Cours familier de Littérature - Volume 21

Part 3

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«Il n'est pas bon que l'homme soit seul, dit Goethe, et surtout il n'est pas bon qu'il travaille seul; il a besoin, pour réussir, qu'on prenne intérêt à ce qu'il fait, qu'on l'excite. Je dois à Schiller mon _Achilléide_, beaucoup de mes _Ballades_, car c'est lui qui me les a fait écrire, et si je finis la seconde partie de _Faust_, vous pouvez vous l'attribuer. Je vous l'ai dit déjà souvent, mais je veux que vous le sachiez bien et je vous le répète.»

«Ces paroles me rendirent heureux, car je sentais qu'elles renfermaient beaucoup de vérité.

«Au dessert, Goethe ouvrit un des paquets. Il contenait les poésies d'Émile Deschamps, accompagnées d'une lettre que Goethe me donna à lire. Je vis alors avec joie quelle influence on reconnaissait à Goethe sur la nouvelle vie de la littérature française; les jeunes poëtes le vénèrent et l'aiment comme leur chef spirituel. Telle avait été l'influence de Shakspeare pendant la jeunesse de Goethe. On ne peut pas dire de Voltaire qu'il ait eu de l'influence sur les poëtes étrangers, qu'il leur ait servi de centre de réunion, et qu'ils aient reconnu en lui un maître et un souverain.--La lettre d'Émile Deschamps était écrite avec une très-aimable et très-cordiale aisance.

«Elle laisse jeter un coup d'oeil sur le printemps d'une belle âme,» dit Goethe.

«Parmi les envois de David se trouvait un dessin représentant le chapeau de Napoléon, vu dans diverses positions.

«Voilà quelque chose pour mon fils,» dit Goethe.

«Et il lui envoya le dessin. Il ne manqua pas son effet: le jeune Goethe arriva bientôt, plein de joie, disant que ces chapeaux de son héros étaient le _nec plus ultra_ de sa collection. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que le dessin était encadré, mis sous verre, et placé parmi les autres attributs et monuments du héros.»

«Dimanche, 14 mars 1830.

«Passé la soirée chez Goethe. Il m'a montré tous les trésors de la caisse de David, maintenant mis en ordre. Il avait soigneusement rangé sur une table, les uns près des autres, tous les médaillons des jeunes poëtes de la France. Il parla encore du talent extraordinaire de David, aussi grand par ses conceptions que par son exécution. Il m'a montré une quantité d'ouvrages contemporains que, par l'entremise de David, les talents les plus distingués de l'école romantique lui ont envoyés en présent. Je vis des ouvrages de _Sainte-Beuve_, _Ballanche_, _Victor Hugo_, _Balzac_, _Alfred de Vigny_, _Jules Janin_ et autres.

«David, dit-il, m'a par cet envoi préparé de belles journées. Les jeunes poëtes m'ont occupé déjà toute cette semaine, et les fraîches impressions que je reçois de leurs oeuvres me donnent comme une nouvelle vie. Je ferai un catalogue spécial pour ces chers portraits et pour ces chers livres, et je leur donnerai une place spéciale dans ma collection artistique et dans ma bibliothèque.»

«On voyait que cet hommage des jeunes poëtes de France remplissait Goethe de la joie la plus profonde.»

Il lut un peu dans les _Études_ d'Émile Deschamps. Il loua la traduction de la _Fiancée de Corinthe_; il rendit hommage à cette douce et candide nature d'Émile Deschamps, en homme qui n'a jamais connu l'envie.

Deschamps est la vierge immaculée du talent.

Mérimée, disait Goethe, est un rude gaillard!

Il est curieux, après tant d'années, de voir l'impression de tel ou tel homme sur un génie étranger.

XIII

Mais, s'apercevant de l'impression pénible que ses craintes sur les suites de la révolution de 1830 imprimaient à ses auditeurs, son fils, sa belle-fille, Mlle Ulrique et Eckermann:

«Croyez-vous, dit-il après un long silence, que je sois indifférent aux grandes idées que réveillent en moi les mots de Liberté, de Peuple, de Patrie? Non: ces idées sont en nous; elles sont une partie de notre être, et personne ne peut les écarter de soi. L'Allemagne aussi me tient fortement au coeur. J'ai souvent ressenti une douleur profonde en pensant à cette nation allemande, qui est si estimable dans chaque individu et si misérable dans son ensemble. La comparaison du peuple allemand avec les autres peuples éveille des sentiments douloureux auxquels j'ai cherché à échapper par tous les moyens possibles; j'ai trouvé dans la science et dans l'art les ailes qui peuvent nous emporter loin de ces misères, car la science et l'art appartiennent au monde tout entier, et devant eux tombent les frontières des nationalités; mais la consolation qu'ils donnent est cependant une triste consolation et ne remplace pas les sentiments de fierté que l'on éprouve quand on sait que l'on appartient à un peuple grand, fort, estimé et redouté. Aussi c'est la foi à l'avenir de l'Allemagne qui me console vraiment. Cette foi, je l'ai aussi énergique que vous. Oui, le peuple allemand promet un avenir, et a un avenir. Pour parler comme Napoléon: les destinées de l'Allemagne ne sont pas encore accomplies. Si elle n'avait pas eu d'autre mission que de renverser l'empire romain et de créer, d'organiser un monde nouveau, elle serait tombée depuis longtemps. Mais comme elle est restée debout, forte et solide, j'ai la conviction qu'elle a encore une autre mission, et cette mission sera plus grande que celle qu'elle a accomplie lorsqu'elle a détruit l'empire romain et donné sa forme au moyen-âge, plus grande en proportion même de la supériorité de sa civilisation actuelle sur la civilisation du passé. Quand viendront le temps et l'occasion pour agir? Aucun oeil humain ne peut le voir d'avance; aucune force humaine ne pourrait rapprocher ce temps et faire naître cette occasion. Que nous reste-t-il donc à faire, à nous, simples individus? Nous devons, suivant nos talents, nos penchants, notre situation, développer chez nous, fortifier, rendre plus générale la civilisation, former les esprits, et surtout dans les classes élevées, pour que notre nation, bien loin de rester en arrière, précède tous les autres peuples, pour que son âme ne languisse pas, mais reste toujours vive et active, pour que notre race ne tombe pas dans l'abattement et dans le découragement, et soit capable de toutes les grandes actions quand brillera le jour de la gloire.--Mais, pour le moment, il ne s'agit ni de l'avenir, ni de nos voeux, ni de nos espérances, ni de notre foi, ni des destinées réservées à notre patrie; nous parlons du présent, et des circonstances au milieu desquelles paraît votre journal. Vous dites, il est vrai: Des événements décisifs sont venus nous donner le signal. Bien. Ces événements ne sont jamais, à tout supposer pour le mieux, que le commencement de la fin. Deux cas sont possibles: ou le puissant dominateur abat encore une fois tous ses ennemis, ou il est abattu par eux. (Je tiens pour à peu près impossible un accommodement; et s'il se faisait, il serait inutile; nous serions de nouveau comme autrefois.) Supposons donc que Napoléon abatte ses ennemis. C'est impossible, dites-vous? Tant de certitude ne nous est pas permise. Cependant je crois moi-même sa victoire peu vraisemblable; laissons donc cette supposition de côté et déclarons cet événement impossible. Il reste à examiner le cas où Napoléon est vaincu, complétement vaincu. Eh bien! qu'arrivera-t-il? Vous parlez du réveil du peuple allemand et vous croyez que ce peuple ne se laissera plus arracher ce qu'il a conquis et ce qu'il a payé de son sang: la liberté. Le peuple est-il réellement réveillé? sait-il ce qu'il veut et ce qu'il peut? Avez-vous oublié le mot magnifique que votre Philistin d'Iéna criait à son voisin, déclarant qu'il pouvait maintenant recevoir bien commodément les Russes, puisque sa maison était nettoyée et que les Français l'avaient quittée? Le sommeil du peuple était trop profond pour que les secousses même les plus fortes puissent aujourd'hui le réveiller si promptement. Et de plus, est-ce que tout mouvement nous met debout? Se redresse-t-il, celui qui ne sort de son repos que parce qu'on l'y force avec violence? Je ne parle pas des quelques milliers d'hommes et de jeunes gens instruits; je parle de la masse, des millions. Qu'a-t-on obtenu? qu'a-t-on gagné? Vous dites: la liberté; il serait plus juste peut-être de dire: la délivrance, et non la délivrance des étrangers, mais d'un étranger. C'est vrai: je ne vois plus chez nous ni Français, ni Italiens, mais, à leur place, je vois des Cosaques, des Baschkirs, des Croates, des Magyares, des Tartares et des Samoyèdes; des hussards de toutes les couleurs. Depuis longtemps nous sommes habitués à ne regarder que vers l'ouest; c'est de là que nous attendons tous les dangers. Mais la terre s'étend aussi de l'autre côté vers l'orient. Même quand arrivent chez nous ces peuples tout entiers, nous ne ressentons aucune crainte, et on a vu de belles femmes embrasser les hommes et les chevaux. Ah! ne m'en laissez pas dire davantage!... Elles invoquent, il est vrai, les éloquents appels des souverains de ce pays et de l'étranger; oui, oui, je sais: «un cheval, un cheval, un royaume pour un cheval!...»

«Une réponse de moi suscita une réplique de Goethe, et sa parole devint de plus en plus précise et incisive, plus individuelle pour ainsi dire. Je n'ose écrire ce qui fut dit; d'ailleurs, je n'en vois pas l'utilité. Je veux seulement faire observer que, pendant cette heure de conversation, j'acquis la plus profonde conviction que c'est une erreur radicale de croire que Goethe n'a pas aimé sa patrie, n'a pas eu le coeur allemand, n'a pas eu foi en notre peuple, n'a pas ressenti l'honneur et la honte, le bonheur et l'infortune de l'Allemagne. Son silence, au milieu des grands événements et des complications de ce temps, n'était qu'une résignation douloureuse, à laquelle l'obligeaient de se résoudre sa position et aussi sa connaissance exacte des hommes et des choses. Quand je me retirai enfin, mes yeux étaient remplis de larmes. Je saisis les mains de Goethe; mais je ne sais ni ce que je lui dis ni ce qu'il me répondit. Je sais seulement qu'il était très-cordial. J'étais déjà sorti; je lui dis:

«En entrant, j'avais l'intention de faire une prière à Votre Excellence; je voulais lui demander de vouloir bien honorer mon journal au moins d'un article.

«--Je vous remercie de ne pas m'avoir fait cette demande, dit-il; j'aurais eu du regret à vous refuser, mais j'aurais refusé; vous savez maintenant pourquoi.»

«Plus tard, je me suis rappelé bien souvent cette conversation avec Goethe, et jamais elle ne m'est revenue dans l'esprit sans que je ne m'écriasse: «Ô Solon, Solon!»

XIV

1830 le plongea dans une terreur philosophique; peu de temps après, son fils mourut en voyageant en Italie: il fut sensible, mais resta inébranlable à ce coup. Il se remit à composer la suite de _Faust_, oeuvre de cinquante ans et qui en durera plus de mille.

«Le 14 février 1831.

Le caractère, dit-il, c'est tout; et cependant, de notre temps, il y a eu parmi les critiques de petits personnages qui n'étaient pas de cet avis et qui voulaient que dans une oeuvre de poésie et d'art un grand caractère ne fût qu'une espèce de faible accessoire. Mais à la vérité, pour reconnaître et honorer un grand caractère, il faut en être un soi-même. Tous ceux qui ont refusé à Euripide l'élévation étaient de pauvres hères incapables de s'élever avec lui, ou bien c'étaient d'impudents charlatans, qui voulaient se faire valoir, et qui, en effet, se grandissaient aux yeux d'un monde sans énergie.»

«Lundi, 14 février 1831.

«Dîné avec Goethe. Il avait lu les _Mémoires_ du général Rapp, ce qui amena la conversation sur Napoléon et sur les sentiments que Mme Lætitia a dû éprouver en se voyant la mère de tant de héros et d'une si puissante famille. Quand elle devint mère de Napoléon, son second fils, elle avait dix-huit ans, son mari vingt-trois, et l'organisation physique de Napoléon se ressentit heureusement de la jeune et fraîche énergie de ses parents. Après lui, elle fut encore mère de trois autres fils, tous richement doués, tous ayant joué avec vigueur leur rôle dans le monde, et tous doués d'un certain talent poétique. Après ces fils vinrent trois filles, et enfin Jérôme, qui paraît avoir été le moins bien doué de tous. Le talent, s'il n'est pas dû aux parents seuls, demande cependant une bonne organisation physique; il n'est donc nullement indifférent d'être né le premier ou le dernier, d'avoir pour père et mère des êtres jeunes et vigoureux, ou bien vieux et débiles.»

«Je m'informai des progrès de _Faust_.

«Il ne me quitte plus, dit-il; tous les jours j'y pense, et trouve quelque chose; j'avance. Aujourd'hui j'ai fait coudre tout le manuscrit de la seconde partie, pour que mes yeux puissent la bien voir.--J'ai rempli de papier blanc la place du quatrième acte qui manque, et il est très-probable que la partie terminée m'excitera et m'encouragera à finir ce qui reste à faire. Ces moyens extérieurs font plus qu'on ne croit, et l'on doit venir au secours de l'esprit de toutes les manières.»

«Goethe fit apporter ce manuscrit nouvellement broché, et je fus surpris de sa grosseur; il formait un bon volume in-folio.»

«Voilà, dis-je, ce que vous avez écrit depuis six ans que je suis ici, et cependant toutes vos autres occupations ne vous ont permis d'y donner que très-peu de temps. On voit comme une oeuvre grossit, même quand on se borne à n'y ajouter qu'un peu de temps en temps.

«--On peut s'en convaincre surtout en vieillissant, dit-il, car la jeunesse croit que tout doit se faire en un jour. Si le sort m'est favorable, et si je continue à bien me porter, j'espère être arrivé loin dans le quatrième acte aux premiers mois du printemps. Je l'avais dans la tête depuis longtemps, comme vous savez, mais, pendant l'exécution, il s'est énormément augmenté, et je ne peux plus me servir que de ce qu'il y avait de plus général dans mon ancien plan. Il faut d'ailleurs, maintenant, que cet acte d'intermède soit aussi long que les autres actes.

«--Dans cette seconde partie, dis-je, on voit apparaître un monde bien plus riche que dans la première.»

XV

Ici plusieurs pages sont consacrées à un magnifique éloge de Walter Scott; digne sujet, digne juge. Seulement il oublie le vice mortel de ces chefs-d'oeuvre, c'est le mensonge du roman historique. C'est superbe, mais cela ne vit plus. Le mensonge a tué le divin menteur.

Il revient à Schiller.

«Jeudi, 31 mars 1831.

«Dîné chez le prince avec Soret et Meyer. Nous causons de littérature, et Meyer nous raconte sa première entrevue avec Schiller.

«J'allais, dit-il, me promener avec Goethe dans le jardin d'Iéna, que l'on appelle le _Paradis_. Schiller nous rencontra. Je lui parlai alors pour la première fois. Il n'avait pas encore terminé son _Don Carlos_ et venait d'arriver de Souabe; il paraissait être très-malade et beaucoup souffrir des nerfs. Son visage rappelait celui du Crucifié. Goethe croyait qu'il ne vivrait pas quinze jours; mais, comme il jouit alors de plus de bien-être, il se rétablit et écrivit toutes ses plus belles oeuvres.»

«La pensée de sa fin prochaine l'occupait; il s'y préparait comme à un voyage. On ne sait où l'on abordera, mais on est sûr d'aborder.

«Dîné seul avec Goethe dans son cabinet de travail. Il m'a dit en me tendant un papier:

«Quand on a dépassé quatre-vingts ans, on a à peine le droit de vivre; il faut être prêt chaque jour à être rappelé, et penser à ranger sa maison. Comme je vous l'ai dit récemment, je vous ai nommé dans mon testament éditeur de mes oeuvres posthumes et j'ai rédigé ce matin une espèce de petit acte que vous signerez avec moi.»

«Mercredi, 25 mai 1831.

«Nous avons causé du _Camp de Wallenstein_. J'avais souvent entendu dire que Goethe avait travaillé à cette pièce, et que le sermon du capucin surtout était de lui. Je lui demandai à dîner s'il en était ainsi, et il me répondit:

«Au fond, tout est de Schiller; cependant, comme nous vivions dans de telles relations que Schiller non-seulement causait avec moi de son plan, mais me communiquait les scènes à mesure qu'elles avançaient, écoutait mes remarques et en profitait, il peut se faire que j'aie quelque part à cette pièce. Pour le sermon du capucin, je lui ai envoyé les _Discours d'Abraham de Santa-Clara_, et il en a extrait son sermon avec beaucoup d'adresse. Je ne sais plus quels sont les passages de moi, sauf les deux vers:

«Un capitaine, tué par un de ses collègues, «Me légua deux dés heureux.

«Je voulais expliquer comment le paysan était arrivé en possession de ces dés pipés, et j'écrivis de ma main ces deux vers sur le manuscrit. Schiller n'avait pas eu cette idée; il donnait tout simplement les dés au paysan, sans se demander comment il les possédait. Je vous l'ai déjà dit, tout expliquer avec soin n'était pas son affaire, et voilà peut-être pourquoi ses pièces produisent tant d'effet sur le théâtre.»

«Dimanche, 29 mai 1831.

«Ces jours-ci, on m'a apporté un nid de petites fauvettes, avec leur mère que l'on avait prise au gluau. Elle a continué dans la chambre à nourrir sa famille, et, rendue à la liberté, elle est revenue d'elle-même avec ses petits. J'étais très-touché de cet amour maternel qui brave le danger et la prison, et j'exprimai mon étonnement à Goethe:

«Homme de peu de raison! me répondit-il avec un sourire significatif, si vous croyiez à Dieu, vous ne seriez pas étonné. C'est lui qui donne au monde son mouvement intime; la nature est en lui, et il est dans la nature; et jamais ce qui vit, ce qui se meut, ce qui est en lui, n'est privé de sa force et de son esprit. Si Dieu ne donnait pas à l'oiseau cet instinct pour ses petits, si un instinct pareil n'était pas répandu dans toute la nature vivante, le monde ne se soutiendrait pas; mais partout est répandue la force divine, partout agit l'amour éternel!»

«Il y a quelque temps, Goethe a exprimé une idée du même genre; un jeune sculpteur lui avait envoyé le modèle de la Vache de Myron, avec un veau qui la tette.

«Voilà, dit-il, un sujet de la plus grande élévation; nous avons là, devant les yeux, sous une belle image, le principe vivifiant répandu dans la nature entière, et qui soutient le monde; cette oeuvre et celles du même genre sont pour moi les vrais symboles de l'omniprésence de Dieu.»

«Lundi, 6 juin 1831.

«Goethe m'a montré aujourd'hui le commencement du cinquième acte de _Faust_. J'ai lu jusqu'au passage où la hutte de Philémon et de Baucis est brûlée, et où Faust, debout, la nuit, sur le balcon de son palais, sent la fumée qu'un vent léger lui apporte.

«Les noms de Philémon et de Baucis, lui dis-je, me transportent sur la côte phrygienne, et je pense à ce couple célèbre de l'antiquité; cependant la scène se passe dans l'ère chrétienne, et le paysage est moderne.

«--Mon Philémon et ma Baucis, dit Goethe, n'ont aucun rapport avec ce célèbre couple et avec la tradition qu'il rappelle. J'ai donné ces noms à mes deux époux uniquement pour relever leur caractère. Comme ce sont des personnages et des situations semblables, la ressemblance des noms a un effet heureux.»

«Nous parlons ensuite de Faust, que le péché originel de son caractère, le mécontentement, n'a pas abandonné dans sa vieillesse, et qui, avec tous les trésors du monde, dans un nouvel empire qu'il a créé lui-même, est gêné par quelques tilleuls, une chaumière et une clochette, parce qu'ils ne sont pas à lui. Il rappelle le roi Achab, qui croyait ne rien posséder, s'il ne possédait pas la vigne de Naboth.

«Faust, dans ce cinquième acte, dit Goethe, doit selon mes idées avoir juste cent ans, et je ne sais pas s'il ne serait pas bon de le dire quelque part expressément:

«Nous parlâmes de la conclusion, et Goethe attira mon attention sur ce passage:

«Il est sauvé, le noble membre Du monde des méchants esprits; Celui qui a toujours lutté et travaillé, _Celui-là, nous pouvons le sauver_; L'amour suprême, du haut du ciel, A pensé à lui; Le choeur bienheureux va à sa rencontre Et lui fait un cordial accueil.

«Ces vers contiennent la clef du salut de Faust: dans Faust a vécu jusqu'à la fin une activité toujours plus haute, plus pure, et l'amour éternel est venu à son aide. Cette conception est en harmonie parfaite avec nos idées religieuses, d'après lesquelles nous sommes sauvés non-seulement par notre propre force, mais aussi par le secours de la grâce divine. Vous devez avouer que cette conclusion, où l'âme sauvée s'élance au ciel, était très-difficile à composer; et au milieu de ces tableaux supra-sensibles, dont on a à peine un pressentiment, j'aurais pu très-facilement me perdre dans le vague, si, en me servant des personnages et des images de l'Église chrétienne, qui sont nettement dessinés, je n'avais pas donné à mes idées poétiques de la précision et de la fermeté.»

XVI

À la fin du mois, il parle mal de Victor Hugo, auquel il a rendu avant une enthousiaste justice.

«C'est un beau talent, dit-il, mais il est tout à fait engagé dans la malheureuse direction romantique de son temps, ce qui le conduit à mettre à côté de beaux tableaux les plus intolérables et les plus laids. Ces jours-ci j'ai lu _Notre-Dame de Paris_, et il ne m'a pas fallu peu de patience pour supporter les tortures que m'a données cette lecture. C'est le livre le plus affreux qui ait jamais été écrit! Et après les supplices que l'on endure, on n'est pas dédommagé par le plaisir que l'on éprouverait à voir la nature humaine et les caractères humains représentés avec exactitude; il n'y a dans son livre ni nature ni vérité; ses personnages principaux ne sont pas des êtres de chair et de sang, ce sont de misérables marionnettes, qu'il manie à son caprice, et auxquelles il fait faire toutes les contorsions et toutes les grimaces qui sont nécessaires aux effets qu'il veut produire. Quel temps que celui qui loue un pareil livre!»

Quant à moi, qui n'aime ni le faux, ni l'excès, ni certains drames de Victor Hugo, j'avoue que j'ai lu avec attendrissement et intérêt le roman bizarre, mais neuf, de _Notre-Dame de Paris_. L'architecture n'était pas encore entrée dans le drame humain: il y a du véritable génie à créer un monument pour ces âmes, et ces âmes pour cette architecture. Le Phidias du _gothique_, c'est Hugo. Goethe n'avait pas compris cette oeuvre.

XVII

«Mardi, 20 juillet 1831.

«Après dîner, une demi-heure avec Goethe, que j'ai trouvé dans une disposition pleine de sérénité et de douceur. Après avoir causé de divers sujets, nous avons parlé de Carlsbad, et Goethe a plaisanté sur les diverses amourettes qu'il y a eues.

«--Une petite amourette, a-t-il dit, voilà la seule chose qui puisse rendre supportable un séjour aux eaux, autrement on mourrait d'ennui. Presque toujours j'ai été assez heureux pour trouver une petite affinité qui, pendant ces quelques semaines, me donnait assez de distraction. Je me rappelle surtout une d'elles qui même encore maintenant me fait plaisir. Un jour je faisais visite à madame de Reck. Après une conversation qui n'avait rien de remarquable, en me retirant, je rencontre une dame avec deux jeunes filles fort jolies.

«--Quel est le monsieur qui vient de sortir? demanda cette dame.

«--C'est Goethe, répond madame de Reck.

«--Oh! combien je suis fâchée qu'il ne soit pas resté, et que je n'aie pas eu le bonheur de faire sa connaissance!

«--Chère amie, vous n'avez rien perdu, répliqua madame de Reck; il est très-ennuyeux avec les dames, à moins qu'elles ne soient assez jolies pour l'intéresser un peu. Les femmes de notre âge ne peuvent pas croire qu'elles le rendront éloquent et aimable.»

«Quand les deux jeunes filles furent rentrées chez elles, elles pensèrent aux paroles de madame de Reck.

«Nous sommes jeunes, nous sommes jolies, se dirent-elles; voyons donc si nous ne réussirons pas à captiver, à apprivoiser ce célèbre sauvage.