Cours familier de Littérature - Volume 21
Part 19
Sans délibérer seulement une minute, j'arrache de mon corps les habits de femme, j'ôte mes bras de mes manches, mes pieds de mes sandales, je prends au clou de la cheminée les grands ciseaux avec lesquels nous tondions la laine de nos moutons au printemps, quand nous avions encore notre petit troupeau à l'étable. Je me coupe les cheveux sur les tempes, sur le front, sur le cou jusqu'à la racine, et j'en jette les poignées sur mon lit; le coffre où ma tante conservait les habits, les guêtres, les souliers, le chapeau, la zampogne de son pauvre jeune mari défunt, me frappe les yeux au pied du lit de Magdalena; je l'ouvre, j'en tire convulsivement toutes ces hardes presque neuves: la chemise de toile écrue, avec la boucle de laiton à épingle qui la resserre comme un collier au-dessous de la poitrine; les larges chausses de velours qui se nouent avec des boutons de corne au-dessous du genou; la veste courte à boutons de cuivre, les souliers à clous, les longues et fortes guêtres de cuir qui en recouvrent les boucles et qui montent jusqu'au-dessus des genoux; le chapeau de Calabre, au large rebord, retombant sur les yeux, à la tête pointue, avec sa ganse de ruban noir et ses médailles de la madone de Montenero, qui pendent et qui tintent autour de la ganse. En un moment, je fus revêtue de tout cet habillement, tantôt un peu trop court, tantôt un peu trop large pour ma taille; mes mains, adroites et promptes comme la fièvre qui me battait dans les tempes, les ajustèrent si vite et si bien sur mes épaules, à ma ceinture, à mes jambes, à ma tête, à mes pieds, qu'on aurait dit que je n'en avais jamais revêtu d'autres, et qu'ils avaient été taillés pour moi.
Puis, prenant au fond du coffre la zampogne qui dormait silencieuse depuis sept hivers, dégonflée et vide, auprès des habits de son maître, j'en passai la courroie autour de mon cou et je la pressai du coude sous mon bras gauche, de manière à ressembler trait pour trait à un jeune _pifferaro_ des Abruzzes, qu'on écoute au pied des croix et des niches des villages, et à qui on ne demande pas d'où il vient.
Ma tante et mon père vous diront que nous nous étions appris dès notre tendre âge, Hyeronimo et moi, à jouer aussi bien l'un que l'autre de cet instrument, et que mes doigts connaissaient les trous du chalumeau aussi bien que les doigts de l'organiste des Camaldules connaissent, sans qu'il les regarde, les touches obéissantes de son orgue.
Je m'étais dis en moi-même, en m'habillant:
Prends aussi la zampogne, cela te servira de contenance, de gagne-pain, de passe-port, et, qui sait, peut-être de salut, à la recherche de Hyeronimo dans la ville; car le son, c'est plus pénétrant encore que les yeux, cela perce les murs, et si je ne puis pas le voir, par hasard, il pourra m'entendre!
Enfin, ce fut une inspiration de quelqu'un de ces chérubins qu'on voit jouer de leurs harpes dans les voûtes peintes du dôme des églises, sans doute, preuve que le ciel même se plaît à la musique des _pifferari_, qui jouent le mieux la prière de leurs coeurs, des pauvres vieillards ou des pauvres enfants, sur leurs instruments.
Ainsi travestie, je poussai doucement la porte au crépuscule du matin, espérant que mon père et ma tante, éloignés du seuil de la maison ou endormis dans les larmes, ne s'apercevraient pas de mon dessein.
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CXXXII
Mais ils ne dormaient pas, et ils étaient assis en silence, à la claire lueur des étoiles, sur le banc qui touche à la porte.
Le bruit du loquet fit tourner la tête à ma tante; elle me reconnut et poussa un cri de surprise et de désespoir, qui fit jeter, sans savoir pourquoi, le même cri d'horreur à mon père aveugle.
Elle lui dit que je me sauvais, et dans quels habits!
Ils se jetèrent tous les deux, les bras étendus, entre la porte et le chemin pour me retenir; je tombai évanouie entre leurs bras.
Ils me reportèrent ensemble sur mon lit dans la cabane; et quand ma tante vit mes beaux longs cheveux coupés comme une toison d'agneau, jetés sous ses pieds au bord du lit, elle jeta de tels cris qu'ils réveillèrent les corneilles sur les branches du châtaignier.
Elle dit tout à mon père.
--Folle enfant! s'écrièrent-ils d'une même voix, et que prétendais-tu faire en te détruisant ainsi et en te sauvant tu ne sais pas où? Et, en abandonnant ton père et ta tante, sais-tu seulement où les sbires ont emmené ton cousin? et pour un enfant que nous avons perdu, veux-tu nous faire perdre encore le seul enfant que Dieu nous laisse?
CXXXIII
--Je leur dis alors, comme on parle dans le délire de la fièvre, tout ce qu'on peut dire quand on a perdu sa raison et qu'on n'écoute rien de ce qui combat votre folie par des raisons, des caresses ou des menaces, que mon parti était pris; que si Hyeronimo devait mourir, il valait autant que je mourusse avec lui, car je sentais bien que ma vie serait coupée avec la sienne; que des deux manières ils seraient également privés de leurs deux enfants; que, vivant, il aurait peut-être besoin de moi là-bas; que, mourant, il lui serait doux de me charger au moins pour eux de son dernier soupir et de prier en voyant un regard de soeur le congédier de l'échafaud et le suivre au ciel; que la Providence était grande, qu'elle se servait des plus vils et des plus faibles instruments pour faire des miracles de sa bonté; que je l'avais bien vu dans notre Bible, dont ma tante nous disait le dimanche des histoires; que Joseph dans son puits avait bien été sauvé par la compassion du plus jeune de ses frères; que Daniel dans sa fosse avait bien été épargné par les lions, enfin tant d'autres exemples de l'Ancien Testament; que j'étais décidée à ne pas abandonner, sans le suivre, ce frère de mon coeur, la chair de ma chair, le regard de mes yeux, la vie de ma vie; qu'il fallait me laisser suivre ma résolution, bonne ou mauvaise, comme on laisse suivre la pente à la pierre détachée par le pas des chevreaux, qui roule par son poids du haut de la montagne, quand même elle doit se briser en bas; que toutes leurs larmes, tous leurs baisers, toutes leurs paroles n'y feraient rien, et que, si je ne me sauvais pas aujourd'hui, je me sauverais demain, et que peut-être je me sauverais alors trop tard pour assister le pauvre Hyeronimo.
CXXXIV
En parlant ainsi, je m'efforçais de m'échapper violemment des bras de mon père et de ma tante. Leurs sanglots et leurs larmes affaiblissaient la résistance qu'ils opposaient à mes efforts.
--Eh bien! tu me passeras donc sur le corps! s'écria mon père en se couchant sur le pas de la porte.
À la vue de mon pauvre père aveugle étendu ainsi sur le seuil et qu'il me fallait franchir pour voler sur les pas de mon frère, les forces me manquèrent; je crus voir un sacrilége, et je tombai à mon tour à genoux et les bras étendus autour de son cou; ma tante, de son côté, se précipita tout échevelée sur nos deux corps palpitants, en sorte que nous ne formions plus, à nous trois, qu'une seule masse vivante ou plutôt mourante, d'où ne sortaient que des sanglots et des soupirs, étouffés par des reproches et par des baisers.
J'étais vaincue, monsieur, et je demandais à Dieu de mourir en cet instant pour tous mes parents, afin de m'éviter l'horrible et impossible choix, ou d'abandonner mon père et ma tante, ou d'abandonner mon cher et malheureux Hyeronimo, lorsqu'une voix, comme si elle fût descendue du ciel, interrompant tout à coup le silence de nos embrassements, dit d'un ton d'autorité à mon père et à ma tante:
«Ne résistez pas à Dieu, qui parle par le coeur des innocents, laissez Fior d'Aliza courir sur les traces de son frère, la protection de Dieu la suivra peut-être dans la foule, comme elle a suivi Sarah dans le désert. Partez, mon enfant, j'aurai soin de ceux qui restent.»
CXXXV
À ces mots, qui nous firent tressaillir comme un coup de tonnerre, nous nous relevâmes tous les trois de la poussière, et nous vîmes debout devant nous notre seul ami sur la terre, le père Hilario.
Il jeta sur le plancher sa besace, plus pleine de provisions qu'à l'ordinaire; il en tira du pain, du _caccia cavallo_ (fromage de buffle des Maremmes), une fiasque de vin de Lucques, et dit à mes vieux parents:
--Ne vous inquiétez pas comment vous vivrez en l'absence de ces enfants, je vous en apporterai toutes les semaines autant; l'aumône est la récolte des abandonnés, je ne fais que vous rendre ce que vous m'avez tant de fois donné dans vos jours de richesse. Si je mendiais pour moi, je serais un voleur du travail des hommes; mais en mendiant pour vous, je ne serai qu'une des mains de Dieu qui reçoit du coeur pour rendre à la bouche.
CXXXVI
Il nous dit alors en peu de mots que le bruit des coups de feu de la veille dans les châtaigniers, du massacre de notre troupeau, de mes blessures aux deux bras, de la mort du brigadier des sbires et de l'emprisonnement de Hyeronimo, était monté jusqu'aux Camaldules, de bouche en bouche, par les chevriers de San Stefano; qu'à cette nouvelle, il avait bien pensé que nous avions besoin de consolation; qu'il avait demandé au supérieur la permission de venir à notre aide et de prendre dans sa besace ce qui était nécessaire à une pauvre famille privée du seul soutien capable de pourvoir à ses nécessités.
Il ajouta qu'il s'était levé bien avant le jour, afin d'arriver à la cabane aussitôt que le réveil dans nos yeux et le désespoir dans nos coeurs.
Il dit enfin que, caché en silence derrière la porte, la main sur le loquet, il avait tout entendu de ma résolution de chercher les traces d'Hyeronimo, comme l'ombre celles du corps, et des résistances de mon père et de ma tante.
--Cette pensée, mais c'est une pensée du coeur, dit-il, il faut la lui laisser accomplir, car, quand la raison ne sait plus quoi conseiller aux hommes dans leur situation désespérée, il n'y a que le coeur qui ait quelquefois raison contre tout raisonnement; laissez-le donc parler dans le cri de l'enfant, et qu'elle aille, à la grâce de Dieu, là où le coeur la pousse.
CXXXVII
Mon père et ma tante, déjà ébranlés par la violence de ma résolution et par l'obstination de ma pensée, n'osèrent plus résister à cette voix du frère quêteur, qu'ils étaient habitués à considérer comme l'ordre du ciel.
Je profitai de leur hésitation pour m'arracher de nouveau de leurs bras, qui me retenaient plus faiblement, et pour m'élancer, sans plus de réflexion, sourde à leurs cris, par le sentier qui descend dans la plaine.
CXXXVIII
Je descendis d'abord comme un tourbillon de feuilles sous un vent d'hiver qui les roule de précipices en précipices, sans autre sentiment et sans autre idée que de me rapprocher d'Hyeronimo.
Puis, quand je n'entendis plus les cris de ma tante qui me rappelait, malgré le frère, à la cabane, et que je fus parvenue au bord de la plaine, où les passants et les chars de maïs commençaient à élever les bruits et la poussière du matin sur les routes des villages et des villas, je tombai plutôt que je ne m'assis sur le bord du sentier, à l'endroit où il va se rejoindre aux grandes routes, sous le petit pont sans eau qui sert à passer le torrent pendant l'hiver pour aller de Lucques au palais de Saltochio.
Là, sans pouvoir être vue de personne, j'essuyai mon front tout mouillé de sueur, mes yeux obscurcis de larmes; je repris mon haleine essoufflée et je me mis à réfléchir, trop tard, hélas! à ce que j'allais faire, toute seule ainsi et toute perdue, dans les rues de la grande ville, d'où j'entendais déjà les cloches et les bruits formidables monter dans l'air avec le soleil du matin.
Oh! que j'avais peur, mon Dieu! et que je sentais mon pauvre coeur devenir petit dans ma poitrine! Car la solitude, les bruits ou les silences des lieux solitaires, les rugissements même des bêtes dans les bois ne m'ont jamais fait peur, voyez-vous! Mais la foule d'une ville où tout le monde vous regarde, où personne ne vous connaît, où l'oeil du bon Dieu lui-même semble vous perdre de vue dans la confusion de la multitude, les bruits confus et tumultueux qui sortent, comme des chocs des feuilles ou des vagues, des hommes rassemblés, allant çà et là, sans se parler, où leur pensée inconnue les mène. Oh! c'est cela qui m'a toujours fait trembler sans savoir de quoi, car l'homme, je crois, c'est plus perfide que la nuit, c'est plus terrible que la mer de Livourne sur le rocher de la _Meloria_; c'est plus intimidant que les sombres murmures des pins dans les ténébreuses montagnes des Camaldules de Lucques!
Je pensai que je n'oserais jamais sortir de dessous l'arche du pont sur lequel j'entendais déjà les pas des contadins qui portaient des raisins et des figues au marché, et surtout que je n'aurais jamais le courage de passer devant les gardes des portes, et d'entrer dans la terrible ville.
Et quand tu y seras, me disais-je en moi-même, que feras-tu? où iras-tu? que diras-tu? À qui oseras-tu demander où l'on a mené ton cousin, et dans quel cachot on le retient?
Et quand on te le dirait, à qui t'adresseras-tu pour qu'on t'ouvre les portes de fer de sa cage? Et alors même que tu parviendrais à le découvrir et que tu te coucherais, comme une chienne sans maître, au pied de sa tour pour le voir un jour mener au supplice et pour demander à mourir avec lui, qui est-ce qui te nourrira en attendant, et où trouveras-tu, sans un baïoque seulement dans la main, un asile pour reposer ta tête?
CXXXIX
Tout cela m'apparut pour la première fois à l'idée, monsieur, et me fit aussi froid au front et au coeur, bien que ce fût en un beau jour d'automne, que si un vent de neige avait soufflé sous l'arche du pont. Je fus tentée de remonter à la cabane ou bien de rester là sans faire un pas de plus, pour mourir de faim sous le lit desséché du torrent.
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Je ne sais pas au juste combien d'heures je restai dans cette angoisse; mais quand je m'en réveillai, les rayons plus longs du soleil avaient pénétré à moitié sous l'arche, échauffaient le sable et, en me rendant la chaleur, me rendaient la pensée et le courage. Je me dis: Tu n'as pas à choisir, Hyeronimo est dans Lucques; il est là, soit pour vivre, soit pour mourir, là tu dois être pour mourir ou pour y vivre le plus près de lui que Dieu le permettra. Entre sans trembler dans la ville. En te voyant dans ce costume et avec la _zampogna_, dont tu sais jouer, sous le bras, tout le monde te prendra pour le fils d'un de ces _pifferari_ qui viennent dans la saison de la Notre-Dame de septembre donner la sérénade aux Madones des carrefours ou aux jeunes fiancées sur leurs balcons, indiqués secrètement par les amoureux, qui leur font la cour avec l'aveu de leurs mères; les âmes pieuses ou les coeurs tendres me jetteront quelques baïoques dans mon chapeau, ce sera assez pour me nourrir d'un peu de pain et de figues; les marches des églises ou les porches des Madones me serviront bien de couche pour la nuit, enveloppée que je serai dans le lourd manteau de mon oncle; car j'ai oublié de vous dire, monsieur, que j'avais trouvé aussi dans le coffre, et que j'avais emporté sur mon bras le manteau de peau de chèvre brune, qui sert de lit l'été, ou de couverture l'hiver aux _pifferari_.
En vivant ainsi et en parlant avec l'un ou avec l'autre, quelque âme charitable finira bien par me dire ce qui est advenu de Hyeronimo. Un malheur comme le sien (un _guaï_), cela doit faire bien du bruit dans le pays; quand je saurai où on l'a jeté, soit dans les cachots, soit même dans les galères de _Serra-Vezza_, je finirai bien, par la grâce de Dieu, par me faire voir ou par me faire entendre de lui. Qui sait, peut-être me laissera-t-on lui parler et soutenir ses fers pour le soulager dans son travail? Quand il saura que sa soeur souffre avec lui, il souffrira la moitié moins, car une âme prend, dit-on, plus de la moitié des maux d'une autre âme sur la terre, comme dans le purgatoire. Être plaint, être regardé seulement par qui vous aime, c'est être à demi déchargé. Allons, et fions-nous à l'ange de la Bible qui nourrissait les lions dans la fosse de Daniel, pour qu'ils ne dévorassent pas l'innocent persécuté.
CXL
Tout en parlant ainsi en moi-même, je repris la zampogne, le manteau, le bâton à pointe ferrée de mon oncle, et je me risquai à sortir, toute rougissante, mais toute réconfortée, de dessous l'arche du pont.
C'était l'heure de midi: personne ne passait en ce moment sur la route, à cause du grand soleil et de la grande poussière.
Quand je fus seule ainsi, sur le haut pont, je vis tout au sommet de l'arche du milieu un pilier creusé en niche où rayonnait une Madone toute couverte d'or et d'argent, de fleurs en papier, et de poussière sous sa grille. Je me sentis inspirée de tomber à genoux devant elle et de lui jouer un air de montagne, afin de l'attendrir sur mon sort, mais surtout sur celui d'Hyeronimo; je me dis: Personne ne me voit ni ne m'entend qu'elle, personne ne me donnera un pauvre baïoque ou un pauvre _carlin_ (autre pièce de monnaie populaire dans cette partie de l'Italie); ce n'est donc pas pour le monde, c'est bien pour elle toute seule que je vais jouer, elle m'en saura plus gré que si c'était par vanité ou par intérêt; elle ne pourra pas dire que c'est pour le monde.
CXLI
Alors je m'agenouillai dans la poudre du chemin, sur le premier degré du palais de sa niche, j'enflai la peau de chèvre si longtemps vide et muette qui donne le vent au chalumeau d'où le vent sort en musique, selon qu'on ouvre on qu'on ferme plus agilement avec les doigts les trous de la flûte, et je commençai à jouer un des airs les plus amoureux et les plus dévots que nous avions composés par moitié, Hyeronimo et moi, un beau soir d'été, au bord de l'eau, sous la grotte du pré.
Cet air coulait des lèvres et du hautbois comme l'eau coulait en cadence et en glouglous mélodieux de la source cachée au fond de la voûte de l'antre; puis il s'épanchait, comme l'eau prisonnière, en murmures de paix et de contentement entre les roseaux; puis il imitait, en finissant par cinq ou six petites notes décousues et argentines, le tintement des gouttes de rosée qui tombent par instants des feuilles mouillées par la cascatelle dans le bassin, et qui la font chanter aussi, on ne sait pas si c'est pour pleurer, on ne sait pas si c'est pour rire; en sorte que, quand le couplet était fini, on entendait comme un écho moqueur ce petit refrain de notes insignifiantes, mais jolies à l'oreille; elles avaient l'air de se moquer, ou du moins de badiner avec le motif tendre et religieux du couplet de la zampogne: c'étaient des Tyroliens passant en pèlerinage, pour aller à San Stefano des Camaldules, qui nous avaient donné, avec leurs ritournelles à perte de voix, l'idée de ce refrain vague et fou à la fin de notre air d'amour et de dévotion, près des cascades. Notre père et notre oncle eux-mêmes en avaient été émerveillés en nous l'écoutant jouer sur leurs zampognes.
--C'est drôle! disaient-ils, ça donne envie de pleurer au commencement, et ça fait presque rire à la fin; c'est un air d'enfants qui ne peuvent pas tenir leur sérieux jusqu'au bout, mais dont le sourire se mêle aux larmes comme le rayon de soleil à la pluie du matin.
CXLII
Eh bien! monsieur, ce fut pourtant le premier air que je me sentis inspirée de jouer devant la Madone du pont; jamais les sons de la zampogne ne m'avaient paru avoir une telle expression sous les doigts de mon père, de mon oncle, d'Hyeronimo, de moi-même, ni de personne; il me semblait que ce n'était pas moi qui jouais, mais qu'un esprit du ciel, caché dans l'outre, soufflait les notes et remuait les doigts sur le roseau à sept trous du chalumeau.
Si j'étais la Madone, pensais-je tout en jouant, il me semble que je serais flattée et attendrie par un air. J'y mêlais des soupirs et des paroles tout bas dans mon coeur, tout en jouant; cela allait bien tant que l'air du couplet était sérieux, dévot et tendre comme mon idée; mais à la fin du couplet, quand il fallut jouer la ritournelle, la ritournelle gaie, folle et sautillante comme les éclats de voix du pinson ivre de plaisir, au bord de son nid sur les branches, oh! alors, monsieur, je pus à peine achever, malgré la dissonance si je n'achevais pas, et, malgré la peur de manquer ainsi à l'oreille de la Madone, j'achevai cependant, mais le chalumeau s'échappa de mes doigts à la dernière note de gaieté qui contrastait trop fort avec mon désespoir: mes larmes me coupèrent le souffle, la zampogne se dégonfla dessous mon coude avec un long gémissement faux, comme de quelqu'un qu'on étrangle, et je roulai évanouie sur le pont sans regarder, sans voir, jusqu'à ce qu'un char à quatre boeufs, qui menait une noce de contadini, s'arrêta devant moi, à ce qu'on me dit depuis.
LAMARTINE.