Cours familier de Littérature - Volume 21

Part 2

Chapter 23,829 wordsPublic domain

«Aujourd'hui à deux heures, par le plus beau temps, Goethe est revenu de Dornbourg. Il était très-bien portant et tout bruni par le soleil. Nous nous mîmes bientôt à table dans la pièce qui donne sur le jardin, et nous laissâmes les portes ouvertes. Il nous a parlé de diverses visites qu'il a reçues, de présents qu'on lui a envoyés, et il accueillait avec plaisir les plaisanteries légères qui se présentaient de temps en temps dans la conversation. Mais, en regardant d'un oeil attentif, il était impossible de ne pas apercevoir en lui une gêne semblable à celle d'une personne revenant dans une situation qui, par un concours de diverses circonstances, se trouve changée. Nous ne faisions que commencer, lorsqu'on vint de la part de la grande-duchesse mère féliciter Goethe de son retour et lui annoncer que la grande-duchesse aurait le plaisir de lui faire sa visite le mardi suivant.

«Si l'on réunit ensemble tous ces motifs, on me comprendra quand je dirai que, malgré l'enjouement de Goethe à table, il y avait au fond de son âme une gêne visible.--Je donne tous ces détails parce qu'ils se rattachent à une parole de Goethe qui me parut très-curieuse, et qui peint sa situation et sa nature dans son originalité caractéristique. Le professeur Abeken d'Osnabrück[4], quelques jours avant le 28 août, m'avait adressé avec une lettre un paquet qu'il me priait de donner à Goethe à son anniversaire de naissance: c'était un souvenir qui se rapportait à Schiller, et qui certainement ferait plaisir.--Aujourd'hui, quand Goethe, à table, nous parla des divers présents qui lui avaient été envoyés à Dornbourg pour son anniversaire, je lui demandai ce que renfermait le paquet d'Abeken.

[Note 4: «De 1808 à 1810 précepteur des enfants de Schiller; plus tard directeur du collége d'Osnabrück. Il a publié deux ouvrages sur Goethe.»]

«C'était un envoi curieux qui m'a fait grand plaisir, dit-il. Une aimable dame chez laquelle Schiller avait pris le thé a eu l'idée excellente d'écrire ce qu'il avait dit. Elle a tout vu et tout reproduit très-fidèlement; après un si long espace de temps, cela se lit encore très-bien, parce qu'on est replacé directement dans une situation qui a disparu, avec tant d'autres grandes choses, mais qui a été saisie avec toute sa vie et heureusement fixée à jamais dans ce récit.--Là, comme toujours, Schiller paraît en pleine possession de sa haute nature; il est aussi grand à la table à thé qu'il l'aurait été dans un conseil d'État. Rien ne le gêne, rien ne resserre ou n'abaisse le vol de sa pensée; les grandes vues qui vivent en lui s'échappent toujours sans restrictions, sans vaines considérations.--C'était là un vrai homme! et c'est ainsi que l'on devrait être! Mais nous autres, nous avons toujours quelque chose qui nous arrête; les personnes, les objets qui nous entourent, exercent sur nous leur influence; la cuiller à thé nous gêne, si elle est d'or, et que nous croyions la trouver d'argent, et c'est ainsi que, paralysés par mille considérations, nous n'arrivons pas à exprimer librement ce qu'il y a peut-être de grand en nous-même. Nous sommes les esclaves des choses extérieures, et nous paraissons grands ou petits, suivant qu'elles diminuent ou élargissent devant nous l'espace!»

«Goethe se tut, la conversation changea, mais moi je gardai dans mon coeur ces paroles qui exprimaient mes convictions intimes.»

VI

«_Mes ouvrages ne peuvent pas devenir populaires_, dit-il un autre soir; celui qui pense le contraire et qui travaille à les rendre populaires est dans l'erreur. Ils ne sont pas écrits pour la masse, mais seulement pour ces hommes qui, voulant et cherchant ce que j'ai voulu et cherché, marchent dans les mêmes voies que moi...»

«Il voulait continuer; une jeune dame qui entra l'interrompit et se mit à causer avec lui. J'allai avec d'autres personnes, et bientôt après on se mit à table. Je ne saurais dire de quoi on causa, les paroles de Goethe me restaient dans l'esprit et m'occupaient tout entier.--«C'est vrai, pensais-je, un écrivain comme lui, un esprit d'une pareille élévation, une nature d'une étendue aussi infinie, comment deviendraient-ils populaires?--Et, à bien regarder, est-ce qu'il n'en est pas ainsi de _toutes_ les oeuvres extraordinaires? Est-ce que Mozart est populaire? Et Raphaël, l'est-il? Les hommes ne s'approchent parfois de ces sources immenses et inépuisables de vie spirituelle que pour y venir saisir quelques gouttes précieuses qui leur suffisent pendant longtemps.--Oui, Goethe a raison! Il est trop immense pour être populaire, et ses oeuvres ne sont destinées qu'à quelques hommes occupés des mêmes recherches, et marchant dans les mêmes voies que lui. Elles sont pour les natures contemplatives, qui veulent sur ses traces pénétrer dans les profondeurs du monde et de l'humanité. Elles sont pour les êtres passionnés qui demandent aux poëtes de leur faire éprouver toutes les délices et toutes les souffrances du coeur. Elles sont pour les jeunes poëtes, désireux d'apprendre comment on se représente, comment on traite artistement un sujet. Elles sont pour les critiques, qui trouvent là d'après quelles maximes on doit juger, et comment on peut rendre intéressante et agréable la simple analyse d'un livre. Elles sont pour l'artiste, parce qu'elles donnent de la clarté à ses pensées et lui enseignent quels sujets ont un sens pour l'art, et par conséquent quels sont ceux qu'il doit traiter et ceux qu'il doit laisser de côté. Elles sont pour le naturaliste, non-seulement parce qu'elles renferment les grandes lois que Goethe a découvertes, mais aussi et surtout parce qu'il y trouvera la méthode qu'un bon esprit doit suivre pour que la nature lui livre ses secrets.--Ainsi tous les esprits dévoués à la science, à l'art, seront reçus comme hôtes à la table que garnissent richement les oeuvres de Goethe, et dans leurs créations se reconnaîtra l'influence de cette source commune de lumière et de vie à laquelle ils auront puisé!»

VII

Eckermann l'ayant ramené sur ses souvenirs de jeunesse avec le grand-duc de Weimar qu'il venait de perdre, Goethe s'y complaît:

«Il était alors très-jeune, et nous faisions un peu les fous. C'était comme un vin généreux, mais encore en fermentation énergique. Il ne savait encore quel emploi faire de ses forces, et nous étions souvent tout près de nous casser le cou.--Courir à cheval à bride abattue par-dessus les haies, les fossés, les rivières, monter et descendre les montagnes pendant des journées, camper la nuit en plein vent, près d'un feu allumé au milieu des bois, c'étaient là ses goûts. Être né héritier d'un duché, cela lui était fort égal, mais avoir à le gagner, à le conquérir, à l'emporter d'assaut, cela lui aurait plu.--La poésie d'_Ilmenau_ peint une époque qui, en 1783, lorsque j'écrivis la poésie, était déjà depuis plusieurs années derrière nous, de sorte que je pus me dessiner moi-même comme une figure historique et causer avec moi des années passées. C'est la peinture, vous le savez, d'une scène de nuit, après une chasse dans les montagnes comme celles dont je vous parlais. Nous nous étions construit au pied d'un rocher de petites huttes, couvertes de branches de sapin, pour y passer la nuit sur un sol sec. Devant les huttes brûlaient plusieurs feux, où nous cuisions et faisions rôtir ce que la chasse avait donné. Knebel, qui déjà alors ne laissait pas refroidir sa pipe, était assis auprès du feu, et amusait la société avec toute sorte de plaisanteries dites de son ton tranquille, pendant que la bouteille passait de mains en mains. Seckendorf (c'est l'élancé aux longs membres effilés) s'était commodément étendu au pied d'un arbre et fredonnait des chansonnettes. De l'autre côté, dans une petite hutte pareille, le duc était couché et dormait d'un profond sommeil. Moi-même, j'étais assis devant, près des charbons enflammés, dans de graves pensées, regrettant parfois le mal qu'avaient fait çà et là mes écrits. Encore aujourd'hui Knebel et Seckendorf ne me paraissent pas mal dessinés du tout, ainsi que le jeune prince, alors dans la sombre impétuosité de sa vingtième année:

«La témérité l'entraîne au loin; aucun rocher n'est pour lui trop escarpé, aucun passage trop étroit; le désastre veille auprès de lui, l'épie et le précipite dans les bras du tourment! Les mouvements pénibles d'une âme violemment tendue le poussent tantôt ici, et tantôt là; il passe d'une agitation inquiète à un repos inquiet; aux jours de gaieté, il montrera une sombre violence, sans frein et pourtant sans joie; abattu, brisé d'âme et de corps, il s'endort sur une couche dure...»

«C'est absolument ainsi qu'il était; il n'y a pas là le moindre trait exagéré. Mais le duc avait su bientôt se dégager de cette période orageuse et tourmentée, et parvenir à un état d'esprit plus lucide et plus doux; aussi, en 1783, à l'anniversaire de sa naissance, je pouvais lui rappeler cet aspect de sa première jeunesse. Je ne le cache pas, dans les commencements, il m'a donné bien du mal et bien des inquiétudes. Mais son excellente nature s'est bientôt épurée, et s'est si parfaitement façonnée que c'était un plaisir de vivre et d'agir dans sa compagnie.

«--Vous avez fait, seuls ensemble, un voyage en Suisse, à cette époque?

«--Il aimait beaucoup les voyages, mais non pas tant pour s'amuser et se distraire que pour tenir ouverts partout les yeux et les oreilles, et découvrir tout ce qu'il était possible d'introduire de bon et d'utile dans son pays. L'agriculture, l'élève du bétail, l'industrie, lui sont de cette façon très-redevables. Ses goûts n'avaient rien de personnel, d'égoïste; ils tendaient tous à un but pratique d'intérêt général. C'est ainsi qu'il s'est fait un nom qui s'étend bien au-delà de cette petite principauté.

«--La simplicité et le laisser-aller de son extérieur, dis-je, semblaient indiquer qu'il ne cherchait pas la gloire et qu'il n'en faisait pas grand cas. On aurait dit qu'il était devenu célèbre sans l'avoir cherché, simplement par suite de sa tranquille activité.

«--La gloire est une chose singulière, dit Goethe. Un morceau de bois brûle, parce qu'il a du feu en lui-même; il en est de même pour l'homme; il devient célèbre s'il a la gloire en lui. Courir après la gloire, vouloir la forcer, vains efforts; on arrivera bien, si on est adroit, à se faire par toutes sortes d'artifices une espèce de nom; mais si le joyau intérieur manque, tout est inutile, tout tombe en quelques jours.--Il en est exactement de même avec la popularité. Il ne la cherchait pas et ne flattait personne, mais le peuple l'aimait parce qu'il sentait que son coeur lui était dévoué.»

«Goethe parla alors des autres membres de la famille grand-ducale, disant que chez tous brillaient de nobles traits de caractère. Il parla de la bonté du coeur de la régente actuelle, des grandes espérances que faisait naître le jeune prince[5], et se répandit avec une prédilection visible sur les rares qualités de la princesse régnante, qui s'appliquait avec tant de noblesse à calmer partout les souffrances et à faire prospérer tous les germes heureux.

[Note 5: «Charles-Frédéric, mort en 1853.»]

«Elle a toujours été pour le pays un bon ange, dit-il, et le deviendra davantage à mesure qu'elle lui sera plus attachée. Je connais la grande-duchesse depuis 1805, et j'ai eu une foule d'occasions d'admirer son esprit et son caractère. C'est une des femmes les meilleures et les plus remarquables de notre temps, et elle le serait même sans être princesse. C'est là le signe vrai: il faut que, même en déposant la pourpre, il reste encore dans celui qui la porte beaucoup de grandes qualités, les meilleures même.»

VIII

Goethe lut une sublime inspiration qu'il venait de rédiger en vers sibyllins, intitulée: _Nul être ne peut retomber dans le néant._ Sa profession religieuse de la constance de Dieu dans ses volontés y est admirable: c'est la même pensée qui me tomba de la main en écrivant à vingt ans à Byron:

Celui qui peut créer dédaigne de détruire!

Il se livre de nouveau à ses travaux de naturaliste: il parle avec un grand éloge du talent transcendant de M. Villemain, qui faisait alors un cours littéraire à la jeunesse française.

«Villemain a aussi comme critique, dit-il, un rang très-élevé. Les Français ne reverront jamais un talent égal à celui de Voltaire; mais on peut dire que, le point de vue de Villemain se trouvant plus élevé que celui de Voltaire, Villemain peut critiquer Voltaire et juger ses qualités, et ses défauts.»

On aime à voir un grand poëte rendre cette éclatante justice à un grand critique; cela efface d'avance les puériles négations de notre temps.

IX

Il parle de Béranger, dont il était précédemment un fanatique et systématique enthousiaste, chose bien extraordinaire dans l'auteur de _Marguerite_:

«Nous parlâmes alors de l'emprisonnement de Béranger. Goethe dit:

«Ce qui lui arrive est bien fait. Ses dernières poésies sont sans frein, sans mesure, et ses attaques contre le roi, contre le gouvernement, contre l'esprit pacifique des citoyens, le rendent parfaitement digne de sa peine. Ses premières poésies, au contraire, étaient gaies, inoffensives et excellentes pour rendre un cercle d'hommes joyeux et content, ce qui est bien la meilleure chose que l'on puisse dire de chansons. Je suis sûr que son entourage a exercé sur lui une mauvaise influence et que, pour plaire à ses amis révolutionnaires, il a dit bien des choses qu'autrement il n'aurait jamais dites.»

C'était dur, mais malheureusement fondé. Béranger, que j'ai beaucoup connu et aimé dans nos derniers jours, était, selon moi, mille fois supérieur comme homme à ce qu'il était comme poëte. Il faut aimer le pauvre peuple, mais non flatter ses caprices. Pelletan a été sévère, mais injuste envers lui sous ce rapport. Il ne l'avait pas assez connu. On écrit d'après un système, il faut connaître son sujet. Un Aristophane français délayant la ciguë que la multitude hébétée fait boire à Socrate, un Camille Desmoulins qui raille jusqu'à la mort et qui pleure le supplice des Girondins, voilà Béranger poëte; mais un homme excellent et spirituel contre lui-même, voilà le vrai Béranger.

X

«Le 20 novembre 1829, dîné avec Goethe. Nous parlâmes de Manzoni, et je demandai à Goethe si à son retour d'Italie le chancelier n'avait apporté aucune nouvelle de Manzoni.

«Il m'a parlé de lui dans une lettre, dit Goethe. Il lui a fait visite, il vit dans une maison de campagne près de Milan, et à mon grand chagrin il est continuellement souffrant.

«--Il est singulier, dis-je, que les talents distingués, et surtout les poëtes, aient si souvent une constitution débile.

«--Les oeuvres extraordinaires que ces hommes produisent, dit Goethe, supposent une organisation très-délicate, car il faut qu'ils aient une sensibilité exceptionnelle et puissent entendre la voix des êtres célestes. Or, une pareille organisation, mise en conflit avec le monde et avec les éléments, est facilement troublée, blessée, et celui qui ne réunit pas, comme Voltaire, à cette grande sensibilité une solidité nerveuse extraordinaire, est exposé à un état perpétuel de malaise. Schiller aussi était constamment malade. Lorsque je fis sa connaissance, je crus qu'il n'avait pas quatre semaines à vivre. Mais il y avait en lui assez de force résistante, aussi il a pu se maintenir un assez grand nombre d'années, et il se serait soutenu encore longtemps avec une manière de vivre plus saine.»

Et Manzoni vit encore!

XI

Goethe parle à Eckermann de Lavater, l'auteur pieux de la _Physiognomonie_:

«Dimanche, 14 février 1830.

«Goethe a parlé de Lavater et m'a dit beaucoup de bien de son caractère; il m'a raconté des traits de leur ancienne intimité; souvent ils couchèrent fraternellement dans le même lit.

«Il est à regretter, ajouta-t-il, qu'un mauvais mysticisme ait mis sitôt arrêt à l'essor de son génie.»

Le 10 février 1830 la conversation revint sur Napoléon et sur Hudson Lowe, que Goethe justifie par l'embarras de sa situation:

«Goethe paraissait très-chagrin; il resta assez longtemps silencieux. Bientôt cependant notre conversation reprit un cours enjoué, et il me parla d'un livre écrit pour la justification de Hudson Lowe.

«Ce livre, dit-il, renferme de ces traits on ne peut plus précieux, que peuvent seuls donner des témoins oculaires. Vous savez que Napoléon portait habituellement un uniforme vert sombre. À force d'être porté et d'aller au soleil, cet uniforme s'était entièrement fané, il fallait le remplacer. Napoléon voulait la même couleur, mais dans l'île ne se trouvait pas de pièce de ce drap; on trouva bien un drap vert, mais d'une couleur fausse et tirant sur le jaune. Le maître du monde ne pouvait obtenir la couleur qu'il désirait; il ne resta qu'un moyen, ce fut de faire retourner le vieil uniforme et de le porter ainsi.--Que dites-vous de cela? N'est-ce pas là un vrai trait de tragédie? N'est-ce pas touchant de voir le maître des rois réduit à porter un uniforme retourné? Et cependant, quand on pense qu'une fin pareille a frappé un homme qui avait foulé aux pieds la vie et le bonheur de millions d'hommes, la destinée, en se redressant contre lui, paraît encore avoir été très-indulgente; c'est une Némésis qui, en considérant la grandeur du héros, n'a pas pu s'empêcher d'user encore d'un peu de galanterie. Napoléon nous donne un exemple des dangers qu'il y a à s'élever à l'absolu et à tout sacrifier à l'exécution d'une idée.»

«Après dîner, Goethe, parlant de la théorie des couleurs, a exprimé des doutes sur la possibilité de frayer un chemin à sa doctrine si simple.

«Les erreurs de mes adversaires, a-t-il dit, sont trop généralement répandues depuis un siècle, pour que je puisse espérer trouver quelqu'un qui marche avec moi sur ma route solitaire. Je resterai seul! Il me semble souvent que je suis comme un naufragé qui a saisi une planche capable de ne porter qu'un homme. Lui seul se sauve, tous les autres périssent engloutis.»

«Lundi, 18 janvier 1830.

«Ce matin, allant dîner chez Goethe, j'appris en route que la grande-duchesse mère venait de mourir. Quel effet cette mort va-t-elle faire sur Goethe à un âge si avancé? telle fut ma première pensée, et ce n'est pas sans un peu d'appréhension que je pénétrai dans la maison. Les domestiques me dirent que sa belle-fille venait d'entrer chez lui pour lui annoncer la triste nouvelle. «Voilà plus de cinquante ans, me disais-je, qu'il est lié avec cette princesse; il jouissait de toute sa faveur; sa mort va l'affecter profondément.» C'est avec ces pensées que j'entrai; mais je ne fus pas peu surpris de le voir assis à table, auprès de son fils et de sa belle-fille, parfaitement serein, sans abattement, et mangeant sa soupe comme si rien absolument ne s'était passé. La conversation fut enjouée et variée; toutes les cloches de la ville cependant commençaient à retentir; madame de Goethe me regardait; nous parlions à haute voix, pour éviter que ces sons de mort ne l'ébranlassent douloureusement, car nous pensions qu'il partageait nos émotions. Mais il était au milieu de nous comme un être d'une nature supérieure, que les souffrances de la terre ne touchent pas. Son médecin, M. Vogel, entra, s'assit auprès de nous et raconta les circonstances de la mort de la princesse, que Goethe écouta sans sortir de sa tranquillité et de son calme parfaits. Vogel partit, nous reprîmes le dîner et la conversation. On parla du _Chaos_[6], et Goethe loua comme excellentes les considérations sur le jeu que renferme le dernier numéro. Après le départ de madame de Goethe et de ses enfants, je restai seul avec Goethe. Il me parla de sa _Nuit classique de Walpurgis_, me disant qu'il avançait tous les jours, et que cette composition étrange réussissait au-delà de son attente. M. Soret arriva, apportant des compliments de condoléance de la part de la duchesse régnante.

[Note 6: «Journal de Weimar.»]

«Eh bien! lui dit Goethe lorsqu'il le vit, approchez! asseyez-vous. Le coup qui nous menaçait depuis longtemps nous a atteints; nous n'avons plus du moins à lutter contre la cruelle incertitude! Il nous faut voir maintenant comment nous nous arrangerons de nouveau avec la vie.

«--Voilà vos consolateurs, dit M. Soret, en lui montrant ses papiers. Le travail est un excellent moyen de triompher de la douleur.

«--Aussi longtemps qu'il fera jour, dit Goethe, nous resterons la tête levée, et tout ce que nous pourrons faire, nous ne le laisserons pas faire après nous!»

«Lundi, 15 février 1830.

«Je suis allé ce matin un moment chez Goethe, pour prendre de ses nouvelles de la part de madame la grande-duchesse[7]. Je le trouvai triste, pensif; il n'y avait plus trace de l'excitation un peu forcée de la veille. Aujourd'hui il paraissait profondément ému du vide que la mort avait fait en lui, en lui arrachant une amitié de cinquante ans. Il me dit:

«Je me force au travail; il le faut pour que je conserve le dessus, et que je supporte cette séparation subite. La mort est quelque chose de bien étrange! Malgré toute notre expérience, quand il s'agit d'une personne qui nous est chère, nous croyons la mort toujours impossible, et nous ne pouvons y croire; elle est toujours inattendue. C'est pour ainsi dire une impossibilité, qui tout à coup devient une réalité. Et ce passage d'une existence qui nous est connue dans une autre dont nous ne savons absolument rien est quelque chose de si violent, que ceux qui restent ne peuvent s'empêcher de ressentir malgré eux le plus profond ébranlement.»

[Note 7: «Maria Paulowna.»]

XII

Nous approchions de la révolution de 1830; les amis français de Goethe, les écrivains du _Globe_, allaient triompher. Un pressentiment terrible agitait Goethe à son insu. Il sentait que la colonne fondamentale du monde conservateur auquel il tenait allait s'écrouler.

«Dimanche, 7 mars 1830.

«À midi, chez Goethe. Il était aujourd'hui très-vif et très-bien portant. Il me dit qu'il avait été obligé de quitter un peu sa _Nuit de Walpurgis_, pour finir sa dernière livraison d'_Art et Antiquité_.

«Mais, dit-il, j'ai eu la précaution de m'arrêter lorsque j'étais encore bien en train, et à un passage pour lequel j'ai encore bien des matériaux tout prêts. De cette façon, je me remettrai à l'oeuvre bien plus aisément que si je ne m'étais arrêté qu'au bout d'un développement épuisé.»

«Nous avions le projet de faire une promenade avant dîner, mais nous nous trouvions si bien tous deux à la maison, que Goethe fit dételer. Frédéric venait d'ouvrir une grande caisse qui arrivait de Paris. C'était un envoi du sculpteur David (d'Angers): des portraits en bas-relief, moulés en plâtre, de cinquante-sept personnages célèbres. Frédéric mit ces médaillons dans plusieurs tiroirs, et ce fut pour nous un grand plaisir de contempler tous ces personnages intéressants. Je désirais surtout voir Mérimée; la tête nous parut aussi énergique et aussi hardie que son talent, et Goethe y trouva quelque chose d'humoristique. Dans Victor Hugo, Alfred de Vigny, Émile Deschamps, nous vîmes des physionomies nettes, aisées, sereines.--Mademoiselle Gay, madame Tastu et d'autres jeunes femmes auteurs nous firent également grand plaisir. La tête énergique de Fabvier rappelait les hommes des siècles passés, et nous revînmes à lui plusieurs fois. Nous allions d'un personnage à l'autre, et Goethe ne put s'empêcher de répéter à plusieurs reprises qu'il devait à David un trésor dont il ne pouvait assez le remercier. Il montrera cette collection aux voyageurs qui passent par Weimar, et se fera renseigner par eux sur les personnes dont il a le portrait et qui lui sont encore inconnues.

«La caisse contenait aussi un ballot de livres; nous le fîmes porter dans la chambre voisine, où nous nous mîmes à table. Nous étions contents, et nous parlâmes de divers travaux et projets.