. L'amour mortel sert de clef à la plus sublime métaphysique. Une portion de philosophes l'écoute comme une révélation cachée des deux mondes. Faust devient le nom du mal, Marguerite le nom du bien et du beau réunis dans une femme, Méphistophélès le nom de l'égoïsme indifférent au bien et au mal, et représente la corruption de ce monde vulgaire et pervers. Mais ces portraits sont si surprenants et si fortement dessinés qu'ils paraissent des créations et non des images. Il faut avoir été introduit dans les mystères de la confidence divine pour interpréter ainsi les arcanes de ses desseins. Goethe s'enferme pendant des années entières dans l'ombre de ses méditations pour y trouver le mot de Dieu que les hommes ne comprennent pas tout entier encore, parce qu'il n'en dit que la moitié; l'autre moitié, mystique et réparatrice, il passe vingt-cinq années de son âge mûr et de sa vieillesse à la trouver, et il n'en donne qu'une partie avant de mourir.

Dans les longs intervalles de ce travail sans fin, il se livre par délassement à son souffle lyrique; il écrit des odes, des ballades, des poésies symboliques de forme, très-élevées de sens, très-mélodieuses de rhythme, que les femmes et les enfants comprennent, et qui sont, comme le choeur antique, destinées à reposer à la fois et à soutenir l'attention de l'Allemagne devant ses drames. Il écrit aussi quelques romans, comme _Wilhelm maestro_, dans lesquels il introduit des personnages immortels, tels que Mignon.

Pendant cette vie tout éthérée en apparence, Goethe a eu le bonheur d'inspirer une amitié très-ardente et constante jusqu'à la mort au prince régnant de Weimar et à la souveraine digne de lui. Le prince le choisit pour son ministre intime et pour son conseiller principal; il lui donna une maison à la ville, et une retraite paisible à la campagne. Il y passe ses jours comme un dieu dans son musée; il s'y marie à une belle épouse qui lui donne un fils obéissant et une belle-fille adorable sur laquelle il se décharge des soins de la vie matérielle pour vivre plus libre de ses heures dans son monde purement intellectuel. Il régit le théâtre de Weimar. Il a Schiller pour poëte et pour second. Il pleure sa mort prématurée, comme celle d'un disciple; il l'honore toute sa vie d'un culte de gloire et de souvenir. Il n'a point de rival dans toute l'Allemagne, devenue l'Olympe de sa calme divinité. Le duc de Weimar meurt après cinquante ans d'amitié, mais sa femme et son fils survivent, et la faveur du grand homme revit tout entière en eux jusqu'à son dernier jour.

En politique, il commence par suivre son jeune souverain dans sa première campagne de Prusse en Champagne contre Dumouriez; il soumet ainsi son libéralisme organique aux lois et aux rigueurs de son patriotisme. La paix se fait; il profite de ses loisirs pour voyager en Suisse et en Italie, sur cette terre où les orangers fleurissent; il y enrichit son coeur et son imagination des plus chères et des plus vives images. Il revient à Weimar, et il y trouve l'aisance et la puissance dans l'attachement du grand-duc. Il flotte alors quelque temps entre les idées de la révolution française qu'il a respirées jeune à Strasbourg, où il avait achevé son éducation, et les idées hiérarchiques de l'Allemagne, sa vraie patrie. Il semble appeler sur son pays l'influence des principes français, et se lancer hardiment dans la sphère des bouleversements téméraires, d'où doit sortir un ordre nouveau. Son prince et son ami paraît favoriser ces instincts d'une liberté régénératrice. Mais ils se contiennent l'un et l'autre dans la sphère spéculative. Aimant le peuple, ne le déchaînant pas soudainement de ses respects et de ses devoirs, la douceur et la lenteur du caractère germanique, la pression de la Prusse les secondant, ils se bornent à l'instruire et à le charmer par les plaisirs d'un théâtre athénien. Weimar devient la Grèce allemande, la révolution y vit à l'état d'inspiration, c'est la terre de l'espérance indéfinie et ajournée par la sagesse.